Publié le 11 Janvier 2026

Abigail Toll - Idol

   Inspiré par la découverte de l’hypogée préhistorique de Ħal Saflieni (Île de Malte), Idol est le second album solo de l'artiste sonore, compositrice et chercheuse anglo-allemande Abigail Toll. Sa musique minimaliste ou électroacoustique fondée sur des bourdons s'intéresse aux aspects physiques et métaphysiques du son dans l'espace. Elle cherche notamment comme le son persiste à travers les fréquences de résonance des sites architecturaux et des paysages.La musique du disque, composée de flûte, bourdons électroniques et voix, utilise les fréquences résonantes du site, qui comprend une cinquantaine de salles sur plusieurs niveaux où furent inhumés six à sept mille individus. Ces fréquences sont censées exercer une action puissante sur les sensations corporelles et renvoient à la figure et à l'archétype de la déesse que l'on a bien voulu voir dans la statuette de femme endormie découverte dans une salle du fond du deuxième niveau. De là le titre de l'album...

Abigail Toll photographiée par Julia Lee Goodwin

Abigail Toll photographiée par Julia Lee Goodwin

"Double Origin" repose sur la contrebasse de Caleb Salgado, jouée en longues notes tenues formant des volutes résonantes dans lesquelles se coule une autre partie de contrebasse en écho dans un registre un peu moins grave. Littéralement, la contrebasse bourdonne, quelque part non loin de la cornemuse ou de la tampura indienne : elle est la persistance de la résonance, qui accueille ensuite la voix de Michaela Tobin, la flûte et l'électronique d'Abigail. Les basses profondes font vibrer l'espace sonore devenu un Temple immémorial. Ce début hypnotique ne laisse pas de fasciner !

   "Language of Echos" plonge à l'intérieur du son, de son oscillation lancinante, de ses courtes irisations. Nous sommes au cœur de l'hypogée, dans les salles souterraines, assistant à la survenue de sons anciens, enterrés depuis des siècles. Cette langue d' échos est celle de la terre, une langue aux sons curieusement pré-industriels, c'est la terre qui travaille de ses sourds marteaux-piqueurs telluriques ! On atteint les couches poétiques de "Utterances", sur un texte d'Ella Schoefer-Wulf avec la voix supplémentaire de Yalda Younes : comprendre la langue des échos déjà là dans la profération du texte doublé par l'autre voix. La flûte d'Abigail surplombe les mots, les éthérise accompagnée de poussées électroniques mystérieuses. Le poème devient oracle, parole semi-sauvage dans le battement fou d'oiseaux noirs et le bourdonnement qui ne finira pas. Maintenant, venez contempler et adorer l'idole. Les sons bruissent et rayonnent autour d'elle dans une transe lumineuse. "Idol", c'est la forme noire inconnaissable sur la couverture, comme une montagne d'harmoniques stratifiées, une fontaine sonore, gouffre de graves en échappées continues, submergeantes. C'est la granulation épaisse des antiques murmurations extasiées...

   Le dernier et plus long titre avec ses quatorze minutes, "Afterimage" sonne comme un rituel archangélique, l'image différée, persistante, d'un culte très ancien ramené à sa quintessence, purifié par les siècles. Les traînées sonores sont les traces diaphanisées de l'immémoriale vénération. L'électronique donne à entendre des superpositions de transparences, avant de convoquer une remontée fulgurante de bourdonnements  invasifs. La flûte se tord sur un geyser d'explosions rentrées, enfermées  dans une queue de comète s'auto-consumant...

----------------------------------------------

Un disque d'ambiante inspirée, d'une esthétique post-gothique souvent fastueuse.

Documents annexes

1) Difficile de ne pas penser à une autre couverture très célèbre, celle de Within The Realm Of A Dying Sun de Dead Can Dance. C'était en 1987 !

2) Une vue de l'hypogée :

 

Paru en novembre 2025 chez Superpang (Italie) / 5 plages / 42 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Publié le 9 Janvier 2026

Armando Balice - Du noir tout autour

Quand la forêt dense des parutions cache un pur joyau...

Retrouvé par hasard dans mon stock de fichiers de disques, plus de deux mois après sa sortie, Du noir tout autour m'a rappelé à lui par son beau titre, en français, ça devient si rare..., et sa couverture, le graphisme de l'excellente maison de disques montréalaise empreintes DIGITALes, d'ailleurs trop peu présente ici, « Mea culpa...»

Un livret numérique (ou papier) exceptionnellement bien fait...

Tellement bien fait que le chroniqueur se voit mal en perroquet, si bien que je vous y renvoie pour l'essentiel : éléments biographiques concernant le compositeur franco-italien Armando Balice ; présentation d'ensemble du triptyque par ce dernier, suivie d'une description détaillée de chaque partie, chacune précédée d'une magnifique épigraphe (respectivement, dans l'ordre : Eugène Guillevic, Gaston Bachelard et Samuel Beckett); sans oublier un brillant commentaire de Guillaume Contré titré Entrechocs lyriques

Le compositeur Armando Balice

Le compositeur Armando Balice

Jardins d'Artifices et de Splendeurs

  Un violoncelle surgit du néant en volutes bourdonnantes, une respiration brusquement arrêtée s'interpose, et tout dérape, s'éloigne en glissendo : c'est le début du premier jardin, "Black Garden", structuré en huit parties comme les deux suivants (x + noir + x + noir + x + noir + x + x). Ici, jamais un geste sonore ne va à sa conclusion. Il éclot, s'épanouit et disparaît, relayé par d'autres, dans un feu d'artifices faramineux. En quelques secondes, on passe du silence aux bruits les plus étranges. "Black Garden", c'est comme une série de déflagrations, de mises à feu, d'explosions, une série d'apparitions sonores, de vives esquisses. Soudain, ce serait un battement de pales d'hélicoptères, l'écho lointain du film de Coppola Apocalypse Now. On patauge dans la jungle des sons, au ras des frémissements et des soulèvements. Ce jardin noir est imprévisible dans sa puissance dramatique, son obscure clarté minée par la disparition. Il éblouit, stupéfie, véritable suite d'illuminations rimbaldiennes d'une tumultueuse beauté, ponctuée sur la fin par le chant envoûtant d'une sirène affolée en boucle crescendo. [ en vidéo, une version de juillet 2019 ] 

   "Empty Garden", que le compositeur considère comme un deuxième volet de la pièce précédente, envisage le vide, non comme une menace ou une absence radicale, mais plutôt comme « la matrice silencieuse de toute création ». La dimension mystérieuse du vide s'entend exemplairement dans ce jardin qui est un chant des origines, l'actualisation d'un potentiel aux surgissements prodigieux. Des pas pressés dans la nuit, des collisions sonores entre la nature et l'artifice. Et le violoncelle au son énorme qui secoue la nuit pour en retirer les foudres dans des passages quasi rock, d'un rock épais, métal en fusion agité de frissons, de tintinnabulements hypnotiques. Dans ce jardin vide, qui marche ainsi ? Une belle peut-être, poursuivie par des désirs, qui pousse des portes, rentre chez elle, source elle-même de visions magiques comme cette cloche qui tinte au loin et ces décharges possiblement torrides dans une atmosphère de mitraillage, de guerre. La musique d'Armando Balice mobilise tout notre imaginaire pour s'en jouer avec délectation. Ne retrouve-ton pas les pas de la marcheuse dans le jardin illuminé de détonations, près d'un temple (?) dont sourd une musique élégiaque poignante ? Une nappe diaprée recouvre le tout de son scintillement énigmatique, comme la matérialisation du vide en lévitation. Suit une invasion onirique d'une puissance tellurique absolument splendide, enthousiasmante, le mélange détonnant de la lumière et de l'ombre annoncé par la dernière phase de la pièce ! Un feu d'artifices ponctué de lourdes déflagrations termine cette composition fabuleuse !

   Que peut-on encore attendre de "Light Garden", dernière pièce du triptyque ? Ce sont des amorces d'étincelles, les vrilles entêtantes de chants d'entités inconnues, des forages et des déchirements électriques. C'est la mise à feu de forces magnifiques, une exultation des matières en flamme. Et un chien qui aboie dans la nuit pendant l'orage, avant de grands froissements grondants. Ici le naturel côtoie l'artificiel : nulle opposition, une mutuelle émulation pourrait-on dire. Surgie de l'ombre, la lumière déferle, vibre, rayonne, et se métamorphose sans cesse sur fond de croassements de corbeaux. Le leitmotiv du feu d'artifice continue d'informer une masse sonore volontiers magmatique, éruptive, qui peut d'un moment à l'autre se calmer pour rappeler les bourdons de la musique indienne. D'autres pas encore animent latéralement cette composition avant de revenir au premier plan et de s'éloigner, annonciateurs de nouveaux surgissements impétueux. Armando Balice brosse alors une fresque apocalyptique d'une grandeur sauvage, un véritable incendie de la Lumière piquetée de sombres éclats et de zébrures multipliées.

----------------------------------------------

Un disque magistral, d'une rare somptuosité. Un des événements discographiques de l'année 2025 !

Paru le 19 octobre 2025 chez empreintes DIGITALes (Montréal, Québec) / 3 plages / 1 heure et 6 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Publié le 7 Janvier 2026

Arvin Dola - O Ghost

O Ghost est le premier album du compositeur et artiste sonore madrilène Daniel Mesa sous son nouveau pseudonyme d'Arvin Nola. De formation classique, il s'est orienté vers des styles assez différents comme la musique industrielle ou techno, ou plus nébuleuse ("shoegaze"). Il chante aussi dans le duo de jazz doom Tera Ho !

   La musique de ce disque serait inspirée par le concept philosophique d'hantologie proposé par Jacques Derrida et ensuite popularisé dans divers domaines comme la musique, le cinéma, la photographie ou les jeux vidéo. Les œuvres relevant de ce principe sont construites à partir de traces en provenance du passé. En somme, l'absence, la perte, ne sont pas définitives ni totales : elles persistent sous la forme de souvenirs spectraux. Chaque composition est une série d'apparitions sonores successives qui viennent hanter le présent...Tout cela se rattache en littérature et en musique à la très ancienne veine élégiaque. Frappé par des deuils intimes, Arvin Nola fait vivre les fantômes du passé à l'aide de synthétiseurs analogiques, d'enregistrements de terrain, de guitares et de voix traitées.

Arvin Dola

Arvin Dola

Lamentos fantomatiques...

   Après quelques hésitations, je me suis laissé emporter par ce disque volontiers grandiloquent et dramatique qui ne manque pas de vraie grandeur. Les draperies diaprées du premier titre, "Geology of Absence", creusent des abysses, car l'absence est d'abord un creux, un vertige, duquel remontent les spectres disparus. Les stries lancinantes de la seconde partie mettent en œuvre cette hantologie déferlante, irrépressible, suivie d'une dérive très douce, le beau "The Drift" peuplé d'un feuilletage de voix traitées, traversé de craquements soudains. Tout oscille lentement, se déforme comme sur la très belle pochette d'Irene Gaumé.

    "Resurrecting the Father (Canon)", inspiré par la mort du père du compositeur, est à mi-chemin entre requiem et ambiante. Le titre déploie ses toiles funèbres déchirées de froissements comme si dans la cathédrale du souvenir l'ombre du père lévitait dans les semi-ténèbres : c'est grandiose et poignant. "Specters of Me" (titre 4) lui répond par la vision presque bucolique de son propre Moi dans une expectative diaphane, de lointaines trompettes évoquant le Jugement Dernier comme toile de fond ultime à ces flottements évanescents. Toute une imagerie catholique s'invite obliquement dans ces pièces baignées d'une religiosité indéniable (Espagne oblige ?). "Thorn in my Flesh" s'inscrit dans la tradition d'un dolorisme qui plaisait tant à Baudelaire. Les textures brouillées, tuilées, sont comme l'Épine s'enfonçant dans sa chair en lentes et longues vrilles suscitant une extase trouble dans la lignée des romans frénétiques, une agonie majestueuse de jouissance masochiste...

  "Lofi Sign" (titre 6) engage le disque dans une veine atmosphérique bourdonnante. Les vagues de synthétiseurs s'entremêlent, s'opacifient dans un maelstrom ralenti d'une mélancolie sans fin. "Rafah" relierait le disque à d'autres traumatismes, historiques cette fois. La pièce semble une forêt de sirènes et de voix engluées dans un nuage épais de particules : élégie pour une ville détruite !

   Le dernier titre, "Act of Heresy", est l'un des plus hantés de l'album, dramatique à souhait, une sorte de messe noire frémissante et altière ponctuée de grondements énormes et de voix à la fois désincarnées et gémissantes.

----------------------------------------------

Entre musique ambiante et musique atmosphérique, Alvin Dola creuse un sillage élégiaque à son meilleur lorsqu'il se laisse aller à une dramaturgie ténébreuse et grandiose dont "Thorn in my Flesh" et "Act of Heresy" sont les sommets troubles et un rien sauvages !

Paru en septembre 2025 chez Dragon's Eye Recordings (Los Angeles, États-Unis) / Espacio Vacío (Espagne) / 8 plages / 38 minutes

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

 

Lire la suite

Publié le 2 Janvier 2026

Zane Trow - Ibis

   Je suis heureux de commencer l'année avec un disque de Zane Trow paru en octobre 2025. Ce sera le cinquième à figurer dans ce blog. Pour tout renseignement biographique, je vous renvoie à mon article consacré à la réédition de For Those Who Hear Actual Voices "(20th Anniversary edition)". Zane Trow fait partie de ceux qui entendent de vraies voix. Arthur Rimbaud se revendiquait Voyant, Zane Trow est un authentique Entendant, bâtissant de disque en disque un univers sonore unique...

   Le disque prend son titre d'un groupe d'ibis que le compositeur fréquente depuis plusieurs années dans la portion de zones humides et de berges autour de la petite ville de Slacks Creek (Queensland, Australie) où il a effectué les enregistrements de terrain pour ce disque. L'habitat des oiseaux est appelé à céder la place à un « développement grossier » selon ses propres termes... Zane utilise des synthétiseurs analogiques, numériques et virtuels, des sons trouvés, des dispositifs sonores, des échos et des retards numériques, des percussions. Le tout a été créé au studio Vector de la même ville sous la haute supervision de Lawrence English.

[L'impression des oreilles]

Fragiles paysages mystérieux...

    La musique de Zane Trow a une présence émouvante. Dès "Channel", une percussion lourde et profonde, mais comme en partie dématérialisée, rythme un friselis de cloches, raclements, grésillements. Étrange canal d'une radio inconnue qui nous parviendrait de très loin pour nous envoûter ! "Ibis" commence avec des balbutiements, des voix tordues, sur un fond lancinant d'appels, comme un dialogue impossible, un essai peut-être de rendre la voix des ibis..."Eonganj" (titre 3), la plus longue pièce, avec presque huit minutes, semble à mi-chemin entre rêve et cauchemar, agitée de battements semi-liquides et de troubles poussées, peuplée de bruits proches mais non reconnaissables. On se tient au seuil d'un monde incertain, dont les manifestations très douces ne laissent pas d'être fascinantes. "Rotunda" est doué d'une énergie machinique qui accueille des éléments envahissants : faut-il y entendre l'annonce de l'irruption du « développement » dans les zones où vivent les oiseaux ? La fin d'un monde qui proteste à sa seule manière en fin de la composition, par des envols successifs ? "Stalune" serait alors le déferlement des présences humaines dans l'ancien royaume des oiseaux, persistant à travers de micro chants incrustés dans l'assourdissement imposé, et des échos magnifiques, magiques, de ce monde disparu.

Et puis c'est "Xenvonlv" (titre 6), au titre mystérieux [j'y décèle ENVOL, VOLVE, XENON, LOVE, LONE, NONE...] dont la musique indiciblement belle semble surgir de toute part. Le rêve d'une musique sans aspérité, douce, nuageuse, neigeuse, d'une irréalité obsédante, dans laquelle vient se poser une cloche, peut-être celle (traitée) du camion de glaces qui passait tous les mois dans sa rue depuis une vingtaine d'années. Je ne sais pas pourquoi, soudain, je pense à Patrick Modiano... peut-être à cause du sentiment de flottement, d'impermanence fragile, distillée par cette musique au charme discret, prête à se dissoudre dans les méandres de la mémoire !

Si les oiseaux reviennent au premier plan dans "Waterwyattin", accompagnés de quelques bruits urbains, c'est pour être enrobés dans la suavité des synthétiseurs, transportés avec une infinie douceur, comme si ce monde déjà n'existait plus vraiment en dépit d'une fin quasi documentaire. Ce que confirme l'aérien "Interupt", fine toile animée de sourds mouvements, comme digérés, traces oniriques des oiseaux métamorphosés roucoulant à l'intérieur de la prison sonore, soudain traversée brièvement par un vent puissant. "909" prend de la hauteur, de la couleur, sorte de mélancolique chant du cygne...

----------------------------------------------

Zane Trow signe un nouveau disque d'une ambiante électronique raffinée, onirique, au bord de l'évanescence, peuplée de présences fantomatiques bouleversantes.

Paru en octobre 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 9 plages / 42 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques