Publié le 28 Février 2026

Erik Klinga - Hundred Tongues
   Orgue à tuyaux, Buchla et chants d'oiseaux

   Second volet de la  trilogie commencée avec Elusive Shimmer en 2025, Hundred Tongues associe un orgue du seizième siècle, l'un des plus vieux de Suède, un synthétiseur Buchla et des enregistrements de terrain de Scanie et d'Öland, respectivement une province et une île suédoises. Des toux occasionnelles et des grincements de chaises rappellent que le disque est composé d'enregistrements en direct dans des salles ou églises. Des chants d'oiseaux sont intégrés à la composition, parfois sur un pied d'égalité avec les instruments. Ainsi l'ancien et le nouveau, l'humain et l'animal, se trouvent réunis.

   Le titre de l'album, Cent Langues, vient du folklore suédois : on y disait que les oiseaux chanteurs avaient cent langues. L'orgue, avec ses centaines de tuyaux, et le Buchla, avec ses multiples circuits, y répondent avec leurs multiples voix, que le compositeur Erik Klinga unifie le plus possible. Composée de cinq pièces, quatre de taille entre presque quatre et un peu plus de six minutes, la suite culmine avec la monumentale pièce éponyme, de près de dix-neuf minutes.

Les Cent Langues du Chant caché   

La musique d'Erik Klinga sourd comme une source de l'intérieur des tuyaux. "Spring to Mind" écrit la naissance du bourdon d'orgue, les premiers accords plus clairs poussés entre les silences. Dès le départ, il sera difficile de départager l'orgue du Buchla. Peu importe ! Le temps est ralenti, il diaphanise les sons, les déréalise. Ô mystère tremblant de voix fantomatiques à la fin de la pièce ! "Opaque stars" joue de registres transparents, comme micacés. Au seuil de vibrations très fines, la pièce est une sorte de danse un peu solennelle, progressivement envahie de chants d'oiseaux. Musique exquise que prolonge "Conspiracy of Silence", dialogue entre les chants d'oiseaux et les respirations délicates de l'orgue, comme si l'instrument ne voulait pas effrayer les oiseaux posés sur ses tuyaux. Monte alors un chant d'abord lointain, d'une ineffable douceur, miraculeuse salutation aux oiseaux. À la fin de la pièce, musique et oiseaux sont à égalité, et "Fall Again" prend l'allure d'un hymne à l'envers, les oiseaux disparus derrière les tessitures de l'orgue et du Buchla, la montée d'une pulsation brièvement reichienne, trouble et tremblée, puis évanescente. Parvenu là, on attend, on sent qu'il va se passer quelque chose qui s'annonçait depuis le début...

   De la poussière sidérale des tuyaux s'écoule alors l'hymne véritable des Hundred Tongues, d'abord dans un registre au bord de l'imperceptible, celui de l'attente, de l'oraison, de l'appel des voix anciennes qu'on entend dans les profondeurs. Les oiseaux s'infiltrent, se posent sur les sons frêles, dans une atmosphère recueillie. Ils se taisent ensuite pour écouter la voix montante de basses irréelles. Une atmosphère magique plane tandis que s'élève le chant sacré des tuyaux, ces entrailles aux multiples détours, et qu'éclate la majesté vibrante des sonneries enfouies, libérées de leurs gangues. Le bourdonnement tuilé de l'orgue et du Buchla rayonne d'une somptuosité voilée incomparable, comme s'il contenait une voix surnaturelle, entendue entre leurs graves vibrations, d'un grave pur, inaltéré, inaccessible au monde que l'on entend revenir sur la fin avec ses bruits concrets.

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   Un disque aux lumières mystérieuses, pas si sombres que ne l'indique la présentation "officielle", entre contemplation et extase. Une belle suite à Elusive Shimmer.

Paru fin janvier 2026 chez Thanatosis Produktion (Stockholm, Suède) / 5 plages / 41 minutes environ

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Publié le 26 Février 2026

Stephen O'Malley - Spheres Collapser

« Je suis attiré depuis quelque temps par cette image d'un moine traversant les sphères célestes », explique Stephen O'Malley  [présentation dans l'article consacré à But Remember what you have had paru en juin 2025 ] à propos de son nouveau disque. L'image évoquée est cette "Gravure Flammarion", un faux imitant les gravures médiévales, illustration pour L'Atmosphère : météorologie populaire publié par Camille Flammarion en 1888. Un homme, astronome ou moine, traverse une ouverture circulaire dans le ciel. Au-delà se trouvent des étages d'étoiles, de galaxies, de nébuleuses : un autre monde, l'empyrée inconnu s'ouvre à lui, à son appétit de connaissance.

La gravure sur bois Flammarion

La gravure sur bois Flammarion

Trois organistes pour un grand orgue   

   Ce moine, ce serait Stephen O'Malley lui-même, qui cherche à effondrer les sphères, à franchir un seuil qui le mène au-delà. La présence constante d'une note bourdon équivaut au rayonnement fondamental de l'univers, sur lequel viennent se greffer toutes les relations harmoniques, y compris les imprévues que l'artiste cherche à débusquer par un lent cheminement. Les notes tenues, flottantes, des grandes orgues de l'église Saint-François de Lausanne figurent les sphères (musicales) célestes, qu'il faut aussi savoir percer, effondrer à force de persévérance et d'écoute attentive : trouver l'endroit, le moment où quelque chose de nouveau se produit, surgit, envahit. Pour cela, ils sont trois organistes, Kali Malone, Frederikke Hoffmeier et le compositeur en personne, chacun à son clavier respectif sur la console à cinq claviers. Les enregistrements ont été réalisés de nuit, les derniers vers deux heures du matin.

À la recherche de Dieu, qui sait ?  

    Puissant, velouté, vibrant, l'orgue donne à entendre l'équivalent sonore du bruit de fond de l'univers, la lente giration des sphères. Les notes oscillent lentement, tel un tapis ondulé. Sur le bourdonnement des basses profondes éclosent les notes plus aiguës. Une futaie de hauteurs et timbres colorés s'élève, se mêle à la base, y disparaît pour reparaître plus loin sous une autre forme. Peu à peu, l'orgue nous arrache à la gravitation, nous transporte au cœur de l'harmonie des sphères, dans une alchimie fantastique d'une puissance extraordinaire. Des notes se mettent à scintiller comme des étoiles fixes, d'autres fusent entre les couches sonores, dans un ballet imprévisible, totalement hypnotique, animé de cycles vibratoires. Et l'on se retrouve en paysage inconnu, quelque part entre Terre et Ciel, dans le mystère des souffles, des clapets qui s'ouvrent et se ferment. Telle est l'aventure proposée par ce disque sidérant (de sidus, sideris, « étoile », pour mémoire) composé de deux phases de plus de vingt minutes chacune.

   En 1970, Steve Reich composait Phase Patterns pour quatre orgues électriques, exemple parfait d'une continuité sonore reconstituée par les frappes rapides et répétées sur les quatre claviers. À l'opposé, Stephen O'Malley joue la continuité des notes tenues pour y faire apparaître des mouvances, des courants, des irisations. La pulsation reichienne, trépidante, est remplacée par un ample mouvement d'une intense douceur extatique, un ronronnement souverain qui nous précipite dans les arcanes secrets de l'univers, comme à la fin grandiose de la "Phase II" où l'on croit soudain entendre la voix même de Dieu.

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   Un chef d'œuvre de la musique d'orgue contemporaine !

Paraît le 27 février 2026 chez XKatedral (Stockholm, Suède) et La Becque Editions (La-Tour-de-Peilz, Suisse)

Pour aller plus loin

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Publié le 25 Février 2026

Bachar Mar-Khalifé - Marée noire [Réécoute]

De Bachar Mar-Khalifé, j'avais beaucoup aimé Who's Gonna Get The Ball From Behind The Wall Of The Garden Today, paru en 2013. Et très peu le précédent, Oil Slick, paru chez InFiné en 2010.

Sauf que !

On y trouve une perle noire, le quatrième titre, "Marée noire" avec un long texte en français, apparemment du musicien lui-même : [ J'ai corrigé l'orthographe ]

« Tu me dégoûtes, je t'en veux pauvre inconscient... noyer tes désirs dans des chairs incertaines".

J'ai la bouche sèche, mais je ne boirai pas. J'ai la bouche très sèche. J'ai soif. Mais je ne boirai pas avant d'avoir fini cette lettre.
Je la dégoûte. Dégoûte. Dégoût. Enlever le goût. Égout. Sale. Impropre. Ne méritant plus même la vie. Ordure. Moins que tout. Sac à merde.
Qu'il est difficile de lire ça. Et combien il sera difficile de le relire à chaque fois que je le relirai.
Je m'en veux. Je ne sais pas pourquoi exactement, mais je m'en veux terriblement. Je pense aux samouraïs. A leurs coutumes. Au Seppuku. Grandiose.
J'ai cogne le mur très fort avec les deux poings. Je l'ai cogné pendant longtemps, jusqu’à épuisement.
Elle m'en veut. Je m'en veux. Je m'en veux parce qu'elle m'en veut. Parce que je n'ai pas le droit qu'elle m'en veuille. Ça ne se fait pas. J'ai tellement soif.
Elle m'en veut et je comprends même qu'elle s'en veuille de me connaître. Pauvre inconscient. Moi. Je suis pauvre. Pauvre et con. Elle m'en veut parce que je suis un pauvre con. Un minable. Misérable. Et inconscient. Qui n'a pas de conscience. Qui provoque le mal autour et en lui, même malgré lui.
Noyer. Tuer. Enlever la vie. Noyer, tuer lâchement. Peut-être même vendre mes désirs. Désirs. Pêchés et châtiments. L'envie, la luxure, la gourmandise. Le mal pour le mal. Le désir. Les désirs. Mes désirs. Et les miens seulement. Un criminel. Un violeur. Ou un baiseur à la con. Un baiseur à la con qui prend plaisir dans des chairs incertaines. Dans des putains. Dans des chairs mortes et étrangères. De couleur noir et jaune. Des chairs incertaines. Des âmes incertaines.
Voila ce que j'ai lu de toi, mon ange.
Je m'en veux, encore. Je n'ai presque plus soif. J'ai le souffle coupé et la mâchoire serrée. Toutes ces années où il n'a jamais été question de plaisir, ayant le seul désir de trouver le calme, la paix, la sérénité. Ayant pour seul désir de te trouver. Toi. Le désir d'effacer tout le reste. Tout le reste qui aujourd’hui péniblement me dégoûte. Je n'ai pas désiré ce tout, le reste. Je l'ai subi. Vécu. Entièrement. Que me reste-t-il de tout cela. C'est le jour où je t'ai nommé que j'ai respecté mes désirs, et que j'ai accepté la présence. Ce matin, j'ai fait vibrer les peaux de mes instruments. Je les ai faites vibrer après avoir de mes mains caressé la tienne de peau. J'ai compris ce qu'était une main sur une peau. Tu leur avais donné vie à ces peaux. Tu leur avais offert la vie. Et tu m'as nommé à ton tour. Je te devais la vie. Cet après midi, elles me dégoûtent. J'ai l'impression qu' elles m'ont trompé elles aussi. J'ai l'impression que ce matin, j'ai noyé mes désirs dans leurs chairs incertaines. Jusqu’à demain, je ne boirai pas. Jusqu’à demain je cognerai le mur. Jusqu’à demain le sabre s'enfoncera dans ma chair impure. Jusqu’à quand m'en voudras-tu, et jusqu’à quand vais-je te dégoûter, mon ange, mon amour. »

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   En le réécoutant aujourd'hui, je pense irrésistiblement à la nouvelle de Richard MathesonLe Journal d'un monstre (Born of Man and Woman, 1950). C'est le même univers de honte et de dégoût. La diction du texte semble mimer la transformation d'un être humain en monstre répugnant. Les mots sont déformés, avalés vers l'intérieur des chairs impures.

  Voici le début de cette nouvelle extraordinaire : [Éditions Opta, 1972, pour la traduction ]


X – Aujourd’hui maman m’a appelé monstre. Tu es un monstre elle a dit. J’ai vu la colère dans ses yeux. Je me demande qu’est-ce que c’est qu’un monstre.
    Aujourd’hui de l’eau est tombée de là-haut. Elle est tombée partout j’ai vu. Je voyais la terre dans la petite fenêtre. La terre buvait l’eau elle était comme une bouche qui a très soif. Et puis elle a trop bu l’eau et elle a rendu du sale. Je n’ai pas aimé.
   Maman est jolie je sais. Ici dans l’endroit où je dors avec tout autour les murs qui font froid j’ai un papier. Il était pour être mangé par le feu quand il est enfermé dans la chaudière. Il y a dessus FILMS et VEDETTES. Il y a des images avec des figures d’autres mamans. Papa dit qu’elles sont jolies. Une fois il l’a dit.
   Et il a dit maman aussi. Elle si jolie et moi quelqu’un de comme il faut. Et toi regarde-toi il a dit et il avait sa figure laide de quand il va battre. J’ai attrapé son bras et j’ai dit tais-toi papa. Il a tiré son bras et puis il est allé loin où je ne pouvais pas le toucher.
   Aujourd’hui maman m’a détaché un peu de la chaîne et j’ai pu aller voir dans la petite fenêtre. C’est comme ça que j’ai vu la terre boire l’eau de là-haut.
                                                            ***
XX – Aujourd’hui là-haut était jaune. Je sais quand je le regarde mes yeux ont mal. Quand je l’ai regardé il fait rouge dans la cave.
Je pense que c’était l’église. Ils s’en vont de là-haut. Ils se font avaler par la grosse machine et elle roule et elle s’en va. Derrière il y a la maman petite. Elle est bien plus petite que moi. Moi je suis très grand. C’est un secret j’ai fait partir la chaîne du mur. Je peux voir comme je veux dans la petite fenêtre.
   Aujourd’hui quand là-haut n’a plus été jaune j’ai mangé mon plat et j’ai aussi mangé des cafards. J’ai entendu des rires dans là-haut. J’aime savoir pourquoi il y a des rires. J’ai enlevé la chaîne du mur et je l’ai tournée autour de moi. J’ai marché sans faire de bruit jusqu’à l’escalier qui va à là-haut. Il crie quand je vais dessus. Je monte en faisant glisser mes jambes parce que sur l’escalier je ne peux pas marcher. Mes pieds s’accrochent au bois.
   Après l’escalier j’ai ouvert une porte. C’était un endroit blanc comme le blanc qui tombe de là-haut quelquefois. Je suis entré et je suis resté sans faire de bruit. J’entendais les rires plus fort. J’ai marché vers les rires et j’ai ouvert un peu une porte et, puis j’ai regardé. Il y avait les gens. Je ne vois jamais les gens c’est défendu de les voir. Je voulais être avec eux pour rire aussi.
   Et puis maman est venue et elle a poussé la porte sur moi. La porte m’a tapé et j’ai eu mal. Je suis tombé et la chaîne a fait du bruit. J’ai crié. Maman a fait un sifflement en dedans d’elle et elle a mis la main sur sa bouche. Ses yeux sont devenus grands.
   Et puis j’ai entendu papa appeler. Qu’est-ce qui est tombé il a dit. Elle a dit rien un plateau. Viens m’aider à le ramasser elle a dit. Il est venu et il a dit c’est donc si lourd que tu as besoin. Et puis il m’a vu et il est devenu laid. Il y a eu la colère dans ses yeux. Il m’a battu. Mon liquide a coulé d’un bras. Il a fait tout vert par terre. C’était sale.
   Papa a dit retourne à la cave. Je voulais y retourner. Mes yeux avaient mal de la lumière. Dans la cave ils n’ont pas mal.
   Papa m’a attaché sur mon lit. Dans là-haut il y a eu encore des rires longtemps. Je ne faisais pas de bruit et je regardais une araignée toute noire marcher sur moi. Je pensais à ce que papa a dit. Ohmondieu il a dit. Et il n’a que huit ans.

XXX – Aujourd’hui papa a remis la chaîne dans le mur. Il faudra que j’essaie de la refaire partir. Il a dit que j’avais été très méchant de me sauver. Ne recommence jamais il a dit ou je te battrai jusqu’au sang. Après ça j’ai très mal.
   J’ai dormi la journée et puis j’ai posé ma tête sur le mur qui fait froid. J’ai pensé à l’endroit blanc de là-haut. J’ai mal.
                                                              ***
XXXX – J’ai refait partir la chaîne du mur. Maman était dans là-haut. J’ai entendu des petits rires très forts. J’ai regardé dans la fenêtre. J’ai vu beaucoup de gens tout petits comme la maman petite avec aussi des papas petits. Ils sont jolis.
   Ils faisaient des bons bruits et ils couraient partout sur la terre. Leurs jambes allaient très vite. Ils sont pareils que papa et maman. Maman dit que tous les gens normaux sont comme ça.
   Et puis un des papas petits m’a vu. Il a montré la petite fenêtre. Je suis parti et j’ai glissé le long du mur jusqu’en bas. Je me suis mis en rond dans le noir pour qu’ils ne me voient pas. Je les ai entendus parler à côté de la petite fenêtre et j’ai entendu les pieds qui couraient. Dans là-haut il y a eu une porte qui a tapé. J’ai entendu la maman petite qui appelait dans là-haut. Et puis j’ai entendu des gros pas et j’ai été vite sur mon lit. J’ai remis la chaîne dans le mur et je me suis couché par-devant.
   J’ai entendu maman venir. Elle a dit tu as été à la fenêtre. J’ai entendu la colère. C’est défendu d’aller à la fenêtre elle a dit. Tu as encore fait partir ta chaîne.
   Elle a pris, la canne et elle m’a battu. Je n’ai pas pleuré. Je ne sais pas le faire. Mais mon liquide a coulé sur tout le lit. Elle l’a vu et elle a fait un bruit avec sa bouche et elle est allée loin. Elle a dit ohmondieu mondieu pourquoi m’avez-vous fait ça. J’ai entendu la canne tomber par terre. Maman a couru et elle est partie dans là-haut. J’ai dormi la journée.
                                                              ***

   Les monstres sont toujours là, ils envahissent l'actualité. La littérature ne s'y trompe pas. Il n'est toutefois pas sûr que la fiction soit aussi sombre que la réalité...

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Publié le 24 Février 2026

Eliane Radigue in MemoriamEliane Radigue in Memoriam
Eliane Radigue in Memoriam
Eliane Radigue in MemoriamEliane Radigue in Memoriam

Éliane Radigue (24 janvier 1932 - 23 février 2026)

 Ô Ma sœur lumineuse...

  Les mots me manquent. Sans internet pendant presque quinze jours, je viens d'apprendre son décès. Présente dans ce blog depuis 2016, elle constituait une « catégorie » à elle seule. [ voir dans la colonne de droite ]

  Il me semble que les quelques portraits photographiques rassemblés ci-dessus disent à leur manière l'essentiel. Elle était la Lumière et la Sérénité. Souvent elle m'emportait dans les vagues de Lumière lentement surgies de ses patientes tapisseries de synthétiseurs analogiques. Avec elle, la musique devenait une incantation, le rappel d'Ailleurs perdus qu'elle allait chercher au fond des bobines des magnétophones et des circuits électroniques. 

   Je me permets d'écrire qu'elle fut, sans le savoir, ma sœur dans la Quête d'un Absolu Radieux. Je lui souhaite une éternité aussi pacifique que sa vie.. 

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Publié le 21 Février 2026

Arnold Dreyblatt - Descendants : Music for Four Pipe Organs in One Space

   Né en 1953 à New-York, le compositeur et artiste multimédia Arnold Dreyblatt travaille à Berlin, où il est codirecteur de la Section des Arts Visuels de l'Académie des Arts, depuis les années quatre-vingt. On trouve déjà l'une de ses œuvres, Escalator, sur Renegate Heavendisque de l'Ensemble Bang on a Can sorti en 2001. Créateur d'instruments originaux et de performances techniques, il a développé un système d'accordage en intonation juste [présentation ici et aussi ] qui porte son nom. S'il appartient à la seconde génération des compositeurs minimalistes par l'utilisation dans certaines de ses compositions de la pulsation régulière fournie par le mouvement de l'archet de sa contrebasse, il recourt aujourd'hui à plus d'instruments et à des rythmes plus variés.

   Composé spécialement pour la grande salle de l'Orgelpark d'Amsterdam, Descendants est un nouvel exemple du rayonnement de l'intonation juste, ou naturelle. [Les spécifications techniques sont fournies sur la page Bandcamp du disque.] Particularité : les quatre organistes sont également compositeurs : Claudio F. Baroni, Reinier van Houdt (souvent présent ici !), Arnold Dreyblatt lui-même, et la française Lucie Nezri, active sur La Haye.

Dans le foyer des respirations harmoniques
     Le disque ne comporte qu’une seule longue pièce d’un peu plus de cinquante minutes, organisée en cinq sections. Les quatre orgues différents, historiques ou contemporains, reconstruits ou non, remplissent le hall de leurs notes tenues et de leurs résonances. Descendants prend la forme d’une sorte d’immense canon, chaque orgue entrant après un précédent, mais un canon à superpositions, si l’on peut dire, car plusieurs orgues peuvent sonner simultanément, et donc plusieurs bourdonnements s’empilent alors. La matière sonore ondule très doucement, chatoie. L’auditeur descend dans un puits d’harmoniques aux murs changeants, veloutés. Tandis qu’une lente pulsation anime les masses bourdonnantes des graves profonds, les notes aiguës (ou non) entrantes apportent de nouvelles couleurs et de nouveaux timbres qui ne cessent de modifier une trame en constante évolution derrière sa fausse monotonie. Nous sommes dans le brasier des sons, tantôt dans les braises elles-mêmes, enrobées de vibrations formant un lit de continuités, tantôt dans les vives flammes surgissantes, vite amorties dans le halo montant des harmoniques du soubassement. Arnold Dreyblatt écrit une musique fusionnelle, comme James Turner mêlait ses couleurs dans des tourbillons estompés, des fastuosités embrumées à perdre la vison nette des contours. Peu à peu, on est gagné par cet océan d’une paix suave, à l’ample houle respirante.

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   Un remarquable témoignage du grand retour de l'orgue (à tuyaux !) au cœur des musiques contemporaines ! 

Paru le 1er février 2026 chez Unsounds (Amsterdam, Pays-Bas) / 1 plage / 51 minutes environ

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Publié le 11 Février 2026

Yann Novak - Continuity

   Après Lifeblood of Light and Rapture en 2021, Reflections of a Gathering Storm en 2022, The Voice of Theseus en 2023 suivi de variations sur le même en 2024, Continuity s'inscrit dans la belle...continuité de la production de Yann Novak, artiste interdisciplinaire et compositeur installé à Los Angeles. Un fragment du texte de présentation vous donnera une idée de son ambitieux projet : « À travers trois longs morceaux, Continuity retrace la tension qui émerge lorsque des structures censées apporter la certitude deviennent les instruments de sa propre destruction. À mesure que nos systèmes de vérification se perfectionnent, ils deviennent paradoxalement des outils de manipulation plus efficaces. Chaque nouvelle couche de transparence semble créer de nouvelles zones d'ombre, de nouveaux espaces où la réalité peut être déformée. Ce qui est présenté comme un accès à la vérité est, en pratique, un moyen de contrôler quelles vérités sont accessibles et comment elles sont présentées. Construite à partir de 28 boucles d'enregistrements de terrain et de synthétiseurs, Continuity reflète la malléabilité même de l'information. Ses sources incluent des sons captés dans l'espace public – où l'acte d'enregistrement lui-même incarne la pulsion de surveillance, transformant l'expérience publique en données privées – ainsi que des messages vocaux capturés documentant l'instrumentalisation des systèmes d'autorité à des fins de manipulation. »

   La musique de Yann Novak joue à merveille des transparences et des ombres, avec une dominante des secondes. Orgue et synthétiseur, sur "Metric of Caution"(Mesure de prudence), le premier titre, évoluent en terrain saturé, opaque, dont surgissent des chœurs ténébreux ou angéliques, on ne sait plus très bien. Les textures se recouvrent, laissent filtrer des bribes. Lorsque le son monte, l'opacité se densifie, tout en ne laissant plus passer que des vents de particules. En somme, le brouillage généralisé devient la règle. "Context Collapse" (Contexte d'effondrement) s'ouvre sur de lourdes percussions et un orgue sinuant dans le brouillard, des fragments mélodiques déchiquetés et réduits à des à-plat en arrière-plan. Il règne une atmosphère lugubre, plombée. C'est un paysage post-industriel dévasté où les décombres émettent encore de faibles vibrations lumineuses, où les courants sonores semblent des hordes de loups tant l'impression d'une sauvagerie absolue d'après l'homme s'installe !

   Quant aux "Zones of Privacy" (Zones d'intimité, titre 3), elles sont envahies de parasites divers, n'émettent plus que des sons tronqués, privés de sens. Dans l'immense halo des systèmes ne s'entend plus qu'une plainte, ou le fantôme d'un hymne, agglomération de millions de messages indéchiffrables, dans une caverne de cauchemars moribonds. 

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Yann Novak signe un album d'une puissance noire sur l'effacement du sens dans un monde saturé d'informations.

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Paru en juillet 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 3 plages / 31 minutes environ

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Publié le 7 Février 2026

Andreas Voelk & Scott Monteith - And All The Clocks Ran Dry

   Prenez un piano électrique (Rhodes) et des effets du côté du musicien canadien Scott Monteith (connu sous le nom de scène de Deadbeat), deux orgues électroniques des années soixante (Vox Continental Baroque 305 et Philips Philicordia) pour Andreas Voelk, une nuit d'improvisation enregistrée par eux deux dans le studio berlinois du second en une seule session, sans surimpressions ni reprises, et vous approchez de And All The Clocks Ran dry (Et toutes les horloges s'arrêtèrent), peaufiné par Lawrence English dans son studio de Negative Space. Les deux musiciens, familiers de la scène électronique, des musiques dub, improvisées,  se laissent aller à leur inspiration tout au long de deux amples paysages ambiants où passent des échos de Cluster, de Popol Vuh, de Moritz von Oswald.

Scott Monteith (en haut) / Andreas Voelk (en bas)
Scott Monteith (en haut) / Andreas Voelk (en bas)

Scott Monteith (en haut) / Andreas Voelk (en bas)

Le Temps exalté

   « Ô temps suspends ton vol » écrivait l'écrivain romantique Alphonse de Lamartine dans l'un de ses poèmes les plus célèbres, Le Lac. Ce grand rêve de l'humanité revient à toutes les époques. Scott Monteith et Andreas Voelk n'ont pas réussi plus que les autres à arrêter le cours du temps, mais ils sont parvenus, et c'est déjà beaucoup, à le distendre, à nous en distraire pour nous plonger dans une vision sonore où basses et bourdons incarnent une temporalité ouverte, non comptée, si ce n'est par une ample et lente, grondante pulsation. Sur ce fond éclosent des nappes plus claires, au rayonnement scintillant, se greffent des textures dérivantes. C'est un paysage qui change à vue, grandiose ou méditatif, de plus en plus hypnotique, envahi parfois de voix synthétiques subliminales. Les bourdons s'épaississent, battent imperceptiblement comme les ailes du Temps. Tout l'espace sonore devient frémissements multiples, succession de chutes et d'apothéoses dans de gigantesques architectures vaguement monstrueuses. On n'est pas loin de l'atmosphère hallucinée de certains fresques magmatiques d'Amon Düül ! Mais les deux musiciens sortent en partie leur création de l'ombre, et la première partie se termine avec une série d'appels lumineux d'une grande force sur une nappe à la Tangerine Dream !

   La seconde partie est au moins aussi belle ! Tumultueuse et somptueuse, elle montre chez les deux musiciens un sens aigu des couleurs, des matières. On y entend des diaprures, des tuilages, des vibratos : ils explorent leurs instruments, en font ressortir les richesses harmoniques et texturées. Leurs orgues ont des fulgurances de guitares électriques épaissies, portées à la fusion. C'est le déferlement d'un orage fastueux qui nous emporte loin dans l'Empyrée, dans un Hors-Temps solennel et superbe. En ce sens-là, oui, ils arrêtent toutes les horloges. Il n'y a plus que la répétition lancinante d'une vague d'orgue diaphane à la poignante nostalgie sur un tourbillonnement de bourdons épais, neuf minutes avant la fin, et l'envol extatique de lames d'orgue tordues, et l'incendie, les cascades de clavier perdues dans le déferlement des basses...

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Un très beau début d'année pour le label Room40 avec ce disque à l'imposante beauté flamboyante !

Paraît le 20 février 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 2 plages / 44 minutes environ

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Publié le 4 Février 2026

Ivan Vukosavljević - a mind in the heart
Piano, Spiritualité et Paternité...

   Après The Burning avec l'Ensemble Klang  et  Slow Roads en septembre 2023, le  musicien serbe (installé aux Pays-Bas) Ivan Vukosavljević publie avec a mind in the heart un disque pour piano solo en huit mouvements, réalisé en étroite collaboration avec la pianiste portugaise Joana Gama. L'œuvre explore les attributs mélodiques du chant orthodoxe serbe en recourant à un instrument qui lui est a priori étranger. Mélodie et bourdon sont pris en charge par un instrument harmonique. 

   Si Ivan Vukosavljević retrouve le piano, qu'il a longtemps laissé de côté, cela ne m'étonne nullement. Le piano est tout à fait apte à véhiculer des émotions intenses et surtout la spiritualité si chère au musicien, qui a trouvé une partie de son inspiration dans les sermons de Maître Eckhart (vers 1260 - 1328). La naissance de sa fille a été l'autre source vive de ce cycle. 

Le compositeur (en haut) et la pianiste (en bas)
Le compositeur (en haut) et la pianiste (en bas)

Le compositeur (en haut) et la pianiste (en bas)

« Approchons-nous avec foi et amour, afin de participer à la vie éternelle. » Ces paroles de l'hymne Ninia Sili, composé au XVe siècle par Kyr Stefan le Serbe, pourraient être mises en exergue au disque d'Ivan Vukosavljević. Cet hymne est le plus ancien conservé de la tradition orthodoxe serbe qu'il admire tant qu'il considère sa musique au mieux comme une réinterprétation de celle-ci. Pas question pour lui de la dénaturer dans une musique prétendûment nouvelle : il tente simplement d'en conserver et transmettre la dimension sacrée. Dans toute sa démarche, il y a donc une humilité fondamentale. Mettre un esprit dans le cœur... Ninia Sili forme le troisième mouvement du cycle.

   Les Litanies de l'Âme

   Une mélodie réduite à quelques notes, répétée, entrecoupée de silences, c'est le début du premier mouvement éponyme. À partir de cette trame austère, le piano se lance dans une série d'explorations aux notes bien détachées, comme des escalades tenaces, tranquilles, formant un seul mouvement irrésistible vers le Ciel jamais atteint. Et si parfois, le piano se met à dissoner, c'est le signe de notre condition bancale. L'homme qui cherche se met à boiter, mais il persévère. Le piano s'entoure d'une aura résonante qui rappelle le chant de bourdon byzantin. Ce début extraordinaire m'a d'emblée convaincu de soutenir ce disque si éloigné des prétentions modernistes à l'avant-garde, à la nouveauté absolue... Désolé d'avance si les extraits musicaux sont précédés d'un flot publicitaire consternant...

 

   "a citadel", c'est une fontaine de chant, qui ne cesse de rejaillir, d'envoyer ses gerbes avec une grâce majestueuse, entêtée. C'est une allégresse qui monte, celle de l'âme croyante, sans se soucier de rien d'autre, et qui vient mourir dans un bel abandon. "ninia sili" reste un hymne limpide, tout en exubérance liquide, frémissante. Sur un fond bourdonnant de notes enchaînées, la mélodie se dresse à la fois fière, délicatement  et sobrement ornée, et en même temps presque hésitante dans son humilité. Sans doute le quatrième titre, "an announcement", est-il intimement mêlé à la vie familiale du compositeur, à l'annonce de la naissance de sa fille, qui renvoie aussi à l'Annonciation. L'annonce ne cesse d'être reprise, enrichie, d'abord dans une sorte de stupeur, puis avec une gaieté un peu folle, une joie extasiée se traduisant par des rêveries, puis une méditation lucide, qui trouve des accents debussystes pour exprimer le Mystère de la naissance.

   Quelle grâce dans l'apparition de "a virgin" (mouvement 5) ! La mélodie arpégée monte et descend encore et encore, accompagnée de marques d'admiration, puis d'une frénésie joyeuse en amples tourbillons. L'atmosphère se calme progressivement, s'intériorise. "a wife" esquisse un portrait de l'(âme)-épouse, qui se tient devant Dieu dans une liberté d'allure pleine de noblesse et de retenue. Elle irradie doucement, tourne sur elle-même et se met à chanter des louanges, envahie par un tremblement de bonheur, éperdue d'amour.

   Chaque mouvement endosse naturellement, à des degrés variables, une forme litanique propre à nombre de liturgies.  La répétition signifie, non l'immobilité ou la pauvreté d'inspiration, mais la permanence, la stabilité, la Tradition en tant que source vive, inépuisable. Répéter, c'est aimer, c'est se laisser envahir par Dieu en se débarrassant de l'ego prétentieux. "For Nata", le septième mouvement, est exemplairement dans cette extase litanique, stupéfiée ou  tournoyante  et folle, dans un émerveillement éperdu, qui n'en revient pas de son ravissement.

   Les admirateurs d'Arvo Pärt retrouveront sa marque dans le beau début du dernier mouvement, "a child". La mélodie filiforme, dépouillée, dans des aigus qui semblent brouillés, avance précautionneusement pour ne pas réveiller l'enfant. On dirait des pas d'oiseaux dans la neige, prémonition des pas à venir de l'enfant qui ne sait pas encore bien marcher et qui observe le monde alentour à chaque pas. Suit un silence, il a pris de l'assurance, de la gravité. Il regarde droit devant lui, sans hâte, et il écoute...

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Un disque simplement sublime, parfaitement interprété par Joana Gama. Dans le sillage de Georges Ivanovitch Gurdjieff, Alain Kremski et quelques autres chercheurs d'Absolu...

Couverture magnifique, livret intéressant et précis, prise de son impeccable : du très beau travail !

Paru en janvier 2026 chez TRPTK (Pays-Bas) / 8 plages / 57 minutes

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