hybrides et melanges

Publié le 28 Avril 2020

Caleb Burhans - Past Lives

   Caleb Burhans, cofondateur du duo électroacoustique Itsnotyouitsme avec le guitariste et compositeur Greg Mcmurray, poursuit une carrière solo depuis 2013. Chanteur et multi-instrumentiste, il a sorti en 2019 son second disque personnel, Past lives, six ans après le beau Evensong - les deux étant parus chez Cantaloupe Music. Il ne renie pas son compagnonnage avec Greg Mcmurray, qui coproduit ce nouvel album. De la musique de cet album, il dit ceci :

« Ces vingt dernières années, ma musique s'est intéressée presque exclusivement au chagrin, à la peine. Past Lives recueille quatre de ces compositions, réfléchissant aux années perdues aux dépendances et aux amis disparus. » Aussi le disque est-il dédié à la mémoire de Douglas Lowry, Jóhann Jóhannsson et Matt Marks, trois musiciens avec lesquels il a collaboré avant leur décès.

   Le premier titre, "A Moment for Jason Molina", est à la mémoire d'un quatrième musicien, chanteur et compositeur mort à 39 ans à cause d'abus d'alcool. C'est le guitariste irlandais Simon Jermyn qui l'interprète à la guitare électrique. Après une courte introduction où la guitare tisse des traînées sonores mélancoliques, le morceau nous offre un "moment" de guitare fluide à base de boucles surmontées d'accords plus sourds, puis une toile de fond éthérée tout en glissements lumineux revient approfondir la trame doucement hypnotique. La musique se fait eau lustrale, inépuisable, dans laquelle on se laisse couler, emporté vers la fin par un ralenti langoureux aux savants entrelacs.
   

   Suit un quatuor titré "Contritus", interprété par le JACK Quartet. "Contritus" fait penser à "contrition", repentir sincère, donc évoque plus largement une émotion poignante. Des passages col legno donnent à cette composition d'une quinzaine de minutes une concentration, un décanté remarquables, faisant par contraste paraître plus déchirantes encore les interventions des cordes frottées qui, ou bien alternent ou bien se superposent à cette trame percussive très sèche. L'émotion grandit après huit minutes, comme si elle se libérait après ce long début introspectif de sévère macération. Mais après de fortes effusions, tout se calme à nouveau, drapé d'une sérénité mélancolique, d'un alanguissement miraculeux, avant que les cordes ne ronflent à l'unisson dans de majestueuses volutes pour un finale somptueux très baroque d'allure.

   Le disque séduit aussi pour la variété des instruments utilisés. Après la guitare électrique et un quatuor à cordes (deux violons, un alto et un violoncelle), "Once in a Blue Moon" fait appel à un duo de harpe et marimba : cordes pincées et frappes percussives...

    Le dialogue entre les deux instruments chante, non sans intensité, une sorte d'incantation répétitive qui va s'étoffant, nous enveloppant d'un rets de plus en plus serré constitué par les notes pointues de la harpe et la marche bondissante du marimba. La tension se relâche un peu trois minutes avant la fin, harpe et marimba se font plus graves, plus vibrants, pour entreprendre une marche mystérieuse dans des futaies profondes. Puis, c'est une échappée imprévue, une coda spiralée, orientalisante...

Caleb Burhans interprète seul le dernier titre, le plus court, "early music (for a saturday)", à la basse électrique, au violon électrique, à la chambre d'écho et aux sons décalés. Il donne en effet l'illusion d'une musique ancienne, tout en étant au plus proche de ce que produit le duo Itsnotyouitsme. La texture orchestrale des drones et glissendos qui s'entrecroisent, s'enchevêtrent, nous plonge dans une cathédrale sonore suave puis peu à peu saturée. Une fin magnifique pour cet excellent disque entre musique contemporaine et ambiante.

