Siavash Amini - Caligo

Publié le 1 Septembre 2025

Siavash Amini - Caligo

[À propos du compositeur, du disque et de son titre]

L'iranien Siavash Amini, à nouveau... Après A Trail of Laughters (son second disque chez Room40, en 2021) et Songs for Sad Poets en collaboration avec l'écrivain new-yorkais Eugene Thacker (chez Hallow Ground en septembre 2022), après Eidolon à nouveau chez Room40 en 2023, son nouveau disque Caligo reste fidèle à la maison de disque de Lawrence English.

Siavash Amini prend comme matériau de départ deux des premiers enregistrements de piano solo de l'histoire de l'Iran, qu'il transforme à sa manière, grâce à un ensemble varié de méthodes numériques, en une série de résurrections hallucinées.

Quant au titre de l'album - j'essaie toujours de les comprendre, comment faut-il entendre Caligo ? En latin, « caligo », c'est le brouillard, la brume, voire l'obscurité, les ténèbres, et notamment celles de l'esprit. Je laisse de côté le sens médical d' « obscurcissement par une tache de la cornée ». Mais c'est aussi un papillon surnommé « papillon-hibou » ou encore « papillon-chouette » en raison des motifs sur ses ailes. Pourquoi s'attarder, me demanderez-vous ? Parce que je ne peux m'empêcher de penser que ce titre est comme un hommage crypté au roman La Chouette aveugle (1936 / 1941 // 1953 pour la traduction chez José Corti) de l'écrivain iranien Sadegh Hedayat (1903 - 1951). Mon hypothèse s'appuie sur une autre convergence. Le titre 4, "Sanguis Stilla" signifie « goutte de sang ». Or, l'une des œuvres de l'écrivain est titrée Trois gouttes de sang. Si l'on ajoute que Sadegh qualifiait en son temps les mollahs de « têtes de choux », que son roman fit scandale...Mais revenons à la musique ! 

Le compositeur Siavash Amini

Le compositeur Siavash Amini

[L'impression des oreilles]

Lambeaux de souvenirs d'une chouette aveugle...

   "Maculate", on dirait de la musique iranienne traditionnelle, qu'une énorme explosion réduit à néant, une maculation qui nous propulse dans un monde inquiétant, saturé de passages de bourdons,  de traces musicales enflammées. Un monde en ruine, envahi par des chants fantômes de muezzin, le passage de gros engins, de foules hurlantes, le tout déformé, comme derrière un brouillard. Avec la pluie qui crépite sur les décombres...Une entrée terrible. Que peut-il rester ? Une goutte, une larme , "Stilla" (titre 2) commence par des sortes de sirènes mugissantes, qui ne parviennent pas à couvrir une immense élégie aux draperies féériques dans le ciel, une élégie déchirée, au bord de la dissolution, plainte majestueuse reculée au seuil de l'audible, voilée parfois par des crachotements, des nébulosités, mais persistante, à la consistance de la brume et du souvenir. La musique électronique de Siavash Amini me touche profondément, comme à chaque fois. C'est une musique vivante, tissée de mémoire, bouleversante.

   "Spiralling P.M." s'enfonce dans les limbes, hantées de figures sonores immémoriales,  puis elle laisse le passage à une procession harmonieuse, à des voix enfouies cherchant une issue vers la lumière. Il y a quelque chose de pastoral dans les tintements délicats qui rythment cette apparition sonore magnifique. Le plus long titre (10 minutes) "Sanguis Stilla" se dépêtre dans un univers morcelé où surnagent des fragments de rituel, puis semble tout effacer pour renaître dans une atmosphère orageuse, inquiétante, peu à peu gagnée par une montée sombre gangrenée de griffures poussiéreuses et grotesques. L'orgue transcende ce monde misérable, en proie à d'affreux sursauts, à des turgescences malsaines. Tout s'apaise, l'orgue reparaît entouré de fines comètes lumineuses, dont il se sépare pour affirmer une beauté somptueuse, impériale, que des restes agrestes, comme des flûtes, accompagnent dans sa lente transfiguration. Le dernier titre, "Culter", énigmatique pour moi (est-ce encore du latin, avec le sens de « soigneusement » ?), nous replonge dans une atmosphère infernale, bercée de boucles pullulantes : bribes infantiles de comptines assassinées, surgissements monstrueux et brutaux, râpeux. Encore une composition au bord du marais chaotique où pataugent et souffrent les damnés. Mais une force se lève, ténébreuse, grondante, qui fait taire l'informe par son avancée inexorable : le seul espoir, encore lointain peut-être,  d'un retour à la paix.

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Le disque sombre et tragique d'un monde habité par des fantômes, hanté par les débris d'une culture massacrée.

Paru en juillet 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 5 plages / 37 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

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