Publié le 26 Août 2025

Mark Molnar - Exo

[À propos du compositeur et du disque]

    Pilier de la scène musicale d'Ottawa depuis plus de deux décennies, Mark Molnar se distingue par son éclectisme et son indépendance. Traversant à peu près tous les styles, depuis le classicisme contemporain jusqu'à la musique industrielle et bruitiste, cet instrumentiste à cordes qui a étudié la microtonalité avec James Tennay s'implique dans de nombreux projets, et dirige sa propre maison de disque d'avant-garde, Black Bough Records.

   Pour son premier disque chez Constellation, Mark Molnar joue de tous les instruments (violons, altos, violoncelles, contrebasse, harpe, piano, voix, synthétiseurs MS20 et Strega) et a procédé lui-même à l'enregistrement. Précédée d'une pochette impressionnante créée par le photographe britannique Ed AllenExo se présente comme une suite de cinq pièces résolument...en dehors !

Mark Molnar par © Adrián Morillo

Mark Molnar par © Adrián Morillo

[L'impression des oreilles]

Aux Seuils somptueux de l'Étrangeté...

Dès la première pièce, "Sub Luna", une série d’amples vagues impose un univers dense, tissé de piano, de harpes, de cordes, en retombées majestueuses. Les sons cristallins de la harpe déposent un semis étoilé dans les draperies graves et moelleuses des cordes. La musique de Mark Molnar est océanique, entre ambiante sombre et néo ou post-classicisme austère. « Terre Sacer » nous plonge dans un univers glauque, hanté par une boucle lugubre, à la lenteur inquiétante. On se dit que Mark Molnar est un maître de l’Étrange, qu’il peint avec des cordes fastueuses une ode noire au naufrage absolu, dans la lignée de The Sinking of the Titanic de Gavin Bryars. La beauté des arrangements se développe sur un fond mouvant à la texture proche de l’orgue, on penserait presque à Mysterious Semblance at the Strand of Nightmares de Tangerine Dream, puis une corde monte au firmament une plainte répétée sur un bercement obstiné de cordes et de piano, le temps s’est figé, une voix erre dans les nuées, les nappes semblent immatérielles et se croisent avant un ultime crescendo bouleversant. Une splendeur !

Fastes gothiques d'outre-mondes...   

Le triptyque « pallida Mors » (Mort pâle) occupe le reste du disque. Le début dissonant et comme déconstruit de « Disquiet » est peu à peu incorporé dans un mouvement de cordes sonnant comme de l’orgue. De la pure ambiante sombre tapissée de bourdons et de poussières d’un autre monde : une atmosphère dramatique et funèbre de roman noir ! La seconde partie, « Aporia » semble bafouiller, à demi-paralysée par des forces inconnues qui bousculent piano, harpes et cordes les uns contre les autres en débris harmoniques fracassés, survivant au-dessus de respirations sourdes, suffoquées. La dernière partie, « Patior », s’ouvre sur un émouvant dialogue diaphane ralenti entre la harpe et le piano, suspendus au milieu du vide, avant que ne se déchaînent des vagues puissantes comme dans une vaste église soudain ouverte sur les cieux. Il y a là un lyrisme un peu fou, tempéré par la remontée de notes graves de piano, quelque chose de fêlé, encore vêtu d’abysses : le temps d’une méditation minimaliste sur la pâle mort du titre, le glas insistant d’un monastère perdu dans des forêts fossilisées. Autre grand moment de ce disque qui n’a pas peur du Sublime !

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Un disque d'ambiante de chambre sombre et grandiose somptueusement orchestrée pour basculer dans le hors-là...

