Publié le 28 Avril 2026
À la première écoute...
J'avais vite écarté les fichiers, submergé par le flot d'anglais. Je m'étais dit que je ne pourrais pas rendre compte du texte, que ça n'intéresserait que les anglo-saxons. Le sort du disque semblait réglé pour moi.
À la seconde écoute...
Par hasard, j'ai réécouté le premier titre en faisant de la photographie (c'est souvent ma phase de test...). Et je n'ai plus lâché le disque, emporté, conquis. La langue n'était pas un obstacle en soi, d'ailleurs je me débrouille plutôt bien en anglais, mais peu importe. Au-delà du texte, les mots constituent la musique de cet album à égalité avec les différents instruments (acoustiques). À ce propos, je n'ai pas compris pourquoi sur Bandcamp il est affublé du seul mot-clé "electronic", quand bien même on trouve une vidéo de présentation et d'entretien avec Ben Vida enregistrée par INA Grm / PRÉSENCES électronique...
[À propos du compositeur et du disque]
Né en 1974, l'artiste, compositeur et improvisateur new-yorkais Ben Vida est actif dans le domaine des musiques expérimentales depuis une vingtaine d'années, multipliant projets et collaborations, actif aussi en tant qu'artiste visuel, ses œuvres étant présentées dans divers pays. Cofondateur du quatuor minimaliste Town & Country, il joue de différents instruments, notamment guitare et trompette, et travaille depuis ses derniers disques sur la manière dont nous percevons textes et voix. Partant du constat que le langage imprègne notre monde, que la parole résonne partout, proliférant à l'infini, il élabore une musique qui fait du flux vocal une sorte d'hyper-instrument, mis à égalité avec le contrepoint instrumental. Le sens des paroles devient secondaire, sans être annulé pour ceux qui veulent suivre ce curieux libretto formé de bribes accumulées par le compositeur. Il ne s'agit pas de cut-up à la William Burroughs, plutôt d'un gisement personnel de fragments entendus, lus, tout au long de sa vie : des petits riens pour dire à travers leur agencement l'intense étrangeté du monde La couverture fournit le texte intégral du titre éponyme, et on peut trouver les autres textes sur les vidéos disponibles. On y remarque aisément les répétitions obsédantes, les anaphores, qui créent du lien dans le vaste ensemble disparate. Le fait même de juxtaposer des fragments dont le sens peut être éloigné produit du sens, on le sait depuis fort longtemps. On reste toutefois très éloigné du hip-hop, dont les textes veulent signifier, discourir, sont aussi charpentés que les rythmes puissants ou disloqués du genre. Ici le sens n'est pas donné à l'avance, il jaillit du montage, des rencontres, des rythmes, de la manière de prononcer les mots, influencé par la partie instrumentale. Le résultat est très anglais (plus qu'américain, mais qu'est-ce à dire ??) - dans le meilleur sens du terme. Je pensais au disque magnifique de Mark Springer, Sleep of Reason, avec la participation vocale de Neil Tennant, chanteur du duo britannique Pet Shop Boys. Le disque repose sur une suite de duos parlés en rythme, ou murmurés, dialoguant avec les instruments. Cinq voix au total, celles de Nina Dante, Christina Vantzou, John Also Bennett et Félicia Atkinson. Du côté de l'accompagnement, la harpe de Nina Dante, la flûte basse de John Also Bennett, le saxophone ténor et alto de Matt Bauder, la basse acoustique de Henry Fraser, le violon de Cleek Schrey, la percussion de Booker Stardrum, sans oublier les instruments du compositeur, claviers, vibraphone, guitare (liste ouverte). Le disque a été enregistré dans la vallée de l'Hudson, mais aussi à Athènes, à Welches (Oregon), à New-York...et en Normandie !
[L'impression des oreilles]
Saxophone et vibraphone, rejoints par les claviers, ouvrent en douceur le premier titre "Be Yr Own Abyss" (Sois ton propre abîme - quel beau programme! ). C'est le début du lent envoûtement. On coule dans le flux verbal, ses articulations, emporté par des boucles parfois dédoublées, onduleuses. Sur cette trame minimaliste, la flûte basse hante les lointains. Après un duo masculin-féminin, un duo entièrement féminin, puis mixte, suggèrent comme un oratorio (non religieux, non vraiment dramatique), à tout le moins une musique de chambre raffinée, au cours de laquelle les vocables se dissolvent parfois en leurs composantes élémentaires. Tout cela est feutré, on nous murmure des secrets, on nous enchante, on nous enchaîne, comme Ulysse à son mât !
"New Distortion Properties" avance sur un rythme tranquillement implacable, mécanique, comme celui d'un voyage en train, enveloppé dans des volutes lentement tourbillonnantes. La partie vocale est plus enchâssée, lovée au milieu des instruments enjôleurs. J'ai totalement oublié la question du sens, honte sur moi ? Non ! Chaque auditeur n'appartient-il pas à la secte des chercheurs d'oubli ? Les mots s'empilent, est-ce une ligne ou un cercle, une spirale avec son histoire ? Les mots se perdent dans l'indistinction...
Et c'est le troisième titre éponyme, définitivement envoûtant. Piano et vibraphone ponctuent et enrobent le texte dans une ouate de résonances en suspension. Le texte déploie son surréalisme discret auquel la basse bourdonnante vient progressivement donner une dimension dramatique. « RÉVEILLÉ EN SURSAUT FAUX SEUILS BORDS DÉCHIRÉS UNE VAGUE SUBTILE À TRAVERS L'ESPACE À TRAVERS UNE FRONTIÈRE UNE CHANCE DE SE SOUVENIR MAIS SANS TOUCHER À BAS PROVOQUÉ PAR UNE DOSE RAMENÉE DU SOMMEIL UN ESPACE PRÉ-IMAGINÉ QUI A MAINTENANT EXPLOSÉ EN UN NOMBRE ÉTONNANT DE DIMENSIONS » (traduction minimale...). En écoutant ces fragments d'un vertige aux symétries déconcertantes, j'ai parfois pensé au film de Bernard Queysanne adapté du roman de Georges Perec Un homme qui dort. On se laisse porter vers une vacuité à la fois incroyablement douce et anéantissante.
Ne s'agit-il pas de défaire un monde ("Unmake a World", quatrième et dernier titre), de le détisser avec l'aide de la harpe insidieuse, arachnéenne, mêlée à la guitare enfermée dans ses boucles trop paisibles ? Rien n'est vraiment réel, tout se dissout dans les répétitions, dans le clapotis de l'accompagnement musical ravissant.
Ce disque est au fond une tentative délibérée d'enchantement réussi au royaume évanescent des ombres qui se déconstruisent sans cesse pour mieux ressurgir dans les coins...
« TU DORS TOUJOURS REPRENDS TON ÉTAT D'ESPRIT LE RÊVE S'EST TERMINÉ, TU DORS TOUJOURS TU APPRENDS CES CHOSES DEMANDE À LIZ SI ELLE TRAVAILLE POUR MAYO NE DEMANDE PAS À MAYO SON OPÉRA ET MAINTENANT, TU ÉCOUTES DES RÊVES ANCIENS ET NOUVEAUX DES HAUT-PARLEURS QUI S'EFFORCENT VERS UNE SORTE D'EXTASE »
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Un disque magistral pour se perdre dans le flux des mots et la beauté ensorcelante des arrangements.
Paraît le 1er mai 2026 chez Shelter Press / 4 plages / 39 minutes environ
Pour aller plus loin
- album en écoute et en vente sur Bandcamp :
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