hybrides et melanges

Publié le 10 Septembre 2009

Ballaké Sissoko / Vincent Segal : "Chamber Music", boire à la source.

Meph.- Là, chapeau bas !
Dio.- Pourquoi donc ?
Meph.- Pour une fois, tu es en avance sur l'actualité !
Dio.- Ah oui, je n'y avais pas prêté attention...
Meph.- Redescends sur terre, le disque sortira le 5 octobre.

Dio.- Parfait ! Comme nous étions en retard avec le troisième album de Death Ambient, l'équilibre est retrouvé, non ?

 

Après la forêt engloutie, une musique qui coule de source. Après les raffinements électroniques et électriques, le retour à l'acoustique -représenté dans le trio chroniqué précédemment par le multi-instrumentiste japonais Kato Hideki. Ici, kora et violoncelle, rien de plus. Une rencontre limpide, sans arrières pensées, entre deux instrumentistes formidables. Ballaké Sissoko, malien de Bamako, est devenu au fil des années le grand maître incontesté de la kora, cette harpe-luth à 21 cordes d'origine mandingue. Il a imposé l'instrument dans de multiples festivals et grâce à de nombreuses collaborations, notamment avec Ross Daly, cet extraordinaire multi-instrumentiste d'origine irlandaise devenu joueur de lyra crétoise. Vincent Segal, d'origine rémoise, joue aussi bien du violoncelle acoustique qu'électrique. Comme Ballaké, il se livre aux expérimentations les plus diverses, passant par l'Ensemble intercontemporain et par des groupes de jazz, la chanson, le rock. Tous les deux transcendent les frontières : pas question d'enfermer la kora dans le monde des musiques traditionnelles et le violoncelle dans celui de la musique classique. Il n'est donc pas étonnant de les retrouver ensembles sur ce disque au titre pourtant presque provocateur. On les attendait peut-être dans des expérimentations et métissages débridés, ils se livrent à un sobre exercice de dialogue attentif, se partagent les compositions. Pièces calmes et envoûtantes, rythmées par le retour obsessionnel de certains thèmes, avec quelques morceaux un brin plus lyriques, mais il est rien moins évident que de deviner le compositeur, tant l'autre prend les manières de l'un, s'insinue dans son univers. Ainsi le titre 5, "Histoire de Molly", signé par Vincent Segal, se déploie avec la sereine majesté d'une ritournelle africaine, le violoncelle s'y fait même oriental, tout en mélismes insinuants. Seule exception à ce double chant intériorisé, une chanteuse intervient brièvement sur le titre 7, "Regret-à Kader Barry". Tout va de soi, la fontaine est fraîche, le monde chante, le temps s'égrène avec les notes cristallines de la kora, glisse sur les arpèges du violoncelle. On est bien.
Pour aller plus loin
- un article antérieur consacré à Thee, Stranded horse, où l'on retrouve la kora.
- Le site de Bumcello, pour découvrir d'autres aspects de l'activité de Vincent Segal, avec pas mal de titres en écoute.

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 17 janvier  2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges, #Musiques du Monde - Folk

