Yann Novak - Meadowsweet (redux)
Publié le 9 Juin 2026
Après le magistral Continuity, paru en juillet 2025 chez Room40, l'artiste, compositeur et technologue (!!) Yann Novak, dont la démarche s'inspire de sa perspective personnelle d'autodidacte queer, nous livre une version retravaillée d'un album sorti en avril 2006, composé juste après le décès de sa mère et dédié à sa mémoire. L'album initial était une manière de faire son deuil, d'exprimer la hantise d'une présence-absence. Au fil du temps, l'œuvre est devenue une méditation sur la mémoire. Enregistrée en une seule prise, elle est proposée à la fois dans les sept moments de la version originale et dans sa continuité d'ensemble fondamentale. Composée de couches successives d'enregistrements de terrains traités, Meadowsweet (Reine-des-prés dans notre langue, voir la couverture du disque de 2006) contient en filigrane un enregistrement d'une lecture d'astrologie (proposée par un ami) - en laquelle l'artiste ne croit pas, mais qu'il a conservé comme un témoignage d'une recherche de sens.
[ C'est une reparution que je ne comparerai pas à la publication originale, inconnue de moi -- version originale de 2006 que je découvre incidemment par curiosité, bien sûr, et je crois que de nombreux lecteurs seront dans mon cas, qui auront peut-être aussi du mal à distinguer les deux versions. Ne pensons donc plus qu'à celle qui se (re)propose à nous...]
On entend d'abord des voix dans une ouate poussiéreuse, celle du souvenir peut-être, des voix estompées et brouillées, inassignables. De quoi s'agissait-il, et qui parlait au juste ? Peu à peu, des toiles légères bourdonnantes recouvrent ces fantômes de voix, comme un orage qui refuserait d'éclater et se mettrait à danser en invitant d'autres couches sonores. La musique de Yann Novak irradie de l'intérieur, d'un lieu repeuplé par des dépôts actifs. Car l'absence est tout le contraire du vide, l'absence est un disque dur, puits inépuisable dont surgissent des fleurs délicates qui permettent de continuer à vivre.
"Before the storm", justement, c'est une harmonie du soir sombrement baudelairienne, c'est la panique emprisonnée dans une forme tournoyante, aspirante, vaporisée dans une splendeur qui soulève l'âme en raclant les parois du cerveau, c'est l'envolée prodigieuse de ce météore qui fut elle-la-mère -- et qui est nous, aussi, dans son sillage, ce météore résorbé, transformé dans un immense au-revoir ("A Long Goodbye", parties 1 et 2, pistes 3 et 4), il ne saurait disparaître, il agite d'autres eaux, il suscite des univers. La barque de Caron est devenue un titanesque vaisseau fendant les flots de l'inconnu dans une navigation fabuleuse nimbée de scintillations et d'écharpes d'anthracite irisée. Il y a là un balancement souverain, une efflorescence continue d'un souffle d'archanges innombrables dont les ailes cendrées pleuvent des larmes d'outre-espace sur le jardin grondant des souvenirs. Il suffirait de presque rien pour que les strates inférieures reprennent forme, seulement le voyage entraîne toujours plus loin dans les tréfonds, charrie les douleurs et les hantises, broyées, laminées dans ce haut-fourneau et voilà le miracle, la remontée d'un essaim d'étourneaux ("Swarming Starlings", piste 6), comme la persistance malgré toutes les déperditions et perditions, du souvenir d'une nature recouverte par des couches denses de technologie, ô bien déformée cette nature, méconnaissable même, déchirée, mais agitant le ciel d'en-bas d'une marée de fulgurances énormes, faisant vivre ces épaisseurs d'une Vie farouche révoltée contre la Mort, faisant lever une aube libératrice ("Release", piste 7) qui ne serait pas apaisement : fulguration toujours d'une Beauté rayonnante dans sa noirceur de tumulte, seule réponse aux crachotements lamentables des voix noyées dans la mémoire flasque...
----------------------------------------------
Le plus beau Requiem depuis celui de Mozart ? Somptueux et bouleversant hommage d'un artiste à sa mère, cette messe d'ambiante électronique atteint une grandeur ténébreuse vertigineuse.
Paru en avril 2026 chez Dragon'Eye Reordings (Los Angeles, États-Unis) / 7 +1 plages / 54 minutes x 2 environ
Pour aller plus loin
- album en écoute et en vente sur Bandcamp :
/image%2F0572177%2F20170208%2Fob_fdd513_duane-pitre-bridges.jpeg)
/image%2F0572177%2F20260609%2Fob_5b8ef5_yann-novak.jpg)
/image%2F0572177%2F20260609%2Fob_d58350_yann-2.jpg)