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Musiques Singulières

    Pour les amateurs de dépaysement, de découvertes. Formats longs bienvenus : prendre le temps de la musique !
    Index des musiciens à votre disposition dans la Catégorie du même nom.
Créé le 20 février 2007, ce blog prolonge une émission sur Radio Primitive, Reims, la plupart des lundis de 22 à 23 heures. 
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Chers visiteurs,

  Désolé pour l'invasion publicitaire, consternante : je la déplore et j'en souffre autant voire plus que vous. En attendant une alternative (pas facile), je vous conseille, si vous naviguez avec Firefox, d'installer une extension anti-pub.

8 juillet 2013 1 08 /07 /juillet /2013 16:56

   Trois ans après High violet, The National, - le groupe de Matt Berninger, auteur-compositeur interprète, des deux frères Dessner, Aaron (guitare) et Bryce (guitare et claviers), de Bryan (batterie - percussions)  et Scott (basse) Devendorf - a sorti en mai un cinquième album, Trouble will find me. D'abord peu emballé, je suis de plus en plus charmé : c'est mélodique, chaleureux, idéal pour cet été. Si vous ne les connaissez pas, il est encore temps...

   À ceux qui s'étonneraient de la présence de The National dans ces colonnes, je rappelle que Bryce Dessner, l'un des guitaristes du groupe, a été choisi par David Lang pour l'accompagnement de son cycle "death speaks": ce n'est pas rien !

   Deux vidéos (une vraie et une fausse) du quatrième titre, "Fireproof", peut-être mon préféré. La première propose deux vidéos en parallèle, pas si mal, la seconde permet de suivre les paroles. Vous pouvez toujours essayer de les synchroniser, ou de les décaler pour le plaisir...Bonne écoute !

5 juillet 2013 5 05 /07 /juillet /2013 19:16

   Vous ne connaissez pas Mendelson ? Je ne le connais que depuis qu'un lecteur - qu'il soit ici vivement remercié !! - m'a interrogé à leur sujet au moment de la parution de leur triple cd, et comme je suis curieux, je suis allé y jeter mes deux oreilles, les meilleures. Mendelson, c'est depuis 1997 (ou 1995) un groupe autour de Pascal Bouaziz, auteur-compositeur chanteur, guitariste. Je n'en reviens pas encore, d'être passé à côté pendant si longtemps. Au fond, c'est paradoxalement plutôt rassurant : on se lamente toujours trop vite sur la disparition des grandes voix, la fin de tout. Non, je n'en reviens pas encore du choc, de l'émotion, du frémissement à l'écoute d'une telle voix, de tels textes. Je suis heureux de n'en parler qu'après la musique de David Lang, après un moment de silence, la baisse du rythme des parutions sur ce blog, l'arrêt de la course folle aux chroniques - j'exagère bien sûr, nous n'en sommes pas là sur INACTUELLES, il n'en est même pas question, pas question de rentrer dans la logique de l'hyper consommation, dans la volonté de tout couvrir, dérisoire dès qu'on y pense un peu...

   Ça fait drôle. Quelqu'un chante pour dire quelque chose. On n'est plus habitué ? Que reste-t-il de la chanson à texte ? Je veux dire au-delà de la bluette, du texte bien sympa mais qu'on oublie vite. Je ne prétends pas tous les connaître, mais qui les diffuse, qui a encore l'occasion de les écouter ? J'en ai chroniqué quelques uns : Arm, de Psykick Lyrikah, Institut, Gul de Boa, Del Cielo. Je n'oublierai pas Marcel Kanche, même si je n'ai jamais franchi le pas de lui rendre hommage. De la chanson en français, de surcroît, alors que tant désertent notre langue pour rallier les troupeaux bêlants des interprètes internationaux bavant un anglais insipide, si soucieux de leur audience, les choux, alors que partout, ce que les gens aiment de la France, c'est la langue française (je ne dis pas pour autant admirer les chanteurs portés au pinacle par nos amis américains ou égyptiens, par exemple !), de la linguadiversité bon sang !

   Très vite, j'ai pensé à Léo Ferré, le seul à oser un texte comme "Il n'y a plus rien", l'un des rares à gueuler sa vision du monde, à dire l'ère du désenchantement, de la putréfaction comme l'aurait assené Catherine Ribeiro. Avec une différence essentielle : pas de grande voix qui s'enfle, s'enflamme. Non, des textes chuchotés, murmurés, dits dans un flux, une urgence qui emporte. Des textes au ras du quotidien le plus banal, avec des histoires d'amours perdus, lamentables, sur le vide des villes nouvelles « Dans un lotissement / Dans une vie légère / Légèrement vide / En voie d'achèvement », le vide des vies décolorées par l'excès des lessives, là où « Il n'y a pas d'autres rêves / Il n'y a pas d'autres mondes au réveil / Il n'y a pas d'autres histoires à raconter » parce que chacun est enfermé dans sa vie sans destin, sans grandeur, alors « Si tu n'as rien d'autre à toi / Invente des rituels / Invente des signes dans une langue nouvelle / Une langue que tu seras seul à parler », avec le solipsisme comme unique horizon des hommes atomisés, accablés par un sentiment de culpabilité diffus, l'angoisse d'être si nuls, d'émerger à peine de la vase des pensées troubles, « La force quotidienne du mal / Comme ta seule certitude », l'envie de disparaître comme dans "L'Échelle sociale" avec cette terrible prière que je ne résiste pas à citer longuement : 

La vie et tous les jours

Vous semblaient trop lourds

La vie et tous les jours

Vous restaient

Comme à regret

 

Comme un poids

Comme un cri que l'on rentre

La vie et tous les jours

Vous semblaient

Trop lourds

 

Le soleil écrasant

Mais tout était sombre

Sous le soleil descendant

Les habitants

Dans le chemin qui descend

Toujours contre le jour

Toujours contre le jour

Descendaient les gens

 

Couvrez de honte nos visages

Faites de notre vie

Cette vie misérable

Faites de notre vie

Cette vie misérable

Veuillez

Faites

Écrasez les gens

 

Faites que la nuit tombe sans cesse

Sur le dos de nos cadavres

Sur le dos de nos frères

Anciens camarades

Faites l'ombre dans nos têtes

 

Pascal Bouaziz chante le spleen d'aujourd'hui, la descente aux enfers de l'ère du vide, d'un monde à la Métropolis, quand les individus se recroquevillent sur leurs petites misères, se terrent dans leurs pavillons pas finis de payer ou leurs appartements mal insonorisés, ces cages qu'on empile pour gagner plus de fric au mètre carré. « Couvrez de honte nos visages » est comme un écho à la magnifique "Élégie funèbre" de Gérard Manset sur La Mort d'Orion (1970) : « Couvrez-moi de fleurs s'il le faut. / Laissez venir l'homme à la faux ». Deux univers singuliers, envers et contre tout : deux traînées lumineuses dans la cendre des jours...

   La voix est fragile, légère, comme à demi effacée, voilée, ou bien haletante, un brin moqueuse, ironique, plus rarement elle s'élève en vrai chant, dans une veine lyrique vaporeuse, hypnotique comme dans le très beau "Une autre histoire" qui devient incandescent au long de ses volutes. Soutenue par une musique constamment passionnante, chaude, puissante : une pop-rock tour à tour aérée, lourde, électrique, rythmée par la batterie et les percussions de Sylvain Joasson, épaissie par les machines de Pascal, Pierre-Yves Louis - aussi aux guitares et basses - , Jean-Michel Pires - aussi à l'autre batterie - sans oublier Charlie O. à l'orgue, au piano et au moog. Des musiciens qui tissent des atmosphères autour de la voix, une musique qui prend tout son temps et pourtant pleine, une vraie présence tranquille et forte, attentive à souligner les moindres inflexions, les glissements et dérapages dans les textes, pour des chansons qui n'ont plus rien à voir avec ce que l'on entend par là d'habitude, plus d'habitude, des climats, des confidences et des réflexions, de la poésie, lâchons le mot, tiens je pense soudain à Benoît Conort tant leur écoute de notre temps consonne :

« Il voudrait bien poser la tête sur le bord du chemin ne plus porter sa voix comme on vit au désert il voudrait s'endormir

D'un sommeil lourd profond

Il voudrait tant tant de choses qu'il ne peut nommer

Tant de choses interdites au langage innocent

Il voudrait bien renaître se laver de son corps faire rouler la pierre

Il voudrait bien lever le bras avant de disparaître

Tenir sa voix

Mais l'effort est trop grand et sa fatigue immense tournoie sur le ciel vide »

   Un extrait de Pour une île à venir (Gallimard, 1988) qu'on pourrait placer en exergue de ce triple cd, et en particulier du texte fleuve "Les Heures", plus de cinquante-quatre minutes pour faire l'inventaire des petites défaites d'une journée morne, immense dérive étrangement parue cent ans après une autre dérive, celle de "Zone", le poème liminaire d'Alcools (1913) de Guillaume Apollinaire. C'est le même dédoublement, le je tenu à distance, dépecé au scalpel : 

« Et je te regarde qui regardes

Le jour qui s'élève sur ce désastre

C'est toi ça c'est ta vie

Ton tout petit désastre

Jour machinal qui se lève

Sur toi qui fais ta propre grève

Qui t'élèves immobile dans ce matin de gloire

Pas très fier et nul dans sa pure existence

Pure existence qui n'est que ça

Que quelque chose qui n'existe

Que parce qu'elle est là

Il est huit heures

et tu n'es pas mort et tu n'es pas re-né »

   d'une lucidité acharnée à traquer les faux-semblants pour au bout de ce long parcours dans les bas-fonds de nos peurs d'exister arracher les étincelles libératrices, réveiller le désir d'en finir avec cette vie insipide, ce moi lamentable qui camoufle en destin ses lâchetés parce qu'il s'agit de cela, prendre conscience qu'en dépit de tout :

« Tu es libre

C'est terrible

Tout est

Exactement comme tu veux que ce soit

(...)

Une autre vie t'appelle

Sûrement une autre vie t'attend

Avance va voir n'aie pas peur essaye »

   comme chez Apollinaire, l'abandon au désespoir n'est qu'une étape, la renaissance est à notre portée à condition de liquider notre passé, de grimper par-dessus les gravats, débris de nos vieilles murailles intérieures, pour découvrir la mer, le vent qui souffle, et une vraie lumière, alors, à nous d'y aller aussi semble nous dire Pascal, pourquoi continuons-nous d'accepter l'inacceptable, de quoi avons-nous peur, il n'est pas encore interdit, l'espoir, non ? Quand finirons-nous d'accepter que promoteurs, publicitaires, financiers nous enferment dans un monde de laideur, ce monde de béton gris, de zones commerciales funèbres et interchangeables, ce monde où l'on se calfeutre derrière son poste en mangeant un maximum de matières bien grasses, tous les verrous mis, derrière des frontières qui se referment de plus en plus ? Désolé, cher lecteur, tu trouves peut-être que je sors des cadres d'une chronique musicale, mais les cadres, ça encadre, c'est encore des frontières qui nous enferment, qui nous empêchent d'avoir une vision d'ensemble, qui favorisent la prolifération de spécialistes, experts nous confisquant la parole au nom de leurs pseudo compétences pointues, on voudrait que la musique, la poésie, ça n'existe que pour faire joli, pour nous distraire un peu avant de reprendre le collier, alors qu'elles sont là pour nous libérer, nous donner des leçons de vie, d'amour. Oui, cet album est hors norme, hors cadre, il regarde la vie en face, toute la vie, sans la découper en rondelles sociologiques, celle d'aujourd'hui, les yeux grands ouverts, c'est sa grandeur, sa beauté bouleversante, inoubliable, et là je rejoins complètement le bel article de Stan Cuesta sur le site du label Ici d'ailleurs, pas de la publicité creuse comme trop souvent dès qu'il s'agit de vendre une sortie, signe que ce label appartient à un autre monde, celui de ceux qui espèrent encore qu'on peut le changer, l'infléchir, refuser ce faux destin qu'on nous fabrique à coup de grands impératifs économiques très souvent rappelés pour qu'on soit bien persuadés que c'est comme ça et pas autrement, finissez plutôt vos chips et votre maïs pendant que nos profits continuent de décoller terrible.

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Paru chez Ici, d'ailleurs en mai 2013 / 3 cds / 11 titres / 42, 54 et 42 minutes.

Pour aller plus loin

- le site de Mendelson

- l'article de Stan Cuesta sur la page du label consacré à Mendelson.

- le lien pour avoir le livret complet des textes du triple album. Avec le coffret, on n'a que le texte de "Les Heures", et encore, incomplet, il manque quatre pages dans le mien... (sans doute un oubli au moment de l'agrafage ?)

- quelques poèmes de Benoît Conort sur le site de Jean-Pierre Maulpoix.

- une fausse vidéo pour écouter "D'un coup" ( deuxième titre du premier cd) :

Programme de l'émission du lundi 3 juin 2013

Mendelson : Ville nouvelle (cd 3 / piste 1, 10'11) extrait du triple cd (Ici, d'ailleurs, 2013)

Grandes formes :

- Jocelyn Robert : für Eli (p.3, 25'58), extrait de immobile (merles, 2012)

- Peter Adriannsz : waves 11-13 (p.5 à 7, 18'), extrait de waves  (2010)

Programme de l'émission du lundi 10 juin 2013

L'Intégrale :

Mendelson : Les Heures (cd 2 / piste unique, 54'24), extrait du triple cd (Ici, d'ailleurs, 2013)

23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 17:17

Revo-In-Vacuum.jpg   Le duo morlaisien Revo revient avec un batteur en renfort pour son second album In Vacuum, quatre ans après leur très bon premier opus, Artefacts. Moins de machines, la batterie très présente, l'album est résolument plus rock, plus instrumental encore.

Meph. - Impeccable pour une fin d'année bourrée d'énergie. De quoi galvaniser tes lecteurs endormis  par tes musiques molles...

Dio. - Fielleux ! Tu n'en penses rien, monsieur le très noir. Là où tu touches juste, pourtant, c'est que l'album répond à un besoin, chez moi en tout cas. Beaucoup de disques de post-rock - je ne parle même pas de ceux qui se réclament du rock, aujourd'hui une musique d'un conformisme trop souvent confondant - note bien ma prudence, jamais de généralités - me tombent des oreilles, même des groupes connus comme Sigur Ros. Or, avec Revo, on est me semble-t-il juste entre post-rock et rock, à un point d'équilibre qui donne au disque sa force, son homogénéité. Rien en trop, rien de trop attendu : certes, pas non plus de total inconnu, mais des titres nets, sans graisse, efficace.