Publié le 21 Juillet 2009

Jean-Philippe Goude/John Parish /Polly Jean Harvey : la danse divine de la nature des choses.
Le second était en solde chez un disquaire connu. Premier disque acheté depuis bien longtemps dans un magasin, c'est-à-dire depuis mon passage à Internet, il faut bien l'avouer (j'achète en ligne, n'allez pas croire, non, j'aime les vrais disques, avec pochette, notes, pas les fichiers dépersonnalisés, les morceaux orphelins d'albums inconnus...) Le premier se trouvait sur une brocante. D'habitude, c'est le désert pour les musiques inactuelles. Mon dernier achat marquant sur une brocante remonte à la trouvaille de Out of season de Beth Gibbons, un de ces disques qui nous poursuivent, allez savoir pourquoi, quelque chose de fêlé dans la voix, le temps qui roule ses galets d'infini, attrapé dans les filets de mélodies rouillées.
   Bref, me voilà avec deux disques de 1996, le beau hasard en somme, deux fragments d'une année qui s'éloigne à la même vitesse que les autres. 1996 qui semble avoir quelque chose à me dire. En effet, comme j'enlève le cd de Jean-Philippe Goude pour le mettre dans le lecteur, je découvre une citation d'un livre déjà lu plusieurs fois, d'un livre admirable à mes yeux :
   "Quand on aura allégé le plus possible les servitudes inutiles, évité les malheurs non nécessaires, il restera toujours, pour tenir en haleine les vertus héroïques de l'homme, la longue série des maux véritables, la mort, la vieillesse, les maladies non guérissables, l'amour non partagé, l'amitié rejetée ou trahie, la médiocrité d'une vie moins vaste que nos projets et plus terne que nos songes : tous les malheurs causés par la divine nature des choses."
   Quel rapport entre les Mémoires d'Hadrien de Marguerite Yourcenar et la musique de Jean-Philippe Goude, l'extrait pris comme titre mis à part ? Tout semble les opposer : gravité et hauteur chez Yourcenar, légèreté variée chez Goude. Deux voies pour parvenir à circonscrire "la divine nature des choses". Le personnage romanesque est fasciné par les danseurs barbares aux confins des terres danubiennes, par les rites exotiques de peuplades qui pétrissent le mystère sans vergogne. Jean-Philippe Goude, échappé solitaire des terres Magma et Weidorje, joue les cavaliers de l'air. Rien qui pèse, des mélodies simples, qui deviennent parfois ritournelles à la Wim Mertens, morceaux de chambre façon Michael Nyman. Les timbres apparaissent, se mêlent avant de s'éclipser pour distiller mélancolie ou gaieté. L'orgue de cristal cède la place au piano, aux clarinettes, au violoncelle, au xylophone, et à bien d'autres instruments qui sont un peu l'équivalent des différents peuples tant contemplés par Hadrien. Tout cela danse, "je suis chose lègère", "fugace", "léger et disposé", ce sont quelques-uns des titres de cet album sans prétention. Qui a dit que le divin devait être lourd, pesant comme une statue de marbre ? Variété de
chambre à air, si j'ose dire..., pour apprendre à devenir impalpable.
Paru en 1996 chez Hopi Mesa / 15 plages / 55 minutes environ
 
Jean-Philippe Goude/John Parish /Polly Jean Harvey : la danse divine de la nature des choses.

  En 1996, Polly Jean Harvey co-signe avec John Parish "dance hall at louse point", les mots pour elle, la musique pour lui. Un album écorché, intimiste, avec la voix qui dérape parfois vers des aigus sidérants. A la confluence du rock et du blues, c'est un parcours chargé d'émotions, d'électricité, qui n'a rien perdu de sa charge humaine, de sa fulgurance parfois maladroite. Si Goude vous semble trop primesautier, voire inconsistant, plongez chez PJ Harvey et John Parish, c'est l'autre manière d'appréhender la divine nature des choses.

Paru en 1996 chez Island Records / 12 plages / 41 minutes environ
Pour aller plus loin
- Le site officiel de Jean-Philippe Goude.

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 17 décembre 2020)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 26 Mai 2009

"Siwan", Mansur Al-Hallâj et Saint Jean de la Croix : rencontres mystiques.
  Avec Siwan, Jon Balke, Amina Alaoui et les musiciens qui les accompagnent nous invitent à poursuivre le voyage. Je vous propose deux pistes. La première, celle du dernier titre, sur le texte de Jean de la Croix, que l'on peut trouver dans la collection Poésie / Gallimard, bilingue avec la très belle traduction de Jacques Ancet. (désolé, je n'arrive pas à mettre sur deux colonnes...)

COPLAS

 hechas sobre un éxtasis
de harta contemplación

Entréme donde no supe,
y quedéme no sabiendo,
toda sciencia trascendiendo.

1. Yo no supe dónde entraba,
pero cuando allí me vi,
sin saber dónde me estaba,
grandes cosas entendí.
no diré lo que sentí,
que me quedé no sabiendo,
toda sciencia trascendiendo.                                           

2. De paz y de piedad
era la sciencia perfecta,
en profunda soledad,
entendida vía recta ;
era cosa tan secreta,
que me quedé balbuciendo,
toda sciencia trascendiendo.

3. Estaba tan embebido,
tan absorto y ajenado,
que se quedó mi sentido
de todo sentir privado ;
y el espíritu, dotado
de un entender no entendiendo,
toda sciencia transcendiendo.

4. El que allí llega de vero,
de sí mismo desfallesce ;
cuanto sabía primero
mucho bajo le paresce ;
y su sciencia tanto cresce,
que se queda no sabiendo,
toda sciencia trascendiendo.

5. Cuanto más alto se sube,
tanto menos se entendía
qué es la tenebrosa nube
que a la noche esclarecía ;
por eso quien la sabía
queda siempre no sabiendo,
toda sciencia trascendiendo.

6. Este saber no sabiendo
es de tan alto poder,
que los sabios arguyendo
jamás le pueden vencer ;
que no llega su saber
a no entender entendiendo,
toda sciencia trascendiendo.

7. Y es de tan alta excelencia
aqueste sumo saber,
que no hay facutad ni sciencia
que le puedan emprender ;
quien le supiere vencer
con un no saber sabiendo,
irá siempre trascendiendo.

 

8. Y si lo queréis oír,
consiste esta suma sciencia
en un subido sentir
de la divinal esencia ;
es obra de su clemencia
hacer quedar no entendiendo,
toda sciencia trascendiendo.

 

COUPLETS                                                           

faits sur une extase

de très haute contemplation                          

 

je suis entré où ne savais

et je suis resté ne sachant

toute science dépassant

 

moi je n'ai pas su où j'entrais

mais lorsqu'en cet endroit me vis

sans savoir où je me trouvais

de grandes choses j'ai compris

point ne dirai ce qu'ai senti

car je suis resté ne sachant

toute science dépassant

 

De piété de quiétude

c'était là science parfaite

au profond d'une solitude

une voie entendue directe

c'était là chose si secrète

que suis resté balbutiant

toute science dépassant

 

J'étais en tel ravissement

si absorbé si transporté

qu'est demeuré mon sentiment

de tout sentir dépossédé

ainsi que mon esprit doué

d'un comprendre non comprenant

toute science dépassant                                                                 

 

Qui en ce lieu parvient vraiment

de soi-même a perdu le sens

ce qu'il savait auparavant

tout cela lui semble ignorance

et tant augmente sa science

qu'il en demeure ne sachant

toute science dépassant

 

D'autant plus haut il est monté

et d'autant moins il a compris

quelle ténébreuse nuée

venait illuminer la nuit

celui qui savoir en a pris

il reste toujours ne sachant

toute science dépassant

 

Il est ce non savoir sachant

chargé d'un si puissant pouvoir

que les sages argumentant

n'en tireront jamais victoire

car il ne peut tout leur savoir

ne point comprendre en comprenant

toute science dépassant

 

Et une si haute excellence

est en ce suprême savoir

que ni faculté ni science

de le défier n’a pouvoir

qui de soi tirera victoire

avec un non savoir sachant

il ira toujours dépassant

 

et si vous désirez l’ouïr

cette souveraine science

consiste en un très haut sentir

de la toute divine essence

c’est une œuvre de sa clémence

faire rester ne comprenant

toute science dépassant


 La deuxième piste est celle de Mansur Al-Hallâj, mystique soufi persan surnommé "L'Ivre de Dieu", né en 857 et crucifié et décapité en 922 à Bagdad après un très long procès. grâce à une vidéo proposant une curieuse musique électro-soufie de Ghaffar Youcef, dont je ne peux rien vous dire...

Premier poème :

« J’ai un Bien-Aimé que je visite dans les solitudes.
« Présent et absent aux regards

« Tu ne me vois pas l’écouter avec l’ouïe

« Pour comprendre les mots qu’Il dit

« Mots sans forme ni prononciation

« Et qui ne ressemblent pas à la mélodie des voix.

« C’est comme si, en m’adressant à Lui

« Par la pensée, je m’adressais à moi-même

« Présent et absent, proche et lointain.

« Les figures des qualifications ne peuvent Le contenir
« Il est plus près que la conscience pour l’imagination
« Et plus caché que les pensées évidentes.

 

Second poème :

« Je ne cesse de flotter dans les mers de l’amour

« Les flots me soulèvent et m’abaissent

« Tantôt les flots me soulèvent
« Tantôt je chois et sombre
« Enfin Il m’amena en amour
« Là où il n’y a pas de rivage
« J’appelai Celui dont je ne dévoile pas le nom

« Et que jamais je ne trahis en amour

« Que mon âme ne t’en veuille pas, Seigneur,

« Car tel ne fut pas notre pacte !

En écoute, Souffle de la brise, poème d'Al-Hallâj mis en musique et interprété par Abed Azrié.

Brise

O souffle léger du vent,

Va dire au jeune faon

Que de boire à la source 

ne fait qu'aviver ma soif.

Celui que j'aime habite mes entrailles,

Qu'il foule ma joue s'il le veut.

Son âme est mon âme, et la mienne la sienne,

Son désir est le mien, et mon désir est le sien.

 

 

 

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 16 décembre 2020)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges, #La Musique et les Mots

Publié le 22 Mai 2009

Jon Balke / Amina Alaoui : "Siwan", entre Orient et Occident.

   Le pianiste norvégien Jon Balke, musicien de jazz, et la chanteuse marocaine Amina Alaoui, formée dans la tradition gharnati (genre musical de la ville de Grenade) sur un même disque, "Siwan", qui signifie équilibre ou balance. Si l'on ajoute que participent également Jon Hassell, trompettiste et musicien électronique qui joua avec Brian Eno, Keir Eddine M'Kachiche, violoniste virtuose algérien, Pedram Khavar Zamini, percussionniste iranien, Andreas Arend, luthiste allemand, Helge Norbakken, percussionniste norvégien, et les Barokksolisten sous la direction du violoniste Bjarte Eike, on se dira peut-être que voilà encore la énième rencontre pseudo-fusionnelle entre musiques du monde et jazz ou autres. La rencontre a été pensée, et elle est magnifiquement réussie. Jon Balke, qui dirige plusieurs ensembles de jazz, est fasciné  depuis trente ans par la musique d'Oum Kalsoum, la grande chanteuse égyptienne morte en 1975, celle qui fut surnommée "l'Astre d'Orient", véritable légende aujourd'hui encore. Invité au Maroc par un club marocain pour composer du jazz, il découvre la chanteuse Amina Alaoui, qui s'inspire de la musique andalouse. Il la rencontre, le projet "Siwan" prend forme, se traduit par la constitution d'un orchestre qui réunit des musiciens venus du jazz, de la musique traditionnelle et de la sphère baroque. Qu'ont-ils en commun ? Un certain rapport avec l'improvisation. De plus, Jon Balke sait que la musique andalouse est l'une des sources de la musique baroque. Quelques concerts de Bergen au Caire, des sessions d'enregistrement  entre 2006 et 2008, témoignent de l'activité de cet orchestre utopique. Et ce disque, qui renouvelle heureusement le catalogue ECM.
   L'album s'ouvre sur "Tuchia", instrumental dans l'esprit oriental, avec un beau dialogue entre le violon  tout en mélismes et l'orchestre baroque somptueux de toutes ses cordes suaves. Atmosphère recueillie, prélude à un voyage qui va convoquer toute la culture andalouse. Car les textes interprétés en espagnol, en arabe, sont tirés des grands mystiques ou grands penseurs des trois monothéismes présents en Andalousie, cet âge d'or où  ils se côtoyèrent pour créer une civilisation brillante et raffinée que la reconquête catholique brisera définitivement. De Al Hallaj, le grand mystique soufi supplicié à Bagdad en 922, à Jean de la Croix, mystique catholique espagnol mort en 1591. "Ya Andalucin" juxtapose la voix pleine, vibrante d'Amina, le clavecin et les cordes baroques avant l'entrée en scène du percusionniste iranien et du violoniste algérien  pour un court morceau intense sur un texte en espagnol de
Ibn Khafaja, poète andalou. "Jadwa" s'enchaîne au précédent, baroque et oriental dans un bel équilibre souligné par le violon qui virevolte, le chant intériorisé d'un texte de Al Homaidi. La trompette de Jon Hassell ouvre le morceau suivant, accompagnée discrètement aux percussions : on retrouve le timbre brumeux de l'américain, très inspiré par la musique classique indienne à ses débuts et qui n'a pas dédaigné, notamment dans "Maarifa Steet", de nous entraîner vers l'Orient. Le miracle de ce disque, c'est de ne jamais donner  l'impression d'un collage, ni d'une fusion. Tout coexiste, en équilibre comme le dit le titre, tout à fait justifié. Tout respire et s'écoute, grâce à l'intelligence de compositions à la fois denses et aérées, et grâce à la voix d'Amina Alaoui, interprète inspirée de textes que l'on devine sublimes (faute d'avoir les traductions pour l'instant : la pochette les fournira-t-elle, ou au moins les originaux ?). Un bonheur constant, ce disque !
Mes morceaux préférés : "Jadwa", le 3 / "Thulathyath", sur un texte d'Al-Hallaj, le 10 / "Toda sciencia Transcendiento", sur un texte de Jean de la Croix, le 11.

Paru en 2009 chez ECM Records / 11 plages / 64 minutes environ
 

À écouter également
- le pianiste grec Vassilis Tsabropoulos et la violoncelliste allemande Anja Lechner : voir article ici.
- Zarani, de Zad M
oultaka. Sorti en octobre 2004 sur le label L'Empreinte digitale, la magnifique rencontre entre un pianiste libanais, soliste et compositeur, et la voix impressionnante de Fadia Tomb El-Hage, chanteuse libanaise. Choc extraordinaire entre la musique contemporaine et le répertoire traditionnel, là aussi avec un choix judicieux de poèmes anonymes ou non de différentes époques.

Jon Balke / Amina Alaoui : "Siwan", entre Orient et Occident.

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 16 décembre 2020)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges, #Musiques du Monde - Folk

Publié le 5 Février 2009

Vassilis Tsabropoulos / Anja Lechner - Melos, chants d'un orient intemporel.

Le pianiste grec Vassilis Tsabropoulos et la violoncelliste allemande Anja Lechner, quatre ans après la sortie de Chants, Hymns and Dances, une série de transcriptions d'œuvres de Georges Ivanovitch Gurdjieff, philosophe et maître spirituel d'origine arménienne, poursuivent leur collaboration avec Melos, sorti en 2008 sur ECM. Si deux danses et Reading From a sacred Book sont encore des arrangements d'après Gurdjieff, toutes les autres compositions sont signées Tsabropoulos. L'album baigne dans une fluidité mystérieuse, douce : un monde de rêves très anciens, de réflexions et d'ombres, comme le soulignent les titres. Le pianiste semble effleurer les touches, ailleurs se laisse porter par un flux toujours renouvelé, accompagné par le violoncelle caressant, velouté. Le percussionniste U.T. Ganghi se joint à eux  sur quelques titres avec une louable discrétion, sans casser le lyrisme translucide de ces compositions aux mélismes subtilement orientaux, aérées çà et là par de courtes improvisations. Tout un monde lointain de grâce et d'émotions ressurgit, baume salutaire par ces temps brutaux d'oubli des choses essentielles...

Paru en 2008 chez ECM Records / 15 plages / 61 minutes environ

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 10 décembre 2020)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges, #Musiques du Monde - Folk

Publié le 23 Janvier 2009

Fred Frith et Wu Fei : le label Tzadik à l'honneur...
  
  Le label Tzadik fondé par le saxophoniste, improvisateur et compositeur John Zorn en 1995, se consacre aux musiques expérimentales, avant-gardistes, bruitistes. Plus de 400 titres à ce jour, et un bel éclectisme. Vous le rencontrez un peu plus souvent ici depuis quelques mois, mais je trie, je reste parfois partagé, perplexe, et pas toujours emballé. Bref, je vous propose deux disques très différents sortis en 2008.
  Wu Fei est chinoise, compose pour instruments solistes, ensembles à cordes, orchestres, pour des chorégraphies et des films. Elle joue du guzheng, une cithare chinoise sur table, depuis l'âge de six ans. Après des études de composition en Chine, elle étudie au Mills College avec...Fred Frith, dont il sera question juste après ! La mélodie chinoise qui ouvre Yuan ne m'enthousiasme pas, mais la suite est nettement mieux. "Red carriage" est une impressionnante pièce pour percussion solo, le percussioniste passant du marimba aux tam-tams et au gong. En écoute, j'ai sélectionné "Yuan? Yuan! Yuan!", un solo pour guzheng préparé, autrement dite la rencontre entre la tradition et l'expérimentation dans le sillage de John Cage. La pièce suivante  mêle instruments traditionnels et l'ensemble "Percussions claviers de Lyon". Le disque se termine par "Before I wake" pour piano solo en cinq sections : c'est Stephen Drury -pianiste et directeur artistique du Callithumpian Consort, qui collabora avec John Cage et John Zorn, qui les interprète avec une intensité retenue.
Paru en 2008 chez Tzadik / 9 plages / 42 minutes environ
  
                                        
Fred Frith et Wu Fei : le label Tzadik à l'honneur...

      Et le voilà, enfin, il rôdait depuis un moment, cherchant où rentrer sur ces pages... Je ne vais pas retracer toute la carrière de ce cofondateur d' Henry Cow, groupe phare de la pop progressive expérimentale des années soixante-dix, improvisateur inventif et imprévisible, que l'on a vu aux côtés de beaucoup de musiciens importants. Incroyable Fred Frith, qui enseigne la composition et l'improvisation au Mills College déjà évoqué plus haut, qui se métamorphose une fois de plus. Car Back to Life est un disque de piano et de musique de chambre!  Avec un certain humour  et des "instruments" inattendus en sus, vous l'imaginez bien.  Le pianiste  Daan Vandewalle y interprète les sept pièces des "Seven circles" qui parsèment le disque, alternant avec des compositions pour ensemble de chambre. J'ai sélectionné pour l'écoute "Elegy for Elias", admirable trio pour le violon de Gabriela Diaz, le marimba de William Winant et le piano de ...Stephen Drury !

Paru en 2008 chez Tzadik / 7 plages / 46 minutes environ

Rien à vous proposer en écoute, alors un petit tour dans la technologie des larmes, ça vous ira ?

Pour aller plus loin :
- un site sur la cithare guzheng.

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 9 décembre 2020)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 28 Novembre 2008

Jean-Philippe Goude : "aux solitudes", soyons dignes des étoiles !
   Il a commencé à écrire de la musique pour le théâtre avant de se lancer, entre 1976 et 1979, dans l'étonnante expérience Weidorje, ce groupe dans la mouvance de Magma. Il en est l'un des deux claviéristes, et il collabore à l'écriture des morceaux. On le retrouve ensuite directeur artistique et arrangeur pour le chanteur Renaud, arrangeur pour  Dick Annegarn. Il collabore avec Michel Portal, écrit de nombreuses musiques de film. En 1992, c'est De Anima, le premier CD de son ensemble, avec la participation du contre-ténor Gérard Lesne. Quatre disques plus tard, voici  aux solitudes, dont le titre n'est pas sans évoquer le célèbre titre homonyme, "O solitude", cet air de Henry Purcell qu'a chanté et enregistré justement Gérard Lesne en 2003.
Jean-Philippe Goude est toujours là aux claviers, synthétiseurs, dans les interludes baptisés "Prolégomènes" I à III, puis "De la consommation". Il aime toujours les contre-ténors. C'est Paulin Bündgen, contre-ténor français, que l'on entend sur trois titres, un amateur de ...Michael Nyman ! La musique de aux solitudes  évoque furieusement  ce dernier : petite formation  de chambre, rythmes trépidants, tressautants, lancinants des musiques écrites par Nyman pour les films de Peter Greenaway. Comment ne pas penser aussi à Wim Mertens, son goût pour les formations insolites, son chant haut perché parfois, une ambiance de fête baroque vaguement macabre ?  Jean-Philippe Goude dirige son ensemble à géométrie variable avec un sens très sûr des transitions, des atmosphères. Introduction au synthétiseur solo, suivie de l'entrée du quintette à cordes pour un morceau dansant très nymanien, l'ensemble s'étoffe ensuite, renforcé par le piano, la clarinette, le basson, trompettes et trombones, glockenspiel, avec un pulse presque reichien, la voix du contre-ténor prend son essor avec un texte sur la folie du monde, "embarqués dans les pentes", l'atmosphère se fait mélancolique, grave avec "l'Homme dévasté", lamento où le quintette à cordes hoquetant est ponctué par le basson, relayé par l'onde Martenot, un instrument que l'on entend trop rarement, aux spirales filées si humaines, deux récitants, Jean-Philippe Goude lui-même et Laurence Masliah, émergent alors peu à peu pour dire l'inventaire des déroutes ou des tentatives humaines. Les voici, ces fossoyeurs d'idéaux :  " rabatteur d'existence / planificateur de stabulation / générateur de conditions d'opportunité / adoucisseur de gouffre / conditionneur de chair à acheter / miroiteur de profit / lustreur d'espoir / prédateur de marges / vendeur de monde / niveleur d'alentour (...). Ce n'est pas un des moindres mérites de ce bel album que de glisser quelques textes pour " embrumer les précipices / (...) / devenir flou ", des textes qui font écho aux peintures de Susanne Hay reproduites en première et en quatrième de couverture de la pochette. "No hay camino, hay que caminar", le titre 6, déroule une ritournelle façon Mertens, entêtante dans sa simplicité, avant le poignant "A nos rêves évanouis", contre-ténor, quintette à cordes et piano... A vous de découvrir la suite de ce disque généreux, jusqu'au morceau éponyme final, leçon de survie aux accents élégiaques où se croisent la voix de soprano d'Issaure Equilbey, l'onde Martenot sur fond de claviers et de cordes. L'Ensemble Jean-Philippe Goude est une divine surprise dans le paysage musical français.
Paru en 2008 chez Ici d'Ailleurs / 15 plages / 59 minutes environ
 
Pour aller plus loin :
- le site de Suzanne Hay (1962-2004), peintre, vous retrouverez dans la galerie 5 des tableaux assez proches de la couverture de l'album.
- album en écoute et en vente sur bandcamp :

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Publié le 8 Juillet 2008

Iva Bittova et Bang On a Can, la jubilation et la grâce.

   Iva Bittova est la musique incarnée, baignée depuis son enfance slovaque et moldave par la source tsigane colportée par son père poly-instrumentiste. Actrice, au théâtre comme au cinéma, elle joue du violon comme on respire, et elle chante, fidèle à l'injonction paternelle répétée dans les nuits de fête de l'Europe centrale. Quelle carrière que la sienne ! Interprète brûlante du folklore de son pays, elle est de toutes les expériences, les plus folles de préférence, par-dessus les frontières, puisqu'elle joue aussi bien avec le guitariste Fred Frith, le plus incandescent des avant-gardistes, qu'avec Bang on a Can, les instrumentistes guerriers au service de toutes les nouvelles musiques. La rencontre avec ces derniers donne Elida, disque magnifique paru en 2005 chez Cantaloupe, le label fondé par David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe.

Oubliez tous les clichés sur la musique folklorique ! Aucune fétichisation du passé, mais une interprétation fougueuse d'un répertoire habité par une voix, un corps qui sur scène vit la musique en l'incarnant, sur disque la rencontre magique entre une musicienne accomplie et l'un des ensembles de chambre les plus talentueux. Même aux États-Unis, elle n'a pas renoncé à sa langue, ce que je salue à l'heure où tant de français croyant élargir leur audience et...leurs ventes adoptent un anglais insipide. Sa langue, elle en joue comme elle joue du violon, elle est câline, joyeuse, elle jubile, danse, quelque part entre Meredith Monk, Hans Eisler et la tsigane inconnue. Bang On a Can épouse toutes les inflexions de la chanteuse, l'enveloppe dans une interprétation à la fois dynamique et sobre, très aérée, qui laisse la place à de splendides moments suspendus, lorsque la langue perd les mots comme à la fin de Nejsi ou dans Bolis me, Lasko. Piano, basse, percussions, guitare électrique, violoncelle, clarinettes, mais aussi banjo et harmonica soutiennent Iva dans ce parcours tourbillonnant ou rêveur, où les chansons alternent avec titres ou passages purement instrumentaux. Hopahop Talita, le titre 5, déploie sur neuf minutes un très beau dialogue élégiaque entre clarinette, violoncelle et piano, que le violon vient relancer et enjouer, rejoint par les autres instruments, avant de laisser la place à un passage en équilibre sur le silence, piano comme sur des pointes et guitare électrique tout en zébrures retenues s'effaçant ensuite devant le grave violoncelle et une ultime poussée festive, irrésistible. Une rencontre réussie de bout en bout, musicalité et bonheur, la vie imprévisible...
Paru en 2005 chez Indies Records / 9 plages / 46 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le site d'Iva Bittova.
- album en écoute et en vente sur bandcamp

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores en novembre 2020)

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