Publié le 7 Janvier 2026
O Ghost est le premier album du compositeur et artiste sonore madrilène Daniel Mesa sous son nouveau pseudonyme d'Arvin Nola. De formation classique, il s'est orienté vers des styles assez différents comme la musique industrielle ou techno, ou plus nébuleuse ("shoegaze"). Il chante aussi dans le duo de jazz doom Tera Ho !
La musique de ce disque serait inspirée par le concept philosophique d'hantologie proposé par Jacques Derrida et ensuite popularisé dans divers domaines comme la musique, le cinéma, la photographie ou les jeux vidéo. Les œuvres relevant de ce principe sont construites à partir de traces en provenance du passé. En somme, l'absence, la perte, ne sont pas définitives ni totales : elles persistent sous la forme de souvenirs spectraux. Chaque composition est une série d'apparitions sonores successives qui viennent hanter le présent...Tout cela se rattache en littérature et en musique à la très ancienne veine élégiaque. Frappé par des deuils intimes, Arvin Nola fait vivre les fantômes du passé à l'aide de synthétiseurs analogiques, d'enregistrements de terrain, de guitares et de voix traitées.
Après quelques hésitations, je me suis laissé emporter par ce disque volontiers grandiloquent et dramatique qui ne manque pas de vraie grandeur. Les draperies diaprées du premier titre, "Geology of Absence", creusent des abysses, car l'absence est d'abord un creux, un vertige, duquel remontent les spectres disparus. Les stries lancinantes de la seconde partie mettent en œuvre cette hantologie déferlante, irrépressible, suivie d'une dérive très douce, le beau "The Drift" peuplé d'un feuilletage de voix traitées, traversé de craquements soudains. Tout oscille lentement, se déforme comme sur la très belle pochette d'Irene Gaumé.
"Resurrecting the Father (Canon)", inspiré par la mort du père du compositeur, est à mi-chemin entre requiem et ambiante. Le titre déploie ses toiles funèbres déchirées de froissements comme si dans la cathédrale du souvenir l'ombre du père lévitait dans les semi-ténèbres : c'est grandiose et poignant. "Specters of Me" (titre 4) lui répond par la vision presque bucolique de son propre Moi dans une expectative diaphane, de lointaines trompettes évoquant le Jugement Dernier comme toile de fond ultime à ces flottements évanescents. Toute une imagerie catholique s'invite obliquement dans ces pièces baignées d'une religiosité indéniable (Espagne oblige ?). "Thorn in my Flesh" s'inscrit dans la tradition d'un dolorisme qui plaisait tant à Baudelaire. Les textures brouillées, tuilées, sont comme l'Épine s'enfonçant dans sa chair en lentes et longues vrilles suscitant une extase trouble dans la lignée des romans frénétiques, une agonie majestueuse de jouissance masochiste...
"Lofi Sign" (titre 6) engage le disque dans une veine atmosphérique bourdonnante. Les vagues de synthétiseurs s'entremêlent, s'opacifient dans un maelstrom ralenti d'une mélancolie sans fin. "Rafah" relierait le disque à d'autres traumatismes, historiques cette fois. La pièce semble une forêt de sirènes et de voix engluées dans un nuage épais de particules : élégie pour une ville détruite !
Le dernier titre, "Act of Heresy", est l'un des plus hantés de l'album, dramatique à souhait, une sorte de messe noire frémissante et altière ponctuée de grondements énormes et de voix à la fois désincarnées et gémissantes.
----------------------------------------------
Entre musique ambiante et musique atmosphérique, Alvin Dola creuse un sillage élégiaque à son meilleur lorsqu'il se laisse aller à une dramaturgie ténébreuse et grandiose dont "Thorn in my Flesh" et "Act of Heresy" sont les sommets troubles et un rien sauvages !
Paru en septembre 2025 chez Dragon's Eye Recordings (Los Angeles, États-Unis) / Espacio Vacío (Espagne) / 8 plages / 38 minutes
Pour aller plus loin
- album en écoute et en vente sur Bandcamp :
/image%2F0572177%2F20170208%2Fob_fdd513_duane-pitre-bridges.jpeg)
/image%2F0572177%2F20260106%2Fob_fedf7f_arvin-dola-o-ghost.jpg)
/image%2F0572177%2F20260107%2Fob_e15f44_arvin-dola.jpg)
/image%2F0572177%2F20251113%2Fob_81ddeb_martina-berther-philipp-schlotter-si.jpg)
/image%2F0572177%2F20251219%2Fob_dab78d_martina-berther-and-philipp-schlotter.jpg)
/image%2F0572177%2F20251202%2Fob_21df6c_davis-scanner.jpg)
/image%2F0572177%2F20251204%2Fob_b5f680_gareth.jpg)
/image%2F0572177%2F20251204%2Fob_aa7824_scanner.jpg)
/image%2F0572177%2F20251122%2Fob_9810d8_nadja-cut.jpg)
/image%2F0572177%2F20251119%2Fob_6ffecd_nadja.jpg)
/image%2F0572177%2F20250916%2Fob_7d2305_norman-westberg-milan.jpg)
/image%2F0572177%2F20250829%2Fob_a3e389_siavash.jpg)
/image%2F0572177%2F20250901%2Fob_2ed5eb_siavash.jpg)
/image%2F0572177%2F20250603%2Fob_0b53bc_christina-giannone-the-opal-amulet.jpg)
/image%2F0572177%2F20250611%2Fob_4cd12b_christina-giannone-by-josiah-cuneo.jpg)
/image%2F0572177%2F20250513%2Fob_1d1855_deaf-center-reverie.jpg)