Publié le 28 Avril 2026

Ben Vida - Oblivion Seekers

À la première écoute...

   J'avais vite écarté les fichiers, submergé par le flot d'anglais. Je m'étais dit que je ne pourrais pas rendre compte du texte, que ça n'intéresserait que les anglo-saxons. Le sort du disque semblait réglé pour moi.

À la seconde écoute...

 Par hasard, j'ai réécouté le premier titre en faisant de la photographie (c'est souvent ma phase de test...). Et je n'ai plus lâché le disque, emporté, conquis. La langue n'était pas un obstacle en soi, d'ailleurs je me débrouille plutôt bien en anglais, mais peu importe. Au-delà du texte, les mots constituent la musique de cet album à égalité avec les différents instruments (acoustiques). À ce propos, je n'ai pas compris pourquoi sur Bandcamp il est affublé du seul mot-clé "electronic", quand bien même on trouve une vidéo de présentation et d'entretien avec Ben Vida enregistrée par INA Grm / PRÉSENCES électronique...

[À propos du compositeur et du disque] 

    Né en 1974, l'artiste, compositeur et improvisateur new-yorkais Ben Vida est actif dans le domaine des musiques expérimentales depuis une vingtaine d'années, multipliant projets et collaborations, actif aussi en tant qu'artiste visuel, ses œuvres étant présentées dans divers pays. Cofondateur du quatuor minimaliste Town & Country, il joue de différents instruments, notamment guitare et trompette, et travaille depuis ses derniers disques sur la manière dont nous percevons textes et voix. Partant du constat que le langage imprègne notre monde, que la parole résonne partout, proliférant à l'infini, il élabore une musique qui fait du flux vocal une sorte d'hyper-instrument, mis à égalité avec le contrepoint instrumental. Le sens des paroles devient secondaire, sans être annulé pour ceux qui veulent suivre ce curieux libretto formé de bribes accumulées par le compositeur. Il ne s'agit pas de cut-up à la William Burroughs, plutôt d'un gisement personnel de fragments entendus, lus, tout au long de sa vie : des petits riens pour dire à travers leur agencement l'intense étrangeté du monde La couverture fournit le texte intégral du titre éponyme, et on peut trouver les autres textes sur les vidéos disponibles. On y remarque aisément les répétitions obsédantes, les anaphores, qui créent du lien dans le vaste ensemble disparate. Le fait même de juxtaposer des fragments dont le sens peut être éloigné produit du sens, on le sait depuis fort longtemps. On reste toutefois très éloigné du hip-hop, dont les textes veulent signifier, discourir, sont aussi charpentés que les rythmes puissants ou disloqués du genre. Ici le sens n'est pas donné à l'avance, il jaillit du montage, des rencontres, des rythmes, de la manière de prononcer les mots, influencé par la partie instrumentale. Le résultat est très anglais (plus qu'américain, mais qu'est-ce à dire ??) - dans le meilleur sens du terme. Je pensais au disque magnifique de Mark SpringerSleep of Reason, avec la participation vocale de Neil Tennant, chanteur du duo britannique Pet Shop Boys. Le disque repose sur une suite de duos parlés en rythme, ou murmurés, dialoguant avec les instruments. Cinq voix au total, celles de Nina Dante, Christina Vantzou, John Also Bennett et Félicia Atkinson. Du côté de l'accompagnement, la harpe de Nina Dante, la flûte basse de John Also Bennett, le saxophone ténor et alto de Matt Bauder, la basse acoustique de Henry Fraser, le violon de Cleek Schrey, la percussion de Booker Stardrum, sans oublier les instruments du compositeur, claviers, vibraphone, guitare (liste ouverte). Le disque a été enregistré dans la vallée de l'Hudson, mais aussi à Athènes, à Welches (Oregon), à New-York...et en Normandie !

Ben Vida - Oblivion Seekers

[L'impression des oreilles]

Le brouillard d'un bourdonnement intertextuel s'insinue...

   Saxophone et vibraphone, rejoints par les claviers, ouvrent en douceur le premier titre "Be Yr Own Abyss" (Sois ton propre abîme - quel beau programme! ). C'est le début du lent envoûtement. On coule dans le flux verbal, ses articulations, emporté par des boucles parfois dédoublées, onduleuses. Sur cette trame minimaliste, la flûte basse hante les lointains. Après un duo masculin-féminin, un duo entièrement féminin, puis mixte, suggèrent comme un oratorio (non religieux, non vraiment dramatique), à tout le moins une musique de chambre raffinée, au cours de laquelle les vocables se dissolvent parfois en leurs composantes élémentaires. Tout cela est feutré, on nous murmure des secrets, on nous enchante, on nous enchaîne, comme Ulysse à son mât !

Une spirale se répète presque toujours en rimes, au fil du temps...

"New Distortion Properties" avance sur un rythme tranquillement implacable, mécanique, comme celui d'un voyage en train, enveloppé dans des volutes lentement tourbillonnantes. La partie vocale est plus enchâssée, lovée au milieu des instruments enjôleurs. J'ai totalement oublié la question du sens, honte sur moi ? Non ! Chaque auditeur n'appartient-il pas à la secte des chercheurs d'oubli ? Les mots s'empilent, est-ce une ligne ou un cercle, une spirale avec son histoire ? Les mots se perdent dans l'indistinction...

Rêve répétitif traînant l'infini après lui...

Et c'est le troisième titre éponyme, définitivement envoûtant. Piano et vibraphone ponctuent et enrobent le texte dans une ouate de résonances en suspension. Le texte déploie son surréalisme discret auquel la basse bourdonnante vient progressivement donner une dimension dramatique. « RÉVEILLÉ EN SURSAUT FAUX SEUILS BORDS DÉCHIRÉS UNE VAGUE SUBTILE À TRAVERS L'ESPACE À TRAVERS UNE FRONTIÈRE UNE CHANCE DE SE SOUVENIR MAIS SANS TOUCHER À BAS PROVOQUÉ PAR UNE DOSE RAMENÉE DU SOMMEIL UN ESPACE PRÉ-IMAGINÉ QUI A MAINTENANT EXPLOSÉ EN UN NOMBRE ÉTONNANT DE DIMENSIONS » (traduction minimale...). En écoutant ces fragments d'un vertige aux symétries déconcertantes, j'ai parfois pensé au film de Bernard Queysanne adapté du roman de Georges Perec Un homme qui dort. On se laisse porter vers une vacuité à la fois incroyablement douce et anéantissante.

   Ne s'agit-il pas de défaire un monde ("Unmake a World", quatrième et dernier titre), de le détisser avec l'aide de la harpe insidieuse, arachnéenne, mêlée à la guitare enfermée dans ses boucles trop paisibles ? Rien n'est vraiment réel, tout se dissout dans les répétitions, dans le clapotis de l'accompagnement musical ravissant.

   Ce disque est au fond une tentative délibérée d'enchantement réussi au royaume évanescent des ombres qui se déconstruisent sans cesse pour mieux ressurgir dans les coins...

« TU DORS TOUJOURS REPRENDS TON ÉTAT D'ESPRIT LE RÊVE S'EST TERMINÉ, TU DORS TOUJOURS TU APPRENDS CES CHOSES DEMANDE À LIZ SI ELLE TRAVAILLE POUR MAYO NE DEMANDE PAS À MAYO SON OPÉRA ET MAINTENANT, TU ÉCOUTES DES RÊVES ANCIENS ET NOUVEAUX DES HAUT-PARLEURS QUI S'EFFORCENT VERS UNE SORTE D'EXTASE »

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   Un disque magistral pour se perdre dans le flux des mots et la beauté ensorcelante des arrangements.

Paraît le 1er mai 2026 chez Shelter Press / 4 plages / 39 minutes environ

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Publié le 23 Avril 2026

Amp - Isotropic Beacons

   Si Amp est un groupe à personnel variable depuis sa formation au début des années quatre-vingt dix, il réapparait sous sa forme concentrée, celle du duo formé par Richard F. Walker (dit Richard Amp) et la chanteuse française Karine Charff. La participation de cette dernière se limite aux parties vocales du troisième titre "Drone In A (Yellow on Blue N°1)". Richard Amp porte le reste : instruments, programmation et enregistrements de terrain.

   Le disque est publié sur Ampbase, plateforme internet regroupant les multiples projets de Richard Amp sous son nom ou d'autres.

   Je mets tout de suite à part deux pièces très courtes constituées d'enregistrements de rues (titres 1 et 4) : le disque ne s'en portera que mieux sans eux...

   Le meilleur, chez Amp, je l'ai déjà écrit, ce sont les longues dérives mélancoliques, comme le superbe second titre de seize minutes,"Afterallisdust" (Après tout, ce n'est que poussière - en séparant les mots du titre). Des écorchures de guitare lumineuse, un fond épais de bourdons sonores, un tempo qui se moque de la durée. Amp sculpte un désespoir abyssal à coup de vagues lourdes de synthétiseurs et de raclements étirés. Des bribes mélodiques obsédantes flottent à la limite de la dissolution dans ce qui se change peu à peu en un lamento terminal...

   "Drone in A (Yellow on Blue N°1) est plus éthéré, tiré vers les hauteurs par le chant perché de Karine Charff. Entourée d'un bouillonnement sombre, la voix semble d'une incantation mystérieuse. Plus court, "Nightwalk" (titre 5) diffuse un brouillard hypnotique piqué de traces rythmiques légères, saturé de réverbérations. C'est une boucle aspirante de plus en plus opaque qui s'effiloche sur sa fin, mise en oreille pour le sombrissime "Hypnagogic Semaphore", foisonnement noir, tourmenté de volutes bourdonnantes. La promenade nocturne mène au phare d'une semi-conscience à provoquer des naufrages !

   Tiens, des chants d'oiseaux dans les huit premières minutes de "Nightones"  (comment traduire, en segmentant, les premières nuits ?) ! Serait-on sorti des ambiances claustrophobes distillées par les titres précédents ? Amp s'abandonne à une veine atmosphérique plus claire, quoique discrètement parcourue de veines plus inquiétantes. Il y a de la langueur, ou de l'épuisement, une place pour des lumières subsistantes...

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   Un disque prenant d'ambiante post-rock entre désespoir et espoir, entre ombres impressionnantes et lumières fragiles.

Paraît le 1er mai 2026 chez Ampbase (autoproduction) / 8 plages / 55 minutes environ

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Publié le 21 Avril 2026

Deaf Center - Through Time

   Après Reverie fin mai 2025, Through Time sera le quatrième album de Deaf Centerduo formé par deux musiciens norvégiens, Erik K Skodvin, qui vit à Berlin, régulièrement présent ici, pour ses disques solo sous son nom ou sous son pseudonyme Svarte Greiner, et Otto A Tottland, vivant toujours en Norvège quant à lui.

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   L'album se caractérise par un son aux multiples couches texturées. La pulsation de "Open Upon" (titre 1) marque le début d'un lent voyage atmosphérique dans de vastes contrées où se croisent des nébulosités scintillantes. C'est en effet une ouverture à travers le temps, une sortie du temps mesuré. La première partie du titre éponyme est ponctuée par le piano très buddien, je trouve, de Otto A Tottland. Tout s'ordonne autour des résonances du piano comme enveloppé d'une aura lumineuse ; les notes égrenées semblent en suspension sur un fond de très doux bourdon. Toute tension a disparu dans ce monde miraculeux..."An Existing Place", le titre le plus court, consiste en un dialogue entre un motif répété de piano et des surgissements électroniques un peu cuivrés à l'arrière-plan : quelle belle pièce lancinante et rêveuse !

Envoûtements mélancoliques...

    La seconde partie de la pièce éponyme (titre 4) commence par un duo entre piano hiératique et violoncelle aux glissendos un peu crissants. Un fragment mélodique se dessine entre les ponctuations d'une basse (ou contrebasse), et la pièce prend son envol, plus légère, tout en restant majestueuse, bien appuyée sur une forte ligne rythmique. Le piano s'enroule, dirait-on, dans des volutes intérieures, tandis que l'électronique fournit un lit méditatif : c'est un chemin extatique à travers les illusions du lointain, ces textures mouvantes, perdues, qui planent en se dissolvant à demi. Un sommet !

   "I Myst" (titre 5, Je suis mystérieux ?) se développe avec précaution dans des brumes piquetées de piqûres abrasives, hantées par un chœur de voix fantomatiques et des vagues synthétiques. La composition a des aspects océaniques. Ce serait un rêve étrange et pénétrant, aurait pu commenter Paul Verlaine, un rêve obsessionnel, qui revient malgré le déchiquetage répétitif et fourmillant du premier-plan.

   Sur le dernier titre "Further", les deux musiciens ont invité le compositeur et producteur britannique Simon Goff ( installé lui aussi à Berlin) : il  y joue du violon et de l'alto, renforçant les couches de cordes. Et c'est une autre sommet, une pièce qui se lève peu à peu, se dégage de ses voiles pour chanter un ailleurs en une incantation somptueuse, animée d'un balancement hypnotique. Cordes et textures électroniques se mêlent en une marée frissonnante, foisonnante, surmontée d'écumes jaillissantes, d'apparitions instrumentales étincelantes comme mille épées de lumières fines tendues vers un au-delà vaporeux.

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Pas d'extrait à vous proposer pour le moment en dehors de la page consacrée au disque sur Bandcamp (ci-dessous)

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   Une fois de plus, Deaf Center atteint un indicible mélancolique d'une déchirante beauté. 

Paraît le 30 avril 2026 chez sonic pieces (Berlin, Allemagne) / 6 plages / 46 minutes

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Publié le 15 Avril 2026

Linnéa Talp - Variations for Light Waves

   Arch of Motion (2022), le premier album solo de la compositrice et organiste suédoise Linnéa Talp, avait déjà attiré mon attention. Son nouveau disque Variations for Light Waves ne déçoit pas ! Il comporte sept pièces minimales et diaphanes pour orgue et synthétiseur modulaire (Buchla), clarinette contrebasse (titre deux) et trombone (trois et sept). Il a été partiellement enregistré sur l'orgue baroque mésotonique (tempérament où tous les tons sont égaux à une valeur médiane) de l'église Tyska de Stockholm, mais aussi sur d'autres orgues du pays, en particulier un petit orgue qu'elle affectionne particulièrement, celui de la Lötsjökapellet près de Stockholm.

Linnéa Talp / Photographie © Sara Björkegren

Linnéa Talp / Photographie © Sara Björkegren

   La première pièce, "She Came Out of the White Fog" semble un carillonnement déchiré de courants d'air, les tuyaux ne recevant pas assez d'air pour donner toute leur mesure. Linnéa Talp aime explorer les limites de son instrument, en souligner les fragilités pour en tirer des pièces délicates, aériennes, traversées de lumières, par exemple ici celle du jour de la naissance de sa fille, arrivée dans sa vie comme sortie d'un épais brouillard blanc. Point de départ de l'album, le titre suivant "Air on Both Sides" est une improvisation avec Christer Bothén à la clarinette basse : bourdonnement fragile et mystérieux de l'orgue, dont émerge de rares notes pointues, tenues elles aussi en suspens. De soudaines arrivées d'air animent la toile, dessinant des esquisses respirantes rejointes par la clarinette au plus grave. C'est comme une montée vers une extase légère, doucement radieuse !

"Bending Backwards" (titre 3) se tient en équilibre, jouant de deux motifs alternés répétés, luttant calmement contre une tendance à s'enfoncer dans les graves : c'est une pièce paisible, quasi bucolique. "Kalia ljuset" (Kalia la lumière) est comme une pluie à travers un tissu. L'air est voilé, les tuyaux envoient des formes spectrales trouées de lumière, au bord de la dissolution, tandis que de curieuses voix synthétiques s'entendent en arrière-plan. Ce qui est très émouvant et très beau dans la musique de Linnéa Talp, c'est sa manière de dédramatiser l'orgue, de le dégonfler si l'on peut dire, en en soulignant les étonnantes possibilités de délicatesse. "I am folding" (titre 5) se contente d'accords étirés qui constituent une plaine harmonique loin de toute tension. Si "While I Was Waiting for You" peut sembler renouer avec une certain dramatisation, ce n'est qu'au tout début, car cette attente prend les allures d'une écoute profonde. Les notes vibrent, un tapis bourdonnant les enveloppe d'une aura quasi religieuse. Ne serait-ce pas une prière émaillée de nébulosités internes ?

   Le dernier titre éponyme trace un chemin tranquille nimbé de lumières tamisées, lente descente dans laquelle se love la chaleur du trombone. Tout au long se lèvent de petites aspérités transparentes, emportées dans le cours majestueux d'ondulations d'abord marquées qui s'effritent dans une immense quiétude.

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   Un très beau disque d'orgue ramené à son intériorité naturelle.

Paru le 10 avril 2026 chez Thanatosis Produktion (Stockholm, Suède) / 7 plages / 39 minutes environ

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Publié le 9 Avril 2026

Orphax - Embraced Imperfections
Dans le sillage d'Éliane Radigue, encore...

Meph. - Alors, tu récidives, toi aussi ?

Dio. - Et toi tu réapparais, après tant d'années ?

Meph. - Je vais et je viens. Le Temps n'a pas de prise sur moi !

Dio. - Pour te répondre, je dirai que oui, je récidive. J'avais manqué cette précédente parution d'Orphax, alors il m'a semblé qu'elle avait sa place, le Temps étant indifférent pour INACTUELLES.

Meph. - Dis-moi, tu ne vas pas lasser tes derniers suiveurs, avec des disques comme ceux-là ? Imagines-tu le quidam écoutant l'une des deux parties - toutes les deux de plus ou moins quarante minutes, quand même !, dans le métro, le bus, les embouteillages ? C'est du suicide éditorial !

Dio. - Je n'en sais rien, je suis comme ça. Dans le métro, ce n'est peut-être pas si mal, après tout, et l'auditeur concentré d'Orphax ne diffère pas fondamentalement du smartphoné voisin en train de regarder un film sur son écran minuscule ou d'écouter des chansons les oreillettes bien enfoncées.

Meph. - Tu y vas fort quand même : dans la foulée, deux fois Orphax, Quentin Tolimieri, Luca Formentini, Morton Feldman... que des formes longues, immersives, submergeantes...Varie !

Dio. - Tu oublies le disque consacré à Moondog par François Mardirossian, des formes courtes, des miniatures et pas d'électronique, celui célébrant le compositeur iranien Saba Alizadeh, également virtuose du kementche, un instrument traditionnel...

Meph. - Tu me connais, je suis facétieux, au fond, d'autant que ces deux pièces d'Orphax sont vraiment d'une infernale beauté ! La seconde est encore plus aboutie que la première. Orphax nous donne deux suites électroniques, minimalistes  et microtonales, d'une ténébreuse grandeur, la seconde se terminant dans des flammes somptueuses !

Dio. - J'aime également les deux, la première déployant une solennité implacable. Elles étaient déjà parues séparément. Orphax a retravaillé les versions de concert qui recouraient à différents synthétiseurs et orgues ainsi bien sûr qu'à des effets. 

Meph. - Oui, et je comprends que, souterrainement, tu poursuis un immense hommage à Éliane Radigue, ta bien-aimée...

Dio. - Bien vu  ! Un des sous-labels de la maison de disques Moving Furniture Records qu'il dirige se nomme d'ailleurs Eliane Tapes. La coulée bourdonnante, qui nous isole radicalement du monde extérieur, nous tourne vers l'intérieur du son, de sa nature ondoyante. C'est une coulée abrasive, scintillante, qui met à jour un univers souterrain en son cœur, un univers d'une stupéfiante merveille. Regardez longtemps les pupilles en amande de ce chat-sphinx noir, et vous plongerez dans le vortex envoûtant des boucles synthétiques...

Meph. - Radigue toujours guidera Sietse van Erve (dit Orphax) et les Chercheurs de l'Absolue Beauté. Sa liane ailée aliène l'arène de la sieste pour en vénérer l'or et la verve inconnue...

Dio. - Pax !!!! Embrassons nos imperfections !

Paru en octobre 2025 / autoproduit / 2 plages / 1h 18 minutes environ

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Publié le 8 Avril 2026

Quentin Tolimieri - Monochromes II

   Après le triple album Monochromes paru en mai 2022, le pianiste et compositeur Quentin Tolimieri récidive avec son nouveau triple album Monochromes II, toujours chez elsewhere music. Il récidive dans le sens où il persiste dans son crime : traiter le piano autrement, pour en tirer ce qu'on n'entend pas d'habitude. Précisons que, pour ne pas me répéter, je renvoie d'abord le lecteur à mon long article d'alors : éléments biographiques, présentation, rapprochements (difficiles et discutables...). La question qui se pose est : qu'apporte la récidive ? Elle est marquée par la volonté de laisser entendre les qualités intrinsèques de l'instrument, en éliminant le plus possible la mélodie, l'harmonie, le rythme et le développement formel, c'est-à-dire de débarrasser le piano des vêtements qui le plus souvent cachent sa nature fondamentale, son extraordinaire capacité à produire des résonances complexes, inimaginables. Cette démarche s'inscrit dans un minimalisme plus radical que dans Monochromes. Toute variété extérieure est bannie, toute distraction écartée : chaque pièce se concentre sur le son et ses multiples résonances. Dans certaines d'entre elles, la technique du demi-pédalage joue du passage progressif entre l'absence de pédale et la pleine pédale ; le placement de poids sur certaines touches permet aussi que leurs cordes résonnent par sympathie pendant la frappe, créant ainsi d'incroyables superpositions de sonorités.

   Pour ce nouvel ensemble de monochromes, Quentin Tolimieri a choisi plusieurs versions d'une même pièce au lieu de se contenter de présenter la version finale retenue, ce qui forme des séries. Les différentes versions ne sont toutefois pas nécessairement situées à la suite les unes des autres, ainsi par exemple le "Monochome 16", décliné en a, b et c, est dispersé sur les trois disques. Au total, il n'y a que six monochromes numérotés de 16 à 21, les deux derniers seulement représentés par une version unique, sans lettre attribuée.

Quentin Tolimieri pendant l'enregistrement de "Monochromes II"

Quentin Tolimieri pendant l'enregistrement de "Monochromes II"

Le dos de la pochette

Le dos de la pochette

Où brûlent les sons d'indicibles résonances...

   Je voudrais dans ce qui suit saisir l'âme de ces trois heures sans passer par une recension analytique exhaustive. Il me semble que pour comprendre ce qu'essaie de faire Quentin Tolimieri, il faut d'abord regarder le dos du disque. Ce qu'on entend dans les premières minutes de chaque monochrome, c'est cette image d'une raréfaction : une ou deux notes (ou grappes de notes serrées) au premier plan, deux ou trois en arrière-plan, rarement plus. Parfois le martèlement d'une seule note, comme dans le 16a, en première position, ostensiblement austère, dévastateur, histoire de marquer la distance avec les habitudes discursives, les rhétoriques. C'est l'ascèse dans sa nudité, qui condamne l'auditeur à une écoute profonde par-delà les affects, les séductions. L'auditeur doit réapprendre à écouter, à se laisser porter, transporter par la répétition hypnotique. Il doit apprendre à ne plus rien attendre, à ne rien prévoir. S'il tient jusqu'à la fin de ce premier monochrome aride, il est prêt pour ce que les monochromes suivants vont lui découvrir.

   Dans les monochromes suivants, il commence à percevoir, entre les frappes et leurs bruits annexes (mécanismes), la montée de voiles sonores superposés, provoqués par les résonances rapprochées. Et ces voiles eux-mêmes génèrent de nouvelles ondes mouvantes, enchevêtrées, si bien que le paysage devient fourmillant, à l'image de la couverture : d'innombrables poteaux de bois figurent dirait-on ce surgissement. Une forêt sonore a poussé ! Cette image lagunaire n'est pas sans évoquer la ville de Venise. Il faut dont imaginer une infinité de poteaux dont nous ne voyons que l'extrémité émergée. Un océan d'harmoniques sous-tend cette plantation !

   Comment ne pas remarquer le petit oiseau juché au sommet du poteau le plus proche de nous au dos de la couverture ? Il est promesse de chant pour qui sait attendre ! Il faut être confiant ! Le poteau rugueux, à demi rongé par les eaux, figure la note ou la/sa résonance plongée dans l'inconnu, porteuse d'un infra-monde inouï. L'oiseau est d'ailleurs multiplié lui aussi sur la vue plus large en couverture. Le chant surgit de partout de sous la surface apparemment uniforme et tranquille, d'autant plus bouleversant que rien ne semblait l'annoncer. L'austérité n'est qu'apparence pour les sourds, les distraits et les pressés ! Le martèlement du 17b transforme la verticalité de la grappe frappée en ondulations superposées. La houle pianistique grandiose évoque la musique d'orgue ou de synthétiseur. Le dessus est submergé par ce qui émerge, ne cesse d'émerger. Et j'ai eu une sorte d'hallucination : ce n'était plus Quentin Tolimieri que j'entendais, je n'étais plus dans un studio d'enregistrement ou une salle de concert, mais dans une cathédrale à écouter Terry Riley dans ses improvisations flamboyantes, Charlemagne Palestine perdu dans un de ses strummings monstrueux. Comparaison n'est pas raison, sans doute, il s'agit de tenter d'approcher ce qui se passe...

   Au fond de la Nuit obscure...

   Plus j'ai écouté ces nouveaux monochromes, plus un autre nom m'est venu. Quentin Tolimieri avec son piano suit le chemin d'Éliane Radigue avec ses bandes magnétiques, magnétophones et synthétiseurs analogiques. Tous les deux cherchent à faire advenir ce qui est enfoui dans leurs instruments respectifs. Je pensais à Éliane passant des journées au milieu de son studio à traquer ce que personne avant elle n'avait soupçonné. Son studio était devenu son temple, son naos, où elle mit au monde notamment les trois heures et demie d'Adnos [mot qui contient en lui naos...]. Quentin Tolimieri s'abîme en son piano comme Éliane dans les kilomètres de ses bandes magnétiques et les boucles de ses synthétiseurs. Les vagues graves du "Monochrome 19a" font lever un fond inconnu à force de temps et de répétition. La pièce se stratifie, s'épaissit, se creuse pour donner à entendre un espace intérieur vertigineux, mille-feuilles de résonances magmatiques, cœur volcanique secret soudain soulevé par des vagues tourbillonnantes après onze minutes. La rapidité de la frappe du "Monochrome 17c", le plus long avec plus de vingt-quatre minutes, produit très vite un brouillard d'harmoniques que l'ajout d'une autre note répétée redouble. On sent que la membrane sonore est sur le point de se déchirer ou qu'elle est mûre pour accueillir l'ineffable. L'aspect mécanique, percussif, du piano est recouvert, révèle une organicité inattendue. Le piano rayonne d'une vie extraordinaire, métamorphosé par un véritable fleurissement intérieur. Et c'est comme si les sons lévitaient, se reproduisaient pour générer d'autres sons plus purs au centre de la corolle résonnante, ainsi cette note comme une goutte limpide dans le dernier tiers, et tout se précipite, se coagule autour d'elle qui sonne dans le naos du son, le saint des saints.

   La musique de Quentin Tolimieri, comme celle d'Éliane Radigue, propose un voyage mystique, chemin de purification qui conduit vers une extase bouleversante. Chaque pièce est une ascèse à supporter pour mériter la révélation illuminante dont elle est porteuse, que seules les oreilles éveillées, c'est-à-dire fermées au monde extérieur illusoire, entendront et dont elles jouiront incroyablement. L'austérité du monochrome est le vêtement de bure qui recèle le trésor enfoui, à découvrir au profond de l'écoute. Le balbutiant monochrome 20, avant-dernier de l'immense parcours, dans son émouvante humilité pianistique, fait remonter en moi ce qui me servira ci-dessous en conclusion de ce disque admirable...ouvert sur l'infini de l'inscription du dernier monochrome pacifié, par-delà les collines et au loin...

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     « En paix je m'oubliai

j'inclinai le visage sur l'ami

       tout cessa je cédai

      délaissant mon souci 

entre les fleurs des lis parmi l'oubli »

[ Dernière strophe du poème Nuit obscure, Chansons de l'âme de Jean de la Croix, dans la traduction de Jacques Ancet, Poésie/Gallimard ]

 

Paraît le 15 avril 2026 chez elsewhere music (Jersey City, États-Unis) / 3 cds / 12 plages / 2 heures 59 minutes environ

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