Spyros Polychronopoulos (+ Yorgos Dimitriadis) - Nearfield

Publié le 15 Septembre 2025

Spyros Polychronopoulos (+ Yorgos Dimitriadis) - Nearfield

   Je suis la carrière de Spyros Polychronopoulos depuis fort longtemps, depuis qu'il nous fascinait sous le nom de Spyweirdos. Avec les chocs de Ten Letters en 2008, puis de  Ten Numbers en 2009, deux albums accompagnés d'étranges et superbes vidéos. Scientifique chargé d'enseignement en acoustique, ce musicien grec n'a jamais cherché à séduire. Il écoute et travaille le son, le sculpte, obstinément. Au point que j'ai régulièrement décroché, découragé par l'aridité des résultats sonores, l'abstraction poussée pour moi au-delà de la musique. Je sais que pour lui comme pour d'autres, il n'y a sans doute pas d'au-delà de la musique. Pour moi, si. La musique ne doit pas se réduire à une étude sonore, même impeccablement menée, parce que la musique n'est pas la science. La musique appartient aussi au monde sensible, elle excède l'intervention de l'intelligence, elle déborde du contrôle rationnel que les hommes voudraient lui imposer. C'est pourquoi je le retrouve ici, avec Nearfield, mastérisé par Lawrence English, et donc sur le label de ce dernier, Room40. Non pas une électronique sèche et désincarnée, mais une électronique infiniment vivante.

   

Spyros Polychronopoulos (à gauche) / Yorgos Dimitriadis (à droite)

Spyros Polychronopoulos (à gauche) / Yorgos Dimitriadis (à droite)

    Ce n'est pas la première collaboration de Spyros avec d'autres musiciens. Cette fois, c'est avec le percussionniste Yorgos Dimitriadis, qu'il connaît depuis 20216, et avec lequel il a récemment joué lors d'une série de séances quasi rituelles, dit-il. Spyros a emporté les enregistrements tout au long de l'hiver et de ses voyages. C'est pendant cette période qu'il a composé le disque, toujours au casque, dans une proximité au son qui donne son nom à l'album, Nearfield (en décomposant : champ proche). Il avait la sensation que le son ne l'entourait pas, mais provenait de l'intérieur. Cette démarche m'a fait penser à celle de Pierre-Yves Macé, né d'ailleurs la même année que lui, en 1980 (je le découvre à l'instant !).

Caprices* sonores mythologiques...

   L'auditeur ne manquera pas d'être surpris, dérouté, à première écoute. Il aura d'abord l'impression d'un bricolage percussif vaguement sous-tendu par une électronique paresseuse. Ce n'est qu'un prologue, une mise en oreille. Il faut laisser le temps à cette musique exigeante, le temps qu'elle construise son univers en pleine effervescence. Très vite, le disque force l'écoute. En moins de cinq minutes, on est attiré au centre d'une toile finement structurée. Les gestes percussifs de Yorgos tissent des réseaux complexes que l'électronique de Spyros enveloppe et prolonge de touches grondantes ou résonnantes, de prolongements d'une délicatesse qu'on n'aurait pas soupçonné au début. Les deux musiciens explorent le cœur d'un espace mouvant, en perpétuelle métamorphose derrière le retour discret de certains motifs. Il y a parfois des fermentations de transe dans cette agitation, comme une danse d'atomes ou de particules, et ce dès la première et plus longue partie. C'est une musique très loin des champs attendus, qui se tient en attente de merveilles sonores saisies à la racine, au ras d'un battement de cymbales ou de grondements écourtés d'électronique comme des jappements enrayés.

   La deuxième partie, lourdement menée par la percussion quasi machinique de Yorgos, est enrobée par l'électronique minimale, mais complètement illuminée, de Spyros (je n'oublie pas que Yorgos est aussi à l'électronique, je dis Spyros par commodité...). Les deux musiciens sculptent les détails avec une netteté qui fait musique par son économie, sa rigueur. Ils laissent surgir, dirait-on, en vigiles du son, le mystère du dedans, sa beauté qu'on ne soupçonnait pas, qu'on n'attendait pas. En cela la troisième partie est absolument magnifique dans ses chiffonnements, ses résonances maintenues, son lyrisme des réverbérations. La quatrième partie descend encore dans l'intérieur. C'est un antre, avec les chiens de l'Enfer émus par la percussion frissonnante en longue nappe de lumière. Tout se met à vibrer, c'est une illumination sauvage zébrée de gestes rapides, une musique anti-ambiante, en un sens : une musique en incandescence, en voie d'incarnation, une musique d'apparitions sonores fantastiques. La dernière partie n'est pas en reste. L'étrangeté devient maximale dans cet univers proliférant de frappes lourdes et glacées, de bourdons menaçants. Des esprits fantômes sont aux commandes de cet orchestre du néant, d'une noirceur somptueuse.

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* caprices : au sens de Goya...

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Un chef d'œuvre de la musique électronique et expérimentale d'aujourd'hui : ciselé, puissant et fascinant.

(Pas d'extrait à vous faire écouter en dehors du Bandcamp ci-dessous.)

Paraît le 25 septembre 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 5 plages, 43 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

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