David Toop & Lawrence English - The Shell That Speaks The Sea
Publié le 9 Juillet 2023
Faut-il encore présenter Lawrence English, compositeur australien, fondateur et dirigeant de la maison de disques Room40 ? Peu présent ici, sinon indirectement par les albums dont il a supervisé le son et l'enregistrement, je l'accueille non pour un album solo, mais en collaboration avec l'anglais David Toop, un autre maître de la musique ambiante, qu'il a rencontré voilà plus de 20 ans. En guise d'introduction à leur disque, j'extrais quelques lignes d'une réflexion menée par Lawrence English sur son site en date du 3 juillet 2023, et titrée Notes pour une ambiante future. L'australien y développe une philosophie de l'ambiante.
L'ambiante n'est jamais seulement de la musique. C'est une confluence de son, de situation et d'écoute ; de plus, c'est un contrat tacite entre le créateur, l'auditeur et le lieu, cherchant à atteindre un type spécifique d'expérience musicale.
L'Ambiante n'est jamais seulement une musique d'évasion. C'est une zone de participation à une quête d'écoute musicale qui reconnaît les valeurs potentielles du son dans des sphères plus larges (sociales, politiques, culturelles, etc.). C'est un dégagement, un épanouissement et un approfondissement, à la fois.
L'Ambiante est amie du bruit, du volume, de la physicalité. C'est pourtant un ennemi du dynamisme incalculable.
Quel beau titre : The Shell that Speaks the Sea, Le Coquillage (ou La Coquille) qui parle la mer (je préfère la construction transitive, sans la préposition "de") ! La mer en question, ce n'est pas seulement la mer océanique, c'est la mer primordiale, anté-historique, intérieure, les fonds oniriques des plus vieilles hantises. On plonge dans les abysses dès le premier titre, "Abyssal Tracker". Cris, ondes, électronique délicate, flûte fantôme ("ghost flute" fait partie de leur incroyable instrumentarium), rendent sensible l'augmentation de la pression, la descente dans les flous où gisent des voix enfouies. C'est le pays d'Oniros et d'Hypnos...L'étrange "Reading Bones" laisse une large place à une voix balbutiante, à des crachotements dans un halo irréel, comme si les os s'essayaient à parler entre les craquements : titre horrifique d'une grande beauté apaisée sur la fin. "Mouth Cave" est dans une strate encore plus archaïque, la musique devient mythologique, célébration ténébreuse d'une divinité engloutie dont ne nous parviennent que des souffles, esquisses de grognements : mystère épais, sublimé par une insistante mélopée ensorceleuse, invitation à retourner au sommeil...
Les deux compères sculptent une musique ambiante presque tactile, tant les sons éveillent des idées de matière, et pourtant en même temps cette musique explore d'autres mondes parallèles. La familiarité dérape dans l'étrangeté. Le très étonnant "Whistling in the Dark" émerge du lointain, de ce noir originel du titre. Une boucle lancinante, fêlée, incante comme un groupe de post-rock d'outre-tombe avant de se renfoncer dans la mer primordiale. "The Chair's Story" nous met face à un être à la voix caverneuse, qui articule à peine, entouré de craquements, percussions erratiques et flûte à la dérive : l'atmosphère est celle d'une cérémonie au ralenti dans les limons accumulés au fond de l'océan dont on entend les lointains grondements, au-dessus ! "Huanghu" semble remonter à la surface, pour nous faire entendre un curieux orchestre de percussions au milieu de fines stridences (insectes, moustiques ?) : images sonores d'une Chine énigmatique, immémoriale, océanique à sa manière. "The Tattoed Back" est encore plus fantomatique, matières glissantes, appels troubles, longues boucles de sons discontinus, brièvement tenus, qui se bousculent, créent une attente : quelque chose monte, vient, un courant électronique, une divinité peut-être, qui ne fait que passer, s'éloigner comme un essaim fabuleux. Nous voici livrés à la longue nuit, "Long Night", résonante d'accords inattendus de guitare, entourés d'une alchimie sonore miraculeuse.
Un bijou ambiant d'une captivante étrangeté !
La très belle illustration de couverture présenterait les innombrables bouches qui parlent la mer, tous ces coquillages qui nous conduisent plus profond encore que le fond, qui disent cette mer absolue, obscure, mugissante de résonances au fond de nous...
Paru début juin 2023 chez Room40 / 8 plages / 40 minutes environ
Pour aller plus loin
- album en écoute et en vente sur bandcamp
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