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Paru en mars 2019 chez Cantaloupe Music / 4 plages / 42 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

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Publié le 20 Février 2020

Clément Édouard - Dix Ailes

   Ce beau projet associe deux voix féminines, celles de Linda Olah et de Isabel Sorling, le percussionniste Julien Samla, un dispositif électronique conçu par le compositeur Clément Édouard, et... un lieu à grande réverbération. Il s'agit en effet « de rendre indistinguable l'origine du son (instrumentale, haut-parlante ou architecturale), à partir d'un travail sur les harmoniques, les vibrations fréquentielles, la résonance physique des lieux, la psycho-acoustique ». Si les voix sont centrales, elles sont immergées ou se fondent jusqu'à disparition, ou du moins indistinction dans les vagues harmoniques et résonantes.

 

    "Antic Spell" (Sortilège facétieux ? Le premier titre du disque ne correspond pas à la première partie vidéo, en tout cas, ni la troisième au titre trois...) plonge les voix dans un bain de sons tenus, de chuintements, de gargouillis, de clapotis, comme si nous étions près d'un chaudron de sorcières. C'est un avertissement : nous voici dans le mondes des légendes, quand bien même les techniques les plus modernes épaulent ces voix qui jettent des sorts ! "Wings & Stones" donne d'abord la priorité aux voix posant de simples mots, puis montant, s'éthérant sur un fond de drones qui vient occuper le premier plan sonore en vagues longues traversées de résonances, puis des voix si lointaines qu'elles paraissent dans un lointain firmament voler au-dessus de la houle harmonique. "Fall Out" déploie le mieux le potentiel envoûtant de ce projet : scandé par une percussion vibrante, le morceau avance hiératiquement, voix en surplomb, s'enfle en vent intermittent de particules, dans une belle ligne épurée, impressionnante de force rentrée, telle la trajectoire d'un mystérieux monolithe allant vers les outre-mondes. Splendide ! Une forêt, des oiseaux, des craquements, reviendrions-nous ici-bas  avec "Shock" ? Mais la forêt est magique, incantée d'appels de claviers, de voix, tapissée de mouvements sourds : on attend quelque chose qui est là, dans l'invisible, dans l'ombre, dans le bruit des villes là-bas et de cloches plus proches. Cette voix si haute est une vigie, elle fixe l'attention sur l'imperceptible, l'émouvante beauté des bruits simples de la nature oubliée. "The Présent" lie intimement voix et électronique en des poussées ponctuées de silences brefs. Le temps s'alentit, n'avance plus qu'en crescendos mesurés, en superpositions étagées, comme sur les ailes du silence. Les voix semblent se creuser, proches des voix de gorge du chant diphonique des vieilles traditions mongoles ou sardes. Surtout elles convergent ou se mêlent avec les sons qui les environnent dans de longues tangentes extatiques.

   Une musique hors du temps, qui nous invite à tendre l'oreille aux beautés sonores d'un monde loin des vacarmes profanes.

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Paraît le 21 février 2020 chez three : four records / 5 plages / 30 minutes environ

Disque un peu court sans doute, mais la qualité est là, et titres inutilement en anglais, comme trop souvent...

Pour aller plus loin :

- le site en français du compositeur Clément Édouard

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp :

Programme de l'émission du lundi 17 février 2020

Maninkari : 1 à 3 (Pistes 1 à 3, 15'), extraits de L'Océan rêve dans sa loisiveté (Troisième session) (three : four records, 2019)

Garage Blonde : Sourd et absent / Ce qu'il faut / La Fièvre (p. 1 à  3, 11'15), extraits de rage nue (La Discrète Music, 2020)

Caleb Burhans : Contritus (p. 2, 14'53), extrait de Past Lives (Cantaloupe Music, 2019)

Julia Wolfe : Mountain / Caracteristics (p. 4 - 5, 15'), extraits de Steel Hammer (Cantaloupe Music, 2014)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges, #Musiques Électroniques etc...

Publié le 11 Juillet 2019

Lune très belle - Ô la lune

Déjà présente sur le disque À la tonalité préférable du ciel du groupe Ambroise, Frédérique Roy signe la musique et les textes de cet album, chante et joue de l'accordéon, est accompagnée en fait par les autres musiciens d'Ambroise, le changement de nom de l'ensemble semblant lié au changement de meneuse, puisque c'est Eugénie Jobin qui menait le projet précédent. 

La musique glisse sur les mots, à moins que ce ne soit l'inverse. La diction très fluide de Frédérique Roy crée des mélismes diaphanes. Chaque mot se déploie, souligné par un ou plusieurs instruments. On n'est plus habitué à une telle douceur, à cette souplesse, à cet abandon d'une langue poétique tournée vers la nature, vers une intériorité sans fracas. Bientôt, n'en viendrons-nous pas à être tout étonné d'entendre du français dans une chanson ? Du français non crié, non assené, non agressif ? Déjà le disque détonne, en rupture totale avec une langue de plus en plus vulgaire, défigurée, enlaidie par des vocables branchés, si étroitement localisés, étriqués. Ici, tout respire, on se laisse aller au fil de l'eau des mots :

« belle fleur grise et vieille soudain est brodée sur une terre d'encre

en septembre clair elle pousse tout près dans l'eau là où vivent les baleines seules

comme phare allumé elle brûle une nuit longue au-delà du cap, là-bas

regardant la rive les bras comme des chaînes les mains sur les lèvres bleues

belle fleur grise saura taire bientôt les flots de salive de cœurs imbuvables »

  Il s'agit de fleurs, d'eau, de lune, d'un vieux renard, de douces perdrix, de marcher « au travers des branches des framboisiers ». On examine des questions désarmantes : « D'où vient l'eau longue d'où vient sa course », « Est-ce possible de sombrer collés au dos de la cuillère », « où va le son après ma bouche ». Ce serait le monde de l'enfance, celui des contes, où l'enchantement ne va pas sans angoisse. Les instruments deviennent eau, vent, jusqu'à ce que « une lueur chaude dépasse la misère ». L'idéal en somme, c'est le glissendo, comme dans "Claire I", retrouver le continuum, se fondre dans les respirations du monde. Le rythme naturel c'est la marche, tranquille, dont les pas prennent appui dans le sol du silence : en témoigne la belle marche des guitares, de la contrebasse dans "Claire II". Le poids d'une force ne se connaît que « lorsque je suis seule et même / je ne connais pas ma force » Nous sommes loin des musiques et des paroles arrogantes, tonitruantes, du côté d'une humilité errante à la recherche des « restes de vos âmes enfouies », « loin du passage du sens ». Pour "Le poids d'une force II", la voix se dédouble pour interroger la possibilité de parler ensemble : deux voix prêtes à s'envoler, « noué(e)s ensemble pour parler d'inondations fécondes / et des savons qui nous glissent sous les omoplates ». Ô langage charmant, au seuil du pays des merveilles de Lewis Caroll ! Comme on se plaît à plonger dans cette « traversée à la brunante pour trouver l'amour quelque part au bout » ! L'amour se trouve dans cet accompagnement attentif des musiciens, qui enveloppent la voix, la caressent, la prolongent dans de belles codas discrètes, lumineuses comme celle qui conclut "La traverse". Le dernier titre, "Ô la lune", est une invocation à « retrouve(r) la force de se perdre d'un élan », ce qui passe par la nécessaire faculté d'oublier. Or n'est-ce pas la malédiction nouvelle de notre monde que de vouloir « se souvenir de tout, tout le temps » ??

   Un vrai baume, ce disque !

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Paru en mai 2019 chez Wild Silence / 9 plages / 33 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

 

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 1er octobre 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges, #L'Autre Chanson française

Publié le 16 Juin 2018

   Amusant. Le groupe allemand d'électro-pop Liquid Noise reprend ou s'approprie la musique de Jocelyn Pook pour le dernier film de Stanley Kubrick, Eyes Wide Shut. C'est du moins ainsi que j'interprète la présentation sur YouTube de cette vidéo. Quelques minutes montées en boucle pour une heure devant une énigmatique divinité aux yeux cachés par un croissant de lune, nouvelle Artémis. Pas de trace de "Speed of darkness" dudit Liquid Noise, que j'ai écouté sur le site de Shaman Sound Temple... Donc probablement un moyen habile de faire de la publicité pour la maison de disque et ses poulains.

Profitons-en pour écouter la musique de Jocelyn Pook...

Extrait de Flood (Virgin, 1999), "Forever without end (1999 Remix). Chant : Jonathan Peter Kenny, Melanie Pappenheim.

