hybrides et melanges

Publié le 26 Mars 2013

Bachar Mar-Khalifé : piano et chant, en liberté !

Après Oil Slick paru en 2010 chez InFiné, le pianiste Bachar Mar-Khalifé récidive sur le même label avec un disque  au très long titre, Who's Gonna Get The Ball From Behind The Wall Of The Garden Today. De formation classique, fils du grand joueur de oud et chanteur libanais Marcel Khalifé, cadet du pianiste Rami Khalifé que les lecteurs de ce blog connaissent pour sa participation au trio Aufgang, Bachar Mar-Khalifé a toujours baigné dans la musique. Aussi retrouve-t-on dans ce nouvel opus des airs qui lui traînaient dans la tête depuis longtemps et des versions remaniées de titres présents sur Oil Slick. Mais ce nouvel album est surtout l'éclatante confirmation d'un véritable talent d'auteur-compositeur, et de chanteur.

   Dès "Memories" et ses mélismes à l'orgue Hammond (?), l'auditeur est plongé dans un monde coloré, intense, vibrant. "Ya nas" nous entraîne avec sa ritournelle syncopée, piano percussif en boucles vives, percussion bondissante, chant nerveux. Et surtout, ah surtout, quel bonheur ce décrochage langoureux, cette échappée rêveuse au piano et clavier après une minute quarante, qui s'étoffe en choral presque techno, avant de rebondir en chant fou ! "Mirror moon" est une étourdissante et limpide suite de boucles concaténées de piano sur laquelle la voix dépose son chant vif et doux, relayé par un finale en majesté pianistique grave et la voix déployée dans la grande tradition moyen-orientale. Le quatrième titre est une superbe reprise de "Machins choses" de Serge Gainsbourg, en moins jazzy côté arrangement, le texte nappé dans un phrasé pianistique piqueté et des cordes élégiaques, dit en duo avec la délicieuse Kid A : c'est suave,vaporeux et aéré, deux minutes de plus que dans l'original sans qu'on s'ennuie, parce qu'il y a dans la musique de Bachar un sens de la suspension qui donne à l'ensemble une profondeur troublante, fragile. Très très beau ! Le ton change avec "Marea Negra", avec un texte du poète syrien Ibrahim Qashoush mort en 2011, dont le chant fait d'abord songer à la psalmodie du muezzin, mais le piano percussif martèle ses cassures graves, le chant se fait plus âpre, la petite mélodie insidieuse reprenant l'extraordinaire "Marée noire" de Oil Slick : on sent une rage contenue - la "pochette" de l'album promotionnel est hélas vide de toute indication, on aimerait bien avoir la traduction des textes arabes - dans ce parcours désarticulé de pantin.

   Puis, c'est "Xerîbî", sur un texte du kurde Ciwan Haco, splendide morceau d'esprit minimaliste : piano lumineux, grave, imprimant à l'ensemble un balancement cérémoniel renforcé par l'adjonction de clochettes, et chant, un chant magnifique de douceur et de force, qui éclate en brûlantes traînées.  Un sommet ! "Progeria" alterne tourbillons, ralentis hypnotiques et ascensions fulgurantes : morceau kaléidoscopique qui renvoie au curieux visuel de ce visage fragmenté, se terminant en quasi berceuse avec chœurs. Le chant déployé à pleine gorge surplombe le piano au rythme heurté, fracassé de "Requiem", autre sommet qui se permet là aussi des contrastes incroyables, un passage en bourdon, puis l'acier rythmique du piano rejoint par une probable darbouka et un habillage oriental aux claviers. Quel plaisir de sentir un compositeur se laisser aller à ses idées jusqu'aux éclats finaux puissamment martelés, pulvérisant par avance toute tentative pour l'étiqueter ! "K-Cinera" est encore un miracle : chant-murmure, piano lumière, quelques frottements d'invisibles cymbales, on avance dans la pureté de l'aube, nimbés d'harmoniques très douces. L'album se termine sur un dernier très beau titre, "Distance", chant pudique, piano retenu puis lâché dans de magnifiques moments contrapuntiques, une coda litanique bouleversante...qui serait parfaite sans l'intrusion inutile de claviers qui sentent trop leur programmation.

         La tribu musicale des Khalifé se porte bien. Bachar Mar-Khalifé vient de frapper très fort, très haut, avec ce disque magnifique et personnel qui se faufile avec bonheur entre musique contemporaine, minimalisme, chanson (orientale ou non), traces de techno et de jazz.

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Paru chez InFiné début mars 2013 / 10 titres / 53 minutes environ

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 3 juin 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges, #Le piano sans peur

Publié le 16 Octobre 2012

Astrïd - High Blues

    High Blues est le troisième album d'Astrïd, groupe français qui existe depuis une quinzaine d'années...et que je découvre maintenant seulement grâce à l'un de mes fidèles lecteurs. Au départ, c'était un duo constitué par Cyril Secq - guitare, guitare à archet, harmonium et autre -, Yvan Ros aux percussions et à la contrebasse, auquel sont venus s'adjoindre Vinina Andreani au violon et à la kalimba, Guillaume Wickel aux clarinettes, à l'harmonium et au rhodes...De quoi nous concocter une musique de chambre électrique et boisée, chaude et colorée, n'ayant pas peur de s'étirer, de s'échapper des formats trop convenus.

   Le premier titre éponyme, c'est vingt-cinq minutes d'une balade vaporeuse menée par la guitare électrique. Le thème est un motif sans cesse repris, varié, dans des boucles tranquilles parfumées d'harmonium, de percussions cliquetantes, de flutes chavirées. Lent et doux délire, on croit entendre une cornemuse parfois. On est ailleurs, dans un pays de forêts et de rocs aux formes étranges. Une clarinette vous ensorcelle au détour d'un bosquet. Elle s'entortille autour de la guitare comme du lierre, et les alentours se mettent à bouger, les arbres s'enflamment. Il y a quelque part un barde que l'on n'entend pas, mais qui fait vivre le paysage. Musique de volutes, de soupirs mélodieux : tous les gnomes, toutes les créatures féériques concourent à l'immense et mouvant enlacement. Comme il est bon de se laisser aller à goûter cette musique sensuelle et mystérieuse !

   Le second titre, "erik s.", ne cache pas sa source. Plus bucolique que le premier, flirtant souvent avec le silence, il se développe paresseusement. Les instruments sont touchés avec amour, avec retenue, pour mieux faire entendre leurs timbres. Peu à peu, tous sont dans le cercle, autour du feu invisible qui crépite. L'incandescence monte, on est à nouveau embarqué dans une cérémonie, pris par le charme, c'est-à-dire le carmen incantatoire. La "Suite", solennellement ouverte par une percussion sombre et puissante, est scandée par la guitare électrique : nous sommes chez une confrérie soufie de derviches convertis au  post rock psychédélique. La guitare tournoie, sa robe bordée d'étincelles, belle à décrocher tous les luminaires enfumés.

    Retour à une ambiance plus nettement folk avec "James", guitare acoustique en avant. Elle chante à peine, cherche sa ligne, se reprend, persiste : moments de simple grâce, limpides. Le repos avant l'entrée dans une autre autre danse orientalisante, la clarinette m'évoquant le doudouk arménien y est pour quelque chose. Une de ces danses crétoises ou grecques ramenées par les rébètes quittant l'Asie mineure.

   Le disque se termine avec "bysimh" : là aussi, une longue intro, le temps de prendre le temps, de saisir l'impalpable, la mélodie, le rythme qui vient. Il faut dire ce plaisir de l'auditeur qui se sent respecté : comme les musiciens, il attend ce qu'il faudra savoir saisir, le moment venu, et qu'on pressent sans l'avoir encore cerné. À l'opposé de tous ceux qui assènent, assomment, pressés de montrer leur talent, leur inspiration...Du silence surgit le rythme lancinant qui colle à la peau, le lent balancement pendulaire où l'ego se dissout.

   Car, l'air de rien, High Blues est un superbe album de tranquilles transes illuminantes.

   Si, après un tel disque, Astrïd ne parvient pas à mieux tourner en France...

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Paru en 2012 chez Rune Grammofon / 5 titres / 53' environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 23 mai 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 8 Août 2012

Bachar Mar-Khalifé - Oil Slick

   Les soldes ont quand même du bon : elles ne servent pas qu'à réactiver la compulsion d'achat chez le consommateur sidéré et bavant devant les offres alléchantes à lui promises pour quelques moments de délices... Parcourant les bacs d'offres d'un magasin bien connu - que j'ai déserté par ailleurs totalement au profit d'autres circuits - je vois le nom de Bachar Mar-Khalifé. Cela me dit quelque chose. Mais oui, le trio Aufgang, avec Rami Khalifé, l'un des deux pianistes de la formation, l'autre étant Francesco Tristano ! Or Rami, c'est son frère et il joue sur l'album, et leur père, c'est le musicien libanais Marcel Khalifé. Voilà donc Oil Slick embarqué pour écoute. Je découvre ensuite qu'Aymeric Westrich, le troisième d'Aufgang, accompagne Bachar aux percussions, synthétiseurs et autres sons.

   Bonne pêche ! L'album, assez composite, est très séduisant. Entre jazz, musique orientale, contemporaine et minimalisme, il présente des compositions vraiment originales. "Progeria", le premier titre, débute par quelques secondes avec la voix chuchotante de Bachar accompagnée au piano, avant l'explosion du thème à mi-chemin entre jazz et rock. C'est énergique, coloré, bourré d'interventions bienvenues réservant même de beaux passages élégiaques. Si le titre évoque une maladie génétique se manifestant par une sénescence accélérée, l'effet est inverse sur l'auditeur, emporté par un courant puissant de jouvence !

     "Distance" fait la part belle au piano : c'est le titre qui m'a le plus vite séduit. Début méditatif, le piano dans les graves prolongé par une percussion délicate et claire, puis le branle des percussions massives, orientales, le chant en arabe, fragile et pur, le piano parti dans un mouvement minimaliste océanique : comment un tel album peut-il se retrouver dans les invendus ?? Un fouillis fascinant de percussions suit l'envolée du piano, le chant se dédouble avec le renfort du quatrième comparse, Aleksander Angelov, par ailleurs le bassiste. Presque dix minutes de bonheur. La fin est superbe, les boucles claires du piano ponctuées de quelques notes graves étouffées. "Around the Lamp" reste sur un ton rêveur, vocalises étirées ponctuées au piano électrique (?), brèves onomatopées mystérieuses : un peu plus de quatre minutes en apesanteur, avant l'autre grand moment de l'album, l'extraordinaire "Marée noire". Texte en français autour du désir, du dégoût, plein de fiel, accompagné par les pianos : l'un sarcastique et obstiné à partir de notes serrées, l'autre mélodieux et lyrique sous influence tango. La voix est très vite traitée avec une sorte de vocodeur pour laisser passer un flot d'imprécations, d'insanités. J'ai l'impression d'entendre la voix du personnage-narrateur du Journal d'un monstre de Richard Matheson : mais ici, plus rien d'enfantin, c'est la voix de l'obscur, de l'interdit, de ce qui ne se fait pas, ne se dit pas. Les synthétiseurs se déchaînent à l'évocation des désirs mauvais enfin formulés, si bien que la pièce devient un maelstrom insidieux de musique électronique vénéneuse. Très loin au fond de la masse sonore, une petite voix claire est l'écho affaibli de cette voix de l'ultra-mal, elle grandit jusqu'à être à égalité pour affirmer que « jusqu'à demain le sabre s'enfoncera dans ma chair impure / jusqu'à quand m'en voudras-tu ? Et jusqu'à quand vais-je te dégoûter, mon ange / mon amour ? », évocation d'un rituel trouble d'autopunition débouchant sur un silence. Puis le piano reparaît en léger strumming un bref temps crescendo, un motif grotesque, presque hoffmannien, en contrepoint, une percussion caricaturale et erratique, et tout est dit...

"Democratia" sonne plus orientale, scandée par le oud et des percussions omniprésentes qui, dans la partie centrale font songer à la musique soufie...parasitée par d'étranges objets sonores. Car cette musique est décidément hybride, iconoclaste. Inventive et colorée, elle s'approprie des gestes musicaux divers avec une belle désinvolture. Chaque composition nous réserve des moments distincts, nettement délimités par des cassures rythmiques ou des silences. Le dernier titre, "NTF ntf", nous emmène encore ailleurs, dans le sillage d'un Tod Dockstader par exemple. Nous voici en plein musique concrète, mais s'en élève ensuite un chant étrange, murmuré en anglais, accompagné de percussions métalliques, d'un frappé de tabla : où sommes-nous entraînés par ces mécaniques percussives intrigantes ? Décidément, cette marée noire (c'est le sens du titre anglais) nous emmène en bateau pour un voyage plein d'imprévus ! Pour tous ceux qui n'ont pas peur des chemins de traverse, un album très conseillé.

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Paru en 2010 chez InFiné - label assez présent dans ces colonnes ! - / 6 titres / 48 minutes

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 avril 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 14 Février 2011

Alain Kremski - résonance / mouvements

     Résonance / Mouvements // Mouvement / Résonances, tel est le titre complet du dernier disque du pianiste, compositeur et improvisateur Alain Kremski. Pas un seul article en français, si j'ai bien cherché, sur ce disque admirable (en dehors d'une brève présentation sur le site du label). Signe des temps ? Conséquence de la discrétion de cet homme à la carrière atypique ? Remarqué par Igor Stravinski, élève de Nadia Boulanger et d'Olivier Messiaen, premier grand Prix de Rome de composition et donc pensionnaire de la villa Médicis, il esquive une brillante carrière de pianiste. Car il se passionne pour les sons des cloches de temples d'Asie, des gongs, collectionne les bols chantants tibétains. Cet intérêt pour l'Orient, mais aussi les voyages, les arts, l'architecture, le pousse dans une direction unique. S'il enregistre l'intégralité des œuvres de Georges Gurdjieff, retranscrites pour le piano par le compositeur russe Thomas de Hartmann, ou encore celles de Nietzsche, il aime associer son piano aux cloches, gongs, bols tibétains. « Ce qui est important pour un artiste, c’est d’avoir un but. Et chaque but est possible, s’il est clair. Le mien est de réveiller dans le public la nostalgie de la « source » perdue, quelque chose qui vient de très loin, parfois même de l’enfance. J’aime la rencontre des disciplines artistiques : la musique, l’architecture, le cinéma, la danse, la peinture, la réalisation de calligraphies pendant que l’on joue du piano etc. » confiait-il dans un entretien en 2010. En concert, il se produit parfois avec un portique spécialement conçu pour ces instruments qui ont un point commun avec le piano : percussifs comme lui, ils résonnent, parfois longuement, après avoir été frappés.

   « Tout l'Occident est basé sur la dualité – y compris l'ordinateur avec les zéros et les uns. En Asie, on compte jusqu'à trois : entre les sons et les silences, entre le plein et le vide, il existe un passage, et c'est dans ce passage que réside le mystère.  Les instruments tibétains ou japonais vibrent très longtemps. Entre le moment où le son s'arrête et le vrai silence, on ne discerne pas très bien la limite : c'est comme le passage entre le jour et la nuit... dans cet instant-là, on atteint quelque chose qui est de l'ordre du Sacré. » nous dit Alain Kremski sur le passionnant et très beau livret, illustré de peintures, encres et photographies de Simon Leibovitz qui accompagne le disque. La musique est un médium : « Au Conservatoire, on était encore très influencés par ce qu'on appelle le style et le langage, mais la quintessence de mon travail, c'est autre chose : essayer de retrouver l'énergie pure. Qu'est-ce qu'une énergie pure ? C'est être en contact avec une énergie du cosmos qui ne passe pas par toutes les références intellectuelles...C'est réveiller chez l'auditeur la nostalgie de la source perdue, cette impression que j'éprouvais quand je lisais  les contes de fée ou Michel Strogoff...Attention, ce n'est pas de l'apitoiement sur soi, cette nostalgie-là est de l'ordre du Sacré, comme le souvenir de quelque chose d'où l'on vient et qui est unique. »

   Le disque est divisé en deux : cinq danses pour piano, gongs et grands bols rituels, avec pour titre celui de l'album entier ; puis cinq pièces pour piano et gongs regroupées sous le titre "L'Appel des Îles Lointaines". Le chroniqueur ici s'arrête un temps : qu'ajouter aux commentaires lapidaires d'Alain Kremski ? Aux fragments de textes, poèmes qu'il y adjoint ? L'essentiel n'est-il pas dit ? 

   La danse rituelle "Résonance / Mouvements qui ouvre l'album est une entrée saisissante, un portique impressionnant. Gongs initiaux, contraste puissant entre deux registres pianistiques :  massifs martelés sans ménagement et fluidité caressante d'une source sans cesse renaissante malgré les interruptions abruptes. Comme un combat fondamental, l'affrontement du Yang et du Yin, nous dit Kremski. L'auditeur est happé dans cette dialectique qui l'installe dans une autre durée, presque 14 minutes. Des falaises à escalader pour découvrir le miracle. Nous voici "Sous les étoiles silencieuses", danse sacrée translucide, délicate, sur les pointes lumineuses des aigus qui surplombent quelques notes graves et les résonances profondes des bols et des gongs, comme sur un pont suspendu. On retient son souffle devant l'invisible rendu visible, pour paraphraser la belle phrase de René Daumal que le musicien place en exergue au disque tout entier : « La Porte de l'Invisible doit être visible. » "Pour invoquer la Terre", danse chamanique, est un pièce presque facétieuse. Les notes se bousculent, se répètent, ponctuées par une frappe sèche et les résonances percussives conjuguées. Nous sommes prêts pour l'embarquement sur le fleuve de l'Amour : "Rituel de l'Amour", danse incantatoire, enveloppe l'auditeur dans les courbes puissantes d'une mélodie profonde comme le désir, qui se dérobe pour réapparaître plus séduisante. On n'échappe pas à cette insidieuse emprise qui seule pourra nous révéler la "Présence de l'Âme Oiseau", dernière des cinq danses, elle aussi initiatique. Longue marche méditative jalonnée d'éclats acérés dans la splendeur de l'ailleurs. C'est fragile et solide, volatile et si dense, l'égrènement d'une tranquillité transcendante qui transforme le temps en or audible.

   Que dire de la suite ? Les cinq pièces de "L'Appel des Îles Lointaines" sont admirables, bouleversantes, au point de synthèse improbable et magique des musiques de Gurdjieff, Debussy, Messiaen, et j'ajouterais John Luther Adams, tous animés de cette recherche de la source qui ressurgira quelque part...Au milieu pourquoi pas de "L'Oubli, l'Eau et les Songes", ce lointain écho de la cathédrale engloutie debussyste, justement, qu'est le sixième mouvement résonnant de ce voyage vers l'essentiel. Les titres disent assez que la musique est poème, tremblement de l'indicible. "Neige, les pas étoilés des oiseaux", inspiré d'une poésie de Théophile Gautier, avance à pas rêveurs mais décidés dans un paysage raréfié. Avant de s'envoler dans un frou-frou gracieux d'ailes, c'est "D'Ailleurs, l'Oiseau Annonciateur", qui virevolte et se dissout dans le silence. Plus grave est la "Rencontre, le passage de l'Aube", morceau traversé de vapeurs, tout en miroitements rentrés, l'intériorité qui se regarde en lissant ses plumes, occupée à faire briller très doucement ses couleurs qui coulent dans l'espace en gouttes éclaboussées. Miracle de délicatesse radieuse. Ce toucher limpide, ferme et doux, que l'on sent animé d'une ferveur extraordinaire, d'une concentration au-delà de toute tension..."L'Appel des Îles lointaines" répond au premier titre, d'une durée d'ailleurs très voisine. Carillonnements, balancements, la houle des harmonies fluides prend les allures d'une symphonie légère et majestueuse, ultime danse, Vénus toujours naissante sur les flots d'une mer verticalisée par la montée incessante des vibrations et les plongées dans les abîmes lumineux.

   Un disque rare. Un Absolu.

Paru en 2009 chez Iris Music / Cézame Carte blanche. 10 titres / 73 minutes.

 Je comprends qu'Alain Kremski cite à plusieurs reprises Jean-Yves Masson, son frère, et le mien...

"Est-ce toi qui reviens dans les jardins de fièvre,

Voix d'une ancienne solitude, est-ce la mer

dont l'appel sous les pins murmure dans le soir,

là-bas comme si d'immenses fontaines

s'étaient ouvertes sous le ciel plein de nuages ?"

(Extrait de Offrandes, paru chez Voix d'Encre en 1995)

Pour aller plus loin :

Hélas, rien sur le disque. Quelle honte !

- Piano et bols chantants, extrait d'un autre disque :

- Alain Kremski interprète la musique de Nietzsche :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 26 mars 2021)

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Publié le 20 Janvier 2011

Didier Petit, "violoncelliste in vivo".

  Le violoncelle, habitacle pour voyage intersidérant.

   Les suites pour violoncelle seul de Bach, il les écoute avec bonheur interprétées par d'immenses violoncellistes. Mais ce n'est pas pour lui, reconnaît-il. Pieds nus, vêtu de noir, il tient son violoncelle tout contre lui. Il le caresse, l'embrasse, lui insuffle son souffle ; il le pince, le frappe, le gratte, le fait tournoyer pour semer le son sur le public qui retient son souffle, lui. Les yeux fermés, il fait corps avec son instrument, étreint son âme contre la sienne pour en faire jaillir l'incroyable. La musique de Didier Petit est intense. À la limite de l'audible ou au paroxysme des cordes brutalisées, elle occupe l'espace de la petite salle où il se produit. Elle charrie l'imaginaire musical du monde qu'il arpente dans ses nombreux voyages. Nous sommes au Moyen-Orient, avec l'impression d'entendre un maqam ; nous sommes en Afrique, tant le violoncelle soudain sonne comme une kora, et pourtant ce n'est pas Ballaké Sissoko. Nous sommes ailleurs, et nous sommes à l'intérieur, aux tréfonds du violoncelle et de l'homme dont il tente d'exprimer le chant premier, antérieur au langage. C'est pourquoi, lui aussi, il écrit des suites, mais qu'il appelle des faces, face à face avec ce qui est sans visage et qui nous constitue. Dans une face, il n'y pas de suite, au sens où la structure harmonieuse explose pour libérer une succession d'états d'âme. La face traque l'inarticulé, le murmure informe ou le cri rauque, le chantonnement qui étonne sans mentir comme le langage. La musique ne fait aucune concession : elle veut serrer la vie pour en diffuser l'énergie douce ou sauvage. Tant pis si la mélodie se brise, s'atomise, si l'harmonie se fait rugueuse, dissonante, pourvu qu'il en résulte cette impression d'une musique vraie, authentique, loin des modes, des formats obligés et des tubes : charnelle et spirituelle, vivante. Souvent, le pied droit de Didier Petit décolle du sol, comme s'il lévitait, puis il se contorsionne, il danse dans l'espace, dessinant des enroulements, possédé par la musique de l'instrument si proche : l'instrumentiste est devenu chamane, le concert un rituel intemporel qui nous dépayse radicalement en même temps qu'il scelle les retrouvailles avec l'essentiel. Quelques mots en anglais émergent dans le dernier morceau joué. Ils sont clairs : "Don't explain". 

(Après le concert du 19 janvier organisé par Césaré, Centre national de création musicale, à Reims)

Pour aller plus loin 

- une présentation très complète du musicien ici.

- Pour les nombreuses collaborations, voir ci-dessus. Deux disques en solo, Déviation, paru en 2000 et célébré comme un des meilleurs albums jazz de l'année, et Don't explain, 3 faces pour violoncelle seul, paru en 2009 chez Buda Musique, interprété en concert hier.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 25 mars 2021)

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Publié le 30 Août 2010

Dawn of Midi : "First", leçons d'équilibre au bord du mystère.

   Trio constitué du percussionniste pakistanais Qasim Naqvi, du contrebassiste indien Aakaash Israni et du pianiste marocain Amino Belyamani, Dawn of Midi propose dans son premier disque First une musique purement improvisée, acoustique, d'une belle densité, qui tient autant de la musique contemporaine que du jazz, d'où sa place dans ce blog qui, vous le savez, ne flirte qu'assez peu avec ce dernier, trop souvent bavard et embarrassé de tics à mon goût. Le premier titre, "Phases in Blue", commence pourtant très jazz, un jazz ramassé : intro aux percussions, entrée de la contrebasse puis du piano au phrasé caractéristique. Tout de suite on sent une grande concentration, le piano virevolte et gronde, la batterie découpe dans la chair improvisée, quelque chose s'installe au-delà du convenu. "Laura Lee" confirme l'impression. John Cage et quelques autres ne sont pas loin. Le piano se taille la part du lion. Il explore les failles, s'arrête pour explorer l'inaudible, tandis que percussion et contrebasse le serrent de près, jouent des textures métalliques, froissées. C'est d'une beauté sereine, sur la corde mélodique, sans démonstration. Signalons la magnifique prise de son, qui garde la fraîcheur de cette musique discrète dans les deux sens du terme. Le troisième titre, "Civilizaton of Mud and Amber",  nous entraîne plus loin dans un monde délicat, tout en étincellements. "The Floor" joue du clavier et de l'intérieur du piano dirait-on, égratigné avec douceur, avec un obsédant frappé sur le bois, tandis que la percussion et la contrebasse forment un tapis profond, et grave, et presque moelleux. Le piano s'efface alors pour une coda dépouillée de percussions à peine. Atmosphère magique et minimale pour le superbe "Tale of two worlds" : frémissement des cymbales, ponctuation piquetée de la contrebasse, et le piano dans des éclats de lumière, des hésitations au bord du silence, les cordes de son ventre à cru dans la retenue des percussions. Pas de bavardage dans cette musique. J'aime cette tenue intense, ce sens aigu du mystère qu'on effleure. "One" fait d'abord dialoguer les cymbales frottées, la contrebasse tranquille et le piano tout en découpes scintillantes, en notes détaillées. Le morceau s'enfonce dans les graves, dans une aube translucide  dessinée comme une estampe japonaise : il attend que vienne l'indicible, tout en frémissements minuscules. Magistral !! Déjà quatre titres sur six qui justifient l'écoute de l'album. "Hindu Pedagogy" nous rappelle à une réalité plus consistante par sa rythmique et ses redites appuyées, prolongé par "Annex", surtout percussif. Je sens ces deux titres comme un intermède, on ne pouvait rester au seuil de l'impalpable au risque peut-être de glisser vers l'inconsistance. Et puis on accueille mieux les deux dernières pièces, très intériorisées. "No Abhor", le piano sur un lit percussif mouvant, avec des pages presque impressionnistes, puis plus déconstruites, proches d'un jazz expérimental que je connais mal, avec une fin moins convaincante à mon goût. Mais le disque se termine avec "In Between", magnifique itinéraire de plus de onze minutes dominé par le piano qui ressasse certaines notes comme dans le strumming à la Charlemagne Palestine, tandis que percussion et contrebasse créent une curieuse forêt rocailleuse agitée de mouvements chaotiques : crescendo exalté ponctué de stases, parcouru de nervures, tendu en effet entre deux mondes comme un pont de cordes au-dessus d'un précipice. Une fin splendide pour un grand disque.

Paru en 2010 chez Accretions, label indépendant californien / 10 plages /  53 minutes environ / Dix titres, dont six magnifiques, deux très bien.

Pour aller plus loin

- le site du trio, qui navigue entre New York et Paris.

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

 

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 12 mars 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges, #Musiques improvisées

Publié le 21 Juillet 2010

Clogs : "The Creatures in the Garden of Lady Walton", harmonies d'avant la Chute.

   Comme promis, un petit mot du paradis. Je suis connecté, mais il fait noir, je ne vois guère le clavier Les moustiques ont débarqué en bataillons serrés. En somme, les circonstances idéales pour vous conseiller un bijou insolite. Clogs ? Vous avez dit Clogs...Un quatuor de chambre composé de Padma Newsome, violon, alto, célesta et voix, Bryce Dessner, guitares, mandoline, ukulele, Thomas Kozumplik aux percussions et Rachael Elliott au basson, renforcé par de nombreux musiciens et une chanteuse, et pas n'importe qui, Shara Worden de My Brightest Diamond. Le résultat : un étonnant parcours entre musique aux fragrances médiévales, folk, et accents nettement plus contemporains. C'est leur cinquième album (je ne connais pas encore les précédents). Beauté des mélodies raffinées, des voix, bien sûr d'abord celle de Shara Worden, qui escalade si facilement les aigus devenus si suaves, des instruments saisis comme dans leur fraîcheur native.

   L’album s’ouvre sur “Cocodrillo”, courte pièce chantée, léger petit canon tout en ailes. " I used to do " est tout en boucles délicates, battement des cordes et souffles de basson : une entrée au Jardin des Délices. L’âme s’envole avec "On the Edge", chanson merveilleuse qui rappelle les meilleures pièces du folk irlandais, des voix comme celle de Jackie Mac Shee. Désormais, on est sous le charme. Guitare, banjo, cordes et percussions tissent une musique de chambre qui a peu d’équivalent en Europe, si ce n’est dans des ensembles comme celui de Jean-Philippe Goude.

   La viole de gambe nous saisit sur "The Owl of Love", seconde petite perle transfigurée par la voix de Shara Worden. Quelle liberté, quelle grâce…Shara chante, incante "Adages of Cleansing", le sixième titre, entre quasi murmures et cordes agitées ou frissonnantes, percussions hoquetantes : atmosphère magique, intense. La guitare, l’avions-nous entendu avant "Last Song", ce n’est pas si sûr. La voix de Matt Berninger de The National, qui rappelle celle du chanteur de The Devastations, apporte un superbe contrepoint grave sur ce titre à la belle mélancolie. Suit un instrumental, "To Hugo", ballade vaporeuse qui fait dialoguer guitare et basson, cor. Accents irlandais au début de "Raise the flag", violon caressant, chœur à la Matt Elliott qui reprend sur le dernier titre, très émouvant, à l’instrumentation raréfiée. Reste à savoir qui est Lady Walton…Sans doute la femme du compositeur Sir William Walton, qui a créé sur l'île d'Ischia, dans la baie de Naples, l'un des plus beaux jardins du monde sur le site d'une immense carrière de pierre. D'un jardin l'autre. 

Voilà un disque miraculeux, à la fois accessible et enchanteur à l'image de la pochette.

Paru en 2010 chez Brassland  / 10 titres / 42 minutes environ

Pour aller plus loin :

- - album en écoute et en vente sur bandcamp :

 

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 11 mars 2021)

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Publié le 13 Mai 2010

Sig : "Freespeed Sonata", sonate hip-hop pour le temps présent.

J'avais repéré Sig grâce à l'album Vertigo bound sorti en 2002, à mi-chemin entre musique indienne traditionnelle et musiques électroniques. Puis je l'avais perdu de vue. Quelle surprise de le retrouver dans les nouveautés de la radio, au milieu des disques rock, perdu, tout seul, avec son sous-titre effrayant "Sonate classique hip-hop en quatre mouvements opus 32". Quel bonheur dès la première écoute !! Un piano qui chante, lumineux, instrument central d'une sonate, mais oui, et hip-hop, indéniablement, avec les voix de Joy Frempong ou de Nya.

   Entouré de quelques musiciens talentueux : le saxophoniste Christophe Turki, qui joue notamment avec Erik Truffaz, Marcello Juliani, bassiste du Erik Truffaz Quartet, Christophe Calpini aux percussions. Tous au service d'une composition fluide, rythmée par une trame presque post-minimaliste avec le jeu lancinant des boucles, reprises, échos. L'album décline une grande variété de couleurs, indiquées en français pour chacun des 28 fragments : du "solennel" initial à "automate " pour le final, en passant par "calme et indécis", "éveillé et naïf", "dans la foule", "gai et funky décalé," "poétique et flottant", pour n'en citer que quelques unes. Sig, non content de prouver avec éclat que le piano convient merveilleusement au rap, sort aussi le hip-hop de son image agressive et brutale : si le genre déborde d'énergie intense dans certaines plages, il sait aussi suggérer le rêve, les ombres, comme lors des "Shadows whisper", le délicat, les transparences, la fragilité comme dans le magnifique "Closed eyes". Une fois montés à bord, on se laisse aller, embarqués pour un voyage aux multiples facettes chatoyantes : il y a du Erik Satie dans cet art de la miniature, un Satie qui aurait beaucoup regardé les estampes de l'ukiyo-e, ces images d'un monde flottant, et qui bien sûr serait parfois jazzy. "Cool me out" m'évoque d'ailleurs les excellents Lounge Lizards, c'est dire comme Sig nous promène avec une confondante aisance. Sa sonate est une manière de poème en prose musical qui, "assez souple et assez heurtée", "s'adapte aux mouvements lyriques de l'âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience", dirait Baudelaire. Une réussite éclatante qui donne envie d'écouter les autres disques de ce musicien voyageur, pianiste et violoncelliste, auteur de bandes originales de nombreux films de par le monde.

Paru chez Makasound, label indépendant plutôt reggae, en février 2010. 28 titres / une heure environ.

Pour aller plus loin

- La page consacrée à Sig sur le site du label Makasound, avec des extraits en écoute.

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 9 mars 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges