Publié le 30 Juin 2026

Erik K Skodvin - From Darkness

Écoutes vagabondes (3)

En marge de mes articles, série d'esquisses pour des disques que je butine par mes réseaux, ou que me signalent musiciens, attachés de presse ou maisons de disques et que j'écoute avec plaisir, honteusement oubliés pour diverses raisons, victimes de la surabondance des sorties et/ou de ma paresse parfois !

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   Parue en mars 2025, cette bande sonore originale du thriller psychologique et film d'horreur  From Darkness (titre original : *Ur Mörkret) ravira tous les amateurs d'ambiante très sombre. Ce n'est pas la première fois que Erik K Skodvin compose une musique de films, qu'on pense notamment à Schächten (Abattage, égorgement) paru en décembre 2022 sur le label qu'il dirige, Miasmah Recordings.

   Erik K Skodvin distille à merveille l'inquiétude, le froid des ténèbres, une mélancolie abyssale, dans des miniatures ciselées comme le sont les lieder. Cette plongée, nocturne pour l'essentiel, dans une forêt suédoise où s'exerçait une activité minière, est centrée sur la recherche d'une femme disparue. Skodvin interprète lui-même l'essentiel de la musique qu'il a composée, avec l'appui de l'improvisateur libre Axel Dörner et de son interface électroacoustique fabriquée sur mesure. À cela s'ajoutent les anches traitées de Claudio Puntin, des éléments électroniques additionnels et le piano d'Otto A Totland, partenaire d'Erik au sein du duo Deaf Center, sur le titre "What have you become" (piste 15).

Il y a chez Skodvin une véritable économie dramatique : un art de la suggestion, flamboyance ténébreuse ne renchérissant pas sur ce qui se passe à l'écran. Un appel au noir, une béance...

Paru en mars 2025 chez Miasmah Recordings (Berlin, Allemagne) / 21plages / 48 minutes environ

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Ambiante sombre, #Musique de film

Publié le 26 Juin 2026

Puce Moment - O.R.G.II

   Après Epic Ellipses (mars 2023) et Sans soleil (mars 2025), le duo Puce Moment, formé par Pénélope Michel, violoncelliste de formation classique, chanteuse et multi-instrumentiste, et l'artiste sonore et plasticien Nicolas Devos, sort un second disque où l'orgue d'église dialogue avec l'électronique. J'avais manqué le premier, O.R.G., sorti en 2019 et consacré à l'orgue limonaire de Herzeele (département du Nord). Ce nouveau disque a été enregistré en l'église Saint-Joseph d'Armentières pour répondre à une commande du chorégraphe Christian Rizzo cherchant une musique pour son nouveau spectacle À l'ombre d'un vaste détail, hors tempête, créé à la Biennale de Lyon en septembre 2025. Pour garder leur approche "mécanique" de la musique, ils ont fait fabriquer une "main" mécanique" d'un octave qui joue avec eux sur l'orgue.

   Magnificences de l'orgue !

   "Simoon", c'est le simoun, vent du désert, en principe, violent et chaud. Ici, c'est d'abord un vent doux et profond, qui enveloppe de ses ailes bourdonnantes l'auditeur. C'est un vent de méditation aux longues notes tenues, oscillantes, avec au fond de lui comme des voix enfouies, puis des lumières surgissantes, des courants obscurs. Peu à peu s'entend le battement régulier du cœur, autour duquel naissent d'amples vagues feuilletées. L'orgue s'embrase alors brièvement, libérant une poussière vite dissipée. Belle entrée en matière ! "Pavana" va chercher plus loin. Pièce répétitive, minimaliste, elle est aussi plus colorée, plus claironnante, animée par une puissante pulsation, avec des explosions diaprées, troubles. "Imbat" est sa continuation lancinante, chorale, somptueuse, les boucles se déroulant et s'aplatissant sur des notes tenues grondantes parcourues de sombres mouvements, d'où une dernière partie extatique, en lévitation !

   "Ruach" (titre 4), c'est encore le souffle, ou l'esprit, la respiration, le cœur. On entend les battements des mécanismes de l'instrument, sur lesquels s'élèvent les torsades mélodiques répétitives parfois enflammées. La trépidation régulière fait songer à un train lancé dans la nuit avec son orgue-sirène aux sifflements sourds. Il ralentit en un glissendo fantastique lorsqu'il s'approche de sa gare de destination... Prélude à "Llma", le plus long titre avec presque quinze minutes, le plus bourdonnant, calé sur des notes tenues. Une pulsation monte, démultipliée en canon, accompagnée de saccades rapides et grandioses, implacables, des fusées des grands jeux d'orgue. La musique du duo déploie les somptuosités de l'orgue, instrument total, vivant, propre à réjouir les entrailles et l'esprit ! La longue coda traînée ravit l'âme exténuée de Beauté !

  "Tehuano" (titre 6), nom d'un vent encore, au sud du Mexique, est un couloir mystique et frémissant de notes sinueuses et à demi vaporisées par le jeu de la pression dans les tuyaux et par l'électronique, envoûtant hommage aux maîtres de l'orgue, Frescobaldi ou Bach, dont les ombres semblent flotter autour des tuyaux au gré d'une mélodie d'une suavité sublime.

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  Un disque à tomber à genoux : l'orgue et l'électronique, difficiles à distinguer, s'épousent le temps de six moments d'intemporelle Beauté.

Paru le 12 juin 2026 chez Odd Doo (San Diego, Californie) / 6 plages / 57 minutes environ

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Publié le 23 Juin 2026

Anne Chris Bakker - Thinking an Ocean

   Anne Chris Bakker ! Je retrouve Anne Chris ! Je me souviens du choc de Weerzien, en 2013, de Tussenlicht, en 2014, puis j'ai suivi son association avec les frères Romke et Jan Kleefstra, par exemple sur Dize en 2018, son duo avec Romke sous le nom de Transtilla, ainsi Transtilla III en 2023, ses disques en duo avec Andrew Heath, notamment Lichtzin en 2017...Je m'aperçois en faisant ce rapide inventaire d'une partie des articles que je lui ai consacrés qu'il appartient de fait à ce blog dont il est un des (nombreux) piliers. Son nouveau disque solo sort sur la petite maison de disques Driftworks fondée et dirigée par Andrew Heath. Néerlandais, Anne Chris Bakker vivait dans un environnement rural du nord des Pays-Bas. Mais après un voyage en Norvège en 2022, il a déménagé pour s'établir à Averøy, île de la côte ouest norvégienne. Voici comment il présente son disque  : « Je me souviens de la route que nous avons prise depuis chez nous vers l'inconnu. De la façon dont nous avons quitté notre maison. Comment nous avons laissé derrière nous ces rues familières et leurs habitants, l'odeur du sol sablonneux, les vastes plaines peuplées de troupeaux d'oies près du lac, et la forêt — avec ses feuillus et ses pins — un peu plus éloignée de notre maison. Pour la plupart, les morceaux de l'album portent les noms de lieux géographiques situés près de la mer. Lorsque je repense à notre voyage en Norvège, je me rappelle toujours à quel point la mer nous a accompagnés. Le scintillement de la lumière à la surface de l'eau lors de notre visite d'un minuscule village de pêcheurs nommé Nyskund, ou la façon dont nous restions là, à contempler longuement la mer dans cette lumière de septembre d'une si grande douceur. » Les caractéristiques de sa musique sont dans ses mots simples : l'émotion, la nostalgie, les éléments...

   Enregistré pendant ses déplacements entre les deux pays, le disque utilise seulement un ordinateur portable, un clavier MIDI et un enregistreur pour les sons de terrain.

  Chants des Eaux premières...

   C'est une musique imprégnée du souffle des grands espaces. Elle respire, ample et lente, chargée de lumières et d'ombres. C'est une musique sans âge qui appelle l'âme, d'où le frémissement de ma peau dès "Fra Inndyr til Rodane" (D'Inndyr à Rondane). Je largue les amarres, happé par les sonorités boisées, profondes, ce chant immémorial des éléments. C'est le bruissement doux du Mystère dont la plupart des hommes des villes sont désormais coupés, orphelins de la Terre-Mère. Cela ruisselle de partout, sourd d'entre les pierres et se répand dans les lointains.

   "Langholmen" (titre 2) déploie la splendeur de l'Appel en boucles envoûtantes. Les volutes mélodiques se chargent de voix diaphanes d'une poignante suavité, comme si Anne Chris Bakker écrivait le chœur secret des archanges chantant la Beauté intacte de la Création. Ne sont-ils pas réfugiés à "Fleinvær", localité du nord de la Norvège qui donne son nom au troisième titre ? L'océan, imaginairement, n'a pas de bornes : il est le contenant-contenu, la matrice, ce qui revient toujours et toujours, et qui caresse l'indicible. Aussi le minimalisme ambiant d'Anne Chris Bakker en préserve-t-il la forme naturelle, sans aspérités, sans traumas, dans une inlassable ferveur. Ce qui surgit dans le quatrième titre, "Dønna", c'est la floraison bouleversante de l'âme saisie par la splendeur grandiose du monde-océan, parcouru de courants scintillants, d'oscillations lumineuses. "Nyksund" intègre des bruits de mouvements d'eaux, contrepoint (é)mouvant aux nappes bourdonnantes dans lesquelles se love un piano méditatif tandis que passent de grands oiseaux aux cris stridents... Puis les cordes troubles et frissonnantes chantent "Averøy", l'arrivée au nouveau port pour le musicien conquis : long hymne exalté de la fusion de la mer et des cieux, les eaux levées et poudroyantes dans une salutation majestueuse, somptueuse...

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  Un chef d'œuvre, encore un, de ce musicien discret qui écoute le monde primordial, un peu comme John Luther Adams dont il est sans le savoir peut-être un cousin éloigné par la distance et si proche par l'esprit. 

   Magnifique photographie de couverture, à l'image de la musique limpide et grandiose du disque.

Paru début avril 2026 chez Driftworks (Stroud, Royaume-Uni) / 5 plages / 39 minutes environ

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Publié le 20 Juin 2026

Federico Perotti - Quadro

   Voici le disque que j'évoquais dans mon article précédent. Federico Perotti est compositeur, organiste, apparemment titulaire de l'orgue Fachetti-Lanzi de la Basilique de San Sisto à Piacenza, un orgue en place depuis 1545, donc qui assista, si l'on peut dire, à l'enlèvement de la Madonna Sistina de Raphaël, destinée à orner le retable du maître-autel de l'église. En effet, la toile, la dernière des Madones terminée par les propres mains du maître, fut vendue à Auguste III de Saxe qui l'exposa dans sa collection à Dresde, où elle restée après quelques vicissitudes. Federico Perotti dit avoir conçu son disque comme l'histoire de cette absence, puisque sans elle la basilique reste incomplète, la copie de Giuseppe Nogari ne la comblant pas. S'interrogeant sur ce que serait l'église Saint-Sixte si la toile de Raphaël s'y trouvait encore, avec évidemment le surcroît de célébrité touristique pour Piacenza (Plaisance), il a forgé un programme entrelaçant ses propres compositions avec celles de plusieurs compositeurs des XVIe et XIIe siècles actifs dans la région. Quant à l'orgue, des commandes manuelles permettent à Perotti de moduler la hauteur des notes, ce qui enrichit ses propres compositions.

Très belle photographie du compositeur Federico Perotti

Très belle photographie du compositeur Federico Perotti

   Le disque commence et se termine avec deux pièces d'un compositeur et organiste originaire de Piacenza, Claudio Maria Veggio  (vers 1504 - vers 1553), "La Fugitiva", éclatante et colorée, comme dialoguée plaisamment, et "Donna, per Dio vi giuro", recueillie comme une prière. Deux pièces de Girolamo Frescobaldi (1583 - 1643), en 5 et 9, témoignent de la splendeur de l'écriture pour orgue du dix-septième siècle. La "Toccata seconda" passe de la flamboyance initiale à une intériorité méditative pour revenir à un finale plus grandiose, tandis que la "Partite sopra Passacagli" semble une danse lente ornée de variations tournoyantes. Outre ces deux "témoins" possibles de la présence de la Madonna de Raphaël, Perotti intercale avec ses propres œuvres deux toccatas de Michelangelo Rossi (vers 1602 - 1656). La majestueuse VII (piste 3) étonne par ses ruptures de hauteur, des cassures intérieures qui déclenchent presque des glissendos ligétiens au bord de la dissonance ! La XII (piste 7) alterne bousculades facétieuses et envolées apparemment plus sérieuses, comme une série de roucoulades qui viennent buter sur une partie centrale méditative, s'enfonçant dans des graves descendants avant de retrouver une joie sommée par un bref grand jeu.

   J'en arrive aux cinq Toccatas Sistine composées entre 2017 et 2025 par Federico Perotti (pistes 2- 4 - 6 - 8 - 10). les trois premières sont consacrées à la Basilique, nous dit le compositeur, à sa lumière, sa forme, son parfum. Ce qui frappe dans l'écriture contemporaine, c'est la place pris par les répétitions, le développement d'une composition à partir de motifs, de boucles. La I prolifère sur un socle qui semble immobile. Pas de grands mouvements vers le haut et le bas, pour finir par une modestie balbutiante. La II joue de notes longuement tenues. Les résonances y sont le liant d'un bourdonnement dont se détachent à peine des notes plus claires : on monte un escalier aux marches basses, peu marquées, on suspend sa respiration pour saisir quelques fêlures lumineuses. Il y a là une retenue, le refus du solennel au profit du mystère des durées imbriquées, la recherche du cœur enfoui dans la trame du son, dans les vibrations envahissantes. C'est une pièce superbe !

    La III paraît brouillonne, tout en tâtonnements, insaisissable, mais, installée elle aussi sur un socle de boucles, on croit presque entendre des chants d'oiseaux. C'est le chant déjà fracturé qui précède le drame de l'enlèvement du tableau, rendu par l'expirante Toccata Sistina IV, dont les timbres vacillent en un ballet funèbre lamentable, et pourtant d'une tristesse somptueuse tant l'orgue dérape alors dans des corridors aux beautés fragiles, bouleversantes, lentement remuantes, aux allures d'un lamento - j'avais écrit "lamentable", de la même racine, à la Arvo Pärt. C'est un autre moment miraculeux de ce disque qui finit par nous envoûter. "Toccata Sistina V", qui "traduirait" tout ce qui s'est déroulé depuis la vente de la toile, s'envole dans les aigus, piaffante et intrigante. De la musique d'orgue post-minimaliste, fracturée sur une base de tremolos agglomérés et continués avant que ne s'élève  un chant interrogatif, répétitif, aux lumières changeantes. Décidément, Federico Perotti ne cesse de nous surprendre. Il s'approprie en 11 un madrigal de Claudio Monteverdi, "Lamento della ninfa", ramené à son squelette expressif parsemé de quasi dissonances, étonnante chanson d'amour perdu...

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  Federico Perotti réussit un disque d'orgue peu commun qui rend hommage à certains compositeurs italiens des XVI et XVIIe siècles tout en tissant avec ses propres compositions l'histoire de l'absence d'une toile de Raphaël. Le cycle de ses cinq toccatas personnelles fait de l'orgue historique de la basilique de Piacenza un  magnifique rival des modernes synthétiseurs ou claviers numériques.

Paru fin mai 2026 chez Feral Note (Berlin, Allemagne) / 12 plages / 1 heure et deux minutes environ

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Publié le 19 Juin 2026

Petites considérations intempestives sur la musique par grosse chaleur !

   Depuis deux jours, j'annihile, j'efface, je détruis à tour de bras des fichiers musicaux. Même des musiciens déjà chroniqués ici finissent à la poubelle. Tout me paraît fade, lourd, ennuyeux, et surtout d'un compliqué ! Trop de musiques sont encombrées de prétentions théoriques ou d'un dogmatisme qui étouffe le sensible. Ils sont trop intelligents; leur intellect les étouffe, on n'entend plus que leur intelligence, séchée sur pied, dés-incarnée. Ce sont squelettes musicaux, oripeaux d'expérimentations. J'ai lâché le mot : expérimentations, musique expérimentale. Non pas que je vomisse cette "catégorie" - inconsistante et disparate fourre-tout, très présente dans mes articles, mais elle produit aussi des monstres. Trop de raison, en musique, tue la musique ! La musique a besoin d'un feu, d'un feu intérieur, pour ravir nos âmes. Aussi la virtuosité, la maîtrise académique ou traditionnelle, car c'est aussi bien vrai des musiques orientales, ne sont-ils absolument pas garants de la production d'une émotion perçue par l'auditeur. Sans doute la rigueur mathématique du langage musical, l'emploi d'algorithmes sont-ils séduisants pour les experts, les musicologues, sans nécessairement aboutir à une musique vivante. À l'écoute de ces pièces laborieuses que j'écartais après de réels efforts d'écoute - je tiens à le préciser -, fruits de recherche et d'une volonté d'expérimentation, je restais de marbre. « efforts d'écoute » : quelle horreur je viens d'écrire, mais c'est bien cela le problème ! J'aime m'abandonner à une musique, être emporté, ravi au sens fort du terme, et non faire des efforts. Bien sûr, il m'arrive régulièrement de n'être ravi qu'à la seconde, troisième ou quatrième écoute, mais quelque chose m'avait alors déjà retenu, une étincelle dans le fagot des notes et des mesures, qui m'avait conduit à mettre en réserve les pièces entendues. J'ai l'impression que nombre de musiques sont mortes-nées, étouffées sous les certificats d'excellence, les intentions, les prétentions à l'exploration à tout prix, En musique, chaque fois qu'« exploration » signifie recherche forcenée d'une voie à ouvrir, on peut craindre que se glisse quelque chose de factice dans la composition, qui empêche la musique d'être vraie. Qu'est-ce qu'une musique vraie, me direz-vous ? Une musique qui trouve sa voie sans la chercher, parce qu'elle correspond à un besoin intérieur, à un ressenti du musicien. Alors seulement, elle est communication, vecteur émouvant entre le compositeur, ses interprètes et son public. Il n'est pas mauvais de rappeler ce que certains considèrent avec une moue condescendante comme des truismes, parce qu'au fond d'eux-mêmes, ils ont peur de leur humanité, qu'ils tentent de recouvrir sous des tonnes de matériel, un fatras de logiciels et des notes d'intentions blindées. Et ces derniers jours, j'avais l'impression de rencontrer des applications théoriques, sans doute brillantes, qui ne me disaient RIEN, comme on dit si bien. J'ai repris confiance en prenant dans mes piles de disques personnels, un disque de piano. Il n'avait rien d'expérimental dans son discours. Il s'inscrivait dans une lignée, celle d'Henri Dutilleux et de Gÿorgy Ligeti. C'était les études pour piano de Karol Beffa, publiées en 2018 par la maison de disques Ad Vitam, interprétées par Tristan Pfaff. Vous allez me dire que, du côté académique, c'était brillantissime, aussi bien chez le compositeur que chez le pianiste, que la virtuosité nécessitait une technique éblouissante. Dès la première nouvelle écoute, pourtant, tout cela ne rentrait pas en ligne de compte. On entendait le feu parcourir la musique, les émotions circuler. Cette musique était vivante, radieuse. Dans ses plis, le lyrisme donnait à entendre des êtres humains. Il y avait du mystère, des ombres, du silence, oui, du silence, et tout cela par-delà les mots et les discours, les écoles et les théories. Comme c'était bon de se baigner dans cette source fraîche ! Je reprenais pied...je finirais bien par trouver dans les productions d'aujourd'hui des filons précieux.

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Ce matin, d'ailleurs, parmi ce que m'envoient attachés de presse, maisons de disques et musiciens, je me suis agrippé à un disque d'orgue. Il fera l'objet de mon prochain article. Je n'en dis pas plus ! Et ce sera parfaitement INACTUEL !!!

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  En écoute, l'étude N°7 de Karol Beffa [La musique dite classique ne rentre pas dans le cadre de ce blog, dans la mesure où des revues spécialisées couvrent bien ce secteur, sauf exception. Je m'autorise des exceptions, surtout quand il s'agit aussi de musiques contemporaines, la frontière entre les deux étant flottante. ] Il faut savoir flâner, oublier les cadres...

Image végétale de la musique de Karol Beffa ? Photographie © Dionys Della Luce

Image végétale de la musique de Karol Beffa ? Photographie © Dionys Della Luce

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Publié le 16 Juin 2026

Atonauer - Ocean in A

[À propos du compositeur et du disque] 

   Atonauer est le pseudonyme de Lauri Wuolio, compositeur et artiste finlandais qui dirige depuis 2019 la maison de disques Future Rust, dont la vocation première est de soutenir la musique pour handpan, cette percussion faite de deux coupelles métalliques creuses assemblées et embossées au marteau, en forme de carapace de tortue, qui se joue à la main, surtout les doigts [ Merci au Grand dictionnaire terminologique de l'Office québécois de la langue française ! ]. Son projet Kumea Sound a grandement continué à développer son audience en mêlant handpan, électronique et exploration spatiale. Son nouveau disque Ocean in A inaugure son nouveau label Future Sonant, plus exploratoire et expérimental, en même temps qu'il coïncide avec la première apparition de son pseudonyme Atonauer, personnage qui lui serait apparu en rêve en 2023, le tirant du côté de la musique ambiante, des drones et d'une musique plus expérimentale. Il bénéficie de la finalisation de Taylor Deupree, fondateur et dirigeant du label 12k.

   Ajoutons pour les amateurs de handpan que cet instrument est totalement absent de ce nouvel album, que  Lauri Wuolio présente ainsi : « L'album est né d'un simple désir : entendre une note tenue très longuement jouée sur une flûte très grave. Il en résulte une exploration du minimalisme maximaliste : toutes les compositions s'articulent autour de notes de la tenue, de pulsations et de mouvements dans le champ stéréo, s'aventurant parfois dans l'harmonie. Je souhaitais explorer la relation entre une note tenue, les textures et la perception spatiale.» Comme son titre l'indique, l'album est construit autour de la note LA, en sept mouvements de presque cinq à huit minutes..

[L'impression des oreilles]

   "A1", c'est un un souffle initial énorme, suivi d'une pulsation respirante, bourdonnante. On est lancé en plein océan, dans une houle sereine traversée d'un entrelac1de frottements rythmés. La répétition obstinée d'une note forme le soubassement de "A2", lente apparition d'autres répétitions de sons tenus ou non. C'est un creuset harmonique, celui de l'envol majestueux d'un bourdonnement profond autour duquel croisent des irisations, des ondes chaleureuses qui occupent peu à peu le cœur de la pièce, d'une extraordinaire douceur que le retour du bourdon ne rompt pas en dépit d'une courte montée finale en spirale.

    La dimension minimaliste de l'album s'affirme avec "A3", à la pulsation très reichienne, mixte de clapotements harmoniques et de micro-battements rugueux. Cette fois, la pièce décolle dans une vision grandiose, oscillations et longues traînées se lovant dans une toile bourdonnante de remous épais. Au contraire, "A4" prend le temps de se déployer, entre corne de brume et tournoiements lointains aux bordures irisées. Le presque chant se creuse d'un charme mystérieux, comme l'écho de rivages mélancoliques...

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1 Je maintiens sans "s", comme Flaubert ou Aragon !

   Contre quels rochers viennent buter les vagues de "A5" ? Des vagues longues, parfois énormes, qui charrient des formes vagues, des objets sonores cliquetant dans le mouvement, le puissant levain peu à peu fractionné, vaporisé. Quant à "A6", c'est l'un des mouvements les plus beaux, agité de bruissements, de plaintes, habité par l'étrange de sons perdus. Il y a là une fermentation monstrueuse, une montée innommable de torsions rauques et déchirées, saccadées, comme au bord de l'épuisement. Le splendide "A7", bolide pulsant d'oscillations implacables, laisse imaginer ce qu'aurait pu donner une version techno d'un tel disque, auquel il ne manque guère qu'une sauvagerie définitive.

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  Une musique électro-ambiante tapissée de bourdons pour évoquer les chatoiements mystérieux de l'Océan. Une belle plongée dans les textures sonores frémissantes d'un minimalisme expérimental méditatif.

Paru le 8 mai 2026 chez Future Sonant (Helsinski, Finlande) / 7 plages / 47 minutes environ

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Publié le 13 Juin 2026

Kreng - Wormhole

   Brièvement mentionné à la fin d'un article consacré à Devolving Trust de Svarte Greiner, le musicien belge Pepijn Caudron, alias Kreng, revient en force avec son nouvel album Wormhole. Chez lui, la musique, le théâtre, le cinéma sont intimement liés. Il a joué dans de nombreuses pièces, s'est associé à la compagnie belge de théâtre d'horreur surréaliste Abattoir fermé pour laquelle il a composé plus de trente musiques. Son attrait pour l'horreur et les musiques sombres n'a pas manqué d'attirer l'attention du musicien Erik K Skodvin, qui dirige aussi la maison de disques Miasmah. Il en est résulté par exemple les disques L'Autopsie phénoménale de Dieu (déjà le titre, quel titre !) en 2009 et Grimoire en 2011. Mêlant instruments acoustiques, échantillons divers et électronique, Kreng se situe à la confluence d'une musique contemporaine expérimentale et d'une ambiante sombre.

Kreng (Pepijn Caudron)

Kreng (Pepijn Caudron)

   Kreng, c'est une expérience de dépaysement, une allée dans l'Étrange. Les cordes, ici, répondent à des configurations sonores monstrueuses. Le piano, dans "You are here", vous assigne une place au milieu de l'horreur inconnaissable. Ne cherchez pas à vous échapper ! Cette musique millimétrée est une toile d'angoisse dans laquelle viennent se prendre des voix, parfois.

    "Cepheide" (titre 3) chante une étoile géante variable : le violoncelle se meut dans un espace immense peuplé d'échos, de trajectoires frissonnantes que ponctue un piano feutré, mystérieux. Rarement on aura entendu une telle musique, de science-fiction si l'on veut. Une musique raréfiée, ramenée à son pouvoir hypnotique, au plus proche d'une transe énigmatique, à la beauté tranchante. " To Yield" (titre 5), ce serait le moment de céder, c'est-à-dire de s'abandonner aux fastes sombres de ces naufrages sidéraux. "Entropy" dérive insidieusement vers des chœurs à la Arvo Pärt, avec un saxophone  faussement réconfortant en contrepoint. Avec "Vacuum" (titre 7), on revient au cœur de ce trou de ver, les cordes inquiétantes ou librement lyriques, le piano toujours affilé : Kreng nous donne une musique contemporaine riche en surgissements tumultueux pour film surréel. "Donker" (titre 8, Sombre) déploie une palette quasi expressionniste parcourue de pulsations sauvages pour un rituel infernal, l'accouchement d'un chaos de gémissements depuis longtemps en germe. C'est le sommet de ce disque sculpté à même les frayeurs innommables, digne prolongement musical des récits de Lovecraft.

   "Altar" (titre 9) condense l'obscène en chants mirobolants, en avancées de blocs noirs sertis de bourdons : du Debussy détourné de tous les faunes pour une adoration veloutée, à se perdre...Le piano conclut dans une "Gymnopédie" dépouillée, bel hommage à Satie, peut-être celui de Le Fils de l'étoile, cette pièce pour piano en trois actes, écrite pour la pièce éponyme de Joseph Péladan : la trou de ver dans le réalisme ? Ou une manière de revenir des espaces effrayants et inhumains...

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  Une plongée dans des espaces inquiétants, à la sombre beauté.

Paru début mai 2026 chez Miasmah Recordings (Berlin, Allemagne) / 10 plages / 44 minutes environ

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Publié le 9 Juin 2026

Yann Novak - Meadowsweet (redux)
Vingt ans après...

   Après le magistral Continuity, paru en juillet 2025 chez Room40, l'artiste, compositeur et technologue (!!) Yann Novak, dont la démarche s'inspire de sa perspective personnelle d'autodidacte queer, nous livre une version retravaillée d'un album sorti en avril 2006, composé juste après le décès de sa mère et dédié à sa mémoire. L'album initial était une manière de faire son deuil, d'exprimer la hantise d'une présence-absence. Au fil du temps, l'œuvre est devenue une méditation sur la mémoire. Enregistrée en une seule prise, elle est proposée à la fois dans les sept moments de la version originale et dans sa continuité d'ensemble fondamentale. Composée de couches successives d'enregistrements de terrains traités, Meadowsweet (Reine-des-prés dans notre langue, voir la couverture du disque de 2006) contient en filigrane un enregistrement d'une lecture d'astrologie (proposée par un ami)  - en laquelle l'artiste ne croit pas, mais qu'il a conservé comme un témoignage d'une recherche de sens.

[ C'est une reparution que je ne comparerai pas à la publication originale, inconnue de moi -- version originale de 2006 que je découvre incidemment par curiosité, bien sûr, et je crois que de nombreux lecteurs seront dans mon cas, qui auront peut-être aussi du mal à distinguer les deux versions. Ne pensons donc plus qu'à celle qui se (re)propose à nous...]

La couverture du disque de 2006

La couverture du disque de 2006

Les strates superposées de l'émotion...

  On entend d'abord des voix dans une ouate poussiéreuse, celle du souvenir peut-être, des voix estompées et brouillées, inassignables. De quoi s'agissait-il, et qui parlait au juste ? Peu à peu, des toiles légères bourdonnantes recouvrent ces fantômes de voix, comme un orage qui refuserait d'éclater et se mettrait à danser en invitant d'autres couches sonores. La musique de Yann Novak irradie de l'intérieur, d'un lieu repeuplé par des dépôts actifs. Car l'absence est tout le contraire du vide, l'absence est un disque dur, puits inépuisable dont surgissent des fleurs délicates qui permettent de continuer à vivre.

    "Before the storm", justement, c'est une harmonie du soir sombrement baudelairienne, c'est la panique emprisonnée dans une forme tournoyante, aspirante, vaporisée dans une splendeur qui soulève l'âme en raclant les parois du cerveau, c'est l'envolée prodigieuse de ce météore qui fut elle-la-mère -- et qui est nous, aussi, dans son sillage, ce météore résorbé, transformé dans un immense au-revoir ("A Long Goodbye", parties 1 et 2, pistes 3 et 4), il ne saurait disparaître, il agite d'autres eaux, il suscite des univers. La barque de Caron est devenue un titanesque vaisseau fendant les flots de l'inconnu dans une navigation fabuleuse nimbée de scintillations et d'écharpes d'anthracite irisée. Il y a là un balancement souverain, une efflorescence continue d'un souffle d'archanges innombrables dont les ailes cendrées pleuvent des larmes d'outre-espace sur le jardin grondant des souvenirs. Il suffirait de presque rien pour que les strates inférieures reprennent forme, seulement le voyage entraîne toujours plus loin dans les tréfonds, charrie les douleurs et les hantises, broyées, laminées dans ce haut-fourneau et voilà le miracle, la remontée d'un essaim d'étourneaux ("Swarming Starlings", piste 6), comme la persistance malgré toutes les déperditions et perditions, du souvenir d'une nature recouverte par des couches denses de technologie, ô bien déformée cette nature, méconnaissable même, déchirée, mais agitant le ciel d'en-bas d'une marée de fulgurances énormes, faisant vivre ces épaisseurs d'une Vie farouche révoltée contre la Mort, faisant lever une aube libératrice ("Release", piste 7) qui ne serait pas apaisement : fulguration toujours d'une Beauté rayonnante dans sa noirceur de tumulte, seule réponse aux crachotements lamentables des voix noyées dans la mémoire flasque...

 

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  Le plus beau Requiem depuis celui de Mozart ? Somptueux et bouleversant hommage d'un artiste à sa mère, cette messe d'ambiante électronique atteint une grandeur ténébreuse vertigineuse.

Paru en avril 2026 chez Dragon'Eye Reordings (Los Angeles, États-Unis) / 7 +1 plages / 54 minutes x 2 environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp : 

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