Paru début juin 2025 chez Constellation (Montréal, Québec) / 5 plages / 37 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

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Publié le 20 Août 2025

Zimoun - Harmonium I-VI

Après le magistral  ModularGuiarFields I-VI, paru chez 12K en septembre 2023 et Dust Resonance un an après (passé à travers les mailles de mes écoutes) et déjà chez Room40, l'artiste suisse Zimoun, connu pour ses installations à grande échelle de bruit et mouvement orchestrés, consacre son nouveau disque à un vieil harmonium d'une centaine d'années, pour lui comparable aux premiers synthétiseurs, comme eux oscillant, respirant, vibrant. Avec l'harmonium, tout se fait à la main ou avec les pieds. En même temps, l'harmonium, si chaleureux, est sensible à la moindre variation de pression, de toucher, d'où la possibilité de multiplier textures et micro intervalles sonores.

 Dans la forêt des apparitions... 

   En six parties formant un tout, Harmonium nous transporte dans un monde de tremblements, de frissonnements harmoniques. Les notes vivent comme des bougies clignotantes, avec soudain des envolées sous le coup de courants d'air mystérieux. Il y a dans cette musique une majesté tranquille, accueillante. Nous sommes happés par les vagues chaleureuses, vibrantes, leurs chevauchements doucement inextricables. On a parfois l'impression que tout le clavier se met à chanter, dans une polyphonie bourdonnante. C'est peu dire que cette musique est hypnotique, c'est une musique pour entrer en lévitation, porté par l'ample ondulation moirée, qui jamais ne cesse, toujours renaît subtilement différente, c'est une musique pour se laisser couler dans le plus vaste, dans la beauté fastueuse d'églises à demi ruinées et envahies par une végétation proliférante. Sous le retour de boucles apparemment semblables fleurit en effet une exubérance de nuances, de couleurs, Zimoun ayant trouvé dans l'harmonium le vecteur idéal d'un minimalisme microtonal que la page consacrée au disque n'a pas tort de ranger notamment dans la catégorie « post-psychédélique », tant la persistance sonore couplée au balancement ondoyant est à la longue tout simplement hallucinatoire.

 

    Dans cette futaie harmonique (cf. l'illustration de couverture), "Harmonium III" fait figure de clairière, de ventre mou, un peu redondant par rapport à la séquence précédente. On dira que l'on se repose à l'ombre du ronronnement, après l'extraordinaire première partie, ce lent envoûtement parmi le frémissement des feuillages harmoniques, en attendant le flamboiement de la partie IV, son brouillard hanté chargé d'étincelles sèches, de vacillations tuilées, extatiques. Plus sombre, tourmenté de cliquetis, "Harmonium V" semble un bateau à vapeur sur des flots épais ; des voies sonores s'y introduisent à la faveur de la marche, sans le faire couler, à la manière d'aérations invitées se cachant dans le bringuebalement des tuyauteries à plein régime. "Harmonium VI" retrouve le caractère étrangement grandiose des parties I et IV. Sur un fond d'une grondante lenteur, la composition est une suite d'ascensions graves, faillées, qui raclent et déracinent dans un mouvement inexorable pour nous porter au plus haut...des abysses !

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Zimoun sculpte une musique ambiante somptueuse, sombrement luxuriante sous sa robe de bure minimaliste.

Paru fin juin 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 6 plages / 1 heure et 5 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Pour découvrir Zimoun, architecte sonore : voir son site, très bien fait. 

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Publié le 18 Août 2025

François Mardirossian - Sources inconnues

[À propos du pianiste et du disque]

Intégrale des Études pour piano de Philip GlassPianisphere Vol.1 (avec Thibaut Crassin), Satie et les GymnopédistesŒuvres pour piano d'Alan Hohvaness : ce sont quelques disques magnifiques de ce jeune pianiste, François Mardirossian (né en 1989), qui n'ont pas échappé à mon attention, à mon admiration, mais il a consacré aussi un disque à Moondog, un autre à Keith Jarrett. C'est dire son éclectisme, son soutien à des compositeurs singuliers, connus ou trop peu connus. Il est aussi codirecteur du festival de musique contemporaine Superspectives (Lyon) et depuis la rentrée 2024 conseiller artistique de La Trinité, nouvelle scène des musiques baroques et irrégulières (Lyon encore).

