ambiante sombre

Publié le 27 Mai 2025

Bryan Senti & Dominic Bouffard - Killing Horizon

Paru en octobre 2024, il est sans doute bien tard pour présenter ce disque que je retrouve parmi mes nombreux fichiers. Allons, peu importe !

[À propos des compositeurs et du disque]

   Killing Horizon est le fruit de la collaboration entre Bryan Senti, compositeur, violoniste et altiste latino-américain installé à Los Angeles, et le compositeur, artiste interdisciplinaire et guitariste anglo-franco-algérien Dom(inic) Bouffard, né à Londres. Si le premier combine des influences latino-américaines et néo-classiques, le second a commencé sa carrière dans des groupes de rock alternatif, a travaillé ou collaboré avec Robert Wilson ou Lou Reed , développé des projets dans le monde du théâtre, de la dance et des installations sonores immersives. Ils ont composé chacun de leur côté, enregistré dans leur studios personnels respectifs à LA et Londres. Noah Hoffeld  a ajouté son violoncelle à distance depuis le nord de l'état de New-York.

    Le titre fait référence en astrophysique à l'horizon de Killing en liaison avec certains trous noirs et leurs limites. Indépendamment de cette signification scientifique, rien n'empêche plus simplement de comprendre à peu près « tuer l'horizon » ou « L'horizon meurtrier », ce  qui colle assez bien à la musique des deux compères.

   Dom Bouffard est aux guitares et à la grosse caisse, Bryan senti au violon, à l'alto, au piano, au saxophone et aux synthétiseurs. Plus le violoncelle de Noah Hoffeld déjà mentionné. Et la guitare réamplifiée par Julian Wright dans un studio londonien.

Dom Bouffard ( à gauche) & Bryan Senti (à droite)

Dom Bouffard ( à gauche) & Bryan Senti (à droite)

[L'impression des oreilles]

Rien n'échappera aux trous noirs...

   "Drift" (Dérive) ouvre sur un vaste espace parcouru de turbulences amplifiées, avec comme des voix enchâssées dans l'horizon que lacère la guitare, puis le piano dessine lentement un paysage apaisé, accompagné par une guitare basse. C'est un paysage qui s'estompe, coule dans l'ombre, peut-être le paysage stérile de la couverture, mais une fin presque rock réanime la fresque grandiose. "The Ground" (Le sol) rampe au ras des graves, plombé de bourdons opaques, avec des déchirements et des frottements comme de créatures infernales. On semble attiré par un vortex inquiétant, l'entrée des Enfers qui sait. La musique est vent de panique, précipitations palpitantes, fusions intérieures, se rétracte dans une atmosphère raréfiée, presque paisible : le pire semble avoir été conjuré !

   Le titre 3, "Rain", suggère un monde alourdi : basses ralenties, sourdines en semi-lumière, cliquetis obscurs, rares échappées courbes.  Puis l'horizon, saturé, se défait sous la pluie noire d'une immense mélancolie. "Cathedral" explose en gerbes successives tandis qu'une marche implacable sous-tend  des orages troubles, que s'entendent  par moments des répliques de la grande catastrophe. Killing Horizon est comme la plainte des vestiges d'un monde détruit : tout ne cesse de mourir, de retomber, même "Elevation" (titre 5) se retourne en descente pathétique, hanté par le violoncelle spectral qui semble planer sur une mer d'ossements dans une atmosphère apocalyptique...

   Dans ce monde d'après, "Circle" serait la survivance déréglée du monde perdu. Même ici, l'harmonie se brouille vite, dégénère en boucles comme autant de bouches torves sur de souterraines émanations de perdition. Pas étonnant qu'on finisse par "Mirage" (titre 7) : la musique peine à se frayer dans l'épaisseur de l'enfouissement, et si elle finit par s'élever, c'est pour sembler une sirène d'alarme alanguie sur des lambeaux pris dans des gangues sourdes. Certes, elle tente de reprendre de la force, mais elle est engluée, retombe dans une brume agonisante.

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Un témoignage musical assez juste de l'ambiance de fin de monde liée à la récente sinistre pandémie.

Paru en octobre 2024 chez Naïve (Paris, France) / 7 plages / 37 minutes environ

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Ambiantes - Électroniques, #Ambiante sombre

Publié le 29 Avril 2025

Alex Zethson / Nikos Veliotis - CRYO

  Le violoncelliste grec Nikos Veliotis et le pianiste suédois Alex Zethson se sont rencontrés à Athènes au célèbre magasin de disques-galerie d'Art Underflow. Le violoncelliste avait été invité pour la première partie du concert du groupe Goran Kajfes Tropiques dont le pianiste fait partie. Tous les deux étant impliqués dans de nombreux projets liés à la musique électronique, au rock et aux musiques expérimentales, ils ont enregistré CRYO dans la foulée au studio Artracks de la même ville. Le disque est publié par le label Thanatosis Produktion que le pianiste  a fondé et dirige depuis 2016.

Zethson Veliotis par © Michell Zethson

Zethson Veliotis par © Michell Zethson

Aux sombres rivages de l'Insondable  

   Le disque comprend deux longues pièces d'une vingtaine de minutes. Deux maelstroms immersifs se déplacent et se modifient lentement, le piano en cascades de boucles très graves, le violoncelle en longs raclements bourdonnants. La masse sonore tournoie, nous sommes comme au centre d'un amas orageux d'harmoniques miroitantes. Dans la deuxième moitié de la première partie, nous plongeons dans un gouffre, au royaume des graves extrêmes, des vagues de bourdons profonds.

Piano et Violoncelle sur glace...  

"CRYO 2" poursuit la descente aux enfers grondants. L'atmosphère s'alourdit, saturée de fantômes sonores. Que le disque ait été optimisé par Mell Detmer, qui a travaillé pour des groupes de Drone Metal comme Earth n'est pas indifférent...C'est un flux minimaliste d'une grandiose noirceur, le violoncelle tel un frelon énorme tournant autour du piano enveloppé de chapes de résonances, se débattant pour échapper au froid absolu (rappelons que la racine «cryo-» signifie froid).

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La musique formidable des abysses !

Paru le 14 mars 2025 chez Thanatosis Produktion (Stockholm, Suède) / 2 plages / 40 minutes environ

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Publié le 21 Avril 2025

Ben Bertrand - Relic Radiation

Aux envoûtants Royaumes de la clarinette basse

   La clarinette basse en tant qu'instrument d'avant-garde : depuis son premier album solo en 2018, le clarinettiste et compositeur belge Ben Bertrand crée un univers sonore unique où fusionnent références au passé et extrême modernité des musiques électroniques, de nombreuses machines s'ajoutant à ses clarinettes (basse ou non). En utilisant boucles et pédales d'effet, les sons de sa clarinette deviennent électroniques, fusionnent avec elle. Il fait entendre sa musique dans toute l'Europe, a sorti plusieurs disques notamment chez Stroom. Il a collaboré avec Christina Vantzou sur l'album N°5, publié chez Kranky.

Ben Bertrand, sa clarinette...et le reste !

Ben Bertrand, sa clarinette...et le reste !

Reliques mélancoliques...

Ça commence comme par un tambourinement, accompagné de froissement sourds, puis déferlent les sons de clarinette..."Microwave Background" attaque : musique massive de boucles, de vagues, de tremblements, sur un fond qui semble d'orgue, des sons filés. Pluie de particules dans le cosmos, traversées proches d'astéroïdes. Dieu quelle musique formidable, à frémir !. "Event Horizon" (titre 2), c'est presque huit minutes d'un lamento labyrinthique, entre les bourdons de clarinette et des aigus lancinants. Alors s'élèvent des voix intérieures d'une sublime mélancolie, une polyphonie bouleversante. L'une des plus belles musiques qu'il m'ait été donné d'entendre, lente et envoûtante somptuosité de draperies ondulantes...

   Le court "GW 190905", c'est du Steve Reich à grande vitesse, animé d'une pulsation irrésistible. Un bataillon de clarinettes à l'assaut griffonne à grandes traînées la nuit ! "Stereo A" (titre 4) nous embarque sur un étrange vaisseau dont sortent des mélodies ensorceleuses, ce serait pour une nouvelle d'Edgar Poe, là-bas près de pôles magnétiques, au plus près du noir absolu. "Big Bounce", c'est la danse des clarinettes basses, magnifiques, grondantes, au milieu d'irisations, de capsules traçantes aiguës...

   "Stereo B" (titre 6) est le titre le plus éthéré de l'album, tout en miroitements, opalescences tremblées jusqu'à l'entrée de la clarinette basse, au son ample, d'un grave magnifique, qui vient planer sur le fond radieux. Le mystérieux "GW 150721" termine l'album avec sa mélodie d'une déchirante beauté, sorte de respiration multiple s'éployant dans un soir d'abîme.

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Magistral. Une splendeur. Un des très grands disques de 2025 !

Paru le 15 avril 2025 chez Stroom (Ostende, Belgique) / 7 plages / 36 minutes environ

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Publié le 4 Avril 2025

Primož Bončina & Phil Maguire - Stone and Worship
Pierre et Adoration !

   Beau titre pour un disque constitué de quatre massives pièces entre quinze et presque vingt-et-une minutes. Le compositeur slovène Primož Bončina manie la guitare électrique en s'intéressant à ses possibilités tonales et spectrales, jouant sur l'amplification et des sons prolongés, dans un esprit inspiré notamment par la musique électronique minimaliste et ses expériences de musique Métal. Phil Maguire, lui, musicien écossais installé à Cork en Irlande, produit de la musique électronique à l'aide de synthétiseurs et d'ordinateurs. Leur intérêt commun pour les musiques à bourdons (drones) débouche sur ce disque enregistré d'abord dans la cave d'un ancien séminaire catholique, lieu propice à la méditation et à tous les phénomènes de halo, de résonance, puis enrichi d'arrangements et des contributions de deux chanteurs sur les deux premiers titres.

Primož Bončina & Phil Maguire

Primož Bončina & Phil Maguire

   Le premier titre "Dolorosa" est marqué par la contribution vocale de Golem mécanique, dont je viens de chroniquer le dernier album Siamo tutti in pericolo. Mille-feuilles de sons tenus et de bourdons, cette pièce plonge l'auditeur dans une atmosphère gothique tout à fait grandiose, illuminante. La(les) voix de Karen Jebane (Golem mécanique) incante(nt) une tapisserie grondante aux dérapages tonals renversants. Lorsque la guitare rentre en jeu, elle enflamme peu à peu cette dernière, soulevée de mouvements intérieurs, et l'incendie couve, l'orage menace, les métaux fondent, des épées flamboyantes et floues zèbrent les ténèbres boursouflées, contrepoint prodigieux à la voix de Karen, d'une pureté hors d'atteinte. "Dolorosa" signe l'émergence d'un hybride farouche de Métal épais, d'électronique bouillonnante pour une messe d'apocalypse.

   "(Vangelis) Acolyte" se tient d'emblée très haut, orgue cristallin et bourdons vrillés, cernés de textures épaisses : la voix de Dylan Desmond (du groupe de Métal doom Bell Witch) démultipliée, vient s'y percher au milieu de nappes de résonances. Les claviers introduisent un élément mélodique parmi ces nuages de sons tenus que la guitare déchire à grandes griffures métalliques. Les fréquences modulées donnent à la pièce une dimension spectrale : les timbres sont brouillés, les sons perçus comme à travers un voile. C'est pourquoi cette musique prend une dimension mystique, favorisée par la résonance religieuse du chant de Dylan que l'on imagine très bien dans de vastes grottes éclairées par des torches fumeuses plongeant la "scène" dans un clair-obscur nébuleux. Quelle cérémonie d'une grandeur funèbre y célèbre-t-on  ? Le titre pourrait nous amener à penser que la pièce est en hommage (indirect) à Vangelis (Evángelos Odysséas Papathanassíou, 1943 - 2022), grand maître des claviers : sous réserve.

  La pièce finale, sur deux pistes pour presque trente-deux minutes, réussit le tour de force d'être à la fois d'une force et d'une épaisseur incroyables, et en même temps d'une tessiture parfois diaphane. Pierre et adoration, pleinement, l'adoration transcendant les matériaux portés à incandescence explosive. Après "Movements in dust" (Mouvements dans la poussière), "Megalithic Fountain" (Fontaine mégalithique) est un déferlement sonore de métal en fusion, la guitare enchâssée dans le magma électronique aux immenses traces rageuses pour une immense explosion au ralenti en boucles lentes de plus en plus lacérées, déchiquetées...

   Rien à vous proposer hélas en illustration sonore : une trop courte vidéo sur une plateforme bien connue. Mais il y a le Bandcamp ci-dessous pour vous immerger...

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Un disque d'une splendeur noire, abyssale et terminale.

Paru en mars 2025 chez Cloudchamber Recordings (?) / 4 plages / 1 heure et 12 minutes environ

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Publié le 26 Février 2025

Lawrence English - Even The Horizon Knows Its Bounds

  L'artiste, philosophe de l'écoute et compositeur australien Lawrence English est régulièrement présent dans ces colonnes, ne serait-ce qu'à travers sa maison de disque, Room40, devenue incontournable dans le domaine des musiques ambiantes et électroniques. Les rapports entre les lieux et les sons sont au cœur de ses recherches. Il écrit notamment : « J’aime à penser que le son hante l’architecture. C’est l’une des interactions véritablement magiques permises par l’immatérialité du son. C’est aussi quelque chose qui nous a captivés depuis les temps les plus reculés. Il n’est pas difficile d’imaginer l’exaltation de nos premiers ancêtres s’appelant les uns les autres dans les sombres cavernes semblables à des cathédrales qui leur offraient émerveillement et sécurité.(...) Le lieu est une expérience subjective et évolutive de l’espace. Les espaces offrent la possibilité d’un lieu, que nous créons à chaque instant, façonnés par nos manières de donner du sens. Si les caractéristiques architecturales et matérielles de l’espace peuvent rester relativement constantes, les personnes, les objets, les atmosphères et les rencontres qui les remplissent s’effacent à jamais dans la mémoire. » Son nouvel opus résulte d'une commande du conservateur Jonathan Wilson qui voulait un environnement sonore pour le bâtiment "Naala Badu" de la galerie d'art de la cité de Sidney (Nouvelle-Galles du Sud, Australie). Un éventail d'artistes souvent liés à Room40, parmi lesquels on retrouve Chris Abraham, Madelaine Cocolas ou Norman Westberg, a répondu à la demande de Lawrence English pour participer à son œuvre. Le compositeur a ensuite "digéré" leurs participations pour aboutir à cette longue pièce de quarante-cinq minutes, découpée pour des raisons qu'on imagine en huit sections titrées "ETHKIB" de I à VIII.

Lawrence English / Photographie © T. Pakioufakis

Lawrence English / Photographie © T. Pakioufakis

Vers des royaumes inquiétants...

    Even The Horizon Knows Its Bounds représente un sommet dans l'œuvre de Lawrence English. C'est une immense cathédrale ambiante, à la charpente solide, colossale. Nous voici  assez loin de Brian Eno ou de Harold Budd ! L'ouverture est grandiose, piano impérial sur une toile grondante, ondulante et une grève de sons électroniques comme sol sonore. On ne descendra pas de cette altitude : ni mièvrerie, ni mollesse comme parfois chez les deux précédents (parfois, c'est un admirateur qui risque cette remarque !). La section II s'approfondit par une véritable polyphonie foisonnante de textures. Le mixage de Lawrence English est évidemment impeccable : combien de disques n'a-t-il pas mixé, matricé ? La section III se fait plus opaque, granuleuse, comme un orage qui couve au milieu d'épais nuages. Avec la section IV, on monte encore, la pâte est ponctuée de bourdons profonds et en même temps par les accents métalliques de la guitare à pédale en acier, tandis que le mur sonore s'épaissit, pulse en vagues noires.

