ambiante sombre

Publié le 7 Janvier 2026

Arvin Dola - O Ghost

O Ghost est le premier album du compositeur et artiste sonore madrilène Daniel Mesa sous son nouveau pseudonyme d'Arvin Nola. De formation classique, il s'est orienté vers des styles assez différents comme la musique industrielle ou techno, ou plus nébuleuse ("shoegaze"). Il chante aussi dans le duo de jazz doom Tera Ho !

   La musique de ce disque serait inspirée par le concept philosophique d'hantologie proposé par Jacques Derrida et ensuite popularisé dans divers domaines comme la musique, le cinéma, la photographie ou les jeux vidéo. Les œuvres relevant de ce principe sont construites à partir de traces en provenance du passé. En somme, l'absence, la perte, ne sont pas définitives ni totales : elles persistent sous la forme de souvenirs spectraux. Chaque composition est une série d'apparitions sonores successives qui viennent hanter le présent...Tout cela se rattache en littérature et en musique à la très ancienne veine élégiaque. Frappé par des deuils intimes, Arvin Nola fait vivre les fantômes du passé à l'aide de synthétiseurs analogiques, d'enregistrements de terrain, de guitares et de voix traitées.

Arvin Dola

Arvin Dola

Lamentos fantomatiques...

   Après quelques hésitations, je me suis laissé emporter par ce disque volontiers grandiloquent et dramatique qui ne manque pas de vraie grandeur. Les draperies diaprées du premier titre, "Geology of Absence", creusent des abysses, car l'absence est d'abord un creux, un vertige, duquel remontent les spectres disparus. Les stries lancinantes de la seconde partie mettent en œuvre cette hantologie déferlante, irrépressible, suivie d'une dérive très douce, le beau "The Drift" peuplé d'un feuilletage de voix traitées, traversé de craquements soudains. Tout oscille lentement, se déforme comme sur la très belle pochette d'Irene Gaumé.

    "Resurrecting the Father (Canon)", inspiré par la mort du père du compositeur, est à mi-chemin entre requiem et ambiante. Le titre déploie ses toiles funèbres déchirées de froissements comme si dans la cathédrale du souvenir l'ombre du père lévitait dans les semi-ténèbres : c'est grandiose et poignant. "Specters of Me" (titre 4) lui répond par la vision presque bucolique de son propre Moi dans une expectative diaphane, de lointaines trompettes évoquant le Jugement Dernier comme toile de fond ultime à ces flottements évanescents. Toute une imagerie catholique s'invite obliquement dans ces pièces baignées d'une religiosité indéniable (Espagne oblige ?). "Thorn in my Flesh" s'inscrit dans la tradition d'un dolorisme qui plaisait tant à Baudelaire. Les textures brouillées, tuilées, sont comme l'Épine s'enfonçant dans sa chair en lentes et longues vrilles suscitant une extase trouble dans la lignée des romans frénétiques, une agonie majestueuse de jouissance masochiste...

  "Lofi Sign" (titre 6) engage le disque dans une veine atmosphérique bourdonnante. Les vagues de synthétiseurs s'entremêlent, s'opacifient dans un maelstrom ralenti d'une mélancolie sans fin. "Rafah" relierait le disque à d'autres traumatismes, historiques cette fois. La pièce semble une forêt de sirènes et de voix engluées dans un nuage épais de particules : élégie pour une ville détruite !

   Le dernier titre, "Act of Heresy", est l'un des plus hantés de l'album, dramatique à souhait, une sorte de messe noire frémissante et altière ponctuée de grondements énormes et de voix à la fois désincarnées et gémissantes.

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Entre musique ambiante et musique atmosphérique, Alvin Dola creuse un sillage élégiaque à son meilleur lorsqu'il se laisse aller à une dramaturgie ténébreuse et grandiose dont "Thorn in my Flesh" et "Act of Heresy" sont les sommets troubles et un rien sauvages !

Paru en septembre 2025 chez Dragon's Eye Recordings (Los Angeles, États-Unis) / Espacio Vacío (Espagne) / 8 plages / 38 minutes

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Publié le 19 Décembre 2025

Martina Berther / Philipp Schlotter - Silence Will Never Die

   Après Matt (2023), Martina Berther et Philipp Schlotter se retrouvent pour leur seconde collaboration sur le même label suisse Hallow Ground. L'album a été enregistré dans la même église du village de Matt (Canton de Glarus, Suisse). Les cinq pièces, entre composition et improvisation, recourent au même orgue, utilisé par les deux musiciens, avec Martina jouant aussi de la basse électrique et du synthétiseur, et Philipp synthétiseur et guitare. L'ingénieur du son Flo Götte les rejoint à la cithare sur le dernier titre, et leur "oreille extérieure" (selon leur propre expression) Anuk Schmelcher à l'orgue sur le quatrième. Faut-il ajouter que la patte de Lawrence English s'est posée sur ce disque, dont le mixage et la finalisation ont été effectués dans son studio Negative Space ? 

Martina Berther et Philipp Schlotter / Photographie © Tom Huber

Martina Berther et Philipp Schlotter / Photographie © Tom Huber

   Aux seuils de l'Obscur...

   Le premier titre "Calm for On Day" allie synthétiseur et orgue pour une méditation austère fondée sur de micro variations tonales. La pièce semble flotter telle un mur animé d'une ondulation interne dans lequel viennent s'incruster des filaments, des stridences, des irisations, le tout exprimant une énergie dense et puissante dont nous suivons les crescendos et decrescendos. Superbe début !

"Gut Feeling" se construit sur un battement de bourdon d'orgue, comme une sorte de moteur pour charrier une cargaison d'enchevêtrements sonores. Cette pièce minimaliste chauffée au noir s'enfonce dans nos entrailles par une pulsation subtile d'une trouble douceur. Après ces deux pièces d'un calme compact, "Suntrap & Light Wind" ménage une soupape. Aérée par la cithare et la basse électrique, la pièce s'ouvre à l'acoustique de l'église, laissant entrer un jour, certes parcimonieux. On dirait une déambulation précautionneuse de fantômes ou de morts-vivants à peine sortis de leurs tombeaux, juste avant la solennelle "Eternal Youth", pièce d'orgue ironiquement funèbre, d'une lenteur ample et magnifique.

"Lookout" ne sonnera pas vraiment un éveil, se tenant au seuil d'un tintamarre de cliquetis, chocs, comme sous la menace d'un enchaînement définitif. C'est une plainte élégiaque fascinée par des profondeurs épaisses, épuisée par ses efforts pour se maintenir à grand peine à la surface de l'obscur inquiétant. Les deux chèvres inquiétantes (et malicieusement grotesques ?)  de la couverture sont les bornes d'un autre monde...

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Un disque d'un expressionnisme minimal puissant au charme ténébreux.

Paru en octobre 2025 chez Hallow Ground (Lucerne, Suisse) / 5 plages / 40 minutes environ

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Publié le 4 Décembre 2025

Gareth Davis & Scanner - Songlines

Songlines est la rencontre entre le souffle du clarinettiste basse  britannique Gareth Davis et les inventions électroniques d'un autre britannique, Robin Rimbaud, alias Scanner. Deux artistes à la production abondante qu'on ne présente plus. Les deux longues pièces de l'album pourraient être considérées comme une biographie imaginaire de lieux traversés ou non, réels ou non. Gareth est à la clarinette basse, aux effets, à l'enregistrement et au mixage, Scanner aux synthétiseurs, sons de terrain et mixage. Se joint à eux la clarinettiste polonaise Monika Bugajny, qui a déjà enregistré deux disques avec Gareth. N'oublions pas la couverture, un peu dans le style de celles de Nurse With Wound, conçue par Rutger Zuydervelt, pas inconnu dans ces colonnes (mais que je néglige scandaleusement ces derniers temps : difficile de tout écouter...).

Gareth Davis photographiée par © Melanie Detry / Scanner par © Bas de Brouwer
Gareth Davis photographiée par © Melanie Detry / Scanner par © Bas de Brouwer

Gareth Davis photographiée par © Melanie Detry / Scanner par © Bas de Brouwer

Études de cauchemars...

    Ouverte par des percussions métalliques, "Structure of Statements" s'envole vite dans des élans grandioses, avec voix fantomatiques dans les lointains, sur fond de bourdons épais. Cette fresque sonore d'une ambiante très sombre serait franchement funèbre et désespérante sans une pulsation rythmique qui l'aère et la dynamise. La ligne mélodique monotone n'est pas sans évoquer les coups de gomme de la couverture, qui effacent tout ce qu'ils traversent. Comme un train à grande vitesse estompe les paysages traversés, la musique se coagule autour des signaux rythmiques de plus en plus denses et rapprochés les uns des autres jusqu'à former une sorte de magma hypnotique véhiculant des bribes de voix, de textures instrumentales enchevêtrées.

    "Figurative Language" semble plus noire encore que la pièce précédente. Des souffles infernaux ravagent le paysage fragile des sons de terrain au premier plan. Clapotements et cliquetis fragiles sont hantés par les forces ténébreuses de plus en plus envahissantes. Ce sont des vents opaques, énormes, clarinettes et synthétiseurs mêlés dans un déferlement effrayant, bande son pour un film d'épouvante...Même lorsque tout semble s'apaiser, des frappes métalliques inquiètent, sourdes et régulières avec toujours à l'arrière-plan un voile sourd, épais comme le couvercle d'un cercueil. Dans cette nuit à déterrer les morts, bruits et sons dansent métronomiquement, tandis que l'espace sonore se gonfle de menaces fuligineuses. La pièce prend les allures d'une marche irrésistible à la disparition.

Paru le 21 novembre 2025 chez Moving Furniture (Amsterdam, Pays-Bas) / 2 plages / 35 minutes environ

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Publié le 22 Novembre 2025

Nadja - cut

   Pour ce nouveau disque, Aidan Baker (guitares, boîte à rythmes, voix et saxophone) et Leah Buckareff (basse et voix) reçoivent le renfort de plusieurs invités qui élargissent la palette instrumentale de leur musique : harpe de Andy Aquarius, cor d'harmonie de Kartini Suharto-Martin, et voix encore de Tristen Bakker, Oskar Bakker-Blair et Lane Shi Otanoyii. Les versions longues ne sont disponibles que sur le double vinyl. Les fichiers numériques des titres sont légèrement plus courts (c'est eux que j'écoute).

   Comme c'est bon de s'abandonner à la musique lourde, épaisse, puissante, de Nadja ! Le premier titre, "It's Cold When You Cut Me" se met en place très lentement sur une boucle obsédante trouée par la basse. La voix égarée égrène les paroles dans une atmosphère semi-sépulcrale dont surgissent le cor et le saxophone comme deux voix de l'au-delà, guitare et basse grondantes, enfumées, entourées de griffures au milieu de l'incendie étouffé. Dans le genre fuligineux, halluciné, c'est parfait. L'enchaînement avec "Dark, No Knowledge", dont le début est hanté par des voix lointaines, est magnifiquement réussi. Cette fois, nous sommes au cœur d'une cérémonie secrète, la musique lévite dans une polyphonie glauque, monte à incandescence, voilà du métal noir de chez noir, émanation d'implosions en chaîne. C'est le sacre de l'Énergie inverse, fourmillante dans son chaudron gigantesque, sous l'Etna, peut-être, à proximité du Titan Typhon... 

   Pause apparente avec le troisième titre, d'esprit surréaliste, "She Ate His Dreams From The Inside & Spat Out The Frozen Fucking Bones" (Elle a dévoré ses rêves de l'intérieur et recraché les putains d'os gelés). Un dialogue dépouillé entre la guitare parcimonieuse, lumineuse, dont les notes résonnent, et la basse purement et sobrement rythmique. Que serait-il arrivé à Nadja ? Mais non, vers six minutes, la musique semble s'enfoncer, parasitée par des couches sombres, elle survit avec des gestes ralentis, peu à peu plombée, pour une sorte d'élégie mélancolique d'une grande beauté mélodique, plus touchante d'être contenue et répétée dans une boucle envahie de micro surgissements..., prélude au dernier titre, "Omenformation" (Formation de présages), enveloppé d'un voile noir par le vrombissement des instruments, des voix qui se mêlent à eux. C'est un cocon dense, feuilleté, peuplé de tourbillons ténébreux, zébré de déchirures au point de n'être plus pendant un moment qu'une sorte de sirène enrayée, avant que le cocon ne devienne bateau fantôme, sur les mers étranges des confins, dans un voyage sans fin. Musique épique, héroïque à sa manière par sa grandiloquence sombre...

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   Un disque d'ambiante sombre et lancinante, qui excelle à sculpter l'invisible des énergies les plus enfouies.

Paru le 24 octobre 2025 chez Midira Records (Essen, Allemagne) / 4 plages / 1 heure environ

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Nadja - cut

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Publié le 26 Septembre 2025

Norman Westberg - Milan

  Ancien guitariste des SwansNorman Westberg n'est pas un inconnu ici. Son Night Keeper en collaboration avec Aaron Landsman, paru chez Hallow Ground en novembre 2024, avait déjà attiré mon attention. On le retrouvait antérieurement sur une excellente compilation du même label, intitulée Epiphanies, parue en 2022. Sans parler des disques que j'ai manqués...

 Musique d'avant et d'après l'homme : Nuées !

   Milan est un album d'un seul tenant en dépit de sa présentation en sept titres. De la musique ambiante consistante, il convient d'insister dans la mesure où certaines musiques ambiantes sombrent dans une molle facilité. Une base ondulatoire de bourdons ouvre "An Introduction", pièce incantatoire hantée par des appels répétés, des voix greffées dans les tissus électroniques. L'illustration de couverture se comprend mieux : n'entend-on pas les voix des fantômes qui peuplent ces lieux d'après l'homme ? La guitare spiralée intervient sur le proliférant "A Particular Tuesday". Cette musique devient très vite labyrinthique, agitée de mouvements profonds, d'ombres monstrueuses jappant dans des graves ténébreux. Parler de minimalisme atmosphérique rendrait bien compte du fond de roulement de ces pièces à la fluidité lancinant, toiles idéales de films gothiques.

   La Science-Fiction rencontre en effet un Moyen-Âge vaguement inquiétant, parcouru de réveils d'une brève violence, car tout se fond, se déforme. Les ombres s'irisent de vibrations sur "La Liege", assiégée de rotors sombres. Et c'est "Once Before the Next", cœur palpitant de salves percussives, centre d'une machinerie infernale pulsante aux raclements envahissants qui assèchent la musique, assassinée, mais elle s'échappe ailleurs, s'élance en vagues aiguës, indifférente aux assauts.

"All of Them" (piste 6) poursuit cette sorte de guerre intestine opposant rafales de guitares à d'autres guitares aux boucles tournoyantes de grappes rapides. L'épaississement des textures prend une dimension fabuleuse, vertigineuse. Là est la superbe réussite de cette musique d'une densité vivante. On a l'impression d'être au centre d'un nuage d'oiseaux déchaînés, je ne sais pas si c'est ainsi qu'il faudrait comprendre le titre Milan. "After Vacation", le dernier titre, est plus détendu, avec des guitares au bord de la mélodie, mais aussi de la dissonance, sur un fond mouvant qui finit par reprendre le dessus d'une mêlée qui ne finira peut-être jamais...

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  Un splendide fleuve sonore texturé par un maître des atmosphères hantées.

Paru en juillet 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 7 plages / 42 minutes environ

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Publié le 1 Septembre 2025

Siavash Amini - Caligo

[À propos du compositeur, du disque et de son titre]

L'iranien Siavash Amini, à nouveau... Après A Trail of Laughters (son second disque chez Room40, en 2021) et Songs for Sad Poets en collaboration avec l'écrivain new-yorkais Eugene Thacker (chez Hallow Ground en septembre 2022), après Eidolon à nouveau chez Room40 en 2023, son nouveau disque Caligo reste fidèle à la maison de disque de Lawrence English.

Siavash Amini prend comme matériau de départ deux des premiers enregistrements de piano solo de l'histoire de l'Iran, qu'il transforme à sa manière, grâce à un ensemble varié de méthodes numériques, en une série de résurrections hallucinées.

Quant au titre de l'album - j'essaie toujours de les comprendre, comment faut-il entendre Caligo ? En latin, « caligo », c'est le brouillard, la brume, voire l'obscurité, les ténèbres, et notamment celles de l'esprit. Je laisse de côté le sens médical d' « obscurcissement par une tache de la cornée ». Mais c'est aussi un papillon surnommé « papillon-hibou » ou encore « papillon-chouette » en raison des motifs sur ses ailes. Pourquoi s'attarder, me demanderez-vous ? Parce que je ne peux m'empêcher de penser que ce titre est comme un hommage crypté au roman La Chouette aveugle (1936 / 1941 // 1953 pour la traduction chez José Corti) de l'écrivain iranien Sadegh Hedayat (1903 - 1951). Mon hypothèse s'appuie sur une autre convergence. Le titre 4, "Sanguis Stilla" signifie « goutte de sang ». Or, l'une des œuvres de l'écrivain est titrée Trois gouttes de sang. Si l'on ajoute que Sadegh qualifiait en son temps les mollahs de « têtes de choux », que son roman fit scandale...Mais revenons à la musique ! 

Le compositeur Siavash Amini

Le compositeur Siavash Amini

[L'impression des oreilles]

Lambeaux de souvenirs d'une chouette aveugle...

   "Maculate", on dirait de la musique iranienne traditionnelle, qu'une énorme explosion réduit à néant, une maculation qui nous propulse dans un monde inquiétant, saturé de passages de bourdons,  de traces musicales enflammées. Un monde en ruine, envahi par des chants fantômes de muezzin, le passage de gros engins, de foules hurlantes, le tout déformé, comme derrière un brouillard. Avec la pluie qui crépite sur les décombres...Une entrée terrible. Que peut-il rester ? Une goutte, une larme , "Stilla" (titre 2) commence par des sortes de sirènes mugissantes, qui ne parviennent pas à couvrir une immense élégie aux draperies féériques dans le ciel, une élégie déchirée, au bord de la dissolution, plainte majestueuse reculée au seuil de l'audible, voilée parfois par des crachotements, des nébulosités, mais persistante, à la consistance de la brume et du souvenir. La musique électronique de Siavash Amini me touche profondément, comme à chaque fois. C'est une musique vivante, tissée de mémoire, bouleversante.

   "Spiralling P.M." s'enfonce dans les limbes, hantées de figures sonores immémoriales,  puis elle laisse le passage à une procession harmonieuse, à des voix enfouies cherchant une issue vers la lumière. Il y a quelque chose de pastoral dans les tintements délicats qui rythment cette apparition sonore magnifique. Le plus long titre (10 minutes) "Sanguis Stilla" se dépêtre dans un univers morcelé où surnagent des fragments de rituel, puis semble tout effacer pour renaître dans une atmosphère orageuse, inquiétante, peu à peu gagnée par une montée sombre gangrenée de griffures poussiéreuses et grotesques. L'orgue transcende ce monde misérable, en proie à d'affreux sursauts, à des turgescences malsaines. Tout s'apaise, l'orgue reparaît entouré de fines comètes lumineuses, dont il se sépare pour affirmer une beauté somptueuse, impériale, que des restes agrestes, comme des flûtes, accompagnent dans sa lente transfiguration. Le dernier titre, "Culter", énigmatique pour moi (est-ce encore du latin, avec le sens de « soigneusement » ?), nous replonge dans une atmosphère infernale, bercée de boucles pullulantes : bribes infantiles de comptines assassinées, surgissements monstrueux et brutaux, râpeux. Encore une composition au bord du marais chaotique où pataugent et souffrent les damnés. Mais une force se lève, ténébreuse, grondante, qui fait taire l'informe par son avancée inexorable : le seul espoir, encore lointain peut-être,  d'un retour à la paix.

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Le disque sombre et tragique d'un monde habité par des fantômes, hanté par les débris d'une culture massacrée.

Paru en juillet 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 5 plages / 37 minutes environ

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Publié le 12 Juin 2025

Christina Giannone - The Opal Amulet

Christina Giannone, artiste sonore et compositrice de Brooklyn, signe un troisième album chez Room40, après Zone 7 en janvier 2022 et Reality Opposition en juillet 2023. Toujours entre bourdons ambiants et bruitisme, sa musique, qui privilégie les textures atmosphériques à grande profondeur de champ, a été primée dans plusieurs festivals internationaux de films. 

Christina Giannone par ©Josiah Cuneo

Christina Giannone par ©Josiah Cuneo

Au plus près du Chaos...

La musique de Christina Giannone ne ressemble plus à rien. Elle a jeté les amarres pour s'approcher du Bruit de l'Univers : grésillements, déchirements, ondes de fond, bourdons. Elle capte les énergies, comme l'annonce le titre de l'album, Amulette d'Opale en français, mais non pas pour guérir quoi que ce soit, pour retrouver sans doute la musique originelle sous sa forme brute, brutale. Parler de musique ambiante est évidemment impropre, à moins de se situer au niveau cosmique, universel. Le premier titre, "Illusory Figure", ne renvoie-t-il pas au concept de Maya dans la Bhagavad-Gītā ? Le monde matériel est temporaire, en constante évolution, comme le monde sonore de Christina, qui plane au-dessus du chaos primordial, de son fourmillement colossal, grandiose et monstrueux.

   "Iridescent Dust" (Poussière irisée) n'a rien de solaire : si arc-en-ciel il y a, c'est un arc-en-ciel ténébreux ! La poussière est celle des astres, des galaxies, de l'énorme fourneau en ébullition que la musique essaie de rendre sensible à l'auditeur. On croit entendre les meuglements des troupeaux de créatures mythologiques enfermées dans le maelstrom parfois traversé de quelques battements rythmiques comme de coups de sabots dans la cavalcade indescriptible. Le troisième titre, "Vaporous Ritual", pointe clairement la dimension mystique de ces captations hallucinantes. Ce ne sont que chutes sans fin, précipitations fabuleuses : destruction des Mondes dans une Apocalypse de déflagrations, de vaporisations vertigineuses ! Imaginez le Jugement Dernier (vers 1560) du Tintoret, mais avec effacement des contours, des distinctions, des couleurs...

     Que le disque se termine avec "Death Ambient" ne saurait surprendre l'auditeur. L'ambiance de mort est le fond de l'Univers qui, s'il crée la Vie, l'efface dans son mouvement. Le chaos n'est pas seulement initial, il est l'horizon de toute manifestation. La composition laisse entendre la décomposition, l'effilochement : ne subsistent que des traces, des traînées, des trains de particules lancés dans l'Infini. Il n'y a plus rien que ces trajectoires arasées, cette pulsation noire remplissant l'espace sonore, car, au fond, le vide lui-même n'est qu'illusion. Il n'y a que ce plein au ras de l'Informe absolu, de la dernière minute de poussières résiduelles...

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Christina Giannone signe un album métaphysique d'une puissance sauvage : à mille milliards de lieux des musiques ambiantes d'endormissement !

cf. Texte d'accompagnement de Christina : (traduction Google revue...)

Si Vénus et Neptune entraient en collision,

J'émergerais

Entité aquatique bouillonnante

Se métamorphosant en océan cosmique

Se vaporisant dans le vide holographique

Figure illusoire

Amulette d'opale

S'effondrant en poussière irisée

Aspirée dans le trou noir

Qui mène à l'Insouciance

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Paru fin mai 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie)  / 4 plages / 38 minutes environ

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Publié le 30 Mai 2025

Deaf Center - Reverie

    Deaf Center est le duo formé par deux musiciens norvégiens installés à Berlin depuis 2003, Erik K Skodvin, régulièrement présent ici, pour ses disques solo sous son nom ou sous son pseudonyme Svarte Greiner, et Otto A Tottland. Ils nous proposent avec Reverie deux longues pièces dans la continuité de Recount (2014) et, par le son, du 45 tours Vintage Well (2008) et de Owl Splinters (2011). Deux plongées dans leur univers si prenant, où l'improvisation tient une grande place. Enregistré en direct en octobre 2024 au studio Morphine Raum de Berlin à l'occasion du quinzième anniversaire de la maison de disque sonic pieces, le disque permet de retrouver Otto A Totland au piano et Erik K Skodvin à la guitare, au violoncelle, à l'électronique et au traitement.

[L'impression des oreilles]

Sur la trace étincelante des prestiges de la nuit...

Un grattement de gorge, le piano léger, aérien et fragile ouvre une ligne de rêverie pour le premier titre, "Rev". Quelques notes plus graves, et des boucles vaporeuses lointaines en écho : une grâce magnifique, bouleversante, si vite installée, c'est la magie de ce duo extraordinaire. On s'enfonce avec eux dans un univers arachnéen de résonances, peu à peu tapissé de doux bourdons, d'où s'élèvent comme des trompes mugissantes. Le piano se fait plus dramatique, ponctuant une masse sonore se densifiant. Le rythme s'accélère, les textures électroniques se mêlent et s'embrasent, ne cessent de retomber des vagues hurlantes, des sirènes lacèrent le ciel qui semble s'effondrer en lâchant des étoiles filantes. Quelle somptuosité ! Le piano ne cessera pas pour autant d'ourler sa broderie diaphane et flottante, merveilleuse, jusqu'à sa fin d'une paix céleste.

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La Mélancolie ne dit jamais son nom...

"Erie" commence par une grappe lourde de piano et des frémissements de violoncelle. L'atmosphère est méditative, élégiaque, et déjà fissurée de motifs dramatiques, sombres. C'est une musique qui s'en va dans les tréfonds, une musique déchirée, en allée vers une douloureuse extase vibrante, plombée de bourdons et paradoxalement irriguée de traînées de lumières, de sonneries mystérieuses. Les bourdons s'enflent, les textures flottent, et revient le piano, qui ponctue d'accords mélancoliques la disparition progressive des décors grandioses d'une disparition nimbée d'irréalité. Suivent quelques minutes en apesanteur sur la rémanence de la tourmente précédente, le piano comme une éponge effaçant et conjurant les signes du désastre, se maintenant par des accords répétés, prudents, sur le fil du silence, s'essayant à une légèreté retrouvée, presque une gaieté, avant de s'abandonner décidément à sa pente mélancolique, à son inclinaison au désastre, au ravage d'une tristesse qui n'a pas de nom.

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Deux pièces sensibles d'une rare splendeur. Un chef d'œuvre !

Paraît le 30 mai 2025 chez sonic pieces (Berlin, Allemagne) / 2 plages / 34 minutes environ

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