Jessica Moss - Unfolding

Publié le 2 Décembre 2025

Jessica Moss - Unfolding

   Connue comme membre du presque légendaire groupe de post-rock canadien Thee Silver Mount Zion Memorial Orchestra & Tra-la-la Band, et comme cofondatrice du Black Ox Orchestra, la violoniste et chanteuse Jessica Moss, outre ses nombreuses collaborations avec d'autres artistes comme Carla Bozulich, Patti Smith, Oiseaux-Tempête, pour n'en citer que quelques uns, met l'accent depuis 2015 à la fois sur la composition et l'interprétation en solo, accordant une large place à l'improvisation libre. À partir de violon, de voix, de cloches, de boucleurs et de pédales d'effets, elle joue en direct sans préparations ni ordinateur, utilisant un matériel d'ordinaire conçu pour la guitare électrique mais qu'elle a modifié pour interagir souplement avec son public. Son sixième album Unfolding (Déploiement) s'inscrit dans cette approche de déploiement des multiples influences dont elle est porteuse, du post-rock-métal-drone au post-classique minimaliste, sans oublier une touche klezmer ou d'autres traditions folkloriques. À noter la présence du batteur de The Necks, Tony Buck, sur "One, Now", deuxième et plus long titre du disque.

Jessica Moss photographiée par © Stacy Lee.

Jessica Moss photographiée par © Stacy Lee.

  Le violon, emblème frémissant

de la liberté à conquérir

    Le violon mélancolique en ouverture du premier titre, "Washing Machine", démultiplié en écho, est brutalement en partie recouvert par l'enregistrement téléphonique d'une machine à laver accompagnée d'une voix distordue et noyée. Cette subversion initiale est à l'image du disque, qui suit sa logique propre sans se soucier des genres et des catégories musicales. La musique se déploie pour incorporer l'élément étranger, le faire musique, elle s'amplifie magnifiquement en longues boucles pour laver l'intrus de sa non-musicalité initiale, elle s'ouvre comme la fleur de la couverture dans un mouvement orchestral au minimalisme enchanteur.

"One, Now" alterne basse profonde et cloches, carillons, chants lointains et cordes pincées avant que le violon d'abord en quasi sourdine, puis à pleine voix, nettement dans un mode oriental, ne vienne animer cette introduction solennelle. C'est une plainte déchirante reprise en écho sur friselis de cloches, de bourdons, de sons de terrain et de nouvelles voix, féminines. La pièce avance lentement, dans une atmosphère lourde, allant s'épaississant, évoquant de plus en plus nettement le Moyen-Orient, dans son chatoiement d'influences arabes et juives. En même temps, elle se souvient du post-rock par son mouvement puissant chargé de graves, de chants fondus dans la masse en fusion barattée par Tony Buck. Hypnotique et saisissant !

   Les quatre morceaux suivants, dont les titres mis bout à bout, "no one" / "no where" / "no one is free" / "until all are free"  sont un credo politique clair, peuvent être considérés comme un seul opus en quatre parties. "No one" commence comme un rituel rythmé par une cloche, avec de lointaines harmonies, quand le violon surgit très haut entouré d'une atmosphère grondante. La pièce se développe autour d'une ample boucle de plus en plus ravageuse, qui semble racler des terres sonores très primaires. Le violon part en volutes multipliées dans une atmosphère électronique scintillante. Sa mélodie mélancolique fait lever un terreau orchestral d'une majestueuse beauté recueillie. "no where" gronde comme un orage saturé de bourdons striés, d'un noir grandiose : c'est le côté épique de Jessica Moss, sa tendance monumentale, sa manière de nous emporter dans un torrent fulgurant avant de nous laisser sur une douceur bouleversante. Pour moi, le plus beau moment de l'album, que prolonge de manière impressionnante "no one is free" aux sinuosités nébuleuses, comme emprisonnées par des voiles électroniques avant d'être percées par un faisceau de lumières : symbolique d'une libération chantée dans la quatrième partie, "until all are free", dont l'ouverture transparente de cloches agitées et de souffles annonce les voix venues d'ailleurs. Et c'est comme un cantique d'allure médiévale, finement bordé de ciselures électroniques, une polyphonie qui s'élance dans sa pureté tranquille...

Jessica Moss signe avec Unfolding un disque au lyrisme puissant, où le violon incante des trames électroacoustiques, expérimentales, aux bourdons ambiants.

Paru fin octobre 2025 chez Constellation Records (Montreal, Québec) / 6 plages / 44 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :