Publié le 28 Août 2020

Claudio F. Baroni (2)- The Body Imitates the Landscape

   Troisième disque de Claudio F. Baroni chez Unsounds, The Body Imitates the Landscape est inspiré par l'essai du japonais Michitaro Tada, Karada, dont le sujet est "l'école du corps". L'artiste Adi Hollander a voulu créer une expérience sensorielle similaire à celle évoquée par le livre grâce à une installation sonore interactive. Le public est invité à s'allonger sur des lits à eau dans lesquels sont installés des haut-parleurs. Des ondulations sonores émanent de manière audible, physique et visible de cet arrangement des lits à la manière d'un jardin japonais. Ainsi, n'importe qui peut vivre la joie d'une écoute physique, ressentie par tout le corps dans ce jardin électronique du son. Comme à son habitude, Claudio F. Baroni, qui a écrit une pièce pour l'Ensemble MAZE, dont les voix chuchotées deviennent musique, s'intéresse à la nature vibratoire du son, et donc à sa propension à émouvoir les corps.

   Chacune des onze pièces de l'album est consacrée est consacrée à une partie du corps - désignée par son nom japonais, dont les mots proférés, murmurés, évoquent les fonctions. L'Ensemble MAZE, composé par Anne La Berge à la flûte alto, Gareth Davis à la clarinette basse, Reinier van Houdt aux claviers, Wiek Hijmans à la guitare électrique, Dario Calderone à la contrebasse et Enric Monfort aux percussions est accompagné en direct par le compositeur aux manipulations électroniques. Il en résulte onze évocations rêveuses nimbées d'une grande douceur, comme des confidences qui flotteraient entre deux eaux de la conscience. La composition procède par courtes unités, bribes de motifs séparés par la durée de résonance du dernier instrument entendu, ceux-ci se posant délicatement sur la ou les voix. Une autre temporalité s'installe, distendue sans jamais être lâche, invite tranquille à une écoute profonde, attentive à la sensualité physique des sons. Le corps étant l'espace de propagation de cette musique imite en effet un paysage ; à vrai dire, le corps ému par les vibrations, les résonances qui l'envahissent dans l'installation et pendant l'écoute du disque de préférence au casque, idéalement devient le paysage musical. Pendant "Atama" (la tête), l'auditeur est plongé dans un espace trouble, fortement nasalisé dirait-on, caverne résonnante et mystérieuse dans laquelle les graves se meuvent lourdement, à peine segmentés par des aigus cristallins, tandis que les voix paraissent fantomatiques, voilées. "Kao" (le visage) est plus lumineux, découpé, avec des aigus plus présents, mais la voix chuchotante égrène des secrets. Au fil des pièces, on glisse, on dérive en merveilleux pays grâce à cette musique de chambre apaisée, subtilement augmentée par l'électronique qui en magnifie les timbres, les textures. La musique de Claudio F. Baroni se trouve ainsi au croisement alchimique des recherches sonores d'une Kaija Saariaho, de Giacinto Scelsi et des errances méditatives d'un Morton Feldman. Somptueusement délassant !

Paru en janvier 2020 chez Unsounds / 11 plages / 47 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

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Publié le 7 Août 2020

Claudio F Baroni - Motum

   Compositeur de musique expérimentale, Claudio F Baroni vit et travaille à Amsterdam. Il a étudié le piano et la sonologie en Argentine, puis la composition au Conservatoire Royal de La Haye, notamment avec Louis Andriessen. Motum signifie "mouvement", thème central des trois pièces rassemblées sur l'album.

   La première composition, in Circles II, en quatre mouvements de durée assez voisine, chacun entre huit et neuf minutes, est pour quatuor électronique, interprétée par l'Ensemble Modelo62. Le quatuor est composé de claviers (Teodora Stepancic), d'un violoncelle (Jan Willem Troost), d'une guitare électrique (Santiago Lascurain) et de percussions (Klara van de Kettrij). Dès le début, on glisse sur les sons par une série de glissandos : ils se succédent, se chevauchent, se mêlent, de telle sorte qu'on ne sait plus très bien à quel instrument on a affaire. Ce sont des corps sonores en mouvement qui nous entraînent dans un monde de traînées lumineuses, de résonances mystérieuses. Nous sommes comme environnés d'auras sonores à la courbe sensualité, ponctuées de touches percussives délicates. Le second mouvement  prend des allures orientales épurées avec les percussions qui sonnent comme des gongs, des bols chantants : c'est splendide, je pensais à Kaija Saariaho et ses Six jardins japonais. L'attention portée au son, saisi à la fois dans son origine et son développement dans la durée, ne sont pas sans rappeler aussi l'esthétique raffinée de Giacinto Scelsi. C'est une musique de l'intensité, non par la puissance, mais par la présence, la qualité harmonique, qui fait de chaque pièce une cérémonie. Peu à peu, on ondule avec la musique, son balancement extatique, comme dans le troisième mouvement, où les glissandos semblent s'enrouler autour de notre âme qu'ils caressent avec une infinie suavité. Le quatrième mouvement joue plus avec des notes percussives de hauteurs différentes, le clavier se faisant piano pour se mêler aux percussions. Les couleurs sont somptueuses. La pièce propose une série de plateaux hiératiques, comme une longue montée contemplative. Un chef d'œuvre !

   La seconde composition, Solo VIII-Air pour orgue, est interprétée par Ezequiel Menalled et le compositeur lui-même.  C'est un orgue qui semble respirer, tout entier enraciné dans des frottements à la limite de l'imperceptible, des drones. On y entend l'air devenir musique par une série de lentes et imprévisibles métamorphoses. Des surgissements, des grondements, soulèvent quelque chose de tellurique, de formidable. L'air rentre en fusion, il est fracturé de puissantes explosions graves, striées d'échappées plus aiguës. Nous sommes dans l'antre de Vulcain, au cœur d'une fournaise pulsante en expansion. Le son se volatilise, dirait-on, pour se solidifier en strates, en blocs filants qui s'échappent, s'éloignent, pour ne laisser subsister que la forge rougie traversée de sons déchirants, déchirés, et tout retourne vers le silence... D'une impressionnante, foudroyante beauté.

   Le Quarteto Prometeo interprète Perpetuo Motum, dernière œuvre du disque, fabuleux opéra ou ballet pour cordes glissantes qui s'entrecroisent, tissant une toile frémissante en perpétuel mouvement comme le veut le titre. D'où une dimension vertigineuse qui pourrait saturer et fatiguer l'oreille s'il n'y avait des chutes de tension, des ralentis bienvenus pour la reposer. Mais c'est indéniablement la pièce la plus difficile, à moins de l'écouter à volume plus doux que les précédentes, même si un long descrecendo occupe la seconde moitié de ces douze minutes et treize secondes.

Pièces préférées : les deux premières, qui occupent les quatre cinquièmes de l'album.

Paru en juin 2018 chez Unsounds / 6 plages / 62 minutes environ

Pour aller plus loin :

- la page d'Unsounds consacrée à Motum

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Claudio F Baroni, photogrphie par Isabelle Vigier, 2018

Claudio F Baroni, photogrphie par Isabelle Vigier, 2018

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