Meph. - Du concentré, qui tape bien, puissant sans être lourd, car ça lorgne aussi vers le hard rock. Le trio, un quatuor en concert avec un bassiste en plus, doit être redoutable. Leur univers est tout en flambées aérées par de brefs moments plus rêveurs, les titres compris entre une minute et une seconde et six minutes vingt-sept, pour être précis. C'est un format en pleine adéquation avec leur propos, réorienté vers une évidente musicalité. Un disque moins glacé, plus humain.

Dio. - J'aime beaucoup leur pochette : des condensateurs géants (?) emprisonnant des immeubles, des tours, comme s'ils captaient l'énergie de cette population enfermée, qu'ils la mettaient en circulation. Une énergie saine, que l'on sent bonne, traversée de fines nervures comme dans "Hunt", du beau rock bien fini commencé pourtant comme une incantation fantomale.

Meph. - "Verse of agony", d'une veine un soupçon plus noire et en même temps plus atmosphérique, est aussi impeccable avec son entrée à l'harmonium, sa progression post-rock et sa retombée toute en résonances. Et "Belly", plus ravageur après un début tremblé étonnant.

Dio. - Bref, un virage réussi, un disque réjouissant, qui sait surprendre par des moments quasiment orchestraux, un réel sens du ciselé. Et qui vient de nous permettre d'entrer dans le nouveau cycle, après la fin d'un monde...déjà samedi 22 décembre, 0h02 !!!

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Paru en décembre 2012 chez Offoron Records / 10 titres / 40 minutes

Pour aller plus loin

- le disque en écoute sur bandcamp et plus.

- "Split in the living", le deuxième titre :

 

 

Programme de l'émission du lundi 17 décembre 2012

Peter Borderick & Machinefabriek : Session II (Piste 3, 25'35), extrait de Mort aux vaches (Mort aux vaches, 2011)

Juv : los / juv (p.1-2, 12'50), extraits de S/t (Miasmah Recordings, 2011)

Revo : In Vacuum / Split with the living / Juno (p.1 à 3, 14'), extraits de In Vacuum (Offoron Records, 2012)

14 août 2012 2 14 /08 /août /2012 17:18

Un peu de musique pour commencer : un extrait de (we are now) seated in profile (2005). Toujours magique...

 

 

    La Toile de Pandore, le premier webzine en 3D,  a mis en ligne un très long et passionnant entretien avec Valérie Leclercq, fondatrice  de ce projet essentiellement solo, auquel contrinue sa sœur Oriane et quelques musiciens et amis ; à lire ici : Half Asleep, la Vierge noire de Belgique.

   Et puisqu'elle nous promet un prochain album marqué par la poétesse Emily Dickinson, je vous propose l'un de ses poèmes :


 

I Died For Beauty

 

I died for Beauty - but was scarce
Adjusted in the Tomb,
When One who died for Truth, was lain
In an adjoining Room -

He questioned softly  « Why I failed ? »
«  For Beauty », I replied -
« And I  - for Truth - Themself are One -
We Brethren, are », He said -

And so, as Kinsmen, met a Night -
We talked between the Rooms -
Until the Moss had reached our lips -
And covered up - our names -

 

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Morte pour la Beauté - je venais à peine

D'être ajustée dans la Tombe

Qu'on a couché Quelqu'un mort pour la Vérité

Dans une Chambre voisine -

 

« Tombée pour quoi ? » m'a-t-il souffléDickinson--Emily--Le-Paradis-est-au-choix.jpg

«  Pour la Beauté », ai-je répondu -

« Moi - pour la Vérité - Les Deux sont Un -

« Nous sommes Frères », a-t-Il dit -

 

Ainsi, comme des Parents, un Soir réunis -

Nous avons papoté d'une Chambre à l'autre -

Jusqu'à ce que la Mousse ait atteint nos lèvres -

Et recouvert - nos noms -

 Extrait de Le Paradis est au choix,

Traduit et présenté par Patrick Reumaux

Librairie Élisabeth Brunet, Rouen, 1998 / pages 146 et 147

24 juin 2012 7 24 /06 /juin /2012 15:00

Gul-de-Boa-Le-Chant-des-peaux-si-bleues.jpg   Il n'est jamais trop tard pour découvrir un artiste qui s'est accompli dans votre dos, en catimini. Gul de Boa en est ainsi à son cinquième album. Et ça fait sacrément du bien d'entendre de vrais textes sobrement et efficacement mis en musique. Et en français...

Meph. - Arrête, tu plaisantes ? Il n'anonne pas en anglais comme tous les fatigués de la langue et les pressés de gagner du pognon en s'exprimant dans la langue du marketing souriant qui n'a plus rien à voir avec celle de Shakespeare ?

Dio. - En amoureux de la langue, il la cajôle pour parfois la disloquer à la manière d'un Jean-Pierre Brisset : ainsi, le chant des possibles devient au fil des redites le chant des peaux si bleues. La voix tour à tour incisive et limpide ou plus grave et rocailleuse, bien timbrée, se fait mordante, sensible, s'emporte et s'enflamme dans un environnement musical plutôt rock, très électrique. Splendide guitare sur plusieurs titres, "Le Pavé numérique" dès le départ, ou "Cocotte minute", et surtout les magnifiques "La fucking guitar" et "Un peu".

Meph. - Guitare, contrebasse, batterie : et basta, pas besoin de tout un équipement technologique élaboré. Une touche de piano çà et là, rien de plus.

Dio. - Avec des textes en prise sur notre quotidien, mais vu avec malice, comme dans le premier titre, "Le Pavé numérique", ou le parodique "Cocotte minute", histoire d'un petit malfrat d'aujourd'hui intoxiqué par la société de consommation dont « Les cocottes sont (l')unique proie". Mais je me doute que certains titres ont plus particulièrement ta faveur...

Meph. - "Masochiste", confession hilarante d'un adepte de Sacher-Masoch. Ici, amour rime intérieurement avec...labour, délicieux à-peu-près : « Tape-moi sur le système / Prends moi le chou / Pousse-moi à bout / Fais-moi monter dans les tours / Sur mes grands chevaux / De labour, mon amour, / Et aux rideaux. » Et puis "Ton cul", plus pudique que ne le laisse penser le titre, et j'aime ce genre de décalage. Belle dialectique entre l'âme et le cul, pour une fois à égalité, sans fausse pudibonderie. Ou "Immature", une évocation d'un séjour peu conforme dans une maison de retraite : rebelle jusqu'au bout, Gul, dans ce monde dégoulinant de bonne conscience.

Dio. - La veine satirique est en effet réjouissante. Dans "Les Nouvelles du Dimanche", « Les sourires sont de mise et les souris soumises / Tranchent de géants gigots à des gendres idéaux. ». Verlaine revu par Queneau ou Boris Vian !!

Meph. - N'oublions pas des chansons...d'amour, voire méta...physiques.

Dio. - "La fucking guitar", notre préférée, non ? La guitare chaude, en boucles insistantes et en longues trainées fulgurantes, sur un texte superbe. Je ne résiste pas au plaisir d'en citer le second couplet : « Tu sais petite moi des sirènes / J'en ai connu de plus coquines. / Elles avaient des yeux de Chimène / Et des mâchoires de requine. / Elles naviguaient entre deux mers / Poussées par les courants d'air chaud, / Là où s'accouplent les chimères / Aux dieux des reality show. / Sur les larges flots furibards / Tous secoué par les embruns, / Je ne faisais pas le malin. / Sur les larges flots furibards / Je composais des airs marins / À la fucking guitar. »

Meph. - Comme quoi on n'est pas contre l'anglais, à partir du moment où il est assimilé, couché dans notre langue comme dans un édredon de plumes fines.

Dio. - Je fonds à l'écoute de "24h", chant d'amour bouleversant pas si éloigné de la fougue folle d'un Léo Ferré, de "Mi ammazi (tu me tues)", voix et guitare, percussions frottées et sourdes...

Meph. - On aime sans restriction, pour tout dire, et on salue un frère qui nous rassure : on ose encore penser, chanter à mots nus, charnus, prononcés jusqu'à l'os.

Dio. - J'allais oublier : j'ai souvent pensé à Marcel Kanche !

Meph. - Ingrat, tu ne lui as encore consacré aucune chronique.

Dio. - Je ne suis pas toujours à l'aise avec ses textes, et surtout ses musiques, même si je lui reconnais une originalité indéniable. Qu'il écoute Gul de Boa !! Eh, dis, tu as remarqué sur la pochette ?

Meph. - La main sur la cigarette absente, remplacée par une croix rouge ?

Dio. - Dire qu'on en est là, aujourd'hui, avec la liberté...

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Paru voici peu chez Royale Zone - Accès digital / 13 titres / 40 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Gul. (avec trois titres en écoute)

- une vidéo pour le présenter, surtout le début. On y entend notamment la très belle "24h".

 


GUL par mrtact

 

Programme de l'émission du lundi 18 juin 2012

Gul de Boa : Masochiste / Un peu (Pistes 4-5, 7'), extrait de Le Chant des peaux si bleues (Royale Zone, 2012)

Matmos : Snails and lasers for Patricia Highsmith / Germs Burn for Darby Crash (p. 6-7, 10'05), extraits de The Rose has Teeth in the Mouth of a Beast (Matador Records, 2006)

John Zorn : Prelude 1 : The Middle Pillar / Prelude 3 : Prelude of Light (p.1-3, 12'35), extraits de The Gnostic Preludes (Tzadik, 2012)

Grande forme :

 Nurse With Wound / Graham Bowers : ...is not what it was... (p.2, 22'13), extrait de Rupture (Dirter, 2012)

31 mai 2012 4 31 /05 /mai /2012 16:33

Evangelista In Animal Tongue   Carla Bozulich, comment l'oublier ? Elle revient nous hanter avec ce quatrième album, In Animal Tongue, paru à nouveau sur le label canadien Constellation. Si je n'ai pas chroniqué le précédent, c'est plus par manque de temps, surabondance de matière, que défection. Comment ne pas aimer cette chanteuse qui chante comme on aime, avec passion, ardeur, de toute sa voix pleine, flexible. Tout brûle, dès le superbe "Artificial Lamb". Elle ne renoncera jamais à jouer les prophétesses, rôle qui lui sied à merveille. L'ardeur, oui, sans doute moins dévastatrice que sur certains titres des albums parus sous son nom, mais d'une intensité bouleversante, soutenue par une guitare obsédante, une percussion sombre et quelques poussées de synthétiseur et notes de clavier. Chevauchant un agneau artificiel auquel elle s'identifie, elle traverse la ville dans un climat halluciné, devenue métal, œil à l'intérieur duquel se reflètent les planètes. "In Animal Tongue" est plus sombre, concentré : temps de déréliction, « No bell was rung, no church was raised, no lord was praised », l'orgue surgit dans une lumière noire, tandis que les créatures s'expriment en langue animale. L'atmosphère est explicitement apocalyptique, le monde envahi par des bêtes chanteuses ensorceleuses. Pas étonnant que le troisième titre nous propose un "Black Jesus" adoré, figure d'Eros triomphant. La voix caresse, soupire, d'une sensualité magnifique, sous-tendue par une basse très sourde. "Bells ring fire" frappe par son dépouillement : basse discrète, et surtout violoncelle comme seul écho à la voix, parfois presque a capella, pour dire la difficulté à être au monde : « Forever I stood aside. To be in the world, I have tried...Holding myself to the sun waiting for just someone. » En attente d'être appelée par son nom pour enfin briller de tout son éclat... Le chant de Carla est invocation, désir immense de voler comme une aile en diamant noir pour enfin être à l'unisson des cloches sonnantes, du feu terminal. "Hands of Leather" sonne comme un interlude, un moment d'accalmie qui laisse brièvement la guitare devenir simplement lumineuse...avant "Tunnel To the Stars", incandescente chanson d'amour où pleurent alto, violon et violoncelle dans une ambiance lourde saturée par la scansion de deux contrebasses. La voix dit le rêve de fusion amoureuse, extatique, qui abolira les frontières de la réalité : « I feel you pushing into me. Every dream is an adventure. My hands folding into you as you sleep in my arms like your body is singing to the stars. ». Comme on est loin des mensonges et des fadeurs écœurantes des bluettes sentimentales ! Un des sommets de ce disque habité ! Le chant d'amour devient mélopée lancinante avec "Die Alone", la voix de Carla doublée en écho par une sorte de voix de gorge hurlant à la mort - l'amour : l'amour veut toujours aller plus loin, ne se satisfait pas de l'ordinaire. Et si le Prince allait venir ? Mais "Enter the Prince", dédié à plusieurs musiciens, dont Prince, dit plutôt la disparition de la lumière : la comète est passée tout près, laissant l'être à ses rêves de naissance véritable. "Hatching", morceau déstructuré, comme passé dans un hachoir géant, correspond peut-être à cette épiphanie tant guettée : la voix semble revenir d'un long voyage, déformée.  Du très beau travail que cette pop mâtinée de post rock, de blues, de gospel, transfigurée par une soif infinie et torturante d'amour.

Evangelista-In-Animal-Tongue-2b.jpeg

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Paru fin septembre 2011 chez Constellation / 9 titres / 42 minutes environ

Pour aller plus loin

- la page du label consacrée au disque, en écoute.

- le premier titre en concert le 19 août 2011 à Berkeley :

 

 

Programme de l'émission du lundi 21 mai 2012 

Slow Flow : Viens (Piste 2, 4'03), extrait de leur album sans titre (2011)

Mi & L'Au : Faces (p.7, 3'32), extrait de If Beauty is a crime (Alter K, 2011)

Thomas Bel : Souffles et souvenirs / Notes for dusk / The Passing Bird (p.1 à 3, 13'30), extraits de  Innerly (Annexia Records, 2012)

Christina Vantzou Homemade mountains / Prefude for Juan / Super Interlude parties 1 et 2 (p.1 à 4, 14'), extraits de  N°1 (Kranky, 2012)

Grande forme :

• Duane Pitre : Sections 1 & 2 (p. 1 & 2, 19'01), extraits de Feel free (Important Records, 2012)

Evangelista-In-Animal-tongue-3b.jpeg


22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 17:48

Balmorhea.jpg   D'une pierre, deux coups. Deux disques de ces texans, que certains présentent comme un groupe post-rock, ce qui me laisse un peu perplexe ou qui me paraît réducteur. Qu'on parle de pop au sens large, pourquoi pas, avec un côté folk plus ou moins prononcé. Je parlerai plutôt de musique de chambre d'aujourd'hui, même si on ne peut parler proprement de musique contemporaine. Car les cinq ou six musiciens jouent de la guitare, du banjo, du violon, du violoncelle, de la contrebasse, du mélodica, et du piano (deux parfois), la batterie restant discrète.

Balmorhea-All-is-wild-All-is-silent.jpegAll is wild, All is silent, sorti en 2009 chez Western Vinyl, est leur troisième (?) album. Il s'ouvre sur une pièce d'un peu plus de six minutes, presque une ballade folk, mélodieuse et rythmée, creusée par un ralenti central, une quasi disparition avant la renaissance menée par les guitares. Une entrée simple, évidente, peuplée de chœurs d'abord très légers dans son deuxième tiers. On sent déjà cette tranquillité du groupe, une manière d'en prendre à son aise, de se laisser aller avant le final où les voix s'affirment, accompagnées de claquements de mains. Il y a une rondeur, un bonheur de faire sonner les instruments qui ne se dément pas par la suite. Avec des surprises, comme le magnifique troisième titre, "Harm & Boon", entrée au piano en boucles envoûtantes, rejoint par le violoncelle grave et élégiaque, puis par les autres musiciens, avant un brusque passage rock, vite résorbé dans une tonalité rêveuse, elle-même cédant la place à un aspect country, folk, le banjo assez en avant. On n'est pas très loin de certaines pièces de Peter Broderick dans la suite de l'abum, notamment dans le très beau "Remembrance", étiré et mélodieux. Si certains pensent au post-rock, c'est lié à la présence de passages plus nerveux dans plusieurs titres. Mais le groupe joue la carte des mélodies évidentes, compose des pièces élaborées, pas de simples chansons — il n'y a d'ailleurs jamais de paroles, juste des voix —, sans en être trop éloignées. Au total, un album agréable, joli...Et vous vous demandez déjà pourquoi je les intègre dans les musiques singulières...Indépendamment de mon éclectisme légendaire, et revendiqué,...

   Balmorhea-Constellations.jpgC'est qu'ils ont sorti en 2010 Constellations, à mon sens bien plus étonnant, fort, plus éloigné des formats pop-folk. D'une écriture plus libre, plus personnelle, dans laquelle le piano prend parfois nettement la première place. L'album oscille entre tâtonnements émouvants et flux lyriques. Il ne cherche plus à séduire, obéit à une logique intérieure. Les trente-huit minutes forment une suite, au sens de la musique de chambre instrumentale, une méditation poétique sensible aussi dans le choix des titres, "To the Order of Night", "Winter circle", "Constellations", "Night squall", "On the weight of night", titres qui affirment la dimension nocturne d'une musique plus intériorisée. L'ensemble rend un hommage au compositeur italien Palestrina dans son dernier titre où de brefs passages de chant choral lointain se détachent sur un fond atmosphérique de cordes filées ponctué de quelques notes de guitare. Une belle évolution qui me réjouit, un groupe à suivre !

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All is wild, All is silent / Paru en 2009 chez Western vinyl / 9 titres / 42 minutes

Meilleurs titres : "Harn & Boon" / "Remembrance"

Constellations  / Paru en 2010 chez Western vinyl / 9 titres / 38 minutes

Meilleurs titres : "To the Order of night" / "Winter circle" / "Constellations" / "Steerage and the lamp"

Pour aller plus loin

- le site du groupe (un nouveau site est en construction)

- une fausse vidéo pour écouter "Steeerage and the lamp" :

 

 

- "Winter circle" et à nouveau "Steerage and the lamp" en concert privé dans une église de Gand le 12 novembre 2010 :

 

24 février 2012 5 24 /02 /février /2012 17:55

 Half-Asleep-subtitles-for-the-silent-versions.jpg Beauté grave

  Half Asleep ? C'est une histoire qui remonte à 2002, quand Valérie Leclercq — qui signe paroles, musiques et arrangements — et sa sœur Oriane décident de passer des enregistrements sur cassette à celui d'un vrai disque, qui sort l'année suivante sous le titre palms and plums. Première arrivée dans les bacs de Radio Primitive et dans mes oreilles, puis dans mes programmes. Je manque apparemment une étape, mais j'attrape au vol (we are now) seated in profile, sorti en 2005. Sans doute l'un des disques que j'écoute le plus en ces temps. Je l'inscris dans ma courte liste rétrospective des disques de l'année 2005...juste derrière Steve Reich, et quelques monuments de ce début de vingt-et-unième siècle ! C'est une histoire qui remonte à la préhistoire...de ce blog, avant sa création en février 2007. Puis j'ai attendu. En mai 2011, Subtitles for the silent versions est dans les bacs. Je l'écoute, vite, et mal, déçu, pris par d'autres écoutes, d'autres préoccupations. Je le laisse dormir. Je le reprends voici peu, et je sombre, sous le charme. Envoûté, à nouveau, au point de l'écouter en boucle, comme enfermé dans cet univers intime, mélancolique, intense, beau. Il y a d'abord la voix de Valérie Leclercq, au grain très doux, grave, mais à peine, où l'on entend toujours le souffle : voix idéale pour les mélodies en demi-teintes, les atmosphères brumeuses, irréelles, voix des ballades entêtantes des grandes chanteuses folk. Servie par sa guitare ou son piano, qui dessinent des lignes mélodieuses, aux enlacements subtils : quelques motifs répétés, prolongés en échappées rêveuses, ponctués de contrepoints délicats, de trouvailles tout en finesse, aérés de moments de quasi silence. Autour d'elle, selon les titres, sa sœur qui la double dans des parties vocales troublantes, parfois avec une autre voix encore dans des a capella qui font songer à la musique vocale anglaise des anthems ou des musiques domestiques à la bouleversante simplicité. Ici ou là, le grave d'un trombone, la viole de gambe ou la clarinette de Colleen (Cécile Schott), une basse, flûte ou des percussions discrètes : des soulignements, des surgissements de texture qui correspondent toujours à une montée émotionnelle. Il ne s'agit jamais d'étourdir l'auditeur : chaque instrument est à sa place dans ces tissages patients qui sont autant de captation de l'ineffable sous l'évidence du chant, sa pureté tenue. Beaucoup de pièces commencent par une introduction méditative, à l'écoute de l'instrument soliste, de sa voix, avant que la voix humaine ne surgisse comme son prolongement naturel. Le développement se fait alors par paliers, par cercles d'une somptueuse douceur : la musique est ensorcellement, charme, comme, exemplairement, dans "The Bell", le second titre. La voix souffle un chant-caresse, un chant-capture, rejointe par elle-même et quelques traits de flûte veloutée, sur une mélodie jouée par un piano lumineux et grave, dans un mouvement d'une irrésistible lenteur, une marche extatique au bord du rien. J'en frissonne encore. Et tout le disque est ainsi. "The Fifth stage of sleep", juste après, est une merveille rêveuse, une plongée dans les différents cercles du sommeil, aux origines de la vie. Ce qui n'exclut pas des remontées vigoureuses, comme dans "For God's sake, let them go !", sorte d'illumination autour du feu dévorateur dans une transparence onirique qui meurt avant de renaître pour se fracturer le long de plaintes obsessionnelles démultipliées. La viole de gambe magnifie "De deux choses l'une", la voix serrée contre la guitare qui dit avoir vu vaciller soudainement des côteaux tranquilles sous la pression d'une vague : allusion au tsunami qui a ravagé le Japon ? au tremblement de terre de Haïti ? Ce qui bouleverse, c'est cette gravité qui force l'attention tout au long des mots égrenés, ce constat désabusé : « Now it seems the grimmer is the deed / The more lightly my feet carry me / But will you still comfort me ? / Knowing i still yearn for relief ». Face à l'effroyable, il faut convoquer la beauté : suit le très bref et incantatoire instrumental "Ceres Pluto eris",  au piano, dont la fin sonne comme du Alain Kremski.  

   À partir de l'extraordinaire "Mars (your nails and teeth)", à l'étonnante introduction à plusieurs voix tournant autour d'un seul couplet, suivie d'un triple décollage au piano, à la flûte alto et aux voix, deux voix masculines de gorge se surajoutant, le disque atteint des sommets rares. Beau duo avec Julian Angel sur "The Grass divides as with a comb", parsemé de moments flamboyants, et les voix s'élèvent, angéliques et suaves, dans un incroyable final éthéré. Je fonds totalement avec "Sea of Roofs", cette mélodie magnifique au piano, ce chant murmuré, ces cymbales miraculeuses, cette attention à ce qui appelle. Beauté désolée, poignante, un thrène très noble et digne : si loin du divertissement, de l'oubli auquel nous pousse la consommation d'informations-à-très-vite-effacer-je-vous-prie. Et "Personnalité H", quelle audace d'écrire aujourd'hui une telle polyphonie, un véritable motet, dans l'esprit des meilleurs morceaux de  Robert Wyatt ! Suivi d'une adaptation inspirée d'un fragment de poème d'Emily Dickinson, presque neuf minutes d'une folk ambiante qui s'enflamme et tourbillonne (je pensais alors à Phelan Shepard). Pour finir, un duo à la Lewis Caroll entre les deux sœurs sous le titre "Une histoire d')astronautes-marins-pêcheurs", l'une exhortant l'autre à ne pas ruiner les illusions des hommes, l'autre se dénigrant tout en regardant avec une cetaine ironie le monde qui l'environne. J'aime cette musique, parce qu'elle n'a pas peur d'affronter les zones d'ombre, qu'elle le fait avec pudeur et en même temps avec une détermination calme. De là sa beauté vraie, essentielle. Je comprends que gravite dans son cercle Matt Elliott, aux musiques si sombres et prenantes, engloutissantes au point qu'elles m'effraient parfois, elles. Ici, la chaleur de la ou des voix, la limpidité des lignes mélodiques, nous sauvent de la déréliction. Parce que l'humanité est là, dans les souffles et les timbres, la retenue et les élans, le soin attentif aux détails d'accompagnement, loin des artefacts et des recettes. Un des grands disques de 2011...et je suis sûr qu'il m'accompagnera bien au-delà.

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Paru en 2011 chez We are unique ! Records / 13 titres / 58 minutes

Pour aller plus loin

- le site d'Half Asleep : j'adore leur biographie facétieuse...

- l'album à écouter et plus sur bandcamp.

- un clip vidéo avec un danseur pour "The Bell" :