Publié le 26 Septembre 2025

Norman Westberg - Milan

  Ancien guitariste des SwansNorman Westberg n'est pas un inconnu ici. Son Night Keeper en collaboration avec Aaron Landsman, paru chez Hallow Ground en novembre 2024, avait déjà attiré mon attention. On le retrouvait antérieurement sur une excellente compilation du même label, intitulée Epiphanies, parue en 2022. Sans parler des disques que j'ai manqués...

 Musique d'avant et d'après l'homme : Nuées !

   Milan est un album d'un seul tenant en dépit de sa présentation en sept titres. De la musique ambiante consistante, il convient d'insister dans la mesure où certaines musiques ambiantes sombrent dans une molle facilité. Une base ondulatoire de bourdons ouvre "An Introduction", pièce incantatoire hantée par des appels répétés, des voix greffées dans les tissus électroniques. L'illustration de couverture se comprend mieux : n'entend-on pas les voix des fantômes qui peuplent ces lieux d'après l'homme ? La guitare spiralée intervient sur le proliférant "A Particular Tuesday". Cette musique devient très vite labyrinthique, agitée de mouvements profonds, d'ombres monstrueuses jappant dans des graves ténébreux. Parler de minimalisme atmosphérique rendrait bien compte du fond de roulement de ces pièces à la fluidité lancinant, toiles idéales de films gothiques.

   La Science-Fiction rencontre en effet un Moyen-Âge vaguement inquiétant, parcouru de réveils d'une brève violence, car tout se fond, se déforme. Les ombres s'irisent de vibrations sur "La Liege", assiégée de rotors sombres. Et c'est "Once Before the Next", cœur palpitant de salves percussives, centre d'une machinerie infernale pulsante aux raclements envahissants qui assèchent la musique, assassinée, mais elle s'échappe ailleurs, s'élance en vagues aiguës, indifférente aux assauts.

"All of Them" (piste 6) poursuit cette sorte de guerre intestine opposant rafales de guitares à d'autres guitares aux boucles tournoyantes de grappes rapides. L'épaississement des textures prend une dimension fabuleuse, vertigineuse. Là est la superbe réussite de cette musique d'une densité vivante. On a l'impression d'être au centre d'un nuage d'oiseaux déchaînés, je ne sais pas si c'est ainsi qu'il faudrait comprendre le titre Milan. "After Vacation", le dernier titre, est plus détendu, avec des guitares au bord de la mélodie, mais aussi de la dissonance, sur un fond mouvant qui finit par reprendre le dessus d'une mêlée qui ne finira peut-être jamais...

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  Un splendide fleuve sonore texturé par un maître des atmosphères hantées.

Paru en juillet 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 7 plages / 42 minutes environ

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Publié le 24 Septembre 2025

Linda Catlin Smith - The Complete Piano Solos (1989 - 2023) Vol 1 - The Plains

[À propos de la compositrice, de la pianiste et du disque] 

    C'est un événement discographique important que l'entreprise par la maison de disque canadienne Redshift d'enregistrer l'ensemble des pièces pour piano solo de Linda Catlin Smith, compositrice née à New-York et installée à Toronto dont j'avais salué le si beau double album Dark Flower. Je renvoie à cet article pour quelques renseignements biographiques. Ce premier volume comprend une longue pièce de plus d'une heure, "The Plains", interprétée par Cheryl Duvall, pianiste qui se consacre aux musiques contemporaines, et qui avait commencé avant l'enregistrement de ce disque à commander des longues pièces d'une heure à plusieurs compositeurs canadiens, dont celle-ci fait dorénavant partie. Pendant l'enregistrement de "The Plains", elle a confié à la compositrice, qu'elle connait depuis le début des années 2000, son rêve d'enregistrer l'intégrale de ses œuvres pour piano. Ce rêve commence à devenir réalité. L'intégrale devrait comporter quatre volumes.

En haut : la compositrice Linda Catlin Smith (photo © Claire Harvie) / En bas la pianiste Cheryl Duvall (photo © Shaine Gray )
En haut : la compositrice Linda Catlin Smith (photo © Claire Harvie) / En bas la pianiste Cheryl Duvall (photo © Shaine Gray )

En haut : la compositrice Linda Catlin Smith (photo © Claire Harvie) / En bas la pianiste Cheryl Duvall (photo © Shaine Gray )

[L'impression des oreilles]

Pénombres éternelles...

   Une note aiguë isolée résonne longuement, suivie d'un silence et d'un accord dans les médiums répété huit fois de manière rapprochée. "The Plains", ce sera une suite de séquences calmes de notes ou accords répétés et variés, c'est une marche immense, entrecoupée de haltes, toujours nimbée d'une atmosphère méditative, recueillie. N'imaginez pas des plaines plates, regardez la photographie de couverture : un doux vallonnement à l'infini. Qui va piano va lontano...Les pas se suivent, et ne sont jamais tout à fait les mêmes. On s'arrête, on ralentit, on admire la beauté du paysage, on la laisse nous envahir, nous imprégner. Linda Catlin Smith capte le rayonnement des choses, mais aussi parfois leur grondement, leur turbulence. Sa musique écoute, cherche, sans idée préconçue, si bien que l'auditeur est charmé par la liberté qui en émane. Pas de structure apparente, un abandon à ce qui survient, et pourtant se dessine une ligne, une tonalité, une qualité de rigueur ferme et douce liée à une attention profonde, un sens de la fragilité des phénomènes. Parfois s'élève comme un chant minimaliste tissé de petites boucles, de répétitions et d'échos, de décrochements, puis cela se résorbe en bribes de phrases rêveuses. Cette musique n'appuie jamais, n'assène rien, elle s'arrête au bord, elle nous ménage, se ramasse pour aller son chemin, et nous surprendre. Car cette longue composition, loin d'être monotone ou ennuyeuse, déploie une variété magnifique de paysages sonores intériorisés, décantés, parfois ramenés à une série de notes identiques répétées qui résonnent, et puis cèdent la place à une joie un peu folle, mais brève, vite transcendée par une gravité amoureuse. Linda Catlin Smith fait du piano l'explorateur discret des pénombres qu'un rien de précipitation ou de virtuosité détruirait. Ici, on marche peut-être sur les traces d'esprits anciens, on apprivoise l'espace en le laissant respirer. Les plaines, n'est-ce pas une figure spatiale de l'Éternité ? La composition devient un immense poème dont les vers de mètres inégaux sont une approche qui ne s'autorise le lyrisme qu'avec discernement, presque parcimonie, par respect. C'est cette retenue  et cette infatigable tranquillité qui, paradoxalement, finissent par rendre la pièce bouleversante, illuminante. Et somptueuse !       

[ Ci-dessous, captation de la première interprétation mondiale au Centre de musique canadienne.  Le son semble parfois saturé, pâteux ? ]     

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N'ayons pas peur des mots : un chef d'œuvre, qui récompensera ceux qui prendront le temps de l'écouter dans son immensité sereine.

Paraît le 3 octobre 2025 chez Redshift (Vancouver, Canada) / 1 plage / 1 heure et 8 minutes environ

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Publié le 18 Septembre 2025

RG Rough - 80

   RG Rough, musicien franco-britannique installé à Bordeaux,  a joué avec Richard Pinhas (HELDON) sur End of the LineSur le même label Bal Balam, il a sorti voici peu, après 60 et 70, son troisième album 80 d'une trilogie consacrée à une sorte de rétrospective des années 60 - 70 -80.

  80 est donc une mosaïque dans laquelle on se promène en vague pays de (re)connaissance. Dix titres entre deux minutes trente et presque six minutes, soigneusement intriqués, regroupés si l'on veut en deux suites de cinq. La batterie omniprésente rythme ces pièces qui ne cessent de se métamorphoser par glissements, composant des paysages sonores tout à fait originaux, depuis la guitare obsédante et fiévreuse de "80" , le piano post-minimaliste tournoyant de "84", la savoureuse tapisserie polyphonique parodique de "85", jusqu'aux envolées post-rock de "88" et au finale électronique ambiant flamboyant de "89".

   De la bien bonne musique qui me tournait autour. Et quel repos : aucune théorie fumeuse ou engagement vertueux pour "justifier" l'album.

Paru en avril 2025 chez Bal Balam Records (Bordeaux, France) / 10 plages / 36 minutes

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Publié le 15 Septembre 2025

Spyros Polychronopoulos (+ Yorgos Dimitriadis) - Nearfield

   Je suis la carrière de Spyros Polychronopoulos depuis fort longtemps, depuis qu'il nous fascinait sous le nom de Spyweirdos. Avec les chocs de Ten Letters en 2008, puis de  Ten Numbers en 2009, deux albums accompagnés d'étranges et superbes vidéos. Scientifique chargé d'enseignement en acoustique, ce musicien grec n'a jamais cherché à séduire. Il écoute et travaille le son, le sculpte, obstinément. Au point que j'ai régulièrement décroché, découragé par l'aridité des résultats sonores, l'abstraction poussée pour moi au-delà de la musique. Je sais que pour lui comme pour d'autres, il n'y a sans doute pas d'au-delà de la musique. Pour moi, si. La musique ne doit pas se réduire à une étude sonore, même impeccablement menée, parce que la musique n'est pas la science. La musique appartient aussi au monde sensible, elle excède l'intervention de l'intelligence, elle déborde du contrôle rationnel que les hommes voudraient lui imposer. C'est pourquoi je le retrouve ici, avec Nearfield, mastérisé par Lawrence English, et donc sur le label de ce dernier, Room40. Non pas une électronique sèche et désincarnée, mais une électronique infiniment vivante.

   

Spyros Polychronopoulos (à gauche) / Yorgos Dimitriadis (à droite)

Spyros Polychronopoulos (à gauche) / Yorgos Dimitriadis (à droite)

    Ce n'est pas la première collaboration de Spyros avec d'autres musiciens. Cette fois, c'est avec le percussionniste Yorgos Dimitriadis, qu'il connaît depuis 20216, et avec lequel il a récemment joué lors d'une série de séances quasi rituelles, dit-il. Spyros a emporté les enregistrements tout au long de l'hiver et de ses voyages. C'est pendant cette période qu'il a composé le disque, toujours au casque, dans une proximité au son qui donne son nom à l'album, Nearfield (en décomposant : champ proche). Il avait la sensation que le son ne l'entourait pas, mais provenait de l'intérieur. Cette démarche m'a fait penser à celle de Pierre-Yves Macé, né d'ailleurs la même année que lui, en 1980 (je le découvre à l'instant !).

Caprices* sonores mythologiques...

   L'auditeur ne manquera pas d'être surpris, dérouté, à première écoute. Il aura d'abord l'impression d'un bricolage percussif vaguement sous-tendu par une électronique paresseuse. Ce n'est qu'un prologue, une mise en oreille. Il faut laisser le temps à cette musique exigeante, le temps qu'elle construise son univers en pleine effervescence. Très vite, le disque force l'écoute. En moins de cinq minutes, on est attiré au centre d'une toile finement structurée. Les gestes percussifs de Yorgos tissent des réseaux complexes que l'électronique de Spyros enveloppe et prolonge de touches grondantes ou résonnantes, de prolongements d'une délicatesse qu'on n'aurait pas soupçonné au début. Les deux musiciens explorent le cœur d'un espace mouvant, en perpétuelle métamorphose derrière le retour discret de certains motifs. Il y a parfois des fermentations de transe dans cette agitation, comme une danse d'atomes ou de particules, et ce dès la première et plus longue partie. C'est une musique très loin des champs attendus, qui se tient en attente de merveilles sonores saisies à la racine, au ras d'un battement de cymbales ou de grondements écourtés d'électronique comme des jappements enrayés.

   La deuxième partie, lourdement menée par la percussion quasi machinique de Yorgos, est enrobée par l'électronique minimale, mais complètement illuminée, de Spyros (je n'oublie pas que Yorgos est aussi à l'électronique, je dis Spyros par commodité...). Les deux musiciens sculptent les détails avec une netteté qui fait musique par son économie, sa rigueur. Ils laissent surgir, dirait-on, en vigiles du son, le mystère du dedans, sa beauté qu'on ne soupçonnait pas, qu'on n'attendait pas. En cela la troisième partie est absolument magnifique dans ses chiffonnements, ses résonances maintenues, son lyrisme des réverbérations. La quatrième partie descend encore dans l'intérieur. C'est un antre, avec les chiens de l'Enfer émus par la percussion frissonnante en longue nappe de lumière. Tout se met à vibrer, c'est une illumination sauvage zébrée de gestes rapides, une musique anti-ambiante, en un sens : une musique en incandescence, en voie d'incarnation, une musique d'apparitions sonores fantastiques. La dernière partie n'est pas en reste. L'étrangeté devient maximale dans cet univers proliférant de frappes lourdes et glacées, de bourdons menaçants. Des esprits fantômes sont aux commandes de cet orchestre du néant, d'une noirceur somptueuse.

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* caprices : au sens de Goya...

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Un chef d'œuvre de la musique électronique et expérimentale d'aujourd'hui : ciselé, puissant et fascinant.

(Pas d'extrait à vous faire écouter en dehors du Bandcamp ci-dessous.)

Paraît le 25 septembre 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 5 plages, 43 minutes environ

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Publié le 10 Septembre 2025

Amosphère - Cosmogonical Ears

   [À propos de la compositrice et du disque]

   Présente par un titre dans la compilation Epiphanies (2022) du label suisse Hallow Ground, la compositrice et artiste multidisciplinaire Amosphere avait sorti un premier album en 2021 sur un autre label avant Cosmogonical Ears, à nouveau chez Hallow Ground. Travaillant à Paris, elle associe électronique et acoustique pour créer des méditations sonores. Elle présente ainsi son travail : « En mêlant philosophie et sculpture bouddhistes à mes propres pratiques de méditation, j'ai cherché à explorer un moyen pour les gens de transcender les frontières de l'espace et du temps, non pas en tant que croyant, mais en tant qu'observateur. » Ses instruments ? Synthétiseurs et orgue électronique, instruments en céramique fait main, auxquels s'ajoutent la flûte de Marc Lochner sur les titres 1 et 2, et la clarinette basse de Mia Zhao sur le titre 3. Le disque comprend trois pièces de durée décroissante.

Amosphère - Cosmogonical Ears

[L'impression des oreilles]

   La première et plus longue pièce, avec presque vingt-deux minutes, "Land of eternal delight", a été composée pour l'exposition "Buddha10" au Museo d'Arte Orientale de Turin. C'est une immense respiration rythmée par la flûte basse, accompagnée d'un bourdon d'orgue de notes prolongées, étagées dans l'espace sonore. Peu à peu, la flûte semble se multiplier, les plans se chevauchent, plongeant l'auditeur dans un creuset sonore feuilleté, velouté et vibrant. Les amples boucles et rebonds ont un effet hypnotique saisissant. Amosphère tisse ainsi une musique ambiante organique d'inspiration minimaliste, vecteur idéal d'une méditation profonde. La relative simplicité du matériau initial laisse la place à une savante complexité. Ce pays de délices éternels apparaît comme une symphonie pastorale de meuglements, beuglements de bêtes à cornes, comme si un vaste troupeau adorait les corps célestes dans une calme transe, quasi ad libitum. Une splendeur !

"Teleportation" (titre 2) associe synthétiseur et flûte pour suggérer une porosité temporelle qui rendrait possible la téléportation, thème si en vogue dans le domaine de la science-fiction. Les masses mouvantes sont traversées par de fines nervures, oscillent de manière irréelle, si bien que toute matérialité devient douteuse, comme si se mélangeaient des temporalités dans des amas vibratoires. Là encore, électronique et acoustique s'épousent au long d'un axe temporel distendu, vaporisé...

   Quant au troisième titre, "Black Hole In, White Hole Out", il se greffe sur le précédent, la clarinette basse remplaçant la flûte et l'orgue d'église le synthétiseur. Je laisse de côté la thématique du trou noir. Le balancement bourdonnant de la composition, la plus minimaliste des trois, est absolument envoûtant, favorise un lâcher prise enivrant.

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Trois respirations sonores pour sortir de la prison temporelle et se perdre dans les espaces infinis de la méditation. 

Paru fin juin 2025 chez Hallow Ground (Lucerne Suisse) / 3 plages / 47 minutes environ

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Publié le 4 Septembre 2025

Rebecca Foon / Aliayta Foon-Dancoes - Reverie

Pourquoi la musique devrait-elle être un déferlement de décibels, s'autoriser de justifications théoriques plus ou moins fumeuses, d'engagements pour des causes irréfutablement bonnes ? Je me posais ces questions en écoutant ce disque de deux sœurs, Rebecca Foon et Aliayta Foon-Dancoes, sur le label - jadis très militant, Constellation. D'autant que la première, violoncelliste, vient notamment de A Silver Mont Zion, que le disque est produit par Jace Lasek, qui a enregistré des albums de Godspeed You! Black Emperor. En somme, comment vieillit le post-rock le plus flamboyant ? Il accouche, comme c'était prévisible d'ailleurs en écoutant attentivement ces groupes, et particulièrement A Silver Mont Zion, d'une musique de chambre pétrie de sublime. Les mauvaises langues diront que le gâtisme atteint les plus échevelés des révoltés. Je dirai plutôt que derrière les flammes, dans les flammes, le sublime était là. Le voici à nu, tel qu'en lui-même, fragile et presque mièvre ainsi dépouillé. Violoncelle, violon pour Aliayta, et piano pour les deux, avec quelques touches électroniques. Quant au titre, sans son bel accent circonflexe (le disque vient quand même du Québec, non ?), il est interprété dans le sens écologiste : rêverie sur l'écocide en cours, la bonne conscience veille !

Les deux sœurs : Rebecca et Aliayta

Les deux sœurs : Rebecca et Aliayta

   Le premier titre, "Eternal I" est une belle élégie embrumée, violon, violoncelle et piano légèrement réverbéré. Douce solennité, prémices de l'éternité ! "Incandescence" dérive autour du violon tournoyant, avec de graves ponctuations comme dans le titre précédent, ce sera l'une des marques de cette musique qui prend son temps pour escalader le ciel, à coup de boucles amples délicatement illuminées par des triturations électroniques vraiment pensées pour se fondre dans les lacis des cordes suaves. Comment ne pas fondre dans ces envolées de plus en plus éthérées ?

  À partir de "Phosphorescence" (titre 3), le tissu de variations qui sous-tend le disque crée une familiarité, favorise une osmose atmosphérique avec cet univers nébuleux, contemplatif, d'un lyrisme n'ayant pas peur d'une certaine emphase dramatique. "Between Us" (titre 4),  est gravement scandé par le violoncelle qui se laisse emporter dans une danse langoureuse, un émouvant frémissement. Les boucles minimalistes de "Drifters And Dreamers" évoquent des milieux liquides propices aux rêves. Sur un fond changeant, velouté, légèrement bourdonnant, les cordes dessinent de fines arabesques, donnant à la pièce une apparence arachnéenne. "Surrounded By You"(titre 6) chante une ivresse folle, nous enveloppe dans ses spirales en crescendo, avant une retombée de glissements mélancoliques. S'il est un nocturne, "Midnight Shadow" semble pétri de rêves féériques : comme un carrousel un peu caché sous la pleine lune, qui tourne et tourne encore, qui tournera toujours, étourdissant et irréel...Reprenant un thème de "Incandescence", "Devotion" (titre 8) déploie des ramifications langoureuses, ô délices envoûtantes !

Pianos au premier plan du très trouble titre éponyme (titre 9), marqué par des tessitures électroniques envahissantes : une marche lente nous conduit vers des abysses douteuses, insidieuses. L'inquiétude s'amplifie encore avec "Dream Of What Was" (titre 10), le violon tournoyant de "Incandescence" revient, mais parasité par des matières sombres, des engourdissements, des étouffements. La tension monte dans un ciel devenu opaque : l'ultime sursaut de ce qui fut, ligoté dans une nostalgie épaisse. Le disque se referme avec un retour au premier titre : l'éternel retour, si l'on veut, la prise de distance. Les pianos réverbérés donnent à la pièce l'allure d'une composition d'Harold Budd, parmi ses plus hallucinées, grandiosement noire. C'est une fin magnifique !

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Le post-rock est mort ? Peu importe s'il nous donne cette musique sublime, tour à tour illuminée et sombre. 

 

Paru en avril (ou juin) 2025 chez Constellation Records (Montréal, Québec) / 11 plages / 38 minutes environ

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Publié le 1 Septembre 2025

Siavash Amini - Caligo

[À propos du compositeur, du disque et de son titre]

L'iranien Siavash Amini, à nouveau... Après A Trail of Laughters (son second disque chez Room40, en 2021) et Songs for Sad Poets en collaboration avec l'écrivain new-yorkais Eugene Thacker (chez Hallow Ground en septembre 2022), après Eidolon à nouveau chez Room40 en 2023, son nouveau disque Caligo reste fidèle à la maison de disque de Lawrence English.

Siavash Amini prend comme matériau de départ deux des premiers enregistrements de piano solo de l'histoire de l'Iran, qu'il transforme à sa manière, grâce à un ensemble varié de méthodes numériques, en une série de résurrections hallucinées.

Quant au titre de l'album - j'essaie toujours de les comprendre, comment faut-il entendre Caligo ? En latin, « caligo », c'est le brouillard, la brume, voire l'obscurité, les ténèbres, et notamment celles de l'esprit. Je laisse de côté le sens médical d' « obscurcissement par une tache de la cornée ». Mais c'est aussi un papillon surnommé « papillon-hibou » ou encore « papillon-chouette » en raison des motifs sur ses ailes. Pourquoi s'attarder, me demanderez-vous ? Parce que je ne peux m'empêcher de penser que ce titre est comme un hommage crypté au roman La Chouette aveugle (1936 / 1941 // 1953 pour la traduction chez José Corti) de l'écrivain iranien Sadegh Hedayat (1903 - 1951). Mon hypothèse s'appuie sur une autre convergence. Le titre 4, "Sanguis Stilla" signifie « goutte de sang ». Or, l'une des œuvres de l'écrivain est titrée Trois gouttes de sang. Si l'on ajoute que Sadegh qualifiait en son temps les mollahs de « têtes de choux », que son roman fit scandale...Mais revenons à la musique ! 

Le compositeur Siavash Amini

Le compositeur Siavash Amini

[L'impression des oreilles]

Lambeaux de souvenirs d'une chouette aveugle...

   "Maculate", on dirait de la musique iranienne traditionnelle, qu'une énorme explosion réduit à néant, une maculation qui nous propulse dans un monde inquiétant, saturé de passages de bourdons,  de traces musicales enflammées. Un monde en ruine, envahi par des chants fantômes de muezzin, le passage de gros engins, de foules hurlantes, le tout déformé, comme derrière un brouillard. Avec la pluie qui crépite sur les décombres...Une entrée terrible. Que peut-il rester ? Une goutte, une larme , "Stilla" (titre 2) commence par des sortes de sirènes mugissantes, qui ne parviennent pas à couvrir une immense élégie aux draperies féériques dans le ciel, une élégie déchirée, au bord de la dissolution, plainte majestueuse reculée au seuil de l'audible, voilée parfois par des crachotements, des nébulosités, mais persistante, à la consistance de la brume et du souvenir. La musique électronique de Siavash Amini me touche profondément, comme à chaque fois. C'est une musique vivante, tissée de mémoire, bouleversante.

   "Spiralling P.M." s'enfonce dans les limbes, hantées de figures sonores immémoriales,  puis elle laisse le passage à une procession harmonieuse, à des voix enfouies cherchant une issue vers la lumière. Il y a quelque chose de pastoral dans les tintements délicats qui rythment cette apparition sonore magnifique. Le plus long titre (10 minutes) "Sanguis Stilla" se dépêtre dans un univers morcelé où surnagent des fragments de rituel, puis semble tout effacer pour renaître dans une atmosphère orageuse, inquiétante, peu à peu gagnée par une montée sombre gangrenée de griffures poussiéreuses et grotesques. L'orgue transcende ce monde misérable, en proie à d'affreux sursauts, à des turgescences malsaines. Tout s'apaise, l'orgue reparaît entouré de fines comètes lumineuses, dont il se sépare pour affirmer une beauté somptueuse, impériale, que des restes agrestes, comme des flûtes, accompagnent dans sa lente transfiguration. Le dernier titre, "Culter", énigmatique pour moi (est-ce encore du latin, avec le sens de « soigneusement » ?), nous replonge dans une atmosphère infernale, bercée de boucles pullulantes : bribes infantiles de comptines assassinées, surgissements monstrueux et brutaux, râpeux. Encore une composition au bord du marais chaotique où pataugent et souffrent les damnés. Mais une force se lève, ténébreuse, grondante, qui fait taire l'informe par son avancée inexorable : le seul espoir, encore lointain peut-être,  d'un retour à la paix.

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Le disque sombre et tragique d'un monde habité par des fantômes, hanté par les débris d'une culture massacrée.

Paru en juillet 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 5 plages / 37 minutes environ

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