Federico Perotti - Quadro
Publié le 20 Juin 2026
Voici le disque que j'évoquais dans mon article précédent. Federico Perotti est compositeur, organiste, apparemment titulaire de l'orgue Fachetti-Lanzi de la Basilique de San Sisto à Piacenza, un orgue en place depuis 1545, donc qui assista, si l'on peut dire, à l'enlèvement de la Madonna Sistina de Raphaël, destinée à orner le retable du maître-autel de l'église. En effet, la toile, la dernière des Madones terminée par les propres mains du maître, fut vendue à Auguste III de Saxe qui l'exposa dans sa collection à Dresde, où elle restée après quelques vicissitudes. Federico Perotti dit avoir conçu son disque comme l'histoire de cette absence, puisque sans elle la basilique reste incomplète, la copie de Giuseppe Nogari ne la comblant pas. S'interrogeant sur ce que serait l'église Saint-Sixte si la toile de Raphaël s'y trouvait encore, avec évidemment le surcroît de célébrité touristique pour Piacenza (Plaisance), il a forgé un programme entrelaçant ses propres compositions avec celles de plusieurs compositeurs des XVIe et XIIe siècles actifs dans la région. Quant à l'orgue, des commandes manuelles permettent à Perotti de moduler la hauteur des notes, ce qui enrichit ses propres compositions.
Le disque commence et se termine avec deux pièces d'un compositeur et organiste originaire de Piacenza, Claudio Maria Veggio (vers 1504 - vers 1553), "La Fugitiva", éclatante et colorée, comme dialoguée plaisamment, et "Donna, per Dio vi giuro", recueillie comme une prière. Deux pièces de Girolamo Frescobaldi (1583 - 1643), en 5 et 9, témoignent de la splendeur de l'écriture pour orgue du dix-septième siècle. La "Toccata seconda" passe de la flamboyance initiale à une intériorité méditative pour revenir à un finale plus grandiose, tandis que la "Partite sopra Passacagli" semble une danse lente ornée de variations tournoyantes. Outre ces deux "témoins" possibles de la présence de la Madonna de Raphaël, Perotti intercale avec ses propres œuvres deux toccatas de Michelangelo Rossi (vers 1602 - 1656). La majestueuse VII (piste 3) étonne par ses ruptures de hauteur, des cassures intérieures qui déclenchent presque des glissendos ligétiens au bord de la dissonance ! La XII (piste 7) alterne bousculades facétieuses et envolées apparemment plus sérieuses, comme une série de roucoulades qui viennent buter sur une partie centrale méditative, s'enfonçant dans des graves descendants avant de retrouver une joie sommée par un bref grand jeu.
J'en arrive aux cinq Toccatas Sistine composées entre 2017 et 2025 par Federico Perotti (pistes 2- 4 - 6 - 8 - 10). les trois premières sont consacrées à la Basilique, nous dit le compositeur, à sa lumière, sa forme, son parfum. Ce qui frappe dans l'écriture contemporaine, c'est la place pris par les répétitions, le développement d'une composition à partir de motifs, de boucles. La I prolifère sur un socle qui semble immobile. Pas de grands mouvements vers le haut et le bas, pour finir par une modestie balbutiante. La II joue de notes longuement tenues. Les résonances y sont le liant d'un bourdonnement dont se détachent à peine des notes plus claires : on monte un escalier aux marches basses, peu marquées, on suspend sa respiration pour saisir quelques fêlures lumineuses. Il y a là une retenue, le refus du solennel au profit du mystère des durées imbriquées, la recherche du cœur enfoui dans la trame du son, dans les vibrations envahissantes. C'est une pièce superbe !
La III paraît brouillonne, tout en tâtonnements, insaisissable, mais, installée elle aussi sur un socle de boucles, on croit presque entendre des chants d'oiseaux. C'est le chant déjà fracturé qui précède le drame de l'enlèvement du tableau, rendu par l'expirante Toccata Sistina IV, dont les timbres vacillent en un ballet funèbre lamentable, et pourtant d'une tristesse somptueuse tant l'orgue dérape alors dans des corridors aux beautés fragiles, bouleversantes, lentement remuantes, aux allures d'un lamento - j'avais écrit "lamentable", de la même racine, à la Arvo Pärt. C'est un autre moment miraculeux de ce disque qui finit par nous envoûter. "Toccata Sistina V", qui "traduirait" tout ce qui s'est déroulé depuis la vente de la toile, s'envole dans les aigus, piaffante et intrigante. De la musique d'orgue post-minimaliste, fracturée sur une base de tremolos agglomérés et continués avant que ne s'élève un chant interrogatif, répétitif, aux lumières changeantes. Décidément, Federico Perotti ne cesse de nous surprendre. Il s'approprie en 11 un madrigal de Claudio Monteverdi, "Lamento della ninfa", ramené à son squelette expressif parsemé de quasi dissonances, étonnante chanson d'amour perdu...
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Federico Perotti réussit un disque d'orgue peu commun qui rend hommage à certains compositeurs italiens des XVI et XVIIe siècles tout en tissant avec ses propres compositions l'histoire de l'absence d'une toile de Raphaël. Le cycle de ses cinq toccatas personnelles fait de l'orgue historique de la basilique de Piacenza un magnifique rival des modernes synthétiseurs ou claviers numériques.
Paru fin mai 2026 chez Feral Note (Berlin, Allemagne) / 12 plages / 1 heure et deux minutes environ
Pour aller plus loin
- album en écoute et en vente sur Bandcamp :
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