[À propos du pianiste et du disque]
Intégrale des Études pour piano de Philip Glass, Pianisphere Vol.1 (avec Thibaut Crassin), Satie et les Gymnopédistes, Œuvres pour piano d'Alan Hohvaness : ce sont quelques disques magnifiques de ce jeune pianiste, François Mardirossian (né en 1989), qui n'ont pas échappé à mon attention, à mon admiration, mais il a consacré aussi un disque à Moondog, un autre à Keith Jarrett. C'est dire son éclectisme, son soutien à des compositeurs singuliers, connus ou trop peu connus. Il est aussi codirecteur du festival de musique contemporaine Superspectives (Lyon) et depuis la rentrée 2024 conseiller artistique de La Trinité, nouvelle scène des musiques baroques et irrégulières (Lyon encore).
Le programme qu'il nous propose est présenté comme « une exploration de l'introspection, du mystère et de l'émotion brute » et pose quelques questions simples comme « D'où vient la musique ? À quel moment naît-elle ? Existe-t-elle sans l'humain ? » À partir de là, François Mardirossian a rassemblé une « galerie de phénomènes musicaux inédits, utopiques et troublants », collection d'iconoclastes croisés au long de ses recherches passionnées. Collection... dans laquelle il figure en bonne place !
[L'impression des oreilles]
Rencontre avec des compositeurs remarquables
[Nota : Il va de soi que je vous renvoie pour une présentation détaillée des seize pièces de cette promenade au très beau livret d'accompagnement, dont est coutumière cette maison de disque qui ose encore, de surcroît, le français comme langue première - ce qui n'empêche évidemment pas une traduction anglaise en seconde position. Les notes sont du pianiste. ]
C'est exceptionnellement un archet électronique qui nous accueille au seuil de la première pièce, "Caritas abundat" d'Hildegard von Bingen. Le fin bourdon continu ainsi créé sous-tend cette magnifique mélodie d'un halo mystique bienvenu, halo ponctué de notes percussives éparses sonnant comme du clavecin. À ce seuil vibrant répond en fin d'album, un fragment miraculeusement sauvé de la musique d'un archipel écossais aujourd'hui rendu aux seuls oiseaux. Ces mélodies perdues de St Kilda sont, elles, précédées d'un mystérieux vent glissant sur les cordes du piano jusqu'à faire lever un bourdon grave, orageux, sur lequel le fragment vient se greffer dans sa pureté fragile, pas si loin de la musique d'un Keith Jarrett, clin d'œil voulu ou pas...
Entre ces bornes éminemment symboliques des recherches passionnées de François Mardirossian, les quatorze pièces restantes dessinent un itinéraire très personnel. J'y discerne une veine romantique au sens très large, qui excède à plaisir le champ classique : priorité à l'émotion avec le "Dexter's Tune" (titre 4) de Randy Newman, avec les deux pièces de Rosemary Brown, le très beau "Nocturne (dicté par Chopin)" (titre 10) et "Grübelei (dicté par Liszt)" (titre 12). Un goût de la virtuosité transcendée et enrayée par la passion. Avec cette pièce sublime qu'est "Dialoghi Del Presente (Primo Quadro : incipit & Assolo)" (Piste 6) de Luciano Cilio : début détendu, presque jazzy, vite s'échappant dans un brouillard émouvant, néo-romantique si l'on veut, de plus en plus épuré, en suspension de boucles déjà minimalistes. J'y ajouterai l'étonnante version de la bande sonore du film de Stanley Kubrick, "Orange mécanique" de Wendy Carlos, réécrite à la manière fougueuse et sinueuse de Philip Glass, le plus romantique des Minimalistes.
Ce qui m'amène à une seconde veine, la minimaliste, mais jamais dans sa forme abstraite ou théorique, toujours humainement incarnée, travaillée par un courant intérieur troublant, donc non exclusive de la précédente ! Il y a d'abord Frédéric Lagnau, compositeur français bien présent dans ces colonnes depuis 2007 (cf notamment en 2011, Frédéric Lagnau : promeneur minimaliste inspiré), en seconde position après Hildegard, avec un rare titre en anglais, "Morning Song of the Jungle Sun". Si la trame d'ensemble est structurée par une boucle mélodique irrésistible, il y retentit aussi un frémissement lyrique extrêmement émouvant. Il y a le minimalisme frénétique de Ervin Nyiregyházi dans "The Terror of Playing Beethoven's "Appasionnata" in Concert" (Piste 7), son minimalisme étrange, dans la lignée du dernier Liszt, pour le fascinant "Andante, Ethereal" (Piste 15), dans lequel j'entends aussi des accents à la Gurdjieff, une majesté envoûtante...
La troisième veine, c'est la plus intime, celle qui touche au plus près du parcours du pianiste. D'abord par une courte pièce de Jean-Yves Labat de Rossi, cofondateur avec Anne Dieumegard de la maison de disque Ad Vitam records, maison dont le soutien indéfectible est si précieux pour François Mardirossian. Cette pièce, éponyme (Piste 8, à peu près au milieu du disque), est à l'origine même du projet de l'album. C'est une musique d'esprit minimaliste qui voltige comme de la neige fraîche, une source chantante légère, plongeant soudain ses racines dans un bouillonnement tellurique, une fracture abyssale dont elle ressort égale à elle-même, têtue et un peu espiègle avant de se dissoudre dans les profondeurs résonnantes du piano.... Ensuite par une sorte de colonne vertébrale informelle, en 3, 11 et 14, où on ne peut pas ne pas voir un hommage au grand Arménien, à l'Ancêtre mystérieux, Georges Ivanovitch Gurdjieff. Une prière, un chant et une danse, trois formes privilégiées dans l'œuvre du chercheur de vérité : une manière de croiser l'ombre de Keith Jarrett, qui consacra un album à ses hymnes sacrés, et celle d'un autre pianiste - qui m'est particulièrement cher, Alain Kremski, qui enregistra chez Naïve pas moins de douze cds des œuvres du maître (transcrites par De Hartmann, ne l'oublions pas) d'après des partitions originales en sa possession. Que le pianiste espère « (s)e situer dans le sillage » de Kremski est significatif de sa volonté de s'ancrer dans une tradition certes arménienne, mais tout autant intemporelle. Il est parfaitement servi dans cette intention par son piano, l'extraordinaire Opus 102 de Stephen Paulello, qui pare chaque note d'une clarté profonde, j'ai envie d'écrire une âme vibrante. Nous sommes là au cœur des sources inconnues, désarmantes dans leur naïveté bouleversante. Des musiques qui frissonnent encore d'une origine sacrée, dont François se fait le servant inspiré, secrètement ému.
Ce qui nous amène aux deux pièces signées par le pianiste lui-même, une semi-improvisation baptisée "Trois souvenances" (Piste 9) et une "Improvisation" désignée comme telle (Piste 13). Par-delà les "réminiscences" avouées ou non, ce qui me frappe, c'est la gravité de la première, abrupte voire brutale, puis son irréelle fantaisie, puis sa frénésie presque féroce : un triptyque aux extrêmes, un jeu de cache-cache, le compositeur masquant derrière ses souvenirs et une intense pudeur sa sensibilité à vif. Et c'est la tendresse recueillie de la seconde, tendresse non dénuée de vigueur, qui ouvre soudain un horizon minimaliste foisonnant, un crescendo fougueux, rebelle, terminé par une pirouette gracieuse. Dans cet entre-deux, cette montée de forces vives loin des tentations mimétiques (Jarrett encore...) se trouve peut-être le futur compositeur François Mardirossian, farouche, tel qu'en lui-même, comme je le vois sur la photographie qu'il a choisie sur sa page "Biographie". [cf. ci-dessous ]