   La Lumière résistera aux Ténèbres !

   Une frappe intériorisée dans la masse sonore rythme puissamment la section V, vaporisée, rayonnante, traversée de courants soudains qui la déchirent. Il y a là une force dramatique, un potentiel émotionnel formidable, au sens ancien de qui est à craindre, terrifiant. L'ambiante de Lawrence English n'est pas une gentille draperie, c'est un linceul de voiles qui vous tire vers des royaumes inquiétants, peuplés de voix fantômes qu'on croit entendre dans la section VI. C'est une musique d'engloutissement dans l'espace infini. Et l'on est presque surpris de retrouver le piano, perdu en route, un piano presque léger. Il semble qu'on ait passé le cap de la noirceur. Le mur sonore continue de s'amincir (relativement...) en VII, mais la trajectoire ne dévie pas, ne s'abaisse pas, et à nouveau tout se coagule dans une matière sombre aux infimes irisations, aux échardes un peu plus claires. La pulsation se fait plus sensible, les voix lointaines, subliminales, reviennent hanter les fonds. Prodigieuse musique, comme organique, vivant d'une vie fascinante, lancée dans l'Éternité, auréolée grâce au piano dans la dernière section d'une lumière, d'une douceur refusant de se noyer dans le cœur des ténèbres... C'est d'une beauté bouleversante, ponctuée par les trois coups graves du Destin.

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Un chef d'œuvre de la musique ambiante électronique d'aujourd'hui.

Paru le 31 janvier 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 10 plages / 54 minutes environ

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Publié le 21 Février 2025

Tape Loop Orchestra - Sabbat de voix

   Tape Loop Orchestra est le nom du projet du musicien et compositeur de Manchester Andrew Hargreaves, qui a déjà sorti sous ce nom au moins une vingtaine d'enregistrements. Son nouveau disque est paru dans la collection Spirituals [PSALM019] du label anglais Phantom Limb. Il comprend deux pièces longues, chacune autour de plus ou moins dix-huit minutes.

Rêvons sur les dénominations : Spirituals - Phantom Limb. Musique vocale sacrée, membre fantôme... La musique du Tape Loop Orchestra est bien dérivée de la voix. Mais ce sont des voix retraitées, décomposées et mises à distance, des voix devenues fantômes, des voix spectrales plongées dans un flou nostalgique.

Les Voix fantômes du Paradis Perdu...  

   "Voix figées" commence par une longue introduction de cordes bourdonnantes en boucle dans un halo de poussières, de grésillements. Cette musique revient de loin. Peu à peu, des voix trouent le ciel brumeux, des voix archangéliques, comme le souvenir d'un paradis perdu. Elles tournent, enrobées de couches graves de cordes. Irréelles, elles déchirent le temps qu'elles hantent et dans lequel elles s'abîment, telles des étoiles de lointaines galaxies. Une stase mélancolique, sans elles, s'ouvre au milieu de la pièce et sur une partie de la seconde moitié, tombeau d'une transcendance disparue. Puis elles reviennent, et le Mystère renaît de cette Beauté, enchanteresse en dépit des alluvions, des scories qui s'accrochent à elles. Rien n'y fait : ces "Voix Figées" témoignent d'une Chute ancienne...Je crois qu'il faut entendre sabbat de voix, non comme une allusion à une assemblée de sorcières, mais dans le sens d'une orgie de voix, d'une assemblée de voix qui occupe l'espace pour célébrer un repos édénique que l'humanité d'après ne connaît plus.

   "Voix empruntées" semble surgir d'un vieux vinyle craquant. Une seule voix chante d'abord un lamento sur des phrases glauques de piano, puis d'autres, plus lumineuses, la rejoignent, accompagnées de bourdons d'orgue et de cordes. Un soleil crépusculaire baigne cette musique au doux bercement, toujours au bord d'une extase ineffable et sur le point de disparaître. Les voix se taisent au centre de la pièce, laissant place à un ressac hanté par une phrase mystérieuse d'un instrument non identifié (clarinette basse ? électronique bien sûr...) avant le retour du piano, plus en avant, mais plus glauque encore, pataugeant dans un marais liquide. Lorsque les voix reparaissent, le vaisseau fantôme prend corps, envahi de résonances. Un espoir, peut-être, tire le navire jusque là englué dans une mélancolie épaisse. Des percussions bourdonnantes dessinent dans les nuages, entre les voix, le souvenir de chants folkloriques très anciens, déformés. Andrew Hargreaves est le maître d'évocations fascinantes, minutieusement orchestrées.

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Sabbat de voix plonge aux racines de la mélancolie pour en extraire la quintessence éthérée, illuminée par les soleils troubles des souvenirs à demi ensevelis.

Paru en février 2025 chez Phantom Limb (Brighton, Royaume-Uni) / 2 plages / 36 minutes environ

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Publié le 6 Février 2025

Glim - Tape I

    Tape I est le troisième album du compositeur autrichien Andreas Berger sous le nom de Glim. Après des études orientées vers la musique électronique et par ordinateur, il a écrit pour le théâtre, le cinéma et des performances, certains compositions ayant été primées par des festivals. Il est l'un des membres fondateurs du collectif Liquid Loft, récompensé par un Lion d'or à la Biennale de Venise.

   Le titre s'explique par le goût d'Andreas Berger pour les cassettes, dont le son particulier, la couleur, voire la qualité inégale, lui semble avoir un réel charme. Il a enregistré et interprété l'essentiel du matériel sur un vieux lecteur de cassettes Walkman et compare ce qu'il a obtenu à des Polaroïds sonores décolorés, au riche potentiel nostalgique...

Glim (Andreas Berger) © Die Schwarzarbeit

Glim (Andreas Berger) © Die Schwarzarbeit

  Dans les voiles brumeux de la Nostalgie

  Dès le premier titre, on s'enfonce dans des chemins brumeux, tapissés de lourds bourdons parcourus par des vagues de lumières troubles, des vents de particules. On marche dans une matière épaisse, aux limites indécises, les titres sans nom autre qu'un numéro s'enchaînant naturellement. Des chœurs de voix électroniques, dirait-on, incantent les hauteurs. Glim invente une musique pour disparus anonymes. Ce sont des bouffées de mémoire, une mémoire boursouflée, informe, qui envahit l'âme de ses volutes irisées, grisées et grisantes (le superbe titre 4, par exemple), comme le parfum de fêtes évanouies.

    Le titre 5, presque sept minutes, serait une musique idéale pour la nouvelle Le Chat noir d'Edgar Allan Poe : les miaulements d'un chat semblent enfermés dans des boucles doucement hypnotiques, au rayonnement fuligineux d'une abyssale mélancolie. Un chef d'œuvre d'ambiante électronique ! Le titre 6 plonge dans l'infra, longs aigus tenus miroitant sur un crachotement intermittent. Quel aigle ténébreux là-haut fait des cercles lents pour envoûter une proie déjà ensevelie dans les herbes du néant ? C'est un rituel de magie, implacablement doux...Les sons buissonnent en 7, soufflent tels un chœur de cors funèbres, ils lèvent un orgue lointain. Glim aime ces paysages profonds lentement animés, comme des remontées mentales sur le point de se dissoudre.

   Le disque se termine avec le somptueux titre 8, cortège de vaisseaux fantômes dans un ciel de scintillements qui se change fugitivement en mer obscure, monte en crescendo comme un orage qui n'éclate toutefois pas, tout se résorbant dans des enveloppements d'une indicible délicatesse.

Paru en décembre 2025 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 8 plages / 40 minutes environ

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Publié le 31 Décembre 2024

Jana Irmert - When I Dissolve

    Artiste sonore et compositrice installée à Berlin, Jana Irmert sort son sixième disque sur le label autrichien Fabrique Records (qui publie également Christopher Chaplin). C'est le troisième article que je lui consacre, après ceux dédiés à The Soft Bit en 2021 et à What Happens at Night en 2022. Ce nouveau disque rassemble ses compositions pour le film hybride, entre documentaire et autofiction, To Be an Extra (2024), de la réalisatrice allemande Henrike Meyer. N'ayant pas vu le film, je laisse de côté l'éventuelle dimension "illustratrice" de cette musique. Il suffit de savoir que les deux artistes ont eu des conversations sur les phénomènes dits "para-normaux", à la limite de nos existences, comme les trous noirs, les espaces de respiration, les déconnexions soudaines entre parties corporelles, les bruits inquiétant surgis du silence. Jana Irmert est à l'aise dans ces mondes ! Le disque est disponible aussi en Dolby Atmos, pour nous envelopper encore mieux dans les trames sonores de la compositrice...

Jana Irmert @ Kasia Zacharko

Jana Irmert @ Kasia Zacharko

   Tout commence par de sourds grondements, comme des irruptions souterraines. On est bien dans le « marécage ou le marais » que la musique de Jama Irmert aime explorer sous les surfaces. Tout un monde mystérieux est là, étrange, invisible, mais qui engendre des visions : "Not visible but seeing" est le titre de la première pièce, prélude à l'entrée dans les trous noirs ("Black Holes", titre 2). Cette musique électronique a aboli toutes les frontières, les séparations. Les sons nagent, ils sont liquides, brumeux, ils filent à vive allure dans un espace glauque où ne subsistent plus que quelques aspérités instrumentales (un frottement de cymbale, une voix peut-être..). La respiration ("A Room Breathing (The Nothing)", titre 3) est aspiration, avalement, réverbérations. Soudain surgit une vague de lumière, forte, intense, qui anéantit, submerge momentanément la ténébreuse présence respirante. Qu'est-ce que le corps, sinon une circulation de fluides, le lieu d'une activité inconnue, presque effrayante, effarante ? ("Body Knowledge", titre 4).

      C'est pourquoi la musique de Jama Irmert est authentiquement fantastique. Les sons ne sont pas imputables à un lieu, à une chose, ils surgissent des tréfonds, des abysses : ils sont la nuit, la nuit se repliant sur elle-même, inconnaissable, hantée de cauchemars. Il y pleut des neiges grumeleuses, noires, il y vente des courants flous, sauvages, il y gîte des monstres enfouis. C'est là qu'est tapi le rien ("The Nothing", titre 6), le rien radieux, qui se lève au milieu des déflagrations et des ascensions. Dans ce monde de sillages et d'errances, il n'y a pas d'obstacle, pas de terrain sur lequel tomber ("No Ground to Fall on", titre 7). Il n'existe que des apparitions informes, vaguement délimitées par le contour des masses en mouvement, en tremblement, en effritement. Toute action au premier plan se double d'un bruit de fond ("Foreground Action Background Noise", titre 8), jusqu'à l'impossibilité de tracer une démarcation entre ces deux plans, d'ailleurs, tant ils sont intriqués, solidaires. C'est le règne de la brume ("Mist", titre 9), des cornes de brume entremêlées, des banquises sonores les plus louches et les plus somptueuses à la fois. Tout y part en lambeaux, tout disparaît..."When I Dissolve" (titre 10 éponyme) condense ce travail interne, lourd de menaces, prometteur d'aubes coulées, fracturées par des fissures hachées. La musique se fait travail de sape et vêture translucide de néant, accoucheuse d'aliens (titre 11) dont on croit entendre les pas froissés dans les mousses opaques, les cris monstrueux dans les écroulements innommables. Les admirateurs de Poe, de Lovecraft, de Stephen King et de quelques autres y reconnaîtront leurs univers hantés, dans lesquels la clarté relative des premiers plans est contaminée par la puissance des arrière-plans sombres ("Foreground Light Background Dark", titre 12 et dernier). Ce dernier titre n'est-il pas comme une agonie de la lumière dans les pluies et les vents d'avant et d'après l'homme ?

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Le disque abouti et impressionnant d'une artiste visionnaire.

Paru fin octobre 2024 chez Fabrique Records (Vienne, Autriche) / 12 plages / 34 minutes environ

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