Publié le 24 Juillet 2025
[À propos des disques et des compositeurs-interprètes]
Cette parution comprend deux cds couplés. Le premier est consacré à Giovanni Di Domenico, musicien devenu un habitué de ces colonnes, voir mon article consacré à sa récente collaboration avec Rutger Zuydervelt sur Painting A Picture / Picture A Painting (juin 2025) ; le second au suédois Alex Zethson, claviériste et compositeur né en 1988, collaborateur de plusieurs ensembles, arrangeur, dirigeant de la passionnante maison de disques Thanatosis Produktion depuis 2016. J'avais salué son disque avec le violoncelliste grec Nikos Veliotis Cryo, paru sur son label en mars 2025.
Sur Edge Runner, Giovanni Di Domenico joue : Grand Piano, Hohner Organetta (clavier et orgue / harmonium électrique à anches, des années soixante), orgue à tuyaux, électronique. Les titres de l'album et des morceaux sont empruntés au livre de Steven Levy Vie artificielle : La Quête d'une Nouvelle Création (titre original : Artificial Life : The Quest for a New Creation, apparemment non traduit)
Sur Noema, Alex Zethson est au Grand piano, enregistré en direct à Athènes..
[L'impression des oreilles]
1/ Edge Runner (37 minutes environ, trois pièces)
Le premier titre éponyme, le plus long avec dix-huit minutes, se présente comme un déferlement électronique accompagné du grand piano martelant deux notes pulsées. Le Hohner Organetta est enveloppé d'un cocon strié, crachotant, grondant, de bourdons. La pièce court sur le bord, la crête, tapissée par l'orgue lointain en fond. Cette course formidable, inlassable, n'est-elle pas à l'image de notre monde, recouvrant tout de son bruit, de son activité frénétique ? Musicalement, c'est une expérience de transe. Tel le soufi dans son tournoiement, le piano écrase tout : il ne reste que le martèlement et son halo traversé de courants puissants. La musique devient une vrille colossale nous emportant dans sa folie, creusant jusqu'au vertige dans l'épaisseur des matières, le piano accélérant dirait-on dans la dernière longueur. Une pièce magnifique !
Giovanni Di Domenico ne nous laisse pas respirer avec "Carbaquists", pièce un peu plus courte (plus de douze minutes), dont le titre renvoie sans doute à l'usage par l'homme de la chaîne carbone. Très dense, la composition semble bouillonner sur place, le piano martelant à l'intérieur d'un nuage noir, au bord cette fois d'une explosion, ou d'une implosion. De quelle genèse splendidement monstrueuse peut-il s'agir ? Le piano est dans un œuf, il frappe pour casser l'enveloppe noire-rayonnante d'orgue grandiose.
"The Frenetics" (titre 3) tintinnabule tel un portique de cloches électroniques fissurées, froissées, et ce friselis est rejoint par le piano martelant, le tout créant un brouillard épais, traversé de déchirures aiguës jusqu'à la chute finale.
2/ Noema (presque 44 minutes)
Le titre du cd et de sa pièce unique réfère soit au plus grand radiotélescope de l'hémisphère nord, installé sur le plateau de Bure dans les Alpes du sud en France, soit à une revue explorant les transformations qui bouleversent notre monde. "Noema" signifie aussi Bénédiction en portugais... À quoi bon ces remarques, me direz-vous ? Je n'en sais rien. Je cherche la raison des titres. Il n'est pas sûr que cela aide à l'écoute. Dans le cas de cette longue pièce, j'entends les trois références jouer ensemble. J'entends une immense bénédiction, l'écoute des fermentations de l'univers, comme si le pianiste vibrait à l'unisson, médium captant les rayonnements cosmiques pour les transcrire en sons et notes, frappes et résonances.
Structurée en quatre parties soudées, la composition a un caractère hypnotique prononcé. Dans la première partie, la répétition rapide de motifs dans les graves crée une espèce d'onde énorme comme le bruit de fond amplifié de l'univers, enroulée autour d'un axe fixe. Et tout cela frémit, résonne, gronde, océan infini d'une beauté prodigieuse. Or, "Noema" dérive du grec νόημα pour désigner un objet mental : ici, ce serait l'objet mental absolu, dans son foisonnement tourbillonnant, un peu comme la conscience de l'univers, chatoyante de chromatismes, d'harmoniques, dans la seconde partie littéralement tapissée par les frappes percussives du piano en un modelage vertigineux au fond des graves. La troisième partie correspondrait à une descente dans les abîmes entre deux volées entrecroisées en rafales, toujours dans les très graves, d'où une résonance sépulcrale, une tension qui se relâche de manière imprévue avec l'apparition de la main droite, impériale et hiératique dans son cheminement par-dessus le gouffre, générant un paysage plus aéré, mystérieux, auquel la quatrième partie substitue par ses roulements une impression d'élévation, de transcendance, avec un retour de la houle initiale, mais allégée, décantée de son obscurité terrible en dépit de graves à nouveau très présents, grâce au chant que la main droite impose dans le crescendo sonnant comme un hymne vibrant à la Vie des Profondeurs inconnues, jusqu'à l'apaisement.
Deux disques exceptionnels, renversants, par deux musiciens-chamans totalement immergés dans leur transe compositionnelle.
Paru le 7 juillet 2025 chez Defkaz Records (Grèce) / 2 cds / 4 plages ( 3 + 1) / 1 heure et 21 minutes environ
Pour aller plus loin
- album en écoute et en vente sur Bandcamp :
/image%2F0572177%2F20170208%2Fob_fdd513_duane-pitre-bridges.jpeg)
/image%2F0572177%2F20250719%2Fob_3722fe_giovanni-alex.jpg)
/image%2F0572177%2F20250710%2Fob_cf92a3_alfredo-santa-ana-before-the-world-sle.jpg)
/image%2F0572177%2F20250710%2Fob_ca7e61_22-alfredo-santa-ana-photo.jpg)
/image%2F0572177%2F20250710%2Fob_472ebc_23-miranda-wong-photo.jpg)
/image%2F0572177%2F20250707%2Fob_3bc628_annea-lokwood-the-piano-works-xenia-p.jpg)
/image%2F0572177%2F20250603%2Fob_ae3e8b_anna-mcmichael-clocked-out-peak-plas.jpg)
/image%2F0572177%2F20250703%2Fob_6f6380_erik-griswold-image2.jpg)
/image%2F0572177%2F20250703%2Fob_2540c1_vanessa.jpg)
/image%2F0572177%2F20250703%2Fob_555c5b_anna.jpg)
/image%2F0572177%2F20250628%2Fob_e35e9b_zo-j-give-water-to-birds.jpg)
/image%2F0572177%2F20250628%2Fob_cb2b32_zo-j1.jpg)