acoustique d'abord

Publié le 8 Août 2025

Giuseppe Ielasi & Riccardo D. Wanke - with time, we learned to ask less

   [À propos des compositeurs et du disque]

   Le génois Riccardo Dillon Wanke (né en 1977) et le milanais Giuseppe Ielasi (né en 1974) se connaissent depuis longtemps et collaborent régulièrement. Ils ont formé le quintette Medves avant que Wanke ne s’installe à Lisbonne. Tous les deux explorent le champ des musiques expérimentales improvisées ou non. Giuseppe Ielasi, outre une carrière solo, est aussi un ingénieur du son très actif. Il a notamment masterisé les récents albums solo de Wanke, dont i pour pianos électriques et l’album de Stephen O’Malley, But remember what we have had, objet de mon article précédent !

   Le disque est le résultat d'une rencontre à Lisbonne, où ils sont montés sur scène ensemble pour une improvisation. Ils ont retravaillé l'enregistrement pendant une session de deux jours dans le studio d'Ielasi à Monza. L'album comporte deux pièces d'une vingtaine de minutes chacune, Ielasi à la guitare électrique, et Wanke au piano électrique, avec une touche de réverbération.

[L'impression des oreilles]

Prémices de l'éternelle extase

La musique est éclosion de gouttes espacées de piano, réverbérées, auxquelles répondent de brèves interrogations de guitare. Le duo avance sur un lac de silence. Ils dialoguent tranquillement, esquissent de brèves mélodies, progressent par boucles. Ce qui frappe, c'est la fraîcheur, la limpidité de cette musique dépouillée, tout en sonorités qu'on dirait courbées dans leur humilité. L'illustration de couverture en donne un excellent aperçu. C'est une traversée entre deux transparences. La musique se fait buée impermanente, comme respectueuse d'un espace sacré. Le piano et la guitare s'enlacent à tel point qu'ils en viennent à certains moments à presque se confondre, puis ils se séparent, piquent le silence de leurs harmoniques respectives. Attentifs à laisser leurs notes s'épanouir, les deux musiciens ont abandonné toute idée de virtuosité, de brio. Avec le temps, ils ont appris à demander moins, et à en faire moins, mais mieux, se rapprochant d'une esthétique minimaliste tout en la corrigeant par un esprit zen. Car souvent le minimalisme nous vaut des œuvres pleines, jusqu'à l'obsession, la peur du vide, des œuvres pressées par une irrésistible pulsation interne. Or ici, le vide étincelle, sculpté par les deux instruments avec une précision méticuleuse et une immense tendresse ; le temps, lui, se dilate, se laisse gorger de beaux sons délicats, radieux...

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Un disque d'une béatifique beauté flottante...

Paru en juin 2025 chez Hallow Ground (Lucerne, Suisse) / 2 plages / 43 minutes environ

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Publié le 1 Juillet 2025

ZÖJ - Give Water To Birds

   Le duo ZÖJ, présenté à l'occasion de leur précédent disque Fil O Fenjoon sorti en août 2023 chez Bleeemo Music, s'élargit pour ce disque avec la participation du guitariste australien Brett Langsford, qui favorise une touche méditative très prononcée. C'est un élargissement vers l'intérieur...et vers la poésie persane. Il m'a paru important de donner au fur et à mesure les textes chantés, traduits en français, dans un monde dont la poésie est trop souvent absente.

De gauche à droite : Gelareh Pour (voix, kâmanche, gheychak) / Brian O'Dwyer (batterie) / Brett Langsford (guitare)

De gauche à droite : Gelareh Pour (voix, kâmanche, gheychak) / Brian O'Dwyer (batterie) / Brett Langsford (guitare)

   Comme c'est bon, un disque simple, sans discours, sans théorie. Un disque qui laisse chanter la voix et les instruments, et même un oiseau et quelques sons de la nature captés pendant l'enregistrement. Dès « Caspian » (titre 1),  la voix de Gelareh Pour envoûte par sa douceur mélodieuse, son lyrisme splendide, soutenue par son kâmanche caressant et la guitare bourdonnante de Langsford. Les grands espaces surgissent, esquissés par la batterie subtile et impondérable de O'Dwyer. Sur ce fond vaporeux, parcouru de quelques frissons plus rythmés, la voix peut se lancer, se perdre dans une plainte immémoriale d'une bouleversante beauté, chargée de nostalgie pour sa terre natale. Le titre réfère à la mer Caspienne, devant laquelle Gelareh s'imagine debout de l'autre côté de son village natal en Iran. La couverture représente son frère nourrissant des chiens errants, ce qu'il fait depuis des années. Les paroles chantées sont celles du poète Siavash Kasraei (1927 - 1996), que la chanteuse admire profondément. (texte ci-dessous en français)

Ô mer, 
Où est ta vague pour que, dans les ondulations de sa crête, 
je puisse chercher le parfum de ma patrie ? 
Où est ta vague pour que, d'un cœur sincère, 
Je puisse envoyer un message aux habitants 
De la rive de l'autre côté ? 
Tes yeux sont embrumés, 
Ton visage est embrumé, 
Les profondeurs de tes pensées sont embrumées. 
Ici s'attarde un étranger, un esprit dispersé, 
Lié à toi, espérant que personne ne viendra. 
Ô mer, ne te détourne pas, 
Parle-moi, 
Tu es ma mère ; embrasse-moi avec amour. 
Le soleil est enfoui dans tes profondeurs. 
Ô mer, 
Tu es ma mère ; embrasse-moi avec amour.

 

   « Forever Tehrani » est un hommage à Téhéran, plus spécifiquement à la rue qu'elle parcourait en allant au collège, dans laquelle se trouvait une maison traditionnelle aux murs de  terre et de foin qu'elle caressait souvent de la main, fascinée par leur texture. La composition associe deux mondes, celui de la musique traditionnelle, et celui de la guitare, instrument d'un ailleurs qu'elle aime également, et baigne dans une langueur très douce, auréolée de souvenirs. On a l'impression que Gedaleh, après les mots du poème (ci-dessous) y redevient petite fille, s'abandonnant à un chant sans parole venu des tréfonds de son âme d'exilée.

Demain, je marcherai jusqu'à une ruelle, 
Celle où je me trouvais à quatorze ans. 
Je suivrai l'odeur du mortier de briques crues
Jusqu'à une maison située au bord du désert.

Poème de Ahmad Reza Ahmadi  (1940 - 2023)

 

   La pièce suivante, « Tasian » (titre 3, mot de la province de Gilan, au nord de l'Iran, dont le père de Gelareh est originaire), prend à nouveau du champ en s'appuyant sur quelques accords de guitare, qui reviennent en boucle hypnotique et mystérieuse, la vièle langoureuse annonçant la voix de Gelareh, la batterie se contentant de discrètes frappes cristallines. Une atmosphère magique baigne cette composition en apesanteur, ponctuée de cloches : ce sont les troupeaux des rêves, des désirs brûlants qui vibrent dans la voix somptueuse, aux inflexions d'une suavité frémissante. C'est un chant libre, tel qu'on ne l'entend plus guère en Occident, le chant de l'infinie nostalgie se déployant sur des paysages perdus.

La maison était étouffée par un coucher de soleil lugubre. 
Comme aujourd'hui, mon cœur s'étouffe. 
Mon père a dit : « La lampe », 
Et la nuit s'est remplie de nuit. 
Je me suis dit : 
« Un jour de plus s'est écoulé.» 
Ma mère a soupiré :
 « Ils reviendront bientôt.» 
Un nuage glisse doucement sur mes yeux, 
Et puis je me suis endormi. 
Qui aurait pu croire qu'il y avait tant de douleur 
Tapi dans le cœur de ce petit enfant ? 
Oui, ce jour-là, lorsque quelqu'un est parti, 
J'ai cru qu'il reviendrait. 
Je ne savais pas ce que signifiait « jamais ».
Pourquoi n'es-tu jamais revenu ? 
Oh, 
Maudit mot de malheur, 
Mon cœur ne s'est toujours pas attaché à toi. 
Après toutes ces années, 
J'attends toujours, 
Que mes proches reviennent, oh...

Poème de Hushang Ebtehaj (1928 - 2022)

"Hours of Ripened Grapes", le quatrième et plus long titre avec plus de dix minutes, bruisse d'éléments naturels. C'est une pièce paisible, la guitare chantant une petite mélodie en boucle, la batterie à peine frottée. On entend le vent, puis la voix en une longue note filée, dédoublée, reprise. La guitare devient comme une kora africaine pour accueillir les mots du poète Shams Langeroodi (né en 1950 ou 1951), qu'elle accompagnera d'un balancement hypnotique jusqu'à la fin de cette immense rêverie aérienne.

Je me hâte vers toi, 
Avec la mer, les voiles et les chalets ondulant dans un ciel couleur citron. 
Je me hâte vers toi, 
Avec les heures des raisins mûrs et les diamants à tes côtés, 
Là où l'âme sème des graines de joie et te regarde, 
Afin que tu puisses pleuvoir sur ce champ errant.

"On our little balcony" permet d'entendre la voix du père de Gelareh disant (en persan bien sûr) un poème très émouvant de Fereydoon Moshiri, dont je donne une traduction française ci-dessous. 

À l’exception du rire de ma chère fille, Bahār, 
Je n’ai vu ni jardin ni source depuis des années. 
Des arbustes secs bordant les toits, 
Je n’ai vu que le rire amer du chagrin. 
Sur la sombre tablette de ce ciel vieilli, 
Je n’ai vu que des nuages sombres. 
Dans cette maison, noyée dans la poussière et la fumée, hélas, 
J’ai oublié les couleurs des tulipes et des prairies. 
Et de tous les poèmes écrits sur le printemps par les poètes,
Je ne me suis souvenu que d’eux et je les ai pleurés avec nostalgie.
 Dans notre ville lugubre, 
Ici, où les esprits bornés et les hauts murs 
Jettent des ombres sur nous et notre destin, 
Depuis des années, j’aspire à entendre une mélodie de joie, 
Rêvant de voir une branche verte, 
Une source, un arbre, 
Un jardin fleuri, un ciel clair. 
À travers la fumée, la poussière, les briques et le fer, j'ai couru. 
Non seulement moi, mais aussi ma chère fille, 
N'a entendu de moi que des histoires de fleurs et de déserts. 
Elle n'a jamais vu le vol joyeux des hirondelles. 
Bien que telle une hirondelle, elle se soit envolée, 
De cette pièce au balcon, elle a bondi. 
Moi, avec mon imagination, 
Avec des rêves colorés, 
Avec le rire de ma précieuse fille, Bahār, 
Et avec les poèmes sur le printemps que les poètes ont écrits, 
Je me réjouis dans le jardin stérile de mon esprit, 
Satisfait et exalté.

   Le disque se termine par une pièce instrumentale, "Marbles for Kaylie, hommage à la percussionniste australienne Kaylie Melville. Pièce douce et rêveuse, aux percussions frémissantes telles des nuages, elle s'étire sur des espaces ouverts, le kâmanche ou le gheychak dessinant la forme d'une danse lancinante, celle  d'une nostalgie qui ne veut pas appuyer ni pleurer et préfère entraîner très loin.

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   Un disque d'un lyrisme intemporel, beau, lumineux, vibrant. Gelareh Pour prête sa voix magnifique à quelques grands poètes iraniens du vingtième et du vingt-et-unième siècle.

Paru le 20 juin 2025 chez Bleeemo Music (Melbourne, Australie)  et Parenthèses Records (Bruxelles, Belgique) / 6 plages / 42 minutes environ

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Publié le 28 Mai 2025

Sullivan Johns - Pitched Variations

    Après Assembling Parts (Rusting Tone Recordings, 2022), album construit sur les thèmes de la perte, du deuil, et de la mémoire à l'aide de bourdons minimalistes et d'enregistrements de terrain, le compositeur britannique Sullivan Johns propose, sous le titre Piched variations, sept pièces acoustiques comprises entre trois et sept minutes, entièrement composées à partir de notes de basson et de violon jouées par trois interprètes [ deux bassons, un violon ]. Façonnées par le contrôle de la hauteur et l'automation, elles travaillent le son brut pour créer des glissements qui font ressortir des dissonances mélodiques et des interférences.

[L'impression des oreilles]

Pitched Variations (Variations de hauteur) est un album d'un abord austère. Des notes tenues se croisent, se superposent, se frottent l'une à l'autre, dirait-on, se retrouvant dans des unissons suivis de silence. Dès "Signal Notes", les sons dérapent, dissonnent. Sur "Overlapping System", les nappes sonores sont encore plus étirées, se chevauchent, comme leur titre l'indique, jusqu'à créer un univers strié d'ondulations ponctuées de micro battements. Les variations  produisent un effet hypnotique marqué, qui rend les pièces fascinantes. Un monde étrange se déploie, un monde de coulures harmoniques, dans lequel il est souvent bien difficile de dire ce qui appartient aux deux bassons et au violon.

   Si la présentation théorique peut laisser craindre une musique désincarnée, l'écoute rassure. "Transistor Bassoon" (titre 3), malgré son dépouillement, produit des interférences dépaysantes. "Violin Fore" surprend par des sonorités évoquant parfois l'accordéon, des couleurs incroyables. C'est un hymne désolé d'une grande beauté qui s'élève du trio d'instruments : l'aperçu bouleversant d'un Ailleurs !

   Les sons rugueux, rentrés, de "Accordance Tone" (titre 5) conduisent à une banquise sonore : on se croirait chez les Inuits ou un peuple vivant calfeutré lançant des appels comme des incantations. Très étonnant ! "Listening Sum" paraît une suite d'échos, de réverbérations chamaniques : émanations sonores d'esprits comprimés dans de lointaines ténèbres. "Bassoon Pitch" est un bouquet buissonnant, sorte d'hymne au basson, instrument qui prend les choses à leur racine basse pour les amener à un fleurissement inattendu, insolite.

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Une musique d'une radicale étrangeté, plus expressionniste qu'elle n'y paraît, comme une série de tableaux à la Mark Rothko.

Paru fin mars 2025 chez Moving Furniture / Contemporary Series (Amsterdam, Pays-Bas) / 6 plages / 39 minutes environ

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Publié le 22 Novembre 2024

David Lang - darker

[À propos du disque et du compositeur]

David Lang... il est au cœur de ce blog depuis longtemps. Je vous renvoie à l'un des nombreux articles que j'ai consacrés à ses disques [tapez son nom dans la rubrique "recherche" en haut à droite ]. Pour cette nouvelle œuvre monolithique de plus d'une heure, je lui cède la parole. J'aime la simplicité de ses propos :

« Il y a un grand fossé entre la façon dont la musique classique nous apprend à ressentir les émotions et la façon dont nous les ressentons réellement.

   La musique occidentale a une tradition solidement établie d’acceptation des grands changements de tempérament et d’humeur – nous n’avons aucun problème à penser qu’un morceau peut passer sans heurt d’un murmure doux à un son assourdissant. Cependant, lorsque je pense à la façon dont ma vie fonctionne réellement, je ne le pense pas en termes de sauts émotionnels géants d’un extrême à un autre – la plupart de mes émotions ne vont pas d’une félicité extrême à une misère déchirante et inversement, le tout en peu de temps ; ma gamme est beaucoup plus étroite et évolue trop lentement pour cela. Dans ma pièce Darker, je voulais créer une pièce musicale qui corresponde davantage à mon propre récit émotionnel qu’à celui que nous avons hérité de la musique dramatique du passé.

  Darker ressemble à bien des égards plus à un objet qu’à un morceau de musique. C’est un passage lent et long de quelque chose de plutôt uniforme et agréable à quelque chose d’un peu moins agréable. Mon œuvre, comme la vie, déploie beaucoup d’efforts pour parcourir une très courte distance, du beau vers un peu moins beau, d’un peu de lumière vers quelque chose d’un peu plus sombre. »

Darker est interprété par l'ensemble Signal sous la direction de Brad Lubman : sept violons / deux altos / deux violoncelles / une contrebasse. Et rien d'autre !

[L'impression des oreilles]

...laMortlaVielaMortlaVie...
l'âme hors

    L'œuvre s'ouvre sur un glissement de toutes les cordes, repris en dessous par des violons. Le même glissement se reproduit, plus centré sur les cordes graves, frangé par altos et violons. Ce glissement est comme une courbe, une révérence, qui sera répétée tout au long de la pièce. Une pièce qui tire sa révérence, inlassablement, avec une grâce suave, profonde. Une broderie de fins aigus, de médiums, enveloppe, enlace la révérence dans son réseau changeant. Structurée par une lente pulsation, une sorte de mouvement perpétuel, la pièce avance souverainement, majestueusement. C'est aussi comme un canon toujours recommencé, une fugue immense, dilatée, qui nous entraîne dans ses traînes ajourées. La somptuosité de l'écriture des cordes donne d'ailleurs à darker une robe baroque. David Lang transcende le minimalisme pour inventer le minimalisme baroque.

    La révérence, c'est aussi dans son mouvement creusé comme une acceptation de la Mort, de l'inéluctable, mais la Vie renaît, encore et encore, avec des gestes vifs et finement saccadés, tente de s'accrocher à la vague obscure et si belle, c'est une étreinte renouvelée, une mise Amor. L'emprise du sombre progresse, les cordes tremblent de plus en plus, la Vie s'essouffle, et l'âme exprimée plane hors de cette envoûtante torsion, volette dans l'agonie frémissante et langoureuse des cordes...

[ à écouter sans image, sans sauce Liquid Music concoctée par une artiste visuelle. La musique se suffit à elle-même ! ]

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Comme un immense et sublime Requiem pour cordes seules, sans parole.

 

Paru le 4 octobre chez Cantaloupe Music (Brooklyn, New-York) / 1 plage / 1 heure et quatre minutes environ

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Publié le 13 Novembre 2024

Taylor Deupree - Sti.ll
De Stil. à Sti.ll :
et l'électronique renaquit acoustique !

Le hasard fait bien les choses, comme on dit. Juste après vous avoir présenté Ezekiel Honig, dont le dernier disque (cf.article précédent) est sorti sur le label 12k, un disque de Taylor Deupree, fondateur du label, m'attendait. Compositeur prolifique, graphiste et photographe, il occupe une place à part dans le monde des musiques électroniques, s'inspirant aussi bien de la nature, de l'architecture, de la sculpture. En 2002, il sortait l'album de musique électronique Stil. Vingt-deux ans plus tard, voici Sti.ll, fruit de la longue collaboration entre le compositeur et l'arrangeur-producteur Joseph Branciforte, qui dirige le label Greyfade. Ce dernier a méticuleusement reconstruit l'œuvre, réécrit une partition pour un ensemble purement acoustique, suivant un processus analogue à celui qui a donné naissance à Three Cellos de Kenneth Kirschner. Il s'agissait de transposer les explorations de Taylor Deupree dans le domaine de l'extrême répétition et de l'immobilité dans le monde de l'interprétation acoustique. On retrouve les quatre longs titres de Stil, avec des durées très proches, mais cette fois pour un ensemble de clarinette(s), vibraphone, violoncelle, contrebasse, flûte, harpe de genou et percussion. Les interprètes sont des musiciens new-yorkais, Taylor Deupree et Joseph Branciforte eux-mêmes.

Joseph Branciforte et Taylor Deupree (debout derrière)

Joseph Branciforte et Taylor Deupree (debout derrière)

Au Jardin des tranquilles Ravissements...

   "Snow-Sand" (pour clarinettes, vibraphone, violoncelle et percussion) est la première pièce somptueuse de cette réécriture : velouté des clarinettes, tintements du vibraphone, violoncelle en bourdon, le tout légèrement rythmé, tout cela crée une masse mélodieuse de boucles et variations, celle du sable-neige du titre. Souffles et chuintements animent le flux minimaliste et répétitif, suavement vivant.

   "Recur" (pour guitare, violoncelle, contrebasse, flûte, harpe de genou et percussion) est à la fois plus agitée et plus mystérieuse. Sons discontinus et tenus créent une trame contrastée, qui se densifie vers le milieu de la pièce avec des boucles superposées, intriquées en crescendo, puis decrescendo sur la fin. Quelle magnifique puissance incantatoire !

    Avec "Temper" (titre 3, pour clarinettes et secoueur), la musique se fait presque clapotante, puis est rythmée par une triple frappe percussive. Les clarinettes sinuent, accompagnée de petits "signaux" aigus, créant un fond changeant à peine. C'est une composition radicale, proche de l'un des idéaux des minimalistes : donner à entendre des nuages dont les formes bougent insensiblement. Fascinant !

  "Stil." (pour vibraphone et grosse caisse) nous transporte en eaux profondes. Les premières mesures m'ont fugitivement évoqué certaines pièces de Gavin Bryars, comme "Vespertine Park". Vibraphone et percussion sont presque confondus dans une trame bourdonnante, vibrante, micro-carillonnante, du Steve Reich réécrit par Éliane Radigue ! "Still" signifie toujours, encore, calme, immobile, tranquille, le silence. Privé du second "l" - remplacé par un point, le mot n'était plus fini, le point étant comme l'origine de la méditation. Ce point métaphysique que l'on retrouve d'ailleurs dans le nouveau titre de l'album Sti.ll, c'est une trouée, une ouverture, par où le vide du moyeu de la roue cosmique manifeste la lumière absolue de l'extase, avec laquelle les quatre titres ont rendez-vous.

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Un chef d'œuvre. Toujours modeste, Joseph Branciforte n'apparaît pas sur la couverture, s'effaçant devant le compositeur initial. Cette réinvention magnifique est pourtant le résultat de leur travail commun.

 

Paru en mai 2024 chez Greyfade (New York, New York) / 4 plages / 1 heure et 1 minute environ / FOLIO à couverture rigide avec téléchargement en haute-résolution inclus [ comme pour Three Cellos ]

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Publié le 4 Octobre 2024

Loren Connors & David Grubbs - Evening Air

[À propos du disque et des musiciens]

   Plus de vingt ans après Arborvitae, paru chez Häpna en octobre 2003, Loren Connors, compositeur et expérimentateur américain prolifique à la guitare classique ou électrique, et David Grubbs, guitariste et pianiste américain, ont repris le chemin du studio. Sur Evening Air, ils jouent tour à tour piano et guitare électrique, sauf sur le titre 5 où ils sont tous les deux à la guitare électrique et Loren Connors à la batterie. Le disque a été enregistré et mixé à Brooklyn, et finalisé par Taylor Dupree (dont je parlerai bientôt, enfin...). Peinture de couverture de Loren Connors. Trois titres autour de deux minutes (3-4-6) et trois autour de huit ou neuf minutes (1-2-5).

   [L'impression des oreilles]

   Guitare aérienne, lointaine, piano au premier plan : c'est "Evening Air", brumeux et mystérieux, le calme du soir, et la nuit qui vient, la guitare qui s'affole et se faufile dans les nuages, des moments hors du temps, à la limite de l'audible pendant de brefs moments. Loren Connors et David Grubbs tissent une musique libre, légère et intense à la fois, qui laisse résonner les instruments. Comme c'est bon, ce bonheur évident ! "Choir Waits in the Wings" continue sur la même lancée, le piano dans un hiératisme tranquille, répétant un même motif énigmatique tandis que la guitare griffonne l'arrière-plan de grands gestes brouillés. La pièce prend après cinq minutes à aquareller le silence, esquissant une mélodie, mais toujours d'une délicatesse admirable, patiente : oui, rien ne presse, il s'agit de cerner l'essence de ce qui est là. On pourrait parler de jazz, surtout pour le piano, d'un jazz décanté, laconique, mais la guitare électrique brosse une musique ambiante parfois un peu sauvage en contrepoint. 

  En 3, "The Pacific School", Loren est passé au piano, David à la guitare, les deux instruments sont plus proches. Et c'est une miraculeuse miniature, limpide, presque comme un choral de  Bach au ralenti ! Suit le magnifique "Enjoyment of Ruins", piano parcimonieux et solennel contrastant  avec la guitare en trilles vives et douces. "It's Snowing Onstage" est la pièce la plus atmosphérique, les deux musiciens à la guitare électrique pour un contrepoint délicat, celle du fond en traînées fumeuses puis en explosions grondantes, celle du premier plan à la découpe lumineuse. Le dernier tiers est marqué par l'irruption de Loren Connors à la batterie, une batterie affolée, perdue, qui n'entame pas la méditation obstinée de la guitare.

Le disque se termine sur "Child", duo ciselé, lumineux. Les deux instruments s'entrelacent au point que guitare et piano en viennent presque à se confondre. Une merveille !

 

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Un disque d'une beauté simple et dépouillée où piano et guitare électrique écoutent les charmes indéfinissables de l'air du soir.

Paru fin août chez Room40 (Brisbane, Australie) / 6 plages / 33 minutes environ

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