Jóhann Jóhannsson : "Fordlandia", la mélancolie à l'ère des machines

Publié le 4 Septembre 2010

Jóhann Jóhannsson : "Fordlandia", la mélancolie à l'ère des machines

    Un petit retour en arrière, comme souvent sur ce blog, pour attraper au vol un disque singulier, sorti en novembre 2008. Je m'étais déjà intéressé à l'opus précédent de l'islandais Jóhann Jóhannsson, consacré à une étrange ode décalée inspirée par les premiers puissants ordinateurs, IBM1401-A Users Manual, paru deux ans plus tôt. Cette fois, l'album, intitulé Fordlandia,  s'inscrit dans l'univers Ford : aucune vision optimiste du fordisme, plutôt une mise en perspective, une rêverie teintée de mélancolie comme l'attestent les photographies et illustrations de la pochette : rouages, photographie sépia d'une vieille voiture embourbée (?) contemplée par toute une famille sur fond de ruines (?), maquette de fusée dans un laboratoire... "Fordlandia" renvoie à une ville utopique fondée par Henry Ford en Amazonie pour tenter de se procurer le caoutchouc à un meilleur prix. Le projet échoua parce que trop pétri  de principes étrangers aux travailleurs locaux, qui finirent par se rebeller. Ne restent aujourd'hui que les ruines de cette cité reconquise par la forêt et la jungle. Le disque mêle la musique classique, avec la participation de l'Orchestre philharmonique de Prague notamment, et l'électronique, pour des morceaux au lyrisme puissant, construits sur des crescendos de variations répétitives étirées. Des interludes baptisés "Melodia" I à IV font entendre des instruments solistes qui viennent colorer cette vaste fresque : clarinettes démultipliées en boucles lancinantes, piano aux accents frêles et poignants sur fond de guitares embrumées. À chaque écoute, le temps semble se dilater un peu plus, comme si la musique nous propulsait, un peu comme les fusées de la pochette ou celles signalées par certains des titres, dans une traverse temporelle aux pulsations plus amples. Chœurs, cordes, orgue, nous emmènent à la dérive au creux de ces spirales insidieuses, et l'on est tout surpris que le monde extérieur puisse encore exister...Le dieu Pan n'est pas mort, qui reprend tous ses droits quand meurent les utopies en Chimerica (titre du septième morceau), le pays des chimères. C'est à la poétesse victorienne Elizabeth Barrett Browning (1806-1861), épouse du poète Robert Browning, que Jóhann Jóhannsson emprunte ce qu'on peut considérer comme l'épigraphe du disque :

Et ce lugubre cri s'élevait lentement

Et lentement sombrait parmi les airs

Remplis de la mélancolie de l'Esprit

Et du désespoir de l'Éternité

Et ils entendirent les mots qu'il disait :

"Pan est mort. Le grand Pan est mort"

(Traduction personnelle)

Paru fin  2008 chez Mute Song / 4AD. 11titres, environ 70 minutes.

Depuis, Jóhann Jóhannsson a sorti &In the Endless Pause There Came Sound of Bees, en avril de cette année.

Pour aller plus loin

- le superbe site personnel de Jóhann Jóhannsson

- une video sur "The Rocket Builder (Lo Pan !)", troisième titre de l'album :

 

 

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 12 mars 2021)

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