Siavash Amini - Eidolon
Publié le 31 Août 2023
Le compositeur iranien Siavash Amini devient un habitué de ces colonnes. Après A Trail of Laughters (son second disque chez Room40, en 2021) et Songs for Sad Poets en collaboration avec l'écrivain new-yorkais Eugene Thacker (chez Hallow Ground en septembre 2022), Siavash Amini revient chez Room40 pour Eidolon, un disque composé de trois titres, qui approfondit ses recherches autour de l'accordage, des timbres. Il se dit obsédé par la théorie de Safi-Al-Din Urmavi (musicien érudit mort à Bagdad, connu pour sa division de l'octave en 17 tons) sur l'accordage, le rythme, le maqam, ce qui le conduit vers une musique microtonale, spectrale. L'illustration de couverture renvoie à quelque chose qui le travaille : comment exprimer une apparition, c'est-à-dire une image apparaissant et disparaissant l'instant d'après, laissant subsister un doute quant à sa réalité ? Il mentionne d'ailleurs les dessins d'Odilon Redon, maître en peinture des apparitions, de tout une imagerie fantastique parfois d'une inquiétante étrangeté, comme aurait dit Sigmund Freud. Une image en somme entre conscient et inconscient, flottante, susceptible de métamorphoses. Donc une musique elle aussi flottante, aux textures fluctuantes, avec des chevauchements, dans laquelle quelque chose fait sentir sa présence, en rapport avec les autres obsessions de Savash, l'obscurité, la lumière et la mort.
Trois titres entre plus ou moins dix et quinze minutes. Le premier, "Ortus", c'est l'origine, l'eau, les bruits, un chaos sonore, et c'est aussi hortus, le jardin, le jardin des origines. Peu à peu le chaos laisse sourdre des coulées de musique. Électronique, oui, et en même temps traditionnelle, on croit reconnaître des instruments anciens dans ces affleurements, aussi comme des halètements soufis. Après quelques jets de sons vaporisés, c'est la source pure, transparente, tremblante. Elle se répand en ondes fluides, en arabesques diaphanes. Musique transcendante de nappes superposées. Irisations, cascades intérieures, la beauté fragile de la merveille.
"Instantia" surprend par son caractère plus compact : unissons tenus de cordes synthétiques et d'orgue. Comme une corde, un tressage serré, pour monter ou rester suspendu dans le vide. Puis la musique change abruptement, pour une autre corde plus fine : on est dans les arcanes microtonales. Un rideau bouge lentement, dévoile d'autres sons, des « hurlements » de loups électroniques avec échos. Nous sommes entrés dans une caverne, habitée par des créatures inconnues. Quelque chose nous happe, menace de nous submerger, une force tellurique à peine tourbillonnante, elle irradie dans le noir, et c'est au fond très doux...
"Relictio" : il faut s'abandonner au continuum, se perdre dans le son, ne pas craindre les jaillissements, les absorptions, les disparitions. Derrière, il y a tout un monde enfoui, concassé, broyé, et pourtant de ce magma il émet encore jusqu'à nous. Il fourmille, rayonne, se lève dans un vent immémorial, disparaît. La musique se fait chuchotis, se laisse envahir par une splendeur de sable illuminé d'une infinie suavité.
Siavash Amini utilise la musique électronique microtonale comme un romantique contemporain, passeur d'une beauté fantôme image d'un paradis perdu, d'où le titre de son magnifique album.
Paru début juillet 2023 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 3 plages / 36 minutes environ
Pour aller plus loin
- album en écoute et en vente sur bandcamp :
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