   Le programme qu'il nous propose est présenté comme « une exploration de l'introspection, du mystère et de l'émotion brute » et pose quelques questions simples comme « D'où vient la musique ? À quel moment naît-elle ? Existe-t-elle sans l'humain ? » À partir de là, François Mardirossian a rassemblé une « galerie de phénomènes musicaux inédits, utopiques et troublants », collection d'iconoclastes croisés au long de ses recherches passionnées. Collection... dans laquelle il figure en bonne place !

[L'impression des oreilles]

Rencontre avec des compositeurs remarquables

[Nota : Il va de soi que je vous renvoie pour une présentation détaillée des seize pièces de cette promenade au très beau livret d'accompagnement, dont est coutumière cette maison de disque qui ose encore, de surcroît, le français comme langue première - ce qui n'empêche évidemment pas une traduction anglaise en seconde position. Les notes sont du pianiste. ]

   C'est exceptionnellement un archet électronique qui nous accueille au seuil de la première pièce, "Caritas abundat" d'Hildegard von Bingen. Le fin bourdon continu ainsi créé sous-tend cette magnifique mélodie d'un halo mystique bienvenu, halo ponctué de notes percussives éparses sonnant comme du clavecin. À ce seuil vibrant répond en fin d'album, un fragment miraculeusement sauvé de la musique d'un archipel écossais aujourd'hui rendu aux seuls oiseaux. Ces mélodies perdues de St Kilda sont, elles, précédées d'un mystérieux vent glissant sur les cordes du piano jusqu'à faire lever un bourdon grave, orageux, sur lequel le fragment vient se greffer dans sa pureté fragile, pas si loin de la musique d'un Keith Jarrett, clin d'œil voulu ou pas...

   Entre ces bornes éminemment symboliques des recherches passionnées de François Mardirossian, les quatorze pièces restantes dessinent un itinéraire très personnel. J'y discerne une veine romantique au sens très large, qui excède à plaisir le champ classique : priorité à l'émotion avec le "Dexter's Tune" (titre 4) de Randy Newman, avec les deux pièces de Rosemary Brown, le très beau "Nocturne (dicté par Chopin)" (titre 10) et "Grübelei (dicté par Liszt)" (titre 12). Un goût de la virtuosité transcendée et enrayée par la passion. Avec cette pièce sublime qu'est "Dialoghi Del Presente (Primo Quadro : incipit & Assolo)" (Piste 6) de Luciano Cilio : début détendu, presque jazzy, vite s'échappant dans un brouillard émouvant, néo-romantique si l'on veut, de plus en plus épuré, en suspension de boucles déjà minimalistes. J'y ajouterai l'étonnante version de la bande sonore du film de Stanley Kubrick, "Orange mécanique" de Wendy Carlos, réécrite à la manière fougueuse et sinueuse de Philip Glass, le plus romantique des Minimalistes.

  Ce qui m'amène à une seconde veine, la minimaliste, mais jamais dans sa forme abstraite ou théorique, toujours humainement incarnée, travaillée par un courant intérieur troublant, donc non exclusive de la précédente ! Il y a d'abord Frédéric Lagnau, compositeur français bien présent dans ces colonnes depuis 2007 (cf notamment en 2011, Frédéric Lagnau : promeneur minimaliste inspiré), en seconde position après Hildegard, avec un rare titre en anglais, "Morning Song of the Jungle Sun". Si la trame d'ensemble est structurée par une boucle mélodique irrésistible, il y retentit aussi un frémissement lyrique extrêmement émouvant. Il y a le minimalisme frénétique de Ervin Nyiregyházi dans "The Terror of Playing Beethoven's "Appasionnata" in Concert" (Piste 7), son minimalisme étrange, dans la lignée du dernier Liszt, pour le fascinant "Andante, Ethereal" (Piste 15), dans lequel j'entends aussi des accents à la Gurdjieff, une majesté envoûtante...

   La troisième veine, c'est la plus intime, celle qui touche au plus près du parcours du pianiste. D'abord par une courte pièce de Jean-Yves Labat de Rossi, cofondateur avec Anne Dieumegard de la maison de disque Ad Vitam records, maison dont le soutien indéfectible est si précieux pour François Mardirossian. Cette pièce, éponyme (Piste 8, à peu près au milieu du disque), est à l'origine même du projet de l'album. C'est une musique d'esprit minimaliste qui voltige comme de la neige fraîche, une source chantante légère, plongeant soudain ses racines dans un bouillonnement tellurique, une fracture abyssale dont elle ressort égale à elle-même, têtue et un peu espiègle avant de se dissoudre dans les profondeurs résonnantes du piano.... Ensuite par une sorte de colonne vertébrale informelle, en 3, 11 et 14, où on ne peut pas ne pas voir un hommage au grand Arménien, à l'Ancêtre mystérieux, Georges Ivanovitch Gurdjieff. Une prière, un chant et une danse, trois formes privilégiées dans l'œuvre du chercheur de vérité : une manière de croiser l'ombre de Keith Jarrett, qui consacra un album à ses hymnes sacrés, et celle d'un autre pianiste - qui m'est particulièrement cher, Alain Kremski, qui enregistra chez Naïve pas moins de douze cds des œuvres du maître (transcrites par De Hartmann, ne l'oublions pas) d'après des partitions originales en sa possession. Que le pianiste espère « (s)e situer dans le sillage » de Kremski est significatif de sa volonté de s'ancrer dans une tradition certes arménienne, mais tout autant intemporelle. Il est parfaitement servi dans cette intention par son piano, l'extraordinaire Opus 102 de Stephen Paulello, qui pare chaque note d'une clarté profonde, j'ai envie d'écrire une âme vibrante. Nous sommes là au cœur des sources inconnues, désarmantes dans leur naïveté bouleversante. Des musiques qui  frissonnent encore d'une origine sacrée, dont François se fait le servant inspiré, secrètement ému.

   Ce qui nous amène aux deux pièces signées par le pianiste lui-même, une semi-improvisation baptisée "Trois souvenances" (Piste 9) et une "Improvisation" désignée comme telle (Piste 13). Par-delà les "réminiscences" avouées ou non, ce qui me frappe, c'est la gravité de la première, abrupte voire brutale, puis son irréelle fantaisie, puis sa frénésie presque féroce : un triptyque aux extrêmes, un jeu de cache-cache, le compositeur masquant derrière ses souvenirs et une intense pudeur sa sensibilité à vif. Et c'est la tendresse recueillie de la seconde, tendresse non dénuée de vigueur, qui ouvre soudain un horizon minimaliste foisonnant, un crescendo fougueux, rebelle, terminé par une pirouette gracieuse. Dans cet entre-deux, cette montée de forces vives loin des tentations mimétiques (Jarrett encore...) se trouve peut-être le futur compositeur François Mardirossian, farouche, tel qu'en lui-même, comme je le vois sur la photographie qu'il a choisie sur sa page "Biographie". [cf. ci-dessous ]

François Mardirossian / Photographie © Nine Louvel

François Mardirossian / Photographie © Nine Louvel

   Un programme captivant, panorama des influences qui informent la passion pianistique de François Mardirossian. L'interprétation sensible et ferme est sublimée par un piano exceptionnel.

rdirossianPremière parution en juillet 2025, sinon sortie officielle le 12 septembre 2025, chez Ad Vitam Records / 16 plages / 51 minutes environ

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- Extraits musicaux en écoute sur la page Ad Vitam

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Publié le 13 Août 2025

Sarah Hennies - SOVT

[À propos du disque et de la compositrice]

La déroutante illustration de couverture mérite qu'on s'y attarde pour présenter ce disque. Elle représente une personne avec une paille dans la bouche, en fait pratiquant un exercice vocal qui renforce la voix en aidant les cordes vocales à vibrer plus efficacement. En chantant avec cette paille, cette dernière régule la pression de l'air et réduit la tension sur les cordes vocales. La compositrice Sarah Hennies a découvert ces exercices, baptisés "SOVT" (Voie vocale semi-occlusive) lors d'un cours sur la féminisation de la voix pour femmes transgenres qui lui a inspiré d'ailleurs d'autres œuvres.

   Quel rapport, me direz-vous, entre ces exercices et cette longue pièce pour piano de cinquante-cinq minutes ? Le rapport est analogique. Disons que comme la paille contribue à modifier la voix, la pâte à modeler qui assourdit la quasi-totalité des cordes du piano modifie le son du piano, dépaysé entre piano et percussions. Comme la paille augmente la vibration dans la voix et la gorge en chantant, la pâte à modeler qui relie les cordes crée une vibration sympathique au grand potentiel dramatique qu'exploite le langage rythmique de la composition. Il s'agit donc d'une des innombrables configurations de piano préparé ouvertes par les expérimentations de John Cage à la fin des années 1940, elles-mêmes inspirées de celles d'Henry Cowell (1897 - 1965) dans les années 1920 et d'Erik Satie dans le courant de la décennie précédente, où il avait inséré des feuilles de papier entre les cordes du piano pour sa composition Le Piège de Méduse (1913).

Née à Louisville en 1979, Sarah Hennies est une compositrice et percussionniste américaine installée dans le nord de l'état de New-York. Elle écrit de la musique de chambre, mais aussi pour des films et des interprétations improvisées, attentive aux conditions sociales et neurologiques qui sous-tendent la création artistique.

Originellement commandée par le pianiste R. Andrew Lee, passionnément engagé dans la défense des œuvres d'avant-garde (voir sa maison de disques Irritable Hedgehog) , SOVT est interprétée ici par un autre pianiste, Richard Valitutto, salué comme un brillant interprète des musiques expérimentales, très impliqué notamment dans une anthologie de la musique de Julius Eastman

Sarah Hennies et le pianiste Richard ValituttoSarah Hennies et le pianiste Richard Valitutto

Sarah Hennies et le pianiste Richard Valitutto

[L'impression des oreilles]

   Sur les chemins étranges de l'effacement des habitudes...

   D'une durée de cinquante-cinq minutes, la composition est de fait  structurée comme une série de séquences, analogiquement sans doute à la série d'exercices vocaux qui a donné son titre à l'album.

Elle débute par une série de note isolées, installant un climat d'écoute profonde. Puis s'instaure comme un dialogue avec des notes moins amorties dirait-on. On ne peut pas ne pas penser à la musique japonaise, en particulier pour le koto, auquel la préparation  fait ressembler le piano. Ce qui se déroule, c'est un chemin dans la neige épaisse, une série de battements étouffés que des notes vigoureuses viennent compléter de leur sécheresse. Et soudain s'ouvre l'esquisse d'un chant inconnu construit sur trois séries alternées. L'envoûtement commence, favorisé par la nature répétitive des séries. On sait qu'on ne lâchera plus, qu'on est dans une musique qui questionne le mystère, s'aventure dans des jardins de pierre autour de temples disparus. Le piano est devenu percussion rêche, claquante comme des bois durs frappés, dont la captation discographique nous restitue les harmoniques dépouillées. Une seule note répétée suffit, puis de brèves séries de deux dans un balancement imperceptible, avant que la composition ne joue sur de brefs agrégats. C'est le piano ramené à un cliquetis boisé, des raquettes sur la neige dont je parlais. C'est le piano à l'écoute d'un indicible qu'il souligne de traits insistants, mais au bord du presque rien dans une extase austère, au ras du mécanisme qui le constitue. 