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 29 septembre 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges, #Musique et Cinéma

Publié le 7 Avril 2018

Rougge - Cordes

   Le dernier fragment du disque précédent de Rougge, Monochrome, se terminait par un arrangement de cordes s'ajoutant au piano et à la voix. Entre-temps, il y a eu un cinq titres en version numérique seulement. Le nouveau disque, sobrement intitulé Cordes, reprend les cinq fragments antérieurs, plus six plus anciens. Les onze fragments ont été réarrangés pour ce nouvel opus, disponible en cd cette fois. Deux violons, un alto, un violoncelle et une contrebasse composent la section des cordes qui donne son titre.

   Le fragment 12 inaugural joue des dissonances, des frottements : un monde obscur s'agite, voudrait émerger du chaos. Le piano tente d'ordonner la fébrilité des cordes... Le fragment 53 est d'entrée océanique, la voix du nancéien naviguant sur les cordes orchestrales. On ne dira jamais assez la proximité de cette voix avec celle de Wim Mertens : entre haute-contre et  contreténor, elle vocalise sans parole, sans filet, sur la mer qui reprend son mouvement après une accalmie. On est emporté, on dérive... Le fragment 45 est plus calme, majestueux. Sur un continuum de cordes, le piano pose quelques notes, et la voix s'élève, suave, concentrée sur un monde intérieur invisible, comme un hymne lent, une invitation à la contemplation. L'ouverture du fragment 19 est dramatique, avec un dialogue serré entre les cordes et le piano martelé, ce qui met d'autant plus en relief ce qui suit, l'envoûtement de la voix, la langueur somptueuse des cordes qui s'approfondit au fil du morceau. Le piano ouvre le fragment 22. La voix ondule une pop mélancolique, soutenue par la contrebasse, avant que les autres cordes n'interviennent dans un contrepoint élégiaque raffiné. On s'enfonce dans un rêve moelleux, ouaté : comme on est bien dans ce bercement !  Le fragment 26 propose un monde mystérieux, la voix avançant entre des massifs graves de piano desquels se détachent les cordes solennelles : on entre dans un autre monde. Celui du fragment 9, à l'introduction énigmatique et belle, qui nous plonge à nouveau dans une dimension océanique, onirique, scandée par les cordes frémissantes, tandis que la voix survole les flots telle une mouette grisée par la tempête se laisse aller au gré des creux des vents, avant de se reposer sur la plage. Petite musique entêtante, ce fragment 48 aux boucles serrées nous ballotte comme des fétus pour notre plus grand plaisir.

   Serait-ce une confidence ? Piano trouble, voix confidentielle, cordes graves, le fragment 50 a des lenteurs affectées qui permettent à la voix de se renverser, de rentrer en gorge, car on n'est parfois pas très loin du chant de gorge ou du chant diphonique si répandu notamment en Asie. Le fragment 25 est une incessante tourmente : la voix se distingue d'abord à peine du torrent des cordes et du piano martelé. Le rythme s'accélère, les cordes chantent, tout s'arrête, et ça repart, la voix ulule, rentre à l'intérieur de la scansion orchestrale, étrange, étrangère. Le piano se fait sépulcral pour le fragment 33, la voix se plaint, gémit, c'est un lamento relayé par les cordes funèbres, une avancée vers un supplice...

   Un disque singulier, beau, émouvant, vivant, intense, sans électronique ou technique ébouriffante. Inclassable, quelque part entre mélodie sans parole et néo-classique contemporain !

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Paru en 2017 chez Volvox Music / 11 plages / 48 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- Un autre fragment en écoute :

 

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 septembre 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 28 Mars 2018

Sarah Peebles - Delicate Paths

   Il est temps de revenir au passionnant label Unsounds, fondé par le guitariste Andy Moor, le compositeur et artiste sonore Yannis Kyriakides et l'artiste visuelle Isabelle Vigier pour promouvoir des musiques expérimentales, hybrides et singulières (petit clin d'œil au passage...). Curieusement, je laisse pourtant passer certaines de leurs parutions, alors il est temps. Temps de parler de ce disque de la compositrice, improvisatrice et installatrice Sarah Peebles, américaine qui travaille à Toronto à partir de sons de terrains, de sons trouvés, en vue de performance en direct assez variées. Elle joue aussi du shō, un petit orgue à bouche japonais, instrument qui est à la base de Delicate paths. Le shō est fait de roseaux de bambous qui donnent, une fois fumés si j'ai bien compris et enduits de malachite moulue, recouverts d'un mélange à base de cire d'abeille, les tuyaux de cet orgue au timbre si particulier. Il comporte également des anches en bronze (la page du label présente l'instrument assez en détail, photographies à l'appui). C'est dans les années quatre-vingt, alors qu'elle étudiait la musique au Japon, que Sarah Peebles s'est intéressé à cet instrument traditionnel qui viendrait d'ailleurs à l'origine de la Chine.

   Le disque alterne des solos de shō improvisés, intitulés "Resinous Fold", avec deux "Delicate paths" où elle joue avec deux ou trois autres musiciens et une composition électroacoustique de plus de treize minutes, "In the Canopy".

   Les "Resinous Fold", qu'on pourrait peut-être traduire par les "Replis résineux" nous transportent dans la musique de cour japonaise, le gagaku, une musique raffinée, très contemplative, qui nous fait entrer dans les sonorités de l'instrument. Les pièces, multi-pistes, sont en effet enregistrées par des micros placés très près de l'instrument, selon différents angles, dans une pièce relativement sèche. Des drones harmoniques résultent des sons tenus circulant dans l'instrument avant de s'en échapper par plusieurs orifices, enveloppant l'auditeur dans des volutes immatérielles.

    Les deux  premiers chemins délicats se font en compagnie d'Evan Parker aux saxophones et de Nilan Perera à la guitare électrique et aux effets divers. Evan Parker donne l'impression d'une jungle végétale naine qu'on survolerait de près, et qu'on traverserait même pour dénicher les sons à leur naissance. Ses saxophones s'emballent ensuite brièvement pour épouser les aplats du shō avant de jouer aussi des notes tenues. Une mini-floraison percussive anime ces paysages sonores qui changent très vite, happés par les nappes hypnotiques du shō. Le troisième, avec la chanteuse indienne Suba Sankaran, est évidemment un pont entre ces deux grandes cultures musicales. Voilà un raga inédit, luxuriant, le chant se faufilant entre les poussées harmoniques de l'orgue à bouche...

   "In the Canopy", pièce électroacoustique, est, nous dit la compositrice, inspirée par ses expériences lorsqu'elle enregistrait oiseaux et abeilles en Nouvelle Zélande. Je passe sur les précisions apportées par la pochette du disque. Le titre complet en est : "Meditations from Paparoa and Kapiti Island". Le disque ne propose que la première partie de ce travail qui accompagnait une méditation sur le mouvement, la lumière, l'ombre et la couleur, dans une forêt, méditation créée par deux réalisateurs, John Creson et Adam Rosen en 2013. Nous sommes donc à proximité des insectes, des oiseaux, autant de présences invisibles qui tracent dans l'espace des sillages sonores presque imperceptibles : froissements, ondes qui se propagent, murmures et fragments de chants, s'entrecroisent, se superposent, se répondent, créant une fresque tout en transparences, flottements, avec à l'arrière-plan parfois quelques mouvements plus graves, mais eux aussi perçus dans un halo d'une grande douceur. La fin s'anime de roulements dans lesquels se glisse in extremis le shō. C'est très beau, épuré !

   Vraiment un disque à savourer dans le silence. Digipack superbement illustré, avec les notes abondantes et très intéressantes de Sarah Peebles (ça change des pochettes laides et vides ou illisibles !).

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Paru en 2014 chez Unsounds / 8 plages / 67 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- la page du label consacré à l'album (avec un extrait en écoute)

- l'album en écoute et plus :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 septembre 2021)

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Publié le 24 Mars 2018

Maninkari - L'Océan rêve dans sa loisiveté (Deuxième session)

   Les frères Charlot, Frédéric et Olivier, proposent une seconde session de L'Océan rêve dans sa loisiveté, initialement sorti en 2014. C'est une authentique musique de transe, improvisée à l'aide de multiples instruments ; alto, violoncelle, cymbalum (instrument à cordes frappées de la famille des cithares), zurna (instrument de la famille des hautbois), synthétiseurs pour Frédéric, santour, cymbalum, marimba et synthétiseurs pour Olivier. Une belle alliance d'instruments traditionnels et contemporains, d'acoustique et d'électronique. Nous sommes en Orient, nous sommes ailleurs, chez les Soufis, dans des confréries mystiques immémoriales. Chaque improvisation flotte dans le temps, puissamment rythmée par des percussions lancinantes, dans une ambiance de rituel mystérieux. La troisième commence avec un jeu subtil de percussions diaphanes qui se répondent, s'enrichissent de sons cristallins, de vagues harmoniques. Je suis assez surpris que des musiciens comme ces deux-là ne soient pas plus connus que d'autres à la mode. L'atmosphère est grandiose, extatique, comme dans une cathédrale en pleine lévitation. Quand on écoute au casque à fort volume, c'est une splendeur ! La quatrième improvisation superpose pulsation rythmique et oscillations frénétiques des cordes. L'espace est comme déchiré, illuminé par un concentré de zébrures. Le santour et le cymbalum rayonnent sur la cinquième, toute en transparences augmentées par les synthétiseurs, comme une onde magique se répandant sur l'univers. Ambiance soufie pour la sixième, rythme effréné, réverbérations énormes, on est charrié dans un torrent puissant parcouru d'éclairs, sous-tendu par un grondement sourd. Avec la septième, on se repose un peu. L'ambiance se fait méditative, marquée par le jeu du bodhram-tar, des boucles insistantes, un échelonnement harmonique chatoyant en arrière-plan . Vous l'aurez compris, chaque improvisation a sa couleur propre, mais s'insère parfaitement dans un cycle parfaitement maîtrisé. Maninkari développe une musique visionnaire d'une extraordinaire richesse sonore, une musique qui a du souffle, qui vit, qui se moque de toutes les étiquettes. On les sent vibrer, ces deux-là, et on vibre à les écouter, sans jamais s'ennuyer, parce qu'il n'y a pas de recette, ils sont branchés sur le cosmos, en symbiose. Écoutez la neuvième improvisation, la plus longue, qui vaut bien des ragas. Quelle jubilation, quel divin emportement, on voudrait que cela ne finisse pas !

   Un océan de beauté ! Un chef d'œuvre !

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Paru en septembre 2017 chez Zoharum (label polonais de musique expérimentale, ambiante etc.) / 9 plages / 56 minutes environ.

Très belle couverture et illustration intérieure d'Olivier Charlot.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et plus :

- Une des improvisations du duo :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 septembre 2021)

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Publié le 9 Janvier 2018

Ensemble 0 - 0 = 12

   Cet ensemble au nom insolite comprend trois membres permanents : Stéphane Garin aux percussions, Joël Merah à la guitare et Sylvain Chauveau à la guitare et aux percussions. Des musiciens divers les rejoignent selon les projets, les moments. Or, en 2016, l'ensemble fêtait ses douze ans d'existence. D'où l'idée de ce disque, regrouper douze morceaux en douze mois pour marquer l'événement. On y trouve des interprétations (c'est l'activité principale du groupe) de compositions de Rachel Grimes, Lou Harrison, des Clogs, d'un morceau traditionnel pour gamelan et d'une chanson traditionnelle folklorique anglaise,  I will give my love an apple. Mais aussi trois compositions originales de l'Ensemble, dont deux inspirées de la peinture : Monochrome Gold d'après Yves Klein et For the Black Monk  d'après Ad Reinhardt. Le dernier sous-ensemble de titres est constitué de quatre pièces pour koto composées par le musicien japonais Marihiko Hara pour L'Ensemble 0, enregistrées à Kyoto puis remixées par Machinefabriek, Rainier Lericolais et l'Ensemble.

 Tout cela fait-il un disque ? N'est-ce pas qu'une compilation, une collection disparate ? N'ayez crainte, le tout constitue un vrai disque, plus construit qu'il n'y paraît. Rien de moins qu'un itinéraire zen, un chemin vers la voie du Tao, d'une certaine manière. L'auditeur doit être calme, disponible à l'émerveillement. Il pourra ainsi accueillir la beauté des pièces brèves et dépouillées pour koto qui jalonnent l'album : Janvier (titre 1), Mai (5), Août (8), Décembre (12). La première est pour koto seul : notes égrenées, esquisse d'une mélodie au parfum mélancolique et doux. La seconde s'enrichit d'un retravail par Rutger Zuydervelt, alias Machinefabriek, orfèvre de la sculpture électronique sur la gracilité acoustique du koto. La troisième voit intervenir Rainier Lericolais, tandis que l'on entend la voix de la kotoiste Rieko Oe : superbes ponctuations percussives, graves et drones contrastant avec les registres médium et aigu du koto. Avec la quatrième, Sylvain Chauveau plonge le koto dans les eaux vives de sons enregistrés, clapotements et souffles d'une scène de ressourcement.

    Sur ce premier fil, la guitare de Cyril Secq (du groupe Astrïd) vient poser en 2 de rares notes espacées, comme si son instrument redoublait le koto, plus zen encore que lui, lâchant ses notes dans le silence comme des griffures résonnantes. Triomphe du vide qui accueille d'autant mieux deux brefs fragments mélodiques rêveurs. Suit le morceau de folk anglais interprété par Joël Merah à la guitare solo. Cette fois, le vide a produit un air traditionnel simple et émouvant. Le titre suivant, Beverly's Troubadour piece, une composition du compositeur américain Lou Harrison, est quant à lui interprété par les trois membres permanents de l'Ensemble. Le vide se remplit peu à peu. Lantern, le titre 6, se joue à huit musiciens de l'Ensemble : magnifique musique de chambre élégiaque et subtile, langoureuse, qui s'étire voluptueusement, comme une prière pétrie de tendresse. Chef d'œuvre d'interprétation, qui me rappelle avec plaisir ce bel album de leurs créateurs, les musiciens du groupe The Clogs dont j'ai chroniqué The Creatures in the Garden of Lady Walton en 2010 ! L'Ensemble 0 se transforme en orchestre gamelan pour le titre suivant, Sekar Gadung : pièce traditionnelle de percussions carillonnantes qui nous dépayse vers l'île de Java. Si le plein poursuit son remplissage, il reste que ce sont des instruments à sons discontinus,  mais l'intervalle entre les frappes se trouve de facto partiellement rempli par les frappes des autres instruments ou les résonances. Mossgrove de la pianiste et compositrice américaine Rachel Grimes (qui a récemment collaboré avec le groupe Astrïd) poursuit la lente montée vers la plénitude, l'extase : piano ostinato en pulse post-reichien, cordes alanguies, profondes, envahissantes, bienfaisantes, on s'abandonne dans ce bain sonore, cette continuité moussue battue de plus en plus sourdement par le piano. Quelle pièce somptueuse ! Par contraste, mais sans retombée encore dans le vide, For the Black Monk, hommage aux peintures noires d'Ad Reinhardt, sature l'espace sonore d'un battement rapide aux fréquences variées assorti de drones de fond, équivalent musical des peintures monochromes. La pièce, assez développée (près de sept minutes) ne laisse pas d'être hypnotique, nous détachant des apparences pour nous rendre sensibles au bruit de fond de l'univers. Vous êtes alors prêts pour l'autre monochrome, Monochrome Gold, composé par l'Ensemble, enregistrée en concert : vague d'orgue, chœur de voix fondues, c'est le rayonnement extatique de la lumière dorée, la respiration harmonique des couleurs confondues. Le vide est plein, 0 = 12, l'univers est perpétuel mouvement, renaissance continuée comme cette musique qui ne cesse de jaillir, monter. Il vous reste à vous retremper dans la source fraîche fournie par le koto de Décembre...et à recommencer le cycle !

   Un disque improbable, adorable, ravissant, qui vous lavera de toutes les productions lourdaudes et bruyantes qui se prennent pour de la musique. Ecco un disque d'amoureux de la musique, veramente !!

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Paru en 2017 chez Wild Silence / 12 plages / 54 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et plus :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 septembre 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges