Publié le 28 Mai 2026

Jozef Van Wissem - This Is My Blood

   Jozef Van Wissem ! J'écrivais en 2022, au moment de la sortie de Behold ! I Make All Things New : « Imaginez un luth, l'un des instruments fétiches de la musique baroque. Oui, mais un luth que Jozef van Wissem, néerlandais de Maastricht, d'abord guitariste, découvre à New-York grâce à un autre ancien guitariste, Patrick O'Brien. Un luth qu'il décide de sortir du musée et d'intégrer aux musiques d'aujourd'hui. Un luth dont il joue sur plus de dix albums, dont trois en collaboration avec le cinéaste Jim Jarmusch, qui y chante et joue de la guitare ! Un luth qui lui vaudra la consécration à Cannes en 2013 grâce à la musique qu'il co-écrit avec Jim pour son film Only Lovers Left Alive... Une belle histoire, non ? » Depuis, il a sorti d'autres albums, écrit des musiques pour jeu vidéo, pour des films. Et puis il y a eu en 2019 la commande par la Cinémathèque française d'une bande originale pour le Nosferatu de 1922, en 2025 la tournée mondiale en duo avec Jim Jarmusch... Jozef Van Wissem ne chôme pas !

   Ce nouveau disque, qu'il sort sur son label personnel Incunabulum Records, comprend sept titres. Il y joue des luths de la Renaissance  et de l'âge baroque, qu'il accompagne d'électronique, de battements percussifs, de sa voix (sur un seul titre, en chorale). Il signe la musique, les titres (importants !), les mots... Certaines pièces sont nées d'improvisations pour le film Maquina, tourné dans le désert du Colorado lors d'un voyage psychédélique du cinéaste Joaquim Pujol.

Luths d'Ombres et de Lumière éternelle

"WHAT THE ETERNAL BEGINNING IS", comme les titres suivants, est entièrement en majuscules : la musique de Van Wissem est transcendante, inspirée par les sermons du mysticisme chrétien le plus austère. Le monde est un désert que le luth remplit des échos désolés de la lumière des origines. La musique chaloupe, résonne, reproduisant un état de ferveur extatique marqué par un balancement régulier. C'est un luth qui arrache, un luth abrasif aux dérapages métalliques, pour se jeter à genoux et adorer l'Éternel. La trame répétitive minimaliste, d'une austérité sévère, s'embrase çà et là de rares flammes qui illuminent le cheminement hypnotique.

    L'énoncé du second titre est tout à fait clair : Les Louanges retentiront d'une rive à l'autre jusqu'à ce que le soleil ne se lève ni ne se couche plus. La perspective de la musique de Jozef Van Wissem est avant tout eschatologique. Plusieurs luths donnent à cette composition une chaleur, une rondeur chantante éloignée du titre précédent : les neuf minutes sont une suite de séquences entrecoupées d'un brève suspension résonnante avant la reprise augmentée de la précédente, ce qui donne à l'ensemble une dimension orchestrale lyrique, la pièce prenant l'ampleur d'un hymne de plus en plus vibrant.

   Par contraste, "CONCERNING OUR SAVIOURS SILENCE" est dépouillé, troué de silences dans lesquels s'engouffrent les résonances. Car c'est un Mystère, que ce silence de nos Sauveurs, un Mystère à méditer dans un temple. Les accords du luth rentrent en écho avec des amplifications électroniques suggérant la profondeur spatiale dans laquelle les notes se perdent en une lamentation condensée, intense...

   On croit revenir au premier titre avec "HOW YOU MUST ENTER INTO SUFFERING" (titre 4), ce luth sombre, rocailleux. Mais le motif implacable de l'instrument éveille un arrière-plan électronique de plus en plus inquiétant, gothique, peuplé de voix déformées, érasées. On comprend que Van Wissem ait été contacté pour réaliser la musique de films d'horreur !

  Introduit par une rare percussion, "REMISSION" a toutes les allures d'une danse de la Renaissance, une danse d'extase, celle du rituel du Sang évoqué par le titre de l'album, dédié à la mémoire de Elisabeth Van Wissem-Habets (1940 - 2025), probablement sa mère. Si "Ceci est mon Sang" renvoie au Christ, la formule célèbre peut aussi bien célébrer le lien du sang entre mère et fils, ce dernier demandant la rémission de ses péchés en un beau chant grave presque fondu dans le bourdonnement de la musique. Libérée de ce poids, la musique du sixième titre, le plus court, se tient à la limite de la grâce, auréolée par la lumière d'un luth plus diaphane.

   Mais "WHAT THE ETERNAL END IS", symétrique du premier titre, ramène l'âme vers la contemplation des fins dernières. Abrasements et glissements sur les cordes, cousins éloignés de la musique hawaïenne et souvenirs du passé de guitariste du compositeur, colorent toutefois cette fin d'album d'une atmosphère plus paisible.

-----------

Ci-dessous, une partie du dos du disque, avec un texte tiré de l'Apocalypse, 15, 1-4

Nota * de mon titre en rouge : je n'ai vu le possible jeu de mots qu'après, je vous assure !

Jozef Van Wissem - This Is My Blood

----------------------------------------------

  Jozef Van Wissem est un authentique Inspiré égaré dans nos temps de mécréance et de consommation matérielle. Sa musique retrouve une âpreté fascinante en abolissant l'opposition factice entre l'Ancien et le Nouveau, à la lumière farouche de l'Éternité.

Paru début mai 2026 chez Incunabulum Records (Rotterdam, Pays-Bas) / 7 plages / 40 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Publié le 21 Mai 2026

ZÖJ - May The Devil'Ear Be Deaf

  À nouveau ZÖJ...Après Fil O Fenjoon (2023) et Give Water to Birds (2025), voici May The Devil's Ear Be Deaf, dont le titre vient d'un poème persan : c'est une phrase pour conjurer l'envie et le mauvais sort lorsque l'on prononce à voix haute quelque chose de beau ou porteur d'espoir. Leur musique se veut un acte de résistance, un. refus de laisser la peur étouffer la création.

Rappel : Zöj est le duo formé depuis 2016 par Gelareh Pour, musicienne iranienne primée pour ses interprétations au kâmanche (vièle à pique traditionnelle, instrument à cordes frottées), qu'elle a étudié depuis l'âge de sept ans, et le musicien australien Brian O'Dwyer, à la batterie. Et Gelareh chante, chante...

Enregistré en direct, sans superposition, l'album explore les thèmes du déclin, du désir, du rêve et du silence. Les poèmes, dont je n'ai malheureusement pas les textes, disent notamment la crainte que la beauté elle-même n'invite à la destruction...

Quatre hymnes brûlants à la VIE...

   "Termites", le premier titre, est comme une longue incantation où le chant envoûtant, démultiplié, de Gelareh Pour plane sur les percussions minimales de Brian O'Dwyer. Sans comprendre les paroles, on se laisse emporter par ce Verbe de déploration somptueuse et de désir ardent, cette voix de rêve qui peut s'envoler vers des ailleurs sublimes en quelques instants...

   Après un tel début, "Desert Motreb" surprend par son aridité crissante, le kâmanche dansant dans les aigus une transe répétitive que les percussions tirent peu à peu vers une mélodie qu'elles cernent d'un grondement tellurique. Sur ce double fond bourdonnant et crissant, le kâmanche s'élance, étincelant, il illumine de ses éclairs fulgurants l'orage percussif épaissi pour une hallucinante montée  dans une tourmente fabuleuse, comme une tempête de sable d'une violence inouïe !

    "Woe to the Ear" (Malheur à l'oreille) serait une ensorcelante imprécation instrumentale, commencée dans des marmonnements, continuée par des minaudages glissants. Puis la voix surgit, chaude et véhémente, insinuante, nimbée d'une infinie nostalgie, tandis que la batterie et le kâmanche créent un arrière-plan bouillonnant, frémissant. La pièce, de plus en plus envahie par des boucles irréelles, semble alors la fumée d'un rêve qui n'en finit plus...

   Le dernier titre, "She Sleeps with Genies" prolonge cette impression de rêve par les inflexions caressantes du kâmanche, le tambourinement percussif. Mais c'est en fait, comme semble le suggérer le titre, l'invasion d'une magie ancestrale venue des Mille et Une Nuits. C'est un chant éperdu, d'une nostalgie poignante, un appel à la Beauté intemporelle. Les cymbales déchaînées, la grosse caisse à son paroxysme, accompagnent la disparition du kâmanche dans un tournoiement vertigineux, comme dans une cérémonie soufie... 

----------------------------------------------

   Un troisième disque éblouissant par un duo exceptionnel. Batterie et kâmanche enveloppent l'une des plus belles voix du moment d'une sublime musique incandescente.

ZÖJ (Photographie © Andrew McKenzie)

ZÖJ (Photographie © Andrew McKenzie)

Paru début mai 2026 chez Parenthèses Records (Bruxelles, Belgique) / 4 plages / 37 minutes environ.

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Publié le 19 Mai 2026

Anenon - Dream Temperature

   Saxophoniste, producteur et compositeur installé à Los Angeles, Brian Allen Simon, connu sous le pseudonyme de Anenon, a publié depuis 2016 plusieurs disques dont certains entièrement acoustiques. Avec "Dream Temperature", il inaugure un synthétiseur à vent comme outil de composition, qui vient compléter le piano acoustique et bien sûr son saxophone ténor. Toutes les sonorités électroniques de l'album sont déclenchées par sa respiration, traitée par le fameux synthétiseur et modulée, canalisée par un ordinateur portable, plateforme centrale de traitement des autres éléments ajoutés, enregistrements de terrain personnels (en Sardaigne, au Japon, à Big Sur et à Los Angeles) ou saxophone numérique.  À propos de Dream Temperature, il écrit ceci :

« Je voulais créer une musique qui incite l'auditeur à oublier qu'il l'écoute, et à se laisser emporter par le rêve. Une musique dans laquelle on se perd véritablement, en oubliant quand elle a commencé et quand elle s'est terminée.»

Anenon - Dream Temperature

   Paysages de Nulle part... 

   C'est un sacré choc que le premier titre, "June Gloom" : vents synthétiques et modulations chavirantes de saxophone nous emportent d'emblée sur une plage nocturne illuminée par le chant sublime de l'instrumentiste. "Piano Haze Bass Melt Wind Cry" mêle en effet brume de piano minimaliste en boucles rêveuses dans un brouillard poussiéreux aux vagues de saxophone, une atmosphère irréelle...

    Le disque, composé de onze titres assez brefs (le plus long dure moins de cinq minutes) assène des pièces intenses, mélancoliques ou fulgurantes. La mélodie au piano de "Last Sun 2" (titre 3) évoque aussi bien Ryūichi Sakamoto que Dustin O'Halloran ou Nils Frahm : on flotte dans un clapotis de notes brillantes et de résonances graves. Le titre éponyme développe des volutes de saxophone sur des basses profondes, des glissements crissants de sons synthétiques et des sortes de halètements. "Nulle Part 1+2" fait surgir d'un vent synthétique des envolées de saxophone fracassées sur d'étranges rochers par un orage métallique : quel paysage étrange ! Sur la pièce suivante, "Mirror" (titre 6), c'est la mer elle-même qui semble devenue synthétique, le piano un peu jazzy évoluant sur des échappées rapides de souffles synthétiques froissés. Avec "When the Light Appears, Boy" , la pièce la plus longue, on rêve à ce qu'aurait pu être l'album composé de morceaux plus longs. C'est une succession de pulsations, une pièce quasi reichienne, puissante, sombre, envoûtante, d'un chromatisme somptueux. Là, on est très loin, enveloppés dans les les bourdons, les traînées synthétiques, emportés vers un pays mystérieux où l'on entend pour la première fois une voix, avant que le saxophone ne déploie ses fastes étourdissants. Sans conteste la meilleure composition de l'album !

    Suit une autre miniature rêveuse, "Last Sun 1, le saxophone se faisant voix dirait-on, en contrepoint du piano en arpèges illuminés. "Room Tone" (titre 9) paraît un exercice de dégourdissement pour le saxophone qui finit par sortir d'une gangue ouatée en se livrant à quelques échappées claironnantes (si j'ose dire !) et dérives pas tout à fait free. "Toyama" est plus troublant dans l'entremêlement des textures : des voix insérées dans les plis des glissements synthétiques suggèrent des fantômes charriés par des forces ténébreuses ! Relativement plus clair, "Postscript" revient au bafouillement du piano entouré de réverbérations pour une fin d'album nimbée d'un brin de nostalgie.

Lire la suite

Publié le 18 Mai 2026

Uhushuhu - To Those Lost in the Woods

Écoutes vagabondes (1)

En marge de mes articles, j'inaugure une série d'esquisses pour des disques que je butine par mes réseaux, ou que me signalent certaines maisons de disques et que j'écoute sans déplaisir...

--------------

De Russie nous vient un album d'ambiante sombre du groupe Uhushuhu, dont le nom évoque l'hululement des oiseaux nocturnes, ou encore celui des démons. Mené par Pavel Dombrovsky, artiste sonore, compositeur et multi-instrumentiste (guitares, basse, mélodica, batterie, synthétiseurs, échantillons et enregistrements de terrain, le groupe accueille D. Rylov (dit Prorok) aux mots parlés et au traitement de la voix, Dmitry N. Shilov (dit Nezmano) à la basse et aux synthétiseurs sur le second titre, et K. Borozda à la guitare sur le troisième.

     Le titre de l'album, dédicace à Ceux qui sont perdus dans les bois, m'a d'emblée séduit : il sonne déjà comme un appel à tous ceux qui partout résistent à la normalisation sociale Quant au nom du groupe,  il m'évoque irrésistiblement Howard Phillips Lovecraft, inventeur de la mythologie de Cthulhu. Leur disque est la bande sonore idéale de cet univers hanté par des forces obscures. Le premier titre bouillonne sous l'effet d'une fermentation souterraine étouffante. La superbe couverture, avec sa tête de mort, son clair de lune nocturne, son homme endormi au fond d'une barque sur un lac cerné d'épaisses forêts de conifères, consonne parfaitement avec cet univers hanté, parcouru de hurlements, glapissements. La basse de Nezmano installe sur "Soil", le second titre, une ambiance hypnotique, prolongée par le très beau "Down the river", longue descente au fil des rêves le long de boucles ensorcelantes irisées de guitare, de mélodica... J'aime ces musiques d'atmosphère, parfois un peu lourdes, draperies irréelles d'un autre monde, rêveries musicales éveillées de musiciens se laissant porter par leurs visions...

   Et le nom de la maison de disques ! Owl Totem Recordings ! Disques du Totem du Hibou !!!

 

Paru le 15 mai 2026 chez Owl Totem Recordings (Pays-Bas) / 7 plages / 49 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Publié le 14 Mai 2026

Magda Mayas - Chant

   Pianiste, compositrice et interprète la berlinoise Magda Mayas explore depuis vingt-cinq ans les possibilités sonores du piano, en jouant aussi bien sur le clavier qu'à l'intérieur de l'instrument, souvent préparé avec des objets et éventuellement amplifié de diverses manières. Chant, composé de trois pièces autour de vingt minutes chacune,  est son deuxième disque chez Unsounds. Il témoigne d'un univers personnel éloigné de celui de pionniers comme John Cage ou, plus près de nous, de Stephen Scott et de son "orchestre" à l'intérieur du piano avec son Bowed Piano Ensemble.

Magda Mayas (sur le site de Roulette, Brooklyn)

Magda Mayas (sur le site de Roulette, Brooklyn)

   Le patient réenchantement du piano inconnu...

   "Embodied", pour piano et objets, a été enregistré en direct au Festival SoundOut de Canberra (Australie) en février 2025. Une note tenue, une seconde lui répond, une troisième feuilletée en écho, la note initiale revient, entourée d'autres parfois plus graves ou feuilletées. Un climat s'installe, d'une immense douceur. Pas de démonstration dans la démarche de Magda Mayas, une recherche de beauté mystérieuse. Le piano se démultiplie, se fait orchestre secret, dans la patience des sons et de leurs résonances. Une voie se fraye parmi les buissons sonores, les éclosions somptueuses. Le piano n'est gamelan que superficiellement, il est aussi bien cloche, bourdon, instrument cérémoniel avant tout, sans fracas. N'oublions pas le titre "Embodied", incarné(e)  c'est un piano incarné, on plonge sous les notes pour découvrir la matérialité trouble des sons, les crissements, grincements, résonances voilées. Magda Mayas débusque l'étrange sans jamais renoncer à la beauté connue du piano dont quelques notes "normales" servent de structure délicatement hypnotique par leurs répétions, leurs boucles. L'étrange se love entre les mailles de la trame. Surgissent des plaintes, comme un lamento déchirant là tout au fond, un embrasement brouillé de vibrations, de frappes glissantes, un combat intérieur de cliquetis absolument fascinant. Et la dernière phase de la pièce est une lente avancée dans une jungle sonore fermement encadrée par la structure minimaliste et foisonnante du piano ordinaire : on y entend des bêtes inconnues tenues en laisse...Extraordinaire ! (un extrait ci-dessous)

   Pour "Halcyon", enregistré à Berlin en juin 2025, la compositrice a installé un petit amplificateur de guitare à l'intérieur du piano. Outre les deux microphones habituels pour enregistré les sons du piano préparé, elle a placé sur certaines cordes un micro de guitare mobile qui, relié à l'amplificateur, permet de produire des notes semblables à celles d'une guitare et d'un larsen. 

   Serait-ce une harpe ? Non, c'est un piano dont les cordes chantent dans une forêt qui s'épaissit. L'halcyon (avec ou sans "h"initial) est dans la mythologie un oiseau de mer fabuleux. La dimension fabuleuse est d'emblée présente dans cette pièce qui mêle résonances électroniques et acoustiques, joue de distorsions, de larsens grinçants. Les notes étirées glissent les unes sur les autres en un tuilage où s'entendent les chants intérieurs d'un piano totalement réinventé. Ce piano-guitare électrifié, amplifié, se déchaîne par paliers de longues résonances, simplement souligné d'une ligne très discontinue de piano-piano (pour ainsi dire !). Curieusement, cet enflammement n'est pas incompatible avec une dimension méditative certaine. L'incandescence, ici, est chant authentiquement sublime.

   Le troisième titre éponyme a été enregistré à la résidence Piano Mill à Queensland (Australie) en juin 2023. Seize piano droits situés dans la résidence ou à l'extérieur ont été utilisés. Magda Mayas intègre l'état très varié de chaque instrument, lié à la dégradation tonale et mécanique engendrée par le temps et l'environnement, à sa démarche. Deux accords différents sur les seize claviers forment la trame de la pièce. Elle y intègre peu à peu des décompositions de ces accords. Les différences de timbres, de résonances, évitent toute monotonie. Après le flamboyant "Halcyon", "Chant" est une pièce paisible, une mosaïque constituée de sortes de carillons plus ou moins désaccordés résonnant dans une éternité intimiste. Insolite élégie, n'est-elle pas, verlainienne,  « L'inflexion des voix claires qui se sont tues » ?

----------------------------------------------

   Magda Mayas invente de nouveaux chants magnifiques et fascinants pour le piano réinventé.

Paraît le 15 mai 2026 chez Unsounds (Amsterdam, Pays-Bas) / 3 plages / 59 minutes environ

Pour aller plus loin

Lire la suite

Publié le 11 Mai 2026

Leonie Strecker - Chroma

   La compositrice allemande Leonie Strecker, installée à Vienne après des études de musique électroacoustique à Rome et Düsseldorf, s'intéresse aux états intermédiaires du son, entre présence et absence. Le titre de l'album Chroma renvoie à l'instabilité de la couleur en tant qu'apparition susceptible de voilement, brouillage. Constituées essentiellement de timbres d'orgue synthétique, les couches se déplacent, se superposent, s'obscurcissent, avec des variations d'accordage, des déphasages rythmiques. Toutefois, On entend un véritable orgue à tuyaux sur "peripher", le troisième titre : c'est celui de l'Auditorium de la Cité des Arts, à Paris. Interprète de ses compositions, Leonie Strecker les a mixées elle-même. Encore un disque finalisé par Lawrence English dans son studio Negative Space...

Leonie Strecker par © Ronja-Elina Kappl

Leonie Strecker par © Ronja-Elina Kappl

   D'entrée, "chroma accuracy" plonge l'auditeur dans la chaleur colorée des rythmes oscillants des sons d'orgue synthétique, dans les glissements et superpositions rapides des couches en mouvement. En moins de six minutes, c'est une tentative avérée d'envoûtement, parsemée de flambées syncopées de notes tremblées...

   La miniature "a tear in my eye" nettoie l'oreille aux limites du son, entre stridences fines et silences, ponctuations mystérieuses, avant les trois longs titres, entre douze et dix-huit minutes. C'est d'abord "peripher", où l'on entre à l'intérieur de l'orgue à tuyaux, de ses mécaniques et de sa soufflerie. Une patiente exploration dégage des échappées sonores fluctuantes, installant un climat d'écoute attentive. Derrière les avant-postes en glissendos fragiles, des bouffées bourdonnantes se mêlent aux apparitions oscillantes, scintillantes. Il devient vite difficile de distinguer entre sonorités instrumentales et synthétiques dans cette houle ample qui brouille les repères en jouant de la matière vibratoire des textures  troublées.

   La quatrième pièce, "MONO", se développe à partir d'un bruit de fond envahissant, agité en dessous par un battement sourd en crescendo, comme si l'on était immergé dans des profondeurs océaniques presque inquiétantes, engloutissantes... Dans ce magma on perçoit des bribes de voix, comme d'un noyé pour filer l'image précédente. À mesure que décroît la menaçante agitation, la voix se fraie un chemin, affirme son être propre, la langue allemande se reconnaît, comme renaissant d'un cauchemar.Je me suis demandé en entendant cela si on ne pouvait pas y entendre une métaphore de ce qui a failli arriver à la langue allemande affectée par les nazis, sa disparition dans la catastrophe, puis sa renaissance des années plus tard, mais guettée par l'informe, car à nouveau la langue se perd, se fond dans les poussières absorbantes.

   Le dernier et plus long titre (presque dix-neuf minutes), éponyme de l'album, est le sommet de l'album, déployant ce qui était condensé dans la composition initiale. C'est une pièce qui prend son temps, tout en chatoiements, en superpositions troubles, structurée par une oscillation hypnotique, un balancement lancinant. Les glissements de textures produisent par intervalle des halos saturés, des dérapages. Cette musique menace toujours de se vaporiser, et en même temps elle ne cesse de nous envahir par l'assaut obsédant de ses vagues éblouissantes, pressées et compactées jusqu'à créer le vertige. Une coda de quatre minutes nous projette au-delà de l'offensive sonore, dans les replis des notes étirées, peu à peu sombrant dans un très léger bourdon nimbé d'ailleurs...

----------------------------------------------

   Une musique expérimentale plutôt minimale, aux frontières de l'étrange par ses savants clairs-obscurs et ses dégradés instables.

Paru en mars 2026 chez Line (Los Angeles, États-Unis) / 5 plages / 52 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

 

Lire la suite

Publié le 5 Mai 2026

Hara Alonso - Music of Many Nows

   Pianiste, compositrice et artiste sonore, Hara Alonso s'est faite remarquer en 2018 par son premier disque court Pianoïse  pour piano et électronique. Plusieurs disques ont suivi, dont son premier disque pour piano solo Notions of Hope en 2023. Avec ce nouvel album, elle mêle à nouveau piano, électronique et y ajoute le violoncelle de Lia Kohl sur le troisième titre, la guitare électrique de Helga J sur le quatrième.

   Le disque est pour moi un peu court, vingt-sept minutes : je fais une exception, même si je trouve le disque inégal. Le charme décontracté de cette promenade musicale enregistrée dans différents lieux ( de Grenade à Stockholm) me repose. Voilà une musique un peu rêveuse, aux sinuosités mélodieuses attachantes, qui vaut le détour surtout pour le premier titre "Everything is Moving", où le piano répétitif évolue dans une brume électronique tintinnabulante, et pour le cinquième et dernier, "Linnéplatsen", de la belle ambiante chaudement colorée, que le piano anime d'un flux immergé dans un crescendo scintillant. L'utilisation de bruits divers dans les trois autres me semble distraire inutilement l'attention de pièces qui chantent le moment avec un abandon par ailleurs vraiment agréable, comme dans "A Second is a Choir" (titre 3) où le violoncelle est le trait d'union bienveillant d'une chorale lointaine et autres enregistrements de terrain.

Paru chez FUU (Berlin, Allemagne) / 5 plages / 27 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

 

Lire la suite

Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques

Publié le 3 Mai 2026

Ben Vida & Lea Bertucci - Murmurations

Ben Vida (suite)

[ Suite de l'article précédent consacré au tout dernier disque de Ben Vida, Oblivious Seekers, car j'ai retrouvé dans mes archives sonores un album d'avril 2022, Murmurations, fruit de la collaboration avec Lea Bertucci, que j'avais découverte sur l'album au si beau titre I Know the Nimber of the Sand and the Measure of the Sea, réalisé en collaboration avec Olivia Block et sorti en avril 2025.] D'une collaboration l'autre...

Quand la musique expérimentale ne se prend pas au sérieux...

   Ce n'est pas un album évident en dépit de sa magnifique couverture, qui annonce toutefois la jubilation déconstructrice du premier titre "Gasps and Spasms", curieuse réminiscence lointaine d'un groupe comme Gong dans les années soixante-dix, en beaucoup plus expérimental, mais aussi délicieusement érotique dans sa bouffonnerie espiègle.. Ben Vida est aux échantillons, au synthétiseur, Lea Bertucci à la clarinette basse, au saxophone, à la flûte, aux bandes magnétiques, et tous les deux jouent de leur voix bien évidemment. "Ghost Pipes" plonge dans des drones profonds que la flûte traverse de part en part. Ces tuyaux fantômes sont également facétieux, on y joue à cache-cache (voir la créature masquée de la couverture...) pour s'y engloutir paisiblement. "Flared Margin" propose une polyphonie d'une folle vivacité dans une atmosphère enchantée. Ce qui me frappe dans ce disque, c'est sa liberté, son inventivité permanente. Cette musique respire, elle déborde d'une poésie rare. La belle voix grave de Ben Vida sert de base à "Static Pressure" : nous sommes au bord de murmures, de jouissances minuscules qui prennent soudain une ampleur inattendue, comme si nous étions dans un temple, et le morceau finit presque comme une prière ! "Fugue State" (titre 5) est une suite rapide de moments esquissés, de chuchotements terminés en queue de poisson : très joli titre à l'ambiance magique, juste avant "Basso Profundo", la plus longue pièce, aux bourdons délicatement foisonnants, avec des accents curieux de musique bouddhique, les voix entremêlées dans un arrière-plan brumeux. Ce serait presque sérieux, sauf que ces deux-là s'amusent beaucoup à subvertir les formes qu'ils empruntent, ici par une outrance de belle allure, une explosion interne de chuintements conjurés.

   "The Vast Interiority" (titre 7) marque tout de même un changement de cap momentané, en dépit des accidents sonores dont les deux musiciens se plaisent à peupler leur composition : nous voici dans une musique ambiante extatique, animée d'une ample pulsation ondulante, tapissée de réverbérations et de vocalises minuscules, marque de l'album.

   Le très court titre éponyme est une pochade moqueuse, faux entretien s'effilochant en cascades de gloussements et terminé par un grand rire. "Permanent Singularity", entre clapotements et battements, sifflements, crée un climat mystérieux et prenant avant de s'évaporer en nouvelles facéties vocales. L'impressionnant dernier titre, "I am the size of what I see", n'échappe pas à ces glissements délicieux, manifestations d'une vitalité débordante qui excède la forme foisonnante pour l'aérer, l'ouvrir au plaisir du démasquage...

Paru en avril 2022 chez Cibachrome Editions (apparemment le label de Lea Bertucci) / 10 plages / 40 minutes environ

Pour aller plus loin

- Plus rien sur Bandcamp...

- En concert le 5 novembre 2022, au Kunsthalle de Mannheim.

Lire la suite