Vers vingt-et-une minutes, le piano reprend d'un ton plus affermi, jusqu'au vertige de la note répétée, suspendue sur le silence, qui reprend sur un autre niveau. Voici qu'il redevient presque le piano que nous connaissons, et c'est bouleversant, le summum de l'étrange. SOVT nous promène ainsi de paysages désertés en espaces envahis par la ténacité de l'instrument à chercher une faille par où faire surgir une surréalité prodigieuse. Le martèlement de notes serrées produit paradoxalement un effet onirique marqué. Nous avons quitté les rives du soi-disant réel, nous embarquons pour une odyssée phénoménale dans l'obscur du piano, dans ses entrailles projetées en vagues d'harmoniques. C'est une attaque de Sauvages peinturlurés, menée par des sorciers aveugles. Rien ne saurait résister, l'espace a gonflé, il accouche d'arpèges fous qui envahissent notre cerveau, perforent notre conscience. D'une certaine manière, c'est une musique de possession, d'emprise. Le piano, parfois réduit à sa plus simple expression, pure percussion résonnante, pur battement décharné jusqu'à l'os du son, opère comme le couteau du sacrificateur, il nous libère des liens mondains pour nous tourner vers un Ineffable terrassant. Il est appel et rappel, obstiné, vivant d'un spasme squelettique et mine de rien négativement frénétique, renaissant de ses disparitions épisodiques, soudain se moquant dans un balancement hypnotique, puis, redevenu sérieux, égrenant une marche lancinante au milieu d'étincelles étouffées. Piano silex, piano bâton, piano pierre, débarrassé de tous les affects, ramené à son rôle d'avertisseur, de veilleur, d'éveilleur...

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    Le piano dépaysé de Sarah Hennies est l'instrument d'une autre voie, ascétique et fascinante, pour nous arracher aux démons de l'habitude et nous révéler un monde sonore d'une farouche beauté. L'interprétation sobre et ferme de Richard Valitutto est tout simplement impressionnante !

Paru en mars 2025 chez elsewhere music (Jersey City, New Jersey) / 1 plage / 56 minutes environ

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Publié le 8 Août 2025

Giuseppe Ielasi & Riccardo D. Wanke - with time, we learned to ask less

   [À propos des compositeurs et du disque]

   Le génois Riccardo Dillon Wanke (né en 1977) et le milanais Giuseppe Ielasi (né en 1974) se connaissent depuis longtemps et collaborent régulièrement. Ils ont formé le quintette Medves avant que Wanke ne s’installe à Lisbonne. Tous les deux explorent le champ des musiques expérimentales improvisées ou non. Giuseppe Ielasi, outre une carrière solo, est aussi un ingénieur du son très actif. Il a notamment masterisé les récents albums solo de Wanke, dont i pour pianos électriques et l’album de Stephen O’Malley, But remember what we have had, objet de mon article précédent !

   Le disque est le résultat d'une rencontre à Lisbonne, où ils sont montés sur scène ensemble pour une improvisation. Ils ont retravaillé l'enregistrement pendant une session de deux jours dans le studio d'Ielasi à Monza. L'album comporte deux pièces d'une vingtaine de minutes chacune, Ielasi à la guitare électrique, et Wanke au piano électrique, avec une touche de réverbération.

[L'impression des oreilles]

Prémices de l'éternelle extase

La musique est éclosion de gouttes espacées de piano, réverbérées, auxquelles répondent de brèves interrogations de guitare. Le duo avance sur un lac de silence. Ils dialoguent tranquillement, esquissent de brèves mélodies, progressent par boucles. Ce qui frappe, c'est la fraîcheur, la limpidité de cette musique dépouillée, tout en sonorités qu'on dirait courbées dans leur humilité. L'illustration de couverture en donne un excellent aperçu. C'est une traversée entre deux transparences. La musique se fait buée impermanente, comme respectueuse d'un espace sacré. Le piano et la guitare s'enlacent à tel point qu'ils en viennent à certains moments à presque se confondre, puis ils se séparent, piquent le silence de leurs harmoniques respectives. Attentifs à laisser leurs notes s'épanouir, les deux musiciens ont abandonné toute idée de virtuosité, de brio. Avec le temps, ils ont appris à demander moins, et à en faire moins, mais mieux, se rapprochant d'une esthétique minimaliste tout en la corrigeant par un esprit zen. Car souvent le minimalisme nous vaut des œuvres pleines, jusqu'à l'obsession, la peur du vide, des œuvres pressées par une irrésistible pulsation interne. Or ici, le vide étincelle, sculpté par les deux instruments avec une précision méticuleuse et une immense tendresse ; le temps, lui, se dilate, se laisse gorger de beaux sons délicats, radieux...

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Un disque d'une béatifique beauté flottante...

Paru en juin 2025 chez Hallow Ground (Lucerne, Suisse) / 2 plages / 43 minutes environ

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Publié le 4 Août 2025

Stephen O'Malley - But remember what you have had

[À propos du compositeur et du disque]

Stephen O'Malley (né en 1974) est un musicien américain installé à Paris. Compositeur et guitariste, il a collaboré avec beaucoup de monde (Merzbow, Scott Walker, Keiji Haino...), y compris d'autres compositeurs, des cinéastes, des chorégraphes, des photographes, sculpteurs...et fondé ou cofondé ou participé à  plusieurs groupes comme Sunn O))), Burning Witch. Directeur artistique de plusieurs maisons de disques, il a lancé en 2011 Ideologic Organ, une maison qui s'invite parfois dans ce blog : on y trouve par exemple Golem mécaniqueGammelsæter & Marhaug.

But remember what you have had, pièce de plus de trente-deux minutes, répond à une commande de l'INA GRM (Groupe de recherches musicales, Paris). 

Stephen O'Malley : guitares électriques

Hans Teuber :  flûte et flûte basse, clarinette et clarinette basse, trompette

Stephen Moore : Trombone

Stephen O'Malley

Stephen O'Malley

[L'impression des oreilles]

  Dans le creuset de la Musique Ardente

  Les vents ouvrent la pièce en une sorte de sonnerie de notes tenues en canon (Stephen O'Malley, rappelons-le, a été pendant son adolescence membre d'un corps de cornemuse et de batterie des Highlands écossais) évoquant les musiques bouddhiques. Impressionnante ouverture à dominante de graves profonds, les aigus enchâssés dans les traînes harmoniques ! Puis c'est la première déflagration dédoublée de  guitare électrique vers trois minutes quinze, suivie d'une seconde dont l'onde de choc submerge tout, et dès lors les décharges se succèdent, se répondent, amalgamées ou non aux vents, l'espace sonore ondule longuement à chaque fois, criblé de partout. Comme un bombardement ? D'une certaine manière, avec des sons traçants qui vibrent, se modifient, amplifiés jusqu'à des anamorphoses sonores. Peu à peu, nous sommes dans une cathédrale en fusion, guitares et vents éventrés devenus des orgues monstrueuses et magnifiques, des laves vibrantes, des surgissements surréels de textures fabuleuses saturées de bourdons puissants. C'est le déferlement ininterrompu des énergies primordiales, grondantes, épaisses et pourtant acérées, c'est la frappe de mille épées flamboyantes qui se retournent sur elles-mêmes, vrillent et se consument en lançant des gerbes noires d'étincelles  dans des nuages telluriques...Avec une fin presque bucolique d'une tendresse veloutée !

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Extraordinaire ! Une véritable Transfiguration, au sens religieux ou mystique. Mais souviens-toi de ce que tu as eu : cette musique est l'aide-mémoire incandescent de ce que l'on oublie trop souvent, la Beauté fulgurante de la Vie.

Paru fin juin 2025 chez Portraits GRM (Paris, France) / 1 plage / 33 minutes environ

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Publié le 1 Août 2025

Phillip Schroeder (3) - Radiance Within

[À propos du disque et du compositeur]

   Pour des données biographiques sur Phillip Schroeder, pianiste et compositeur américain auquel j'ai déjà consacré deux articles, je renvoie au premier Phillip Schroeder (1) : nuance, mystère et grâce Avec ce disque, Phillip Schroeder confirme son aisance dans la musique de chambre. Certes le piano reste son instrument de prédilection, mais à côté de trois pièces pour piano (dont une pour piano avec préparations), on trouve deux compositions pour piano et violon, une pour violon seul, et une autre pour violon électrique à 5 cordes, piano prépar et gongs.

Phillip Schroeder : piano (1-2-4-5-6-7 / Margaret Jones : violons (1-3-7) / Alan Zimmerman : gongs (7)

[L'impression des oreilles]

L'éveil à la Merveille tranquille...

   Rien de tapageur ou de fracassant dans ces sept pièces sous le signe d'un immense apaisement. La pièce éponyme, en ouverture, donne le ton. Un duo piano et violon, tout en échappées délicatement mélancoliques, nimbées d'une lumière intérieure, comme l'annonce le titre. À certains moments, le piano se tait, il écoute le violon dérouler ses mélodieuses notes prolongées, ses inflexions suaves. Sinon, il souligne d'un frais friselis le violon éperdu de langueur. Cette pièce est un îlot de quiétude, de grâce exquise. 

   "An Awakening", pour piano avec préparations, gravite autour d'une note répétée, prolongée d'échos bourdonnants, de frissonnements des cordes, avec des esquisses mélodiques d'un calme magnifique. C'est l'éveil à un monde de rayonnements intérieurs, une joie ineffable devant le Mystère...

   "Avian Fields" (titre 3) pour violon solo surprend Phillip Schroeder ailleurs que dans le domaine de son cher piano. Aussi à l'aise dans l'écriture pour le violon, il signe une pièce intrigante, broderie de chants d'oiseaux saisis dans leur pureté, posés sur une trame de silence. Trilles, pizzicati, roulades, trémoussements, gloussements, émaillent ce récital limpide, volontiers curieusement minimaliste à sa manière dépouillée, répétitive. Suit une composition pour piano solo typiquement schroederienne, "Being in Wonder", l'égrènement de quelques notes comme des virgules répétées, de légères éclaboussures transparentes, vibrantes. Comme des suspensions de lumières qui reluisent doucement, une méditation peu à peu envahie par les résonances, les harmoniques avant la dernière gerbe qui se perd dans la merveille ! Le "Nocturne" pour piano et violon (titre 5) constitue la clé de voûte de ces sept compositions. Le piano, dans les médiums et les graves, fournit un noble contrepoint au violon frémissant, tout en glissements et caresses mélodieuses semi extatiques. La pièce avance majestueusement au bord de tremolos qui m'ont fait penser parfois à la musique de Gavin Bryars. Ce lyrisme splendide est un modèle de retenue pudique, d'équilibre illuminant.

   "Stillness at Night" (titre 6), pour piano solo, ce pourrait être l'art poétique de Phillip Schroeder : la lente éclosion des notes, les remontées graves dans un temps distendu, purgé de tout accident. Puis une mélancolie discrète, véritable économie de l'émotion, transcendée par une attention aiguë à la beauté des sons qui se propagent dans l'épaisseur du silence.

   Le disque se termine avec le très étonnant "Shed the Pedestrian", pour violon électrique à cinq cordes, piano préparé et gongs. Les gongs donnent à la pièce une évidente coloration extrême-orientale, vite neutralisée par le violon, et  à peine dépaysée par le piano préparé camouflé en percussion un brin métronomique. On dirait une marche, un rituel intemporel, que rien ne saurait arrêter dans son avancée gentiment implacable, malicieuse du côté du violon en liberté désinvolte sur les rails des graves et des résonances des deux autres instruments.

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Un disque magnifique pour déguster la paix des soirs et des nuits.

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Passage à travers un rêve...

 À noter la réédition par Neuma Records de Passage Through a Dream, initialement paru en 2011 chez Innova Recordings. Flûte, soprano, accordéon, vibraphone, harpe, clarinette et basse clarinette, euphonium, et Phillip Shroeder lui-même au piano...et à la basse électrique. Superbe disque, aux textures étoffées, moirées par l'usage de répétitions en canon traitées par délai numérique. 

Paru fin juin 2025 chez Neuma Records (Saint-Paul, Minnesota) / 7 plages / 59 minutes environ

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