Résultat pour “william duckworth”

Publié le 14 Février 2014

   Le pianiste français Nicolas Horvath, ardent défenseur et interprète des musiques minimalistes les plus exigeantes, est à Kiev pour les promouvoir. Deux concerts sont prévus, le premier consacré aussi bien à Philip Glass qu'à Scriabine, illustrant l'éclectisme de ce pianiste curieux. Le second fait partie des défis qu'il aime se lancer : une nuit minimaliste du 15 au 16 février, de 23h à 8h du matin !! Un programme énorme, fascinant...Nicolas est un de ces défricheurs que j'aime à suivre (parfois à précéder, je n'en suis pas peu fier !). Vous savez ce qu'il vous reste à faire, si vous n'avez aucune obligation urgente...(Ce n'est hélas pas mon cas...)

Nicolas Horvath à Kiev - Nuit du piano minimaliste

Voici le programme complet :

Valentin Silvestrov
Quiet Song n°1: Song Can Tend The Ailing Spirit (Baratynsky)
 
John Cage
In a Landscape
Dream
 
Andrew Chubb
Motion One  (NP)
 
Terry Jennings
Winter Sun  (NP)
Winter Tree (NP)
Piano Piece for Christine (NP)
1950 Piece (NP)
 
Victoria Poleva
Lulaby for ….
Trivium
 
Frederic Lagnau
Bagatelle sans modalite (NP)
Wind Mozaics (NP)
 
Simeon Ten Holt
Canto Ostinato  (NP)
 
Morteza Shirkoohi 
Arteeman (wp)
 
Philip Glass
Metamorphosis 1 to 5   
The Olypian - Lighting of the Torch
Trilogy Sonata
2 Pages
 
Jaan Rääts  :
Prelude n° 4 Op33
Bagatellen n°3,4,8,15,22 op50
Madrigaali n° 1,19, op65
 
Liis Viira
Nova Vision  (np)
 
Mihkel Kerem
Piano solo from Nimeta Lood (np)
Prelüüd Nr. 9, 11,12,13,14,15,16    (np)
 
Arvo Pärt
Für Alina
Variationen zur Gesundung von Arinuschka
 
Tomasz Kamieniak
 Nuits a Paris op.53  (NP)
 
Denis Levaillant
une barque sur le Niger
Etude XIV Transe
 
Arnaud Desvignes
Sur une branche morte
 
Fabio Mengozzi
Reverie IV (NP)
Segreta luce (NP)
 
Julius Eastman
Piano 2 I/II/III   (NP)
 
Jeroen van Veen
Minimal Préludes 15 , 17 , 18 , 21 , 23 & 26  (NP)
 
Antonio Correa
Surface 1   (NP)
5 Shorts pieces  (NP)
Day 5 (NP)
 
Regis Campo
Mysterium Simplicitatis  (NP)
 
Alvin Curran
Inner City n°1 & 2   (NP)
For Cornelius  (NP)
 
John Psathas 
Sleeper   (np)
 
Eve Beglarian
Night Psalm   (np)
 
Denis Johnson
November  (NP)
 
John Luther Adams
Nunataks (NP)
 
Jean Catoire
Sonate n°19 Opus 520  (wp)
 
William Susman
Quiet Rhythms Book I: Prologue 3 / 4 /5 / 6  Prologue + Action 7 / 8  (NP)
 
Michael Jon Fink
5 piano pieces  (NP)
 
Svyatoslav Lunyov
Mardongs 1 - Anonim XIV
 
Carlos Peron Cano
Yoga Music (WP)
 
David Toub
 For Four   (np)
 
Svitlana Azarova
Chronometer
 
Lawrence Ball
Piano Suite n°8  (wp)
 
Terry Riley
 Keyboard Study #1
 
Melaine Dalibert
Variations  (wp)
Cortège    (wp)
Gruppetto   (wp)
Ballade   (wp)
 
Morton Feldman
Nature Piece
 
Douwe Eisenga
Simon Song 1   (NP)
 
Kyle Gann
Going to bed  (NP)
 
LaMonte Young
X for Henry Flynt   (NP) 
 
  Du pain sur la planche pour INACTUELLES jusqu'à l'an 3000 !!
Pour aller plus loin
- "Wind mosaics" de Frédéric Lagnau, un compositeur minimaliste français vraiment à découvrir (cliquez sur son nom pour en savoir plus), par Nicolas (Précision : la vidéo commence par "In a landscape"... si vous n'arrêtez pas la vidéo, vous voilà partis pour écouter toutes ses vidéos de musique minimaliste, ce qui est le mieux que je puisse vous souhaiter après tout)  :

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Le piano sans peur, #Minimalisme et alentours

Publié le 14 Mars 2017

Michael Gordon - Timber remixed

   J'avais salué avec enthousiasme la sortie de Timber en 2011 (ici). Ce double album ne mérite pas moins le détour. Outre une excellente version en public de l'œuvre originale par Mantra Percussion sur le cd2, le cd1 nous offre douze remixes inédits, douze relectures, certaines vraiment magnifiques. C'est le cas de la première, par l'islandais Johánn Jóhannsson. Le tapis percussif laisse passer des nappes fluctuantes d'orgue qui semblent l'envelopper, qui le font voyager comme le ferait un tapis volant. Une magistrale envolée ! Le new-yorkais Sam Pluta croise percussion et électronique dans une trame serrée parcourue d'harmoniques, créant une respiration vibratoire hypnotique par ses longues ondulations qui vivent de plus en plus intensément. Deuxième indéniable réussite ! Le canadien Tim Hecker disloque la nappe percussive, agitée de battements puissants, démultipliée dans une véritable galerie des glaces sonore, mais la pièce est trop courte, je trouve, comme souvent chez lui, si bien que l'on se sent un peu frustré, on attend des développements qui ne viennent pas (c'est la raison principale pour laquelle je n'avais pas rendu compte de son dernier opus, Love Streams). Après lui, l'autrichien Fennesz transfigure vraiment la pièce, ça décolle vite et fort, du superbe travail. La réappropriation est brillante, très inattendue, à la fois puissante et rêveuse !! Le musicien expérimental Oneohtrix Point Never cerne les percussions de voix synthétiques, de perturbations sonores, dans un collage comme il les affectionne, un peu foutraques, mais sacrément efficaces, avec un long crescendo final de toute beauté. Le batteur de Deerhoof, Greg Saunier, sature la composition avec ses propres percussions, d'où une courte pièce étrange et folle...non dénuée d'une pointe d'humour, ce qui ne fait pas de mal dans ce parcours ! Avec le titre suivant, je découvre HPRIZM / High Priest of APC, membre fondateur du Antipop Consortium, qui propose une version tribale avec des déhanchements rythmiques, des invasions de claviers. Là aussi une très convaincante relecture, une recomposition passionnante, qui condense au mieux la dimension de transe. Le guitariste de rock Ian Williams joue sur les échos rapprochés, accélérés, ce qui donne un titre presque abstrait dans sa ligne pure. Quant au britannique Tom Jenkinson, alias Squarepusher, il recrée le morceau avec sa guitare et diverses clochettes. On pense à Pantha du Prince et ses très beaux Elements of Light (2013) ou encore Black Noise (2010). Il réussit un moment bucolique très inspiré, traversé de zébrures de synthétiseurs, de sourdes attaques vibratoires. Un des sommets de ce disque ! Installée à New-York depuis 1977, la japonaise Ikue Mori, comme à son habitude, transforme ce qu'elle visite en OVNI sonore : chambre hantée dans laquelle surgissent girations sonores, crépitements, grondements, métallophones peut-être, toute une vie qui fait penser à une toile de Tanguy ou de Miro. Venue de Warp Records, la britannique Mira Calix crée une pièce résonnante, grouillante de facettes translucides, véritable kaléidoscope pour un voyage au pays des merveilles : c'est fragile et cristallin, lumineux, mystérieux ! Superbe ! Ce premier cd se clôt avec le remix de Hauschka, qui noue si l'on peut dire son piano préparé aux percussions initiales pour une sorte de danse qui s'embrase, radieuse, chargée de sons électroniques orchestraux. Magistral ! 

   Un album remarquable, foisonnant !

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Paru en 2016 sur le label Cantaloupe Music / 2cds / 12 remixes + la version en public de Timber / 69' + 51'

Pour aller plus loin :

- la page consacrée à l'album sur le site de la maison de disque.

- l'album en écoute sur bandcamp :

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Publié le 1 Avril 2012

Donnacha Dennehy - Gra agus Bas

Sublimes chants d'amour et de mort

   Né en 1971, ce musicien irlandais, résidant à Dublin, a fait de solides études musicales dans sa ville, dans l'Illinois et à l'IRCAM de Paris. De retour chez lui en 1997, il fonde le Crash Ensemble, dont il est toujours le directeur artistique. Les commandes ne manquent pas. Parmi les interprètes, je remarque le Bang On A Can All-Stars. Je ne connais pas encore son premier disque, Elastic Harmonic, sorti en 2007. Grá agus Bás est son second album.

   Fasciné par l'antique tradition irlandaise du "sean-nós" — expression signifiant "vieux style" — tradition de chant non-accompagné transmise oralement de génération en génération, Donnacha Dennehy a utilisé le matériau de deux sean-nós comme noyau d'une pièce originale faisant appel à l'un des meilleurs représentants du renouveau de ce courant, le chanteur Iarla Ó Lionáird. La composition dérive d'une écoute attentive de la voix de Iarla, enregistrée et analysée par ordinateur pour en extraire les caractéristiques et en faire le point de départ de l'accompagnement par le Crash Ensemble. Grá agus Bás, le premier titre éponyme, est le résultat de cette fusion quasi alchimique, de cette transmutation. Vingt-quatre minutes trente absolument extraordinaires, éblouissantes. D'abord parce que Iarla Ó Lionáird possède la voix d'un barde inspiré, fervente, puissante, vibrante, souple : quel souffle, quel sens des modulations ! Ensuite parce que l'accompagnement est d'une beauté âpre, violente, d'un dynamisme sans appel, mais aussi d'une sensualité caressante et déchirée. La voix semble se renverser parfois, l'on chavire dans un océan tumultueux. Les sons éclatent, nerveux, dans une trame rythmée par des cordes fiévreuses, des percussions lourdes. Comme nous sommes loin du marasme sentimentalo-folkisant de tant de groupes ! Cette incroyable musique ferait pâlir bien des groupes de hard-rock, métal, par l'onde de choc qu'elle génère. Sombre, tendue, extatique, elle ne va qu'aux extrêmes, chantant l'amour et la mort comme rarement, avec un final grandiose, la voix de Iarla au bout d'elle-même, escaladant les cieux. Je n'ai rien entendu de tel depuis longtemps, si ce n'est chez les plus grands, David Lang en particulier, par son sens de la densité orchestrale, magmatique, parcourue de fulgurances écorchées. Le Crash Ensemble est sans aucun doute l'un des meilleurs ensembles contemporains, offrant une palette de timbres enrichie par l'adjonction d'une guitare électrique et de sons électroniques.

  La suite de l'album est consacrée, sous le titre "That the Night Come", à un cycle pour soprano et ensemble constitué de six poèmes du poète irlandais William Butler Yeats (1865 - 1939). Le projet, s'il peut sembler plus conventionnel, débouche sur un résultat aussi splendide. La soprano américaine Dawn Upshaw y est divine, servie par un accompagnement suave, sublime. Chaque mot de Keats est modulé, coulé dans un phrasé admirable, donnant l'impression d'une temporalité distendue, comme dans "He wishes his Beloved were Dead". "The old men admiring themselves in the water" déploie une orchestration en vagues rapides tandis que la voix de Dawn Upshaw s'envole, dérive loin, très loin. Le sommet du cycle, si tant est qu'on puisse en trouver un, serait "The White birds": répétitions de mots, mélismes bégayants, amplifient encore le vaste mètre du poème, avec des passages d'une douceur vertigineuse, la voix qui tremble au bord de l'indicible lors d'élans successifs. Donnacha Dennhy a réussi à capter l'âme profonde d'un romantisme intemporel, cet immense mouvement si souvent desservi par certains de ses représentants mêmes et de pâles affadissements. Les trois pièces suivantes sont tout aussi convaincantes. La voix de Dawn flambe, descend dans les graves avec une souveraine majesté, remonte avec l'aisance des cygnes dans des aigus brumeux. La musique de Donnacha Dennehy vit "dans la tempête et les querelles / Son âme éprouve un tel désir / Pour ce que la Mort farouche apporte / Qu'elle ne pouvait pas supporter / Le train ordinaire des choses" : j'applique ce passage de "That the Night Come" au compositeur et à son travail. Il reconnaît d'ailleurs que les obsessions de Yeats — l'amour inaccessible, ou du moins qui ne saurait durer, le désir d'une plénitude d'expérience, la colère contre la fugacité du bonheur, et la certitude des ravages du temps et de la mort — sont les siennes. Ce dernier poème est le plus grinçant du cycle, ramassé comme l'âme qui lutte pour chasser le temps où la mort arrivera, piano, accordéon et cordes tourbillonnant, papillonnant autour de la voix qui s'échappe, clame son désir. Grand, magnifique d'un bout à l'autre.

   Un disque magistral. Un des événements musicaux de ce début de siècle. Servi par une pochette, un livret qui devraient servir de modèle si l'on croit que le disque n'est pas forcément condamné par les fichiers numériques téléchargeables : une présentation claire du contenu, lisible grâce au choix de beaux caractères, agrémentée d'un choix de photographies, superbes, de Sophie Elbrick Dennehy. Le contraire des pochettes faussement artistiques avec des collages insignifiants, illisibles, vides d'information.

   La musique de Donnacha est à l'image des paysages farouches d'une Irlande de landes rocheuses à la beauté foudroyante.

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Paru chez Nonesuch Records (le label de Steve Reich !!) en 2011 / 7 titres / 59 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Donnacha Dennehy.

- Le troisième des six poèmes de William Butler Yeats :

 

                                            The White Birds

I WOULD that we were, my beloved, white birds on the foam of the sea!
We tire of the flame of the meteor, before it can fade and flee;
And the flame of the blue star of twilight, hung low on the rim of the sky,
Has awakened in our hearts, my beloved, a sadness that may not die.
 

 

A weariness comes from those dreamers, dew-dabbled, the lily and rose;
Ah, dream not of them, my beloved, the flame of the meteor that goes,
Or the flame of the blue star that lingers hung low in the fall of the dew:
For I would we were changed to white birds on the wandering foam: I and you!
 

 

I am haunted by numberless islands, and many a Danaan shore,
Where Time would surely forget us, and Sorrow come near us no more;
Soon far from the rose and the lily, and fret of the flames would we be,
Were we only white birds, my beloved, buoyed out on the foam of the sea!

 

- un extrait de Grá agus Bás : le poème de Yeats The White Birds chanté par Dawn Upshaw :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 22 avril 2021)

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Publié le 17 Octobre 2019

Michael Vincent Waller - Moments

  Compositeur américain installé à New-York, Michael Vincent Waller a étudié avec La Monte Young, Bunita Marcus (pianiste, amie proche et collaboratrice de Morton Feldman à la fin de sa vie). Deux ans après Trajectories, il sort Moments, un album de pièces pour piano solo, avec quelques compositions pour vibraphone solo. Au piano, l'un des pianistes les plus engagés dans la défense des nouvelles musiques, R. Andrew Lee. Au vibraphone, William Winant, percussionniste américain d'avant-garde. Comme sur Trajectories, c'est "Blue" Gene Tyranny, lui-même pianiste et compositeur, qui signe une partie des notes du livret d'accompagnement, très bien fait, passant en revue toutes les pièces. Un autre texte de Tim Rutherford-Johnson, écrivain et professeur de musique contemporaine, aborde la musique de Michael de manière plus synthétique, pointant notamment l'ombre d'Erik Satie. C'est passionnant. Pas question pour ma part d'empiéter, si ce n'est ponctuellement, sur leurs approches.

    Le titre de l'album, Moments, annonce des pièces plutôt brèves, de 1'02 pour la plus courte, à 5'58 pour la plus longue, un Nocturne. Elles sont nettement liées à des personnes de l'entourage du compositeur, auxquelles elles sont parfois dédicacées. Aussi sont-elles chargées d'émotions, exprimées dans le style propre de Michael, un mélange de clarté, de simplicité et de savantes combinaisons harmoniques entre modalités traditionnelles et influences minimalistes.

   Trois notes à la main gauche, c'est la trame de "For Papa", étayée par une mélodie limpide et gracieuse, répétée et variée, à la main droite. Une nostalgie légère s'en dégage. "Return from L.A", en quatre moments, commence aussi à la main gauche, très rêveuse, puis s'envole dans un gai frémissement de lumière. Tout tourne. Les mélodies coulent, discrètement obsédantes avec leurs boucles rapides. Comme le remarque "Blue" Gene Tyranny, le troisième moment fait songer à la musique de gamelan par ses cycles colorés, rythmés autour d'une assise de grave. Le quatrième moment est lui d'une grâce élégiaque admirable, tout en retenue, avec des suspensions ineffables. Comment rester insensible à une telle musique ? Succède à ce petit cycle un "Divertimento", rêverie à peine grave à base de grappes de notes jetées en un geste répété tout au long de la pièce, à chaque fois débouchant sur un silence comme une interrogation insistante à laquelle il n'est pas répondu, si bien que le piano semble improviser une réponse. "For Pauline", dédié à la mémoire de Pauline Oliveros, pionnière de "l'écoute profonde" (deep listening) disparue en novembre 2016, est bouleversant de simplicité : pas de mélodie, une harmonie fondée sur des répétitions de notes alternativement dans les aigus et les graves, leur lent décalage donnant l'impression d'entendre comme un cortège de cloches. "Jennifer", par contraste, est un moment virevoltant, mélodieux, célébration de la vie retrouvée après les inquiétudes de la maladie marquées par des phrases plus graves dans ce flux qui ne cesse d'aspirer à la lumière tout en se souvenant des ombres de la mort.

   Deux "Nocturnes" suivent, pièces un peu plus longues. Le N°1 est une pure extase, la mélodie montant et descendant d'une si douce manière, soutenue par quelques notes graves. Quelle suavité sereine, quelle délicatesse émouvante ! On retient son souffle dans ce délicieux vertige au ralenti... Le N°4 a cette gravité limpide, cette grâce bouleversante que sait si bien exprimer la musique de Michael Vincent Waller. Un parfum suranné, exquis et douloureux à la fois, quelque chose de déchirant et magnifique. Un sens du sublime intériorisé, sans posture dramatique ou grandiose. On peut se laisser aller à la douceur de pleurer et de s'enfouir dans la pénombre chère des jours perdus.

   "Love" est un cycle de quatre pièces pour vibraphone solo. La première a une allure extrême-orientale proche de la musique pour gamelan par son aspect chatoyant, ses à-plats harmoniques. La seconde est plus mélodique, se change en improbable valse à mi-chemin de la berceuse - le titre "Baby's Return invitant au rapprochement. L'évanescence rêveuse de la troisième a un charme fou : on n'imaginait pas que le vibraphone puisse ainsi résonner, questionner le mystère. La dernière est une cavalcade effrénée, joyeuse.

   Avec "Roman", retour au piano solo pour une narration labile au cours de laquelle la mélodie se déploie sous des jours variés, entre une basse sourde et des aigus et médiums agités d'une houle qui se fait parfois un peu folle. On sent des poussées de tendresse, un amour irraisonné de la vie, jusqu'au bord de la mélancolie finale.
  

 

   Ah ! ces moments volés, dérobés ! "Stolen moments", arpèges mystérieux sur les crêtes de silence, lents envoûtements face au destin insondable. L'art de Michael culmine en de telles pièces si dépouillées, si expressives qu'elles donnent paradoxalement une sensation de plénitude. L'étude pour vibraphone qui lui succède, "Vibrafono studio", va dans le même sens : une petite phrase variée, égrenée lentement, entrecoupée de silences, et qui reprend avec insistance, modeste, pour accueillir des miracles harmoniques minuscules, puis qui continue dans une autre octave, plus grave, tout en jouant d'accélérés inattendus dans les aigus. Une humble antienne qui se change l'air de rien en litanie extatique. Ma pièce préférée pour vibraphone !

   Le disque s'achève avec "Bounding", pièce d'allure minimaliste par ses boucles, ses variations, qui serait inspirée d'airs anciens selon le commentateur du livret, ce qui ne surprend pas quand on  connait le goût d'un Steve Reich ou d'un Philip Glass pour les musiques anciennes. Il y a d'ailleurs un côté très Philip Glass dans l'allure de la mélodie, sa simplicité désarmante, mais s'y ajoute une dimension rêveuse et folle à la fois, un plaisir à casser la virtuosité par de brusques descentes méditatives.

   Cela va sans dire : un des plus beaux disques de l'année 2019 !

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Tout frais paru en octobre 2019 chez Unseen Worlds / 18 plages / 56 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp :

  

Addenda

   Comme la couverture m'intriguait beaucoup, j'ai demandé à Michael ce qu'elle représente. Il s'agit d'un gros plan très agrandi d'une cosse d'asclépiade, une plante que l'on redécouvre actuellement en Amérique du Nord, dont on peut tirer une sorte de soie très chaude. Bref, un trésor de douceur et de chaleur, comme ce disque !

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 15 octobre 2021)

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Publié le 10 Novembre 2012

De la recomposition

Où il sera question de Vivaldi, Max Richter, Baudelaire, Nicolas Bréhal, Carl Craig, Moritz von Oswald, Michael Gordon

et de quelques autres. 

   Cherchant une vidéo pour l'article précédent consacré au travail de recomposition effectué par Max Richter sur les Quatre saisons d'Antonio Vivaldi, j'ai été surpris par certains commentaires, qui reprochaient tout bonnement au compositeur allemand d'avoir osé toucher à un monument intangible. À leurs oreilles, tout avait été dit, rien ne devait jamais altérer, modifier l'œuvre sacralisée par le temps. Pour d'autres, le travail de Richter était passé sous silence, comme si l'ancêtre écrasait de sa célébrité ce jeune bricoleur qui jouait à coller un peu d'électronique sur les sonorités acoustiques. Étonnante surdité des seconds, confondante ignorance ou naïveté des premiers ! Je renvoie les sourds à mon article et les invite à une véritable écoute du disque, sachant bien que je demande là quelque chose qui ne se pratique peut-être plus si souvent, alors qu'on écoute en se baladant ou en se livrant à d'autres activités en occidentaux hyperactifs.

    Quant aux naïfs, aux ignorants, si soucieux de sauver les génies des expérimentations profanatrices, faut-il leur rappeler que les plus grands d'entre les compositeurs classiques ont pratiqué l'emprunt, la citation, le collage, la variation, comme des exercices d'admiration ? En peinture, les maîtres ont commencé par copier dans les musées, puis ils adaptent à leur tempérament. Picasso réinvente Rembrandt, Andy Warhol fait revivre La Joconde de Léonard. Chaque portrait de Giuseppe Archimboldo est une recomposition à partir de fruits, animaux, poissons, ces œuvres de la création divine : qui songerait à lui en faire grief ? En littérature, on a toujours pratiqué la réécriture, autre nom de la recomposition. La Fontaine faisait sienne les fables des grecs Ésope ou Phèdre sans aucunement cacher ses sources : on ne se piquait pas alors d'être original. On imitait les Anciens, on essayait de les égaler, persuadés comme La Bruyère que "Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes qui pensent." Belle modestie, foulée aux pieds par le culte de l'avant-gardisme et la prétention forcenée à la nouveauté. Pourtant, Blaise Cendrars lui-même, chantre d'une poésie nouvelle, a pratiqué le collage à grande échelle, taillant dans le roman-feuilleton Le Mystérieux Docteur Cornélius (1912-1913) de son ami Gustave Le Rouge pour écrire les poèmes de Kodak (1924). William Burroughs, après les cubistes et des surréalistes comme Max Ernst, invente avec Brion Gysin le cut up, qui est sur le plan littéraire l'ancêtre direct du mix et du remix, dans la mesure où il s'agit déjà de créer un texte à partir de fragments d'origines diverses, remontés selon une logique nouvelle.

   C'est qu'une œuvre, une fois éditée, publiée, appartient à tous. Elle devient un matériau au même titre que les autres composantes de ce que l'on appelle inspiration. À ce titre, se référer à elle, c'est non pas la profaner, à moins d'une intention polémique affichée, cas évidemment possible, mais la faire revivre, la rendre à nouveau contemporaine, vivante. Citée, coupée, collée, variée, prolongée, engrossée, elle revient hanter la scène, dire que le présent est tissu de passé comme d'imaginaires d'avenir. Toute recomposition est fascinante justement parce qu'elle vient critiquer notre croyance au présent en tant qu'entité séparée, autonome : elle exhibe son hétérogénéité constitutive, sa nature fictionnelle. Car le présent n'existe pas, il n'est que passage, transition, informé par les héritages superposés des strates du temps passé. Ou s'il existe, c'est comme somme de traces, de sillages, avec un peu d'écume à l'avant du navire temps. Si le passé existe, lui, il n'est pas immuable, sans cesse recomposé par la mémoire, l'imaginaire, les travaux des historiens et des artistes.

   Vivaldi, n'ayant pas disparu des mémoires, offre un support à des œuvres d'aujourd'hui : cela devrait réjouir ses aficionados au lieu de susciter des réprobations incompréhensibles. Grand baudelairien, j'ai lu avec passion le beau roman ténébreux de Nicolas Bréhal, Le Sens de la nuit (1998), dont le tueur en série est surnommé Gaspard de la Nuit, clin d'œil au recueil de poèmes en prose d'Aloysius Bertrand tant apprécié par Charles, le poète que lit justement le fonctionnaire de police baptisé Achille (!), ce qui nous vaut un maillage de citations tout au long des quatre nocturnes de cette enquête admirable, bouleversante. La preuve que Baudelaire est toujours vivant, elle est notamment dans ce roman testament d'un écrivain mort l'année suivante dans sa quarante-septième année.

   Pour finir, je renvoie à mon article consacré à un autre disque de la série "Recomposed" publiée chez Deutsche Grammophon, consacré au travail de Carl Craig et Moritz von Oswald à partir du Boléro et de  la Rapsodie espagnole de Maurice Ravel et des Tableaux d'une exposition de Modeste Moussorgski. J'aimerais aussi dire toute mon admiration pour l'un des chefs d'œuvre de Michael Gordon, Weather, sorti en 1999 : une longue pièce en quatre mouvements, véritable recréation hallucinée des Quatre saisons, sans qu'il soit nulle part d'ailleurs fait référence à Vivaldi, mais je ne peux m'empêcher de penser qu'il a écrit là une composition d'un esprit similaire à celui du maestro, adapté à notre société contemporaine.

Post scriptum métaphysique

   Le temps est perpétuelle recomposition. Rien de nouveau sous le soleil, comme le disait déjà L'Ecclésiaste, cela ne veut pas dire autre chose que le gigantesque et permanent brassage des particules élémentaires dont l'ensemble forme l'univers. Celui-ci ne disparaîtra qu'après avoir épuisé toutes les combinaisons possibles du vivant : or, leur somme doit tendre vers l'infini puisque chaque combinaison peut elle-même être recombinée. Donc l'univers ne saurait disparaître : il sera à jamais, et nous aussi, dont les cellules mutent, migrent vers d'autres formes vivantes. Alléluia ! Sic Manet Gloria Mundi !!

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Pour aller plus loin

- Nicolas Bréhal : Le Sens de la nuit (Gallimard, 1998, repris en Folio) 

- Michael Gordon : Weather (Nonesuch, 1999) Couverture en début d'article

  

 

 

 

 

- Extraits de Weather, le début (au-dessus) et l'extraordinaire troisième partie, avec les sirènes, plus bas... (L'un de mes lecteurs au moins y verra une allusion à l'une de ses idées, que je n'oublie pas !!) : (Soyez patient, ou laissez charger pour écouter d'affilée...)

 - Giuseppe Arcimboldo, L'Eau (1566, Musée des Beaux-Arts de Vienne) : ci-dessous.

 

De la recomposition

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 24 mai 2021)

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Publié le 3 Mars 2017

Richard Moult (3) - Sjóraust

   Troisième album sur le label Second Language, Sjóraust est encore un beau disque improbable, inclassable. Richard Moult nous convie depuis les îles des Hébrides extérieures où il semble s'être détaché du temps commun à mieux écouter la voix de la mer, signification du titre « Sjóraust », amalgame de deux termes de vieux norrois. Lui-même au piano, aux claviers, à l'échantillonneur orchestral, aux percussions, il est accompagné par David Colohan - son collaborateur habituel - à l'autoharpe (sorte de cithare) sur trois titres, par Amanda Ferry à la clarinette sur deux, sans oublier un peu de flûte baroque, du violoncelle par Aaron Marton sur quatre et deux vocalistes occasionnels. L'album se présente comme une suite, chaque titre étant désigné par la mention "Sjóraust" avec son numéro d'ordre.

   À mon sens il s'agit plus encore d'un poème musical en six chants formant un vaste hymne à la mer, présente dès l'introduction à l'autoharpe de la première partie. On l'entend gronder à l'arrière-plan, déferler sur les galets. Cordes frottées, violoncelle rejoignent David Colohan en longues touches, puis une voix féminine lit un extrait de texte de chants gaéliques tirés du recueil Carmina Gaedlica, et c'est la mer à nouveau, des oiseaux. Une étrange sonnerie ouvre le chant II, elle reviendra plus lointaine derrière le piano presque sépulcral pour cette introduction solennelle. Les cordes surgissent en force dans un véritable maëlstrom langoureux qui se résorbe assez vite dans une atmosphère apaisée. Ces deux premières parties sont évidemment des préparations pour la longue pièce trois, plus de treize minutes. Une pièce d'abord d'un grand dépouillement : le piano hésite, la clarinette pose quelques notes aussi. Le rythme est lent, méditatif. Les deux instruments tiennent un dialogue plus serré, comme une marche dans les rochers quand les pieds cherchent des appuis stables, glissent parfois. L'autoharpe leur répond en sourdine. C'est le cheminement d'une ascèse, la recherche de la lumière. Il y a évidemment du mystique chez ce solitaire (aonaran en norrois) de Richard Moult, et parler de folk mystique n'est donc pas faux, mais je vois en lui, au fur et à mesure des écoutes, une sorte de Arvo Pärt celtique. Des chœurs d'hommes et de femmes alternés vont d'ailleurs constituer l'essentiel du matériau de ce III. Qu'il s'agisse probablement de sons produits par un échantillonneur n'enlève rien à la beauté grandiose de ce chant face à la mer, s'élevant et descendant comme les marées. Comment ne pas être saisi par ce face à face hiératique qui pourrait évoquer des tableaux de peintres préraphaélites comme John William Waterhouse ou encore les scènes sublimes peintes par le romantique John Martin ?

   Les deux pièces suivantes sont à leur tour des introductions à la seconde longue pièce, la VI, si bien qu'on peut voir comme deux livres (I - III // IV - VI) dans ce cycle. "Sjóraust IV", qui fait d'abord dialoguer mouettes lointaines criaillantes et piano résonnant, se fait brièvement danse tournoyante et folle. La mer revient avec "Sjóraust V"; un récitant lit ce qui fait d'abord penser à un fragment liturgique, mais, nous dit la pochette, serait un énigmatique texte mathématique (j'avoue ne rien avoir compris)...peu importe, c'est l'ambiance de messe qui compte, et les cordes qui surgissent, ardentes, en vagues courtes, brisées par le silence seulement occupé par la mer toujours en fond, chaque poussée comme un prière fervente, renouvelée, dans l'attente de quelque chose, de cette voix féminine qui vient enfin se fondre dans les cordes comme la corde ultime. "Sjóraust VI" peut alors se déployer après un court introït en gaélique. L'orchestre des vagues et des vents loge en son sein une chanson gaélique traditionnelle interprétée par la chanteuse irlandaise Alison O'Donnell avant de laisser dialoguer le piano, le violoncelle et la flûte baroque. Puis le silence, une clochette, la clarinette, les autres instruments revenus tournent, une vague énorme propulse le tout un niveau plus haut, une autre encore, le lyrisme intense, celui qui soulève et qui palpite pourtant de moments plus doux, plus suaves, qui épouse la mer revenue entre les phrases musicales. L'autoharpe accompagne les derniers moments apaisés de cette pièce à la sombre beauté désolée.

   Peu à peu, Richard Moult élabore une œuvre vraiment singulière, quelque part entre folk mystique et néo-classicisme épuré, servie par des apports électroniques parfaitement fondus dans le tissu musical.

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Paru en 2016 sur le label Second Language / 6 titres / 40' environ

Pour aller plus loin :

- Mon article consacré à Aonaran (2013 sur Wild Silence, reparu en février 2017 sur bandcamp)

- Mon article consacré à Rodorlihtung (2012)

- la page consacrée à l'album sur le site de la maison de disque

- Sjóraust II en écoute ci-dessous :

Richard Moult (3) - Sjóraust
Peinture de Richard Moult, reproduite à l'intérieur de la pochette du cd.

Peinture de Richard Moult, reproduite à l'intérieur de la pochette du cd.

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 14 août 2021)

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Publié le 20 Novembre 2019

Kyle Gann - Hyperchromatica

   Pendant vingt ans critique musical et chroniqueur au Village Voice, hebdomadaire new-yorkais ouvert sur la création contemporaine, journal qu'il a quitté en 2005, Kyle Gann, né en 1955, n'est pas seulement un connaisseur de la musique d'aujourd'hui, auteur notamment d'un livre sur Conlon Nancarrow, c'est un compositeur passionnant, ouvert à toutes les expérimentations (intonation juste, écriture micro tonale, emploi de synthétiseurs, pianos mécaniques et ordinateurs). Outre de très belles pages pour piano, on lui doit la redécouverte des pianos mécaniques, améliorés et maintenant pilotés par ordinateur. Ce dernier disque, paru en 2018 - j'ai failli le laisser passer -, marque une étape importante dans la réapparition du disklavier. Le double album propose un cycle de deux heures et trente-cinq minutes, composé de 17 pièces pour trois pianos pilotés par ordinateur et microtonalement accordés. Ce faisant, Kyle Gann dit s'inscrire dans la lignée de très nombreux compositeurs américains, très liés entre eux et puisant leur inspiration dans les œuvres de leur "groupe" informel, agrégat de personnalités non-conformistes et frondeuses, créant une musique ayant largement coupé les ponts avec l'autre côté de l'Atlantique : « J'ai pris toutes mes idées chez Henry Cowell, Charles Ives, John Cage, Conlon Nancarrow, Harry Partch, Virgil Thomson, Ben johnston, Carl Ruggles - aussi, dans mes débuts, chez Aaron Copland, Roy harris, Leonard Nernstein, William Schuman. »  J'ai pris le temps de le citer, au risque de vous lasser, pour montrer la profonde méconnaissance de la musique contemporaine américaine en Europe. On ne connait guère que les minimalistes (le trio Reich-Riley-Glass), peut-être en partie parce qu'il ont fait le choix de fonder des ensembles pour interpréter leur musique dans le monde entier, tandis que les autres sont restés des francs-tireurs, des excentriques soucieux de leur totale indépendance, quitte à demeurer des ouvreurs de voie oubliés, repliés sur leur microcosme.

   Pour le musicologue et compositeur néerlandais Anthony Fiumara, on peut envisager ce cycle monumental comme consacré à un instrument imaginaire à 243 tonalités. Kyle Gann a choisi 33 hauteurs dans une octave en intonation juste, harmoniques de mi-bémol. Je ne rentre pas davantage dans la présentation musicologique, très complète sur le livret qui présente sous formes de tableaux la répartition dans les séries harmoniques. Mais alors, dira-t-on, qu'en résulte-t-il ? Une musique machinique, sans âme ? 

    Ce n'est pas parce qu'elle n'est pas jouable par des mains humaines qu'elle est insensible. La musique est composée comme une autre. Le titre fait référence à la fascination de Kyle Gann pour le cosmos et les corps célestes. Aussi les rythmes et les mélodies donnent-ils l'impression de venir d'un autre univers, où l'on peut également danser et chanter. Le compositeur a suivi ses humeurs, ses rêves, d'où la grande variété de styles, d'ambiance tout au long du cycle. Kyle ayant lui-même commenté chaque titre dans le livret, je me contenterai de quelques touches d'écoute.

  

   "Andromeda Memories" installe une atmosphère nostalgique, un peu jazzy. "Futility row", la première pièce jamais écrite en une sorte de mi-bémol mineur selon le compositeur,  sonne comme du piano mécanique rêveur, un comble, installée sur une rythmique ostinato. "Orbital resonance" nous projette en plein espace, inspirée des photographies de la planète Pluton publiées en juillet 2015 : harmonies étranges, cadences spectrales, c'est fascinant et superbe ! Les clins d'œil ne manquent pas, comme l'amusant détournement du titre de  la Pavane pour une infante défunte de Maurice Ravel, devenu "Pavane for a Dead planet", danse lente et majestueuse émaillée de cliquetis étincelants qui a un charme fou,  juste avant une curieuse danse atonale, "Star Dance", aux balancements réguliers, aux scintillations moirées. Inspiré par les Miroirs de Maurice Ravel, "Ride the Cosmos" peut faire penser aux tentatives de dressage d'un cheval fougueux, imprévisible : pas facile à monter, il va dans tous les sens, ivre dans son affirmation d'une liberté farouche. Après ces cavalcades, "Dark Forces Signify" renverrait aux caractéristiques de la matière noire (ou sombre) : on sent une forte concentration, une prière peut-être qui chercherait à monter, à se dégager d'une gangue, représentée par des basses obstinées, répétitives dont sortent parfois des grappes claires, des cadences décidées. Suit un hommage à la musique des dernières années de Julius Eastman (1940 - 1990), un compositeur que quelques pianistes français comme Melaine Dalibert ou Nicolas Horvath tentent de faire connaître au public d'Outre-Atlantique, et pour lequel Kyle écrivit la première notice nécrologique. D'architecture répétitive, c'est une pièce puissante, incantatoire, sombre, véritable vortex ralenti qui happe l'auditeur. Encore un grand moment ! Le premier cd se termine avec "Busted Grooves", fantasque danse disloquée, oscillante, virevoltante, à facettes facétieuses. Un régal !    Direction l'espace lointain dans le second disque avec "Rings of Saturn", labyrinthe de répétitions, de variations, de déphasages qui donnent à la pièce une atmosphère volatile, improbable. La pièce est sans doute une des plus dérangeantes pour l'oreille, sans cesse en train de glisser d'une couleur harmonique à une autre, comme si elle se tordait, en proie à des déformations intérieures. On s'éloigne encore avec "Pulsars", notes isolées plaquées à des intervalles variables, si bien que la musiques est surtout entre les notes, dans les ondes harmoniques générées, qui se superposent parfois, interfèrent. La troisième pièce serait le troisième volet d'une trilogie consacrée à la nuit, venant après Long Night (1981) pour trois pianos ordinaires et Unquiet Night, étude pour disklavier accordé conventionnellement figurant sur Nude rolling down an escalator (2005).

   "Neptune Night", comme les deux compositions antérieures, est un chef d'œuvre. Cet adagio devient comme un fleuve traversé de multiples courants, la pédale forte constamment utilisée. On croit entendre le jeu d'un portique de cloches, on se laisse porter dans cette tintinnabulante dérive, plus contemplative sur la fin. Après ce quart d'heure extatique, "Spacecat" se laisse savourer comme un divertimento léger parsemé de touches humoristiques non sans rapport avec son titre, donné par un rêve nous dit le compositeur : alors oui, une musique ronronnante, câline ! "Reverse Gravity" serait une gnossienne : elle en a l'allure un peu cérémonieuse, affectée d'un dandinement languide et hiératique, avec des poussées puissantes. Et une romance pour continuer, une "Romance postmoderne", bien sûr, pièce qui fut la première du cycle, et qui peut être jouée en concert. Sa douce musicalité pourrait presque faire oublier son caractère microtonal, surtout que notre oreille, depuis le début du cycle, a pris ses repères. Par contraste, "Liquid Mechanisms", une des plus longues compositions de l'ensemble, sonne plus expérimentale, éclatée, en dépit d'une certaine fluidité, peut-être en raison de sa structure oxymorique, signalée par son titre. Elle se développe comme un rêve, une déambulation surréaliste dans un monde à la Max Ernst, merveilleux et fascinant. Une page magnifique ! Pour finir, un rassemblement festif, un "Galactic Jamboree", joyeusement étourdissant...

   Quel voyage ! Un cycle majeur de la musique du vingt-et-unième siècle. Kyle Gann est un formidable créateur de mondes sonores.

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Paru en mars 2018 chez Other Minds Records / 2 disques/ 17 plages / 2 heures et 35 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 15 octobre 2021)

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Publié le 6 Avril 2014

   Vendredi 11 avril à partir de 15h, et pour une durée approximative de dix heures, le pianiste français Nicolas Horvath investit Le Point perché au Palais de Tokyo, à Paris, pour y interpréter l'intégrale de la musique pour piano de Philip Glass en cinq étapes suivies du "Glasseidoscope", kaléidoscope d'hommages, 92 pièces de 92 compositeurs de 42 pays qui s'associent à ce beau projet du fougueux Nicolas - il donna voici peu une nuit du piano minimaliste à Kiev, en pleine crise ukrainienne ! Amateur de concerts fleuves, il renoue avec les nuits de concert d'un Terry Riley exalté ou les performances d'un Charlemagne Palestine déchaîné.

   L'entrée est libre !

Palais de Glass : le nouveau défi de Nicolas Horvath !

Demandez le programme !

 
GLASSTRODUCTION
Opening of Glassworks
The Orphée Suite (arr. Paul Barnes)
 
GLASSTUOSO
Etudes 1 to 10
Piano Concerto « After Lewis and Clark » (arr. Paul Barnes)
 
GLASSTRACKS
The Olypian - Lighting of the Torch
The Hours
The Truman Show
Monster of Grace
The Screens
 
GLASSICS
Metamorphosis 1 to 5
Wichita Vortex Sutra
Modern Love Waltz
Trilogy Sonata (arr. Paul Barnes)
Dreaming Awake
A Musical Portrait of Chuck Close
Mad Rush
 
GLASSIONARY
1+1
Music in Contrary Motion
2 Pages
Music In Fifths
How Now
600 lines

GLASSEIDOSCOPE
 
Homages to Philip GLASS from all over the world
 
 
E A S T & W E S T  E U R O P A
 
BELARUSS
Svitlana Rynkova : Nostalgie
Kanstantsin Yaskou : Moonlight Sonata of Philip Glass
WSA
Nicolas Wind (cz): Marbles at 4 a.m.
CYPRIUS
Sophia Serghi : Allure
ESTONIA
Liis Viira : Glazzola & Glaert
Mihkel Kerem : Prelüüd
FRANCE
Louis-Noël Belaubre : (not ready in time - for the tour)
Jean-Thiérry Boisseau : Though the looking glass...
Michel Bosc : Hommage PG
Régis Campo : A Smiley for Mr Glass
Françoise Choveaux : Galerie des Glass
David Christoffel : The Perfect French
Maxence Cyrin : The Frenchman
Melaine Dalibert : en abyme
Stéphane Delplace : Hommage à Glass
Arnaud Desvignes : Haut-bas Fragile
Denis Dufour : Spot
Françoise Levechin-Gangloff : Do
Denis Levaillant : Glassy Feeling
Frédérick Martin : Glass in Mirror
Gaylor Morestin : Metamorphosis Six
Cyril Planchon : Stimulus I
Michel Prezman : Kalimba
Jean-Christophe Rosaz : Under a Tree
Frédéric Serrano : Glass Harmonic@
UNITED KINGDOM
Lawrence Ball : Glass Ball
Joe Cutler : Here Comes Mr. Glass!
Christopher Hobbs : Amy on the beach
Hillary Springfield : Atome Unit
GEORGIA
Eka Chabashvili : Cleft in the Sky
GERMANY
Marcel Bergmann : Continuum
GREECE
Aspasia Nasopoulou : Olinda
HUNGARY
Marcell Magyari : 4 Variations on 4 pitches
ITALIA
Fulvio Caldini : Toccata VIII
Francesco di Fiore : Glass
Fabio Mengozzi : Spire
Stefano Ottomano : il muro di Alda
MACEDONIA
Valentina Velkovska-Trajanovska : SUN
MONTENEGRO
Aleksandar Perunović : Metaglasswork
NETHERLAND
Douwe Eisenga : See! (Simon Song 5 ½)
Jeroen van Veen : Hommage for Philip Glass
POLAND
Tomasz Kamieniak : Impromptu pour piano "Hommage à Philip Glass"
RUSSIA
Vladimir Orlov : Relaxation 2
Sergei Zagny : Ten Glasses
SERBIA
Vladimir Tošić : Medial 1
SPAIN
Carlos Peron Cano : The Gentleman
SWITZERLAND
Jürg Frey : Miniature in Five Parts
SWEDEN
Marcus Fjellström : Metric
TURKEY
Alp Durmaz : Bustling
Elif Ebru Sakar : Bagatelle
Mehmet Erhan Tanman : Glass Waves
UKRAIN
Victoria Vita Poleva : NULL
 
M I D D L E E A S T & A F R I C A
 
CAPE VERDE
Vasco Martins : Blue Line
EGYPT
Ramz Sabry Samy : Between Lines
GUADELOUPE
Alain Pradel : Carnaval
IRAN
Morteza Shirkoohi : Refelction
Ehsan Saboohi : Where is the friend's house?
IRAQ
Mohammed Uthman Sidiq : (not ready in time - for the tour)
ISRAEL
Gilad Hochman : Broken Glass
 
A S I A - O C E A N I A
 
AUSTRALIA
Andrew Chubb : Another Modern Love Waltz
CHINA
Shaofan Qi : Comet ISON
Xu Xavier Shuang : Silica
HONG-KONG
Jerry Hui : The Meditation of Siddhartha
INDONESIA
Philemon Mukarno : ReByte
JAPAN
Mamoru Fujieda : Gamelan Cherry
Osamu Kawakami : Glass-hopper
Kazuo Missé : Résonance VI
REPUBLIC OF KOREA
HyeKyung Lee : River Han (north)
PHILIPPINES
Nilo Alcala : Glass Petals
Feliz Anne R. Macahis : Tálâ
SINGAPORE
Ho Chee-Kong : Connections
TAIWAN
Tom Chiu : laboerets version 2.0
Ashley Fu-Tsun Wang : Meta-Meta
Hsiao-Lang Wang : Crystalline
 
N O R T H & S O U T H  A M E R I C A
 
BRAZIL
Paulo Cesar Maia de Aguiar :  In the light of paradise musicianship master of Glass
CANADA
Peter Hannan : (not ready in time - for the tour)
Christien Ledroit : Tinted
COLOMBIA
Antonio Correra : (not ready in time - for the tour)
Rodolfo Ledesma : Glosa
MEXICO
Leoncio Lara Bon : Pieza en Forma de Vidrio
PARAGUAY
Nancy Luzko : Waiting to know
URUGUAY
Sergio Cervetti : Intergalactic Tango
USA
Carson P. Cooman : Cantus I
Paul A. Epstein : Changes 6
Michael Jon Fink : Sunless
Kyle Gann : Going to bed
Steve Kornicki : Tempo Distortion #5
Bil Smith : Delinquent Spirit of a Drowned City
William Susman : 1937
David Toub : For Philip Glass
Michael Vincent Waller : Pasticcio per meno è più
Paul Wehage : Early Morning: New York Skyline
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Pour aller plus loin

- le site consacré au concert

- le blog de Nicolas Horvath

- Renseignements pratiques :

PALAIS DE TOKYO
13, avenue du Président Wilson,
75 116 Paris
ACCÈS
Métro, Bus, RER
Métro : Ligne 9, stations Iéna et Alma Marceau
Bus : Lignes 32, 42, 63, 72, 80, 82, 92
RER : Ligne C, Station Pont de l’Alma

   En attendant, Nicolas Horvath en concert au Collège des Bernardins le 6 octobre 2012 dans le cadre de la Nuit blanche pour "Metamorphosis" 1 à 5.

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Le piano sans peur