hybrides et melanges

Publié le 11 Décembre 2017

Lodz - Settlement

L'accord troublant des voix perdues  

Lodz ? Lódz, la troisième ville polonaise, qui fut la première pour son pourcentage de population juive ? Non, mais un peu sans doute. C'est le nom qu'a choisi Pauline Nadrigny, qui manie la musique assistée par ordinateur pour peupler ses chansons de sons étranges, venus d'un ailleurs disparu. Après Heniek, paru en 2008 sur le label Tsukuboshi, et la rédaction d'une thèse sur le concept d'objet sonore, elle a publié en juin de cette année Settlement, un bouquet de chansons poétiques, décalées, en allemand, en yiddish, en français, en anglais, d'où Lodz, probablement, d'où Settlement, dans quel sens ? Accord, colonie, implantation, terre ? Accord entre les langues, souvenir de colonies pénitentiaires, implantation des mots dans la terre des sons. Au milieu du jardin des ombres sonores, un piano étouffé, la voix qui surgit de très loin. C'est de l'allemand, un poème de Hilde Domin (1909 - 2006), poétesse allemande trop peu traduite dans notre langue hélas. Le titre « Herbstzeitlosen », "Les Colchiques" donne le ton de cet album où les voix préenregistrées se mêlent à ceux de la diseuse de mots dans un tissage en clair-obscur. Pas étonnant qu'on y retrouve le « Kaspar Hauser Lied » de Georg Trakl, l'histoire de cet adolescent perdu par un poète lui aussi perdu. Au fil des mots filés, « Qu'est-ce donc que le chant ? » demande Philippe Jaccottet, poète et traducteur notamment de l'allemand, dans " De la plus haute tour", montage d'extraits de ses poèmes. On pourrait le paraphraser (entre parenthèses ci-après) pour définir ce disque : « Plus rien que d'ardents regards ( / d'ardentes voix) / qui se croisent Merles et ramiers (des moments inaperçus). Ce fragment aussi : « la buée de la voix / que l'on écoute à jamais tue ». La voix est presque enfantine, des coups sourds en arrière-plan, le piano réduit à quelques notes, un harmonium peut-être dans les aigus tenus, puis tout se défait, au bord des discordances. "Czestochowa" n'est plus que murmures, traces, bredouillements, clochettes paisibles, évocation possible du célèbre pèlerinage avec une dame en blanc à la ceinture bleue, une rose jaune sur chaque pied, à moins (plutôt, en raison du jaune) que cette dame ne soit le souvenir de l'importante communauté juive, victime de l'extermination nazie. Suit un poème d'Apollinaire (imprégné de culture allemande, faut-il le rappeler, lui aussi auteur d'un poème titré "Les Colchiques"), extrait d'Alcools, " Les femmes", dit superbement, avec une délicatesse tournoyante, à tel point qu'il devient impossible de le suivre, ce que je regrette pour ma part, même si je comprends cette polyphonie implicite signalée par les tirets. "Niemandsrose" est l'un des titres les plus envoûtants de ce bouquet, la voix  reprenant de manière litanique un court fragment de texte dans un environnement sonore saturé de sons crissants et cristallins : bel hommage à Paul Celan et à son "Psaume" !

   La suite est un pur bonheur. "Que fait la mésange ?" transcende des gazouillis d'enfants et d'oiseaux, et l'on (ré)apprend au passage que la mésange zinzinule !"Landau" est une sorte d'errance vocale sur fond de bruits d'eau, chant pur d'avant le chant appris, chant de nourrice, nourricier, qui devient comme un massage auditif, une respiration spirituelle. "Yam Lid", du poète de langue hébraïque Chaim Nachman Bialek (1873 - 1934), est bouleversant par son dépouillement fantomal : alliance de chanté à peine, de piano désarticulé, puis plaquant des notes graves et inquiétantes, et de quelques traînées électroniques surgies du néant que l'on sent rôder. Le seul chant en anglais est anonyme. "the wind that shakes the barley" répond nettement au "Herbstzeitlosen" du début. Lui succède "Hineni", chant anonyme lui aussi, en hébreux, à la fois psalmodié et déconstruit, distancié dans un brouillard de musique ambiante.

   Il m'a fallu du temps pour entrer dans cet univers, attachant, vivant, qui plonge ses racines très loin dans l'immémorial. C'est en cela qu'il est très beau, essentiel par ces temps d'arrachement au passé, de déracinement orchestré par les médias. Nous avons tant besoin de poésie pour nourrir notre âme !

   Le livret est lui aussi remarquable, envahi par les dessins inspirés, proliférants, de Marina Seretti. Un seul regret : ne pas avoir la version bilingue des textes, car tout le monde n'est pas polyglotte, n'est-ce pas ?

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Paru en 2017 chez Wild Silence / 11 plages / 41 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- les dessins de Marina Seretti. En y regardant de plus près, vous trouverez une traduction du poème de Hilde Domin, "Les Colchiques"

- l'album en écoute et plus :

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Publié le 21 Novembre 2017

    Une lectrice de mon article intitulé « La musique des pierres : de Michel Onfray à Roger Caillois, Orphée et Stephan Micus » me signale un film entièrement consacré à ce musicien atypique qu'est Stephan Micus. Expérimentateur et compositeur, il y présente son parcours de découverte des instruments traditionnels du monde : shakuhachi, cithares, luths, percussions diverses ( y compris un véritable "portique" de pots de fleurs), et bien sûr pierres résonnantes. Souvent, on l'enferme sous l'étiquette ridicule de "New Age". Disons plutôt qu'il tente naïvement toutes les aventures sonores que les instruments et certains objets lui proposent. C'est un barde inspiré qui me fait penser à un autre européen "dépaysé", l'irlandais Ross Daly, fils de physicien qui s'installe en Crète où il devient un des plus grands joueurs de lyra. Ces hommes-là sont à l'écoute de tout ce qui vibre. Pour eux, la vérité est à portée d'oreilles, la musique est un acte de vénération de la Nature, du grand Vide primordial dont tous les sons procèdent.

J'ajoute un enregistrement en concert, à Athènes, en avril 2011.

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 10 Octobre 2017

Astrïd & Rachel Grimes - Through the sparkle

Il y a eu High blues en 2012 chez Rune grammofon et The West Lighthouse is not so far en 2015 chez Monotype Records. Pendant ce temps, le quatuor nantais Astrïd n'avait eu de cesse d'obtenir la collaboration de la pianiste américaine Rachel Grimes, de Louisville (Kentucky), arrangeuse, compositrice, qui tourne en solo mais est aussi fondatrice du groupe Rachel's, avec à son actif six albums. Après des années d'échanges réguliers, Astrïd a invité la pianiste en France pour jouer ensemble. Quelques journées de 2012 et 2013 ont vu naître les titres que l'on retrouve sur Through the sparkle.

Astrïd & Rachel Grimes - Through the sparkle

    Nos cinq musiciens s'entendent à merveille pour élaborer une musique de chambre sereine, chaleureuse, qui coule de source. Volontiers doucement incantatoire comme le premier titre, "The Herald en Masse", piano ostinato, fusion post-rock des autres instruments. À travers l'étincelle, c'est déjà le feu qui couve, qui explosera. Le groupe aime partir d'une introduction lente, qui fait sonner un instrument, comme "M5" avec la guitare électrique de Cyril Cecq, aux accents blues d'ailleurs, ou "Theme" avec la clarinette de Guillaume Wickel, ou deux dans "Le Petit salon" avec un délicat duo du violon de Vanina Andréani et du piano de Rachel Grimes. On se recueille, on écoute, on se rapproche de cette musique intimiste, faite par des gens qui aiment faire entendre timbres et couleurs. Ça frotte, ça grince parfois, froisse, dérape gentiment, sans jamais irriter, car c'est la signature d'une écriture sensuelle, attentive à restituer le geste musical de l'archet qui frotte, du piano qui frappe, de la clarinette qui souffle, de la guitare qui pince et gratte, de la batterie qui scande. Quand tout est en place, le morceau prend, comme on dit d'une sauce qu'elle prend, d'où des titres autour de six minutes. Le coquillage en ellipse de la couverture dit cette évolution quasi organique de leur musique, aérée de respirations comme autant de remontées d'un plus profond qu'ils sont allés chercher, respirations qui donnent aussi l'impression d'une musique en train de se faire, improvisée.

   "Mossgrove & Seaweed" commence par une introduction au piano dans le style des musiques minimalistes, autre source d'inspiration de leur univers assez métissé (leur site est hébergé par Métisse music, un éditeur de musique indépendant). Sur le martèlement de Rachel viennent se caler les autres instruments dans un crescendo orchestral incandescent de toute beauté, car ne vous y fiez pas, cette musique ne manque décidément ni d'énergie ni d'échappées belles. Le début de "Hollis", lui, est nettement marqué par le jazz, mais il se convertit partiellement dans une progression post-rock en cours de route. "M1" fait entendre la guitare acoustique de Cyril, d'où une patine folk. Ces gens-là se sentent bien partout, et nous aussi. L'éclat ou l'étincelle qui les habite et qu'ils disent traverser ne préjuge pas des couleurs du feu. En tout cas, "M1" s'embrase joliment, avec les volutes tendres de la clarinette et du violon qui nous attachent autour des trois autres instruments pour qu'on brûle, nous aussi.

   Oui, cette musique est attachante, de bon aloi ai-je envie d'écrire. Rien de tonitruant ou de racoleur. Ce sont des artisans, des troubadours d'aujourd'hui, qui prennent le temps d'esjouir nos oreilles.

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Paru en septembre 2017 chez Gizeh records / 7 plages / 43 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- la page consacrée au disque sur le site du label.

- "Mossgrove & Seaweed" en écoute sur cette fausse vidéo :

 

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Publié le 28 Août 2017

Michel Banabila - Jump Cuts

   Le compositeur néerlandais Michel Banabila ne cesse de nous surprendre, à la fois par la fréquence de ses parutions et par la diversité des champs musicaux qu'il nous propose. Cette fois, pour ce quatre titres paru en 2015 (je suis en retard, mais peu importe, non ?), il s'est amusé à échantillonner des voix, des sons de terrains, des sons pris sur Youtube, et à combiner, monter tout cela. Le résultat, c'est Jump Cuts, avec les contributions de Joost Kroon à la batterie et aux percussions sur le titre trois et la voix de Maryana Golovchenko sur le quatrième. Je vous livre quasi brut mes notes d'écoute.

"Take me there" : début dans l'imperceptible, sons aigus tenus, micro collage de voix, instrumentation traditionnelle et rythmique, sorte de gamelan déhanché qui loucherait vers le dub, danse en apesanteur, du Jocelyn Pook éthéré. Excellent !

"Tortoise" : début de fine ambiante, bien cosmo-planante, claviers stratosphériques, puis lourdes percussions graves, voix déformées glissantes. Musique pour une transe urbaine nocturne, avec une curieuse sorte de trompette bouchée à la Jon Hassell et toujours ce côté Jocelyn Pook, dans une lenteur moite, hallucinée.

"Jump cuts" : veine électro-bruitiste pour film d'angoisse, portes grinçantes ouvertes sur un ailleurs qui fait irruption sous forme d'un rythme métallique bondissant à la Brian Eno dans Drums between the bells. Atmosphère de forêt équatoriale saturée d'une vie folle, déchirures de voix et de guitares fondues. Lyrisme épique épisodique avec une longue coda d'orgue tremblant.

"Field Trip" : danse lourde, cris d'animaux, à nouveau cette impression de réentendre Jon Hassell, accompagné d'un vrai chant cette fois, clavier tranquille, à la fois presque jazzy et moqueusement ambiant, bollywoodien, car nous sommes quelque part en Afrique ou en Inde, on ne sait plus.

   On l'aura compris, une musique monde, colorée, qui a vraiment beaucoup de charme !

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Paru en juin 2015 chez Tapu Records / 4 plages / 27' minutes environ.

Pour aller plus loin :

- Mon article consacré à Music for viola and electronics, Michel en duo avec l'altiste Oene Van Geel. Pour le volume II de cette belle collaboration, c'est ici.

- le disque en écoute et en vente sur la page bandcamp :

 

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Publié le 11 Août 2017

Dans le livre Cosmos de Michel Onfray, un chapitre s'intitule "Faire pleurer les pierres". En voici le début :

« Caillois faisait parler les pierres : la vitrification des forces qui furent inspire assez peu en dehors des géologues. Pourtant, il y a des millions d'années, des liquides en fusion, refroidis, ont donné l'obsidienne et le diamant, le quartz et le jaspe, la calcédoine et l'agate, l'onyx et la variscite, le lapis-lazuli et la paesina, l'améthyste et la fluorine. une fois ouvertes en deux et polies, on découvre que les pierres contiennent des simulacres, écrit le poète. Dans ce que cette ouverture au monde montre, on peut voir des monstres et des visages, des paysages et des personnages, des silhouettes et des  arbres, des oiseaux et des dragons, des écrevisses et des cours d'eau, des chiens et des t^tes de mort tout autant que des rêves et des présages.

   Ce qui caractérise les pierres ? Leur silence, malgré leur longue mémoire, leur immobilité figée dans une forme, la radicalité de l'invariabilité de leur structure, leur vie loin du vivant, leur force tranquille, la cristallisation du temps. Mais aussi le relatif mépris dans lequel les tiennent les poètes et les artistes, les écrivains et les musiciens, les gens de l'art que ce temps pétrifié n'intéresse que de façon très exceptionnelle.

   Qu'Orphée ait pu faire pleurer les pierres, voilà qui renseigne sur le pouvoir de la musique (qui est temps culturel versifié) sur les pierres (qui sont temps naturels cristallisés). »

   L'extrait m'intéresse d'abord parce qu'il renvoie à Roger Caillois, écrivain, poète, critique, homme libre, introducteur de la littérature fantastique latino-américaine en France, vraiment un des grands esprits du XXe siècle, trop peu lu aujourd'hui. Michel Onfray fait allusion sans doute au livre La Lecture des pierres, qui, outre les photographies de la très belle collection personnelle de Caillois, contient les textes-poèmes s'y rapportant. Ne l'ayant pas encore lu, je l'inscris sur mes tablettes.

 

La musique des pierres : de Michel Onfray à Roger Caillois, Orphée et Stephan Micus

   Ensuite, que la musique puisse émouvoir les pierres, certains musiciens le savent, s'y essaient. Stephan Micus (né en 1953), musicien allemand passionné par les instruments traditionnels de tous les pays, avait sorti en 1989, sur le label ECM, un album intitulé The Music of Stones, inspiré par les pierres résonnantes du sculpteur Elmar Daucher. Quatre musiciens, dont lui-même et son épouse japonaise, font chanter les pierres. Stephan Micus y ajoute shakuhachi (longue flûte japonaise en bambou), autres flûtes et voix.

   J'en profite par conséquent pour rendre hommage à ce musicien discret, compositeur d'une œuvre prolifique entièrement publiée chez ECM.

Une très belle pierre d'Elmar Daucher

Une très belle pierre d'Elmar Daucher

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 23 septembre 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #La Musique et les Mots, #Hybrides et Mélanges, #inactuelles

Publié le 3 Mars 2017

Richard Moult (3) - Sjóraust

   Troisième album sur le label Second Language, Sjóraust est encore un beau disque improbable, inclassable. Richard Moult nous convie depuis les îles des Hébrides extérieures où il semble s'être détaché du temps commun à mieux écouter la voix de la mer, signification du titre « Sjóraust », amalgame de deux termes de vieux norrois. Lui-même au piano, aux claviers, à l'échantillonneur orchestral, aux percussions, il est accompagné par David Colohan - son collaborateur habituel - à l'autoharpe (sorte de cithare) sur trois titres, par Amanda Ferry à la clarinette sur deux, sans oublier un peu de flûte baroque, du violoncelle par Aaron Marton sur quatre et deux vocalistes occasionnels. L'album se présente comme une suite, chaque titre étant désigné par la mention "Sjóraust" avec son numéro d'ordre.

   À mon sens il s'agit plus encore d'un poème musical en six chants formant un vaste hymne à la mer, présente dès l'introduction à l'autoharpe de la première partie. On l'entend gronder à l'arrière-plan, déferler sur les galets. Cordes frottées, violoncelle rejoignent David Colohan en longues touches, puis une voix féminine lit un extrait de texte de chants gaéliques tirés du recueil Carmina Gaedlica, et c'est la mer à nouveau, des oiseaux. Une étrange sonnerie ouvre le chant II, elle reviendra plus lointaine derrière le piano presque sépulcral pour cette introduction solennelle. Les cordes surgissent en force dans un véritable maëlstrom langoureux qui se résorbe assez vite dans une atmosphère apaisée. Ces deux premières parties sont évidemment des préparations pour la longue pièce trois, plus de treize minutes. Une pièce d'abord d'un grand dépouillement : le piano hésite, la clarinette pose quelques notes aussi. Le rythme est lent, méditatif. Les deux instruments tiennent un dialogue plus serré, comme une marche dans les rochers quand les pieds cherchent des appuis stables, glissent parfois. L'autoharpe leur répond en sourdine. C'est le cheminement d'une ascèse, la recherche de la lumière. Il y a évidemment du mystique chez ce solitaire (aonaran en norrois) de Richard Moult, et parler de folk mystique n'est donc pas faux, mais je vois en lui, au fur et à mesure des écoutes, une sorte de Arvo Pärt celtique. Des chœurs d'hommes et de femmes alternés vont d'ailleurs constituer l'essentiel du matériau de ce III. Qu'il s'agisse probablement de sons produits par un échantillonneur n'enlève rien à la beauté grandiose de ce chant face à la mer, s'élevant et descendant comme les marées. Comment ne pas être saisi par ce face à face hiératique qui pourrait évoquer des tableaux de peintres préraphaélites comme John William Waterhouse ou encore les scènes sublimes peintes par le romantique John Martin ?

   Les deux pièces suivantes sont à leur tour des introductions à la seconde longue pièce, la VI, si bien qu'on peut voir comme deux livres (I - III // IV - VI) dans ce cycle. "Sjóraust IV", qui fait d'abord dialoguer mouettes lointaines criaillantes et piano résonnant, se fait brièvement danse tournoyante et folle. La mer revient avec "Sjóraust V"; un récitant lit ce qui fait d'abord penser à un fragment liturgique, mais, nous dit la pochette, serait un énigmatique texte mathématique (j'avoue ne rien avoir compris)...peu importe, c'est l'ambiance de messe qui compte, et les cordes qui surgissent, ardentes, en vagues courtes, brisées par le silence seulement occupé par la mer toujours en fond, chaque poussée comme un prière fervente, renouvelée, dans l'attente de quelque chose, de cette voix féminine qui vient enfin se fondre dans les cordes comme la corde ultime. "Sjóraust VI" peut alors se déployer après un court introït en gaélique. L'orchestre des vagues et des vents loge en son sein une chanson gaélique traditionnelle interprétée par la chanteuse irlandaise Alison O'Donnell avant de laisser dialoguer le piano, le violoncelle et la flûte baroque. Puis le silence, une clochette, la clarinette, les autres instruments revenus tournent, une vague énorme propulse le tout un niveau plus haut, une autre encore, le lyrisme intense, celui qui soulève et qui palpite pourtant de moments plus doux, plus suaves, qui épouse la mer revenue entre les phrases musicales. L'autoharpe accompagne les derniers moments apaisés de cette pièce à la sombre beauté désolée.

   Peu à peu, Richard Moult élabore une œuvre vraiment singulière, quelque part entre folk mystique et néo-classicisme épuré, servie par des apports électroniques parfaitement fondus dans le tissu musical.

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Paru en 2016 sur le label Second Language / 6 titres / 40' environ

Pour aller plus loin :

- Mon article consacré à Aonaran (2013 sur Wild Silence, reparu en février 2017 sur bandcamp)

- Mon article consacré à Rodorlihtung (2012)

- la page consacrée à l'album sur le site de la maison de disque

- Sjóraust II en écoute ci-dessous :

Richard Moult (3) - Sjóraust
Peinture de Richard Moult, reproduite à l'intérieur de la pochette du cd.

Peinture de Richard Moult, reproduite à l'intérieur de la pochette du cd.

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 14 août 2021)

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Publié le 6 Janvier 2017

May Roosevelt (1) - Haunted

   Commencer l'année 2017 par un disque paru en 2011 ? Eh bien oui ! Un coup de cœur pour cet opus de la compositrice et théréministe grecque May Roosevelt, son second, le premier, Panda, a story of love and fear, datant de 2009. Son instrument, c'est le thérémine, pas tout à fait celui inventé par le russe Lev Sergueïevitch Termen en 1919, premier instrument électronique qui enthousiasma Lénine au point qu'il en prit des leçons et en commanda 600 exemplaires pour les distribuer dans la toute jeune Union soviétique. Non, un thérémine transistorisé fabriqué par la firme Moog, le modèle Etherwave...

May Roosevelt (1) - Haunted

   May se présente comme influencée aussi bien par The Residents, Massive Attack, Björk, que par la musique grecque traditionnelle et les chants byzantins. Haunted est ainsi au croisement d'une musique électronique sombre, incantatoire et de rythmes de danses populaires, d'hymnes anciens. Huit titres pour huit danses ; Zeibetiko (liée aux rébètes), Mandilatos, Pogonisios, Hasapikos, Kotsari, Zonaradiko, Tsamiko, Kalamatianos, On comprend dès "The Unicorn Died" qu'on plonge dans l'ailleurs, un ailleurs envoûtant. Le monde se met à osciller, emporté par un rythme lourd, puissant, entre rebetiko et sons éthérés. "Oomph" est plus hanté encore : rythme implacable, déchaînement des synthétiseurs en sonneries hallucinées. C'est une musique de transe, opératique, galvanisante, feuilletée en couches épaisses. Les amateurs de moog seront ravis par les textures veloutées et symphoniques des envols. Avec "Vow", nous entendons un peu de grec avant d'être plongé dans le balancement d'une musique incantée par le thérémine qui prend alors les sonorités d'une clarinette basse, tandis qu'une pluie de sons traverse le mur de drones. Formidable et magnifique ! Dans "Dark The Night", le charme est total, renforcé par la voix sidérante de Harry Elektron égrénant ses mots répétés, puis les lâchant dans un phrasé plus grave, accompagné par une autre voix plus aigue, plus sensuelle encore. Où sommes-nous, pour quelle danse du ventre, dans quel bouge de Théssalonique accueillant les réfugiés d'Asie Mineure ? Le thérémin se fait violon ensorceleur, le titre prend des allures disco déglingué ! "Mass extermination" est peut-être un clin d'œil à Massive Attack : percussions en avant, rythme effrené, obsédant, montée d'un véritable mur du son. La voix de May Roosevelt se fonde dans ce firmament noir sur lequel se dessinent les volutes du thérémine. Rythmique saccadée, sons discontinus, "Young Night Thought" commence comme un titre de techno déjanté, balance une voix générée ou déformée par le thérémine (?) avec un texte de Robert Louis Stevenson, ambiance sauve-qui-peut de jungle urbaine dans un monde en train de brûler. "Chasm" semble plus sage, mais c'est pour mieux nous envoûter avec la voix de May qui susurre des mots redoublés dans un style qui me fait un peu penser à Laurie Anderson. La composition est comme transcendée par le chant élégiaque du thérémine terminé par une série de vagues sublimes. Atmosphère survoltée pour le dernier titre, "Outcast", musique post-industrielle étouffante, sirènes de la fin des temps...

   Un disque magistral, inoubliable !

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Paru en 2011 / Auto-production / 8 titres / 38 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le titre "Dark the Night" en écoute :

- la page soundcloud consacrée à May Roosevelt : vous pourrez y écouter pas mal de titres.

- le second titre, "Oomph", monté sur un extrait du film Senki (2007) du réalisateur macédonien Milcho Manchevski : ambiance, ambiance..., puis May en concert, fascinante fileuse, brodeuse :

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Publié le 17 Décembre 2016

Keene - the River and the Fence

RETOUR SUR...

   Keene ? C'est un trio composé des musiciens grecs Kostas Giazlas, Haris Martis et Dimitris Mitsopoulos, renforcés parfois du violoncelliste Evi Kazantzi, au départ un projet audio-visuel. Il propose une musique alliant sons acoustiques et textures électroniques pour créer des ambiances denses, volontiers incantatoires, répétitives. "Patch", le premier titre, juxtapose notes obsédantes de guitare et appels troubles de claviers, échantillons sonores de bruits divers. "Stroked trees" commence par une belle intro très mystérieuse au piano et aux claviers, puis surviennent guitare et cordes en vagues épaisses, peut-être un trombone en fond, le morceau avance dans la forêt inconnue, rythmé par une pulsation profonde, tranquille, qui ignore les accidents sonores surgis de tous les coins de l'espace. Musique architecturale, en réfractions multiples, comme, sur la couverture de l'album, cette structure du Prada Epicentre Store de Tokyo, conçu par le bureau d'architecture suisse Herzog & De Meuron. Ouverture en apesanteur pour "The River", le titre 3, avant une rupture inattendue, l'entrée en force d'une guitare électrique en boucle courte, du violoncelle plaintif sur bruits de pas qui résonnent lourdement, courant puissant et lent qui charrie tout jusqu'à ce que le violoncelle demeure presque seul en scène, que tout reparte plus puissamment encore tandis que l'arrière-plan se charge d'alluvions bruitistes, avant un duo inégal entre le violoncelle très en avant et la guitare peu bavarde accompagnée d'une clochette lointaine, coda mélancolique avant "Here", morceau pointilliste tout en perspectives lointaines, lui-même sorte d'interlude pour "Weir of fog", collage subtil de piano léger, appels étranges de claviers-cors, grappes de notes de cordes, entrecoupé de micro-silences. La musique de Keene tient du cristal, prismatique, tout en surgissements, en métamorphoses permanentes. "Door on glass", le titre 6, est MAGISTRAL, inoubliable : dialogue en boucle obsessionnelle entre le piano et la guitare, ponctué de poussées de claviers. On est enfermé dans le labyrinthe, la structure s'opacifie, la tension monte, reflue, rendue sensible par la disparition progressive du piano, englouti sous d'autres boucles d'une sorte de glockenspiel synthétique. La musique devient hantée avec "Cave of error", peuplé de voix fantômales, de chuintements et de rumeurs, le violoncelle déploie un lamento lamentable, un rituel de sorcellerie se tient là-bas, dans les tréfonds. Nous voici devant la clôture, "The Fence", adagio majestueux en canon à la Arvo Pärt (encore lui, source d'inspiration très fréquente...), cordes élégiaques ad libitum, quels trains partiront pour quels ailleurs... Un des excellents albums du label grec de Thessalonique Poeta Negra - lequel a cessé ses activités en 2008 - consacré aux musiques électroniques-expérimentales.

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Paru 2007 sur le label Poeta Negra / 8 titres / 47 minutes environ

Pour aller plus loin :

- Avec le recul, je peux vous proposer une assez bonne vidéo sur le titre "Door on glass", ainsi que sur sa version remastérisée :

 

- En prime, "Multitudes", un très beau titre enregistré lors d'un concert en août 2007, non publié :

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc..., #Hybrides et Mélanges