hybrides et melanges

Publié le 16 Juin 2018

   Amusant. Le groupe allemand d'électro-pop Liquid Noise reprend ou s'approprie la musique de Jocelyn Pook pour le dernier film de Stanley Kubrick, Eyes Wide Shut. C'est du moins ainsi que j'interprète la présentation sur YouTube de cette vidéo. Quelques minutes montées en boucle pour une heure devant une énigmatique divinité aux yeux cachés par un croissant de lune, nouvelle Artémis. Pas de trace de "Speed of darkness" dudit Liquid Noise, que j'ai écouté sur le site de Shaman Sound Temple... Donc probablement un moyen habile de faire de la publicité pour la maison de disque et ses poulains.

Profitons-en pour écouter la musique de Jocelyn Pook...

Extrait de Flood (Virgin, 1999), "Forever without end (1999 Remix). Chant : Jonathan Peter Kenny, Melanie Pappenheim.

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 29 septembre 2021)

Lire la suite

Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges, #Musique et Cinéma

Publié le 7 Avril 2018

Rougge - Cordes

   Le dernier fragment du disque précédent de Rougge, Monochrome, se terminait par un arrangement de cordes s'ajoutant au piano et à la voix. Entre-temps, il y a eu un cinq titres en version numérique seulement. Le nouveau disque, sobrement intitulé Cordes, reprend les cinq fragments antérieurs, plus six plus anciens. Les onze fragments ont été réarrangés pour ce nouvel opus, disponible en cd cette fois. Deux violons, un alto, un violoncelle et une contrebasse composent la section des cordes qui donne son titre.

   Le fragment 12 inaugural joue des dissonances, des frottements : un monde obscur s'agite, voudrait émerger du chaos. Le piano tente d'ordonner la fébrilité des cordes... Le fragment 53 est d'entrée océanique, la voix du nancéien naviguant sur les cordes orchestrales. On ne dira jamais assez la proximité de cette voix avec celle de Wim Mertens : entre haute-contre et  contreténor, elle vocalise sans parole, sans filet, sur la mer qui reprend son mouvement après une accalmie. On est emporté, on dérive... Le fragment 45 est plus calme, majestueux. Sur un continuum de cordes, le piano pose quelques notes, et la voix s'élève, suave, concentrée sur un monde intérieur invisible, comme un hymne lent, une invitation à la contemplation. L'ouverture du fragment 19 est dramatique, avec un dialogue serré entre les cordes et le piano martelé, ce qui met d'autant plus en relief ce qui suit, l'envoûtement de la voix, la langueur somptueuse des cordes qui s'approfondit au fil du morceau. Le piano ouvre le fragment 22. La voix ondule une pop mélancolique, soutenue par la contrebasse, avant que les autres cordes n'interviennent dans un contrepoint élégiaque raffiné. On s'enfonce dans un rêve moelleux, ouaté : comme on est bien dans ce bercement !  Le fragment 26 propose un monde mystérieux, la voix avançant entre des massifs graves de piano desquels se détachent les cordes solennelles : on entre dans un autre monde. Celui du fragment 9, à l'introduction énigmatique et belle, qui nous plonge à nouveau dans une dimension océanique, onirique, scandée par les cordes frémissantes, tandis que la voix survole les flots telle une mouette grisée par la tempête se laisse aller au gré des creux des vents, avant de se reposer sur la plage. Petite musique entêtante, ce fragment 48 aux boucles serrées nous ballotte comme des fétus pour notre plus grand plaisir.

   Serait-ce une confidence ? Piano trouble, voix confidentielle, cordes graves, le fragment 50 a des lenteurs affectées qui permettent à la voix de se renverser, de rentrer en gorge, car on n'est parfois pas très loin du chant de gorge ou du chant diphonique si répandu notamment en Asie. Le fragment 25 est une incessante tourmente : la voix se distingue d'abord à peine du torrent des cordes et du piano martelé. Le rythme s'accélère, les cordes chantent, tout s'arrête, et ça repart, la voix ulule, rentre à l'intérieur de la scansion orchestrale, étrange, étrangère. Le piano se fait sépulcral pour le fragment 33, la voix se plaint, gémit, c'est un lamento relayé par les cordes funèbres, une avancée vers un supplice...

   Un disque singulier, beau, émouvant, vivant, intense, sans électronique ou technique ébouriffante. Inclassable, quelque part entre mélodie sans parole et néo-classique contemporain !

------------------

Paru en 2017 chez Volvox Music / 11 plages / 48 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- Un autre fragment en écoute :

 

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 septembre 2021)

Lire la suite

Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 28 Mars 2018

Sarah Peebles - Delicate Paths

   Il est temps de revenir au passionnant label Unsounds, fondé par le guitariste Andy Moor, le compositeur et artiste sonore Yannis Kyriakides et l'artiste visuelle Isabelle Vigier pour promouvoir des musiques expérimentales, hybrides et singulières (petit clin d'œil au passage...). Curieusement, je laisse pourtant passer certaines de leurs parutions, alors il est temps. Temps de parler de ce disque de la compositrice, improvisatrice et installatrice Sarah Peebles, américaine qui travaille à Toronto à partir de sons de terrains, de sons trouvés, en vue de performance en direct assez variées. Elle joue aussi du shō, un petit orgue à bouche japonais, instrument qui est à la base de Delicate paths. Le shō est fait de roseaux de bambous qui donnent, une fois fumés si j'ai bien compris et enduits de malachite moulue, recouverts d'un mélange à base de cire d'abeille, les tuyaux de cet orgue au timbre si particulier. Il comporte également des anches en bronze (la page du label présente l'instrument assez en détail, photographies à l'appui). C'est dans les années quatre-vingt, alors qu'elle étudiait la musique au Japon, que Sarah Peebles s'est intéressé à cet instrument traditionnel qui viendrait d'ailleurs à l'origine de la Chine.

   Le disque alterne des solos de shō improvisés, intitulés "Resinous Fold", avec deux "Delicate paths" où elle joue avec deux ou trois autres musiciens et une composition électroacoustique de plus de treize minutes, "In the Canopy".

   Les "Resinous Fold", qu'on pourrait peut-être traduire par les "Replis résineux" nous transportent dans la musique de cour japonaise, le gagaku, une musique raffinée, très contemplative, qui nous fait entrer dans les sonorités de l'instrument. Les pièces, multi-pistes, sont en effet enregistrées par des micros placés très près de l'instrument, selon différents angles, dans une pièce relativement sèche. Des drones harmoniques résultent des sons tenus circulant dans l'instrument avant de s'en échapper par plusieurs orifices, enveloppant l'auditeur dans des volutes immatérielles.

    Les deux  premiers chemins délicats se font en compagnie d'Evan Parker aux saxophones et de Nilan Perera à la guitare électrique et aux effets divers. Evan Parker donne l'impression d'une jungle végétale naine qu'on survolerait de près, et qu'on traverserait même pour dénicher les sons à leur naissance. Ses saxophones s'emballent ensuite brièvement pour épouser les aplats du shō avant de jouer aussi des notes tenues. Une mini-floraison percussive anime ces paysages sonores qui changent très vite, happés par les nappes hypnotiques du shō. Le troisième, avec la chanteuse indienne Suba Sankaran, est évidemment un pont entre ces deux grandes cultures musicales. Voilà un raga inédit, luxuriant, le chant se faufilant entre les poussées harmoniques de l'orgue à bouche...

   "In the Canopy", pièce électroacoustique, est, nous dit la compositrice, inspirée par ses expériences lorsqu'elle enregistrait oiseaux et abeilles en Nouvelle Zélande. Je passe sur les précisions apportées par la pochette du disque. Le titre complet en est : "Meditations from Paparoa and Kapiti Island". Le disque ne propose que la première partie de ce travail qui accompagnait une méditation sur le mouvement, la lumière, l'ombre et la couleur, dans une forêt, méditation créée par deux réalisateurs, John Creson et Adam Rosen en 2013. Nous sommes donc à proximité des insectes, des oiseaux, autant de présences invisibles qui tracent dans l'espace des sillages sonores presque imperceptibles : froissements, ondes qui se propagent, murmures et fragments de chants, s'entrecroisent, se superposent, se répondent, créant une fresque tout en transparences, flottements, avec à l'arrière-plan parfois quelques mouvements plus graves, mais eux aussi perçus dans un halo d'une grande douceur. La fin s'anime de roulements dans lesquels se glisse in extremis le shō. C'est très beau, épuré !

   Vraiment un disque à savourer dans le silence. Digipack superbement illustré, avec les notes abondantes et très intéressantes de Sarah Peebles (ça change des pochettes laides et vides ou illisibles !).

-------------------

Paru en 2014 chez Unsounds / 8 plages / 67 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- la page du label consacré à l'album (avec un extrait en écoute)

- l'album en écoute et plus :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 septembre 2021)

Lire la suite

Publié le 24 Mars 2018

Maninkari - L'Océan rêve dans sa loisiveté (Deuxième session)

   Les frères Charlot, Frédéric et Olivier, proposent une seconde session de L'Océan rêve dans sa loisiveté, initialement sorti en 2014. C'est une authentique musique de transe, improvisée à l'aide de multiples instruments ; alto, violoncelle, cymbalum (instrument à cordes frappées de la famille des cithares), zurna (instrument de la famille des hautbois), synthétiseurs pour Frédéric, santour, cymbalum, marimba et synthétiseurs pour Olivier. Une belle alliance d'instruments traditionnels et contemporains, d'acoustique et d'électronique. Nous sommes en Orient, nous sommes ailleurs, chez les Soufis, dans des confréries mystiques immémoriales. Chaque improvisation flotte dans le temps, puissamment rythmée par des percussions lancinantes, dans une ambiance de rituel mystérieux. La troisième commence avec un jeu subtil de percussions diaphanes qui se répondent, s'enrichissent de sons cristallins, de vagues harmoniques. Je suis assez surpris que des musiciens comme ces deux-là ne soient pas plus connus que d'autres à la mode. L'atmosphère est grandiose, extatique, comme dans une cathédrale en pleine lévitation. Quand on écoute au casque à fort volume, c'est une splendeur ! La quatrième improvisation superpose pulsation rythmique et oscillations frénétiques des cordes. L'espace est comme déchiré, illuminé par un concentré de zébrures. Le santour et le cymbalum rayonnent sur la cinquième, toute en transparences augmentées par les synthétiseurs, comme une onde magique se répandant sur l'univers. Ambiance soufie pour la sixième, rythme effréné, réverbérations énormes, on est charrié dans un torrent puissant parcouru d'éclairs, sous-tendu par un grondement sourd. Avec la septième, on se repose un peu. L'ambiance se fait méditative, marquée par le jeu du bodhram-tar, des boucles insistantes, un échelonnement harmonique chatoyant en arrière-plan . Vous l'aurez compris, chaque improvisation a sa couleur propre, mais s'insère parfaitement dans un cycle parfaitement maîtrisé. Maninkari développe une musique visionnaire d'une extraordinaire richesse sonore, une musique qui a du souffle, qui vit, qui se moque de toutes les étiquettes. On les sent vibrer, ces deux-là, et on vibre à les écouter, sans jamais s'ennuyer, parce qu'il n'y a pas de recette, ils sont branchés sur le cosmos, en symbiose. Écoutez la neuvième improvisation, la plus longue, qui vaut bien des ragas. Quelle jubilation, quel divin emportement, on voudrait que cela ne finisse pas !

   Un océan de beauté ! Un chef d'œuvre !

-------------------

Paru en septembre 2017 chez Zoharum (label polonais de musique expérimentale, ambiante etc.) / 9 plages / 56 minutes environ.

Très belle couverture et illustration intérieure d'Olivier Charlot.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et plus :

- Une des improvisations du duo :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 septembre 2021)

Lire la suite

Publié le 9 Janvier 2018

Ensemble 0 - 0 = 12

   Cet ensemble au nom insolite comprend trois membres permanents : Stéphane Garin aux percussions, Joël Merah à la guitare et Sylvain Chauveau à la guitare et aux percussions. Des musiciens divers les rejoignent selon les projets, les moments. Or, en 2016, l'ensemble fêtait ses douze ans d'existence. D'où l'idée de ce disque, regrouper douze morceaux en douze mois pour marquer l'événement. On y trouve des interprétations (c'est l'activité principale du groupe) de compositions de Rachel Grimes, Lou Harrison, des Clogs, d'un morceau traditionnel pour gamelan et d'une chanson traditionnelle folklorique anglaise,  I will give my love an apple. Mais aussi trois compositions originales de l'Ensemble, dont deux inspirées de la peinture : Monochrome Gold d'après Yves Klein et For the Black Monk  d'après Ad Reinhardt. Le dernier sous-ensemble de titres est constitué de quatre pièces pour koto composées par le musicien japonais Marihiko Hara pour L'Ensemble 0, enregistrées à Kyoto puis remixées par Machinefabriek, Rainier Lericolais et l'Ensemble.

 Tout cela fait-il un disque ? N'est-ce pas qu'une compilation, une collection disparate ? N'ayez crainte, le tout constitue un vrai disque, plus construit qu'il n'y paraît. Rien de moins qu'un itinéraire zen, un chemin vers la voie du Tao, d'une certaine manière. L'auditeur doit être calme, disponible à l'émerveillement. Il pourra ainsi accueillir la beauté des pièces brèves et dépouillées pour koto qui jalonnent l'album : Janvier (titre 1), Mai (5), Août (8), Décembre (12). La première est pour koto seul : notes égrenées, esquisse d'une mélodie au parfum mélancolique et doux. La seconde s'enrichit d'un retravail par Rutger Zuydervelt, alias Machinefabriek, orfèvre de la sculpture électronique sur la gracilité acoustique du koto. La troisième voit intervenir Rainier Lericolais, tandis que l'on entend la voix de la kotoiste Rieko Oe : superbes ponctuations percussives, graves et drones contrastant avec les registres médium et aigu du koto. Avec la quatrième, Sylvain Chauveau plonge le koto dans les eaux vives de sons enregistrés, clapotements et souffles d'une scène de ressourcement.

    Sur ce premier fil, la guitare de Cyril Secq (du groupe Astrïd) vient poser en 2 de rares notes espacées, comme si son instrument redoublait le koto, plus zen encore que lui, lâchant ses notes dans le silence comme des griffures résonnantes. Triomphe du vide qui accueille d'autant mieux deux brefs fragments mélodiques rêveurs. Suit le morceau de folk anglais interprété par Joël Merah à la guitare solo. Cette fois, le vide a produit un air traditionnel simple et émouvant. Le titre suivant, Beverly's Troubadour piece, une composition du compositeur américain Lou Harrison, est quant à lui interprété par les trois membres permanents de l'Ensemble. Le vide se remplit peu à peu. Lantern, le titre 6, se joue à huit musiciens de l'Ensemble : magnifique musique de chambre élégiaque et subtile, langoureuse, qui s'étire voluptueusement, comme une prière pétrie de tendresse. Chef d'œuvre d'interprétation, qui me rappelle avec plaisir ce bel album de leurs créateurs, les musiciens du groupe The Clogs dont j'ai chroniqué The Creatures in the Garden of Lady Walton en 2010 ! L'Ensemble 0 se transforme en orchestre gamelan pour le titre suivant, Sekar Gadung : pièce traditionnelle de percussions carillonnantes qui nous dépayse vers l'île de Java. Si le plein poursuit son remplissage, il reste que ce sont des instruments à sons discontinus,  mais l'intervalle entre les frappes se trouve de facto partiellement rempli par les frappes des autres instruments ou les résonances. Mossgrove de la pianiste et compositrice américaine Rachel Grimes (qui a récemment collaboré avec le groupe Astrïd) poursuit la lente montée vers la plénitude, l'extase : piano ostinato en pulse post-reichien, cordes alanguies, profondes, envahissantes, bienfaisantes, on s'abandonne dans ce bain sonore, cette continuité moussue battue de plus en plus sourdement par le piano. Quelle pièce somptueuse ! Par contraste, mais sans retombée encore dans le vide, For the Black Monk, hommage aux peintures noires d'Ad Reinhardt, sature l'espace sonore d'un battement rapide aux fréquences variées assorti de drones de fond, équivalent musical des peintures monochromes. La pièce, assez développée (près de sept minutes) ne laisse pas d'être hypnotique, nous détachant des apparences pour nous rendre sensibles au bruit de fond de l'univers. Vous êtes alors prêts pour l'autre monochrome, Monochrome Gold, composé par l'Ensemble, enregistrée en concert : vague d'orgue, chœur de voix fondues, c'est le rayonnement extatique de la lumière dorée, la respiration harmonique des couleurs confondues. Le vide est plein, 0 = 12, l'univers est perpétuel mouvement, renaissance continuée comme cette musique qui ne cesse de jaillir, monter. Il vous reste à vous retremper dans la source fraîche fournie par le koto de Décembre...et à recommencer le cycle !

   Un disque improbable, adorable, ravissant, qui vous lavera de toutes les productions lourdaudes et bruyantes qui se prennent pour de la musique. Ecco un disque d'amoureux de la musique, veramente !!

--------------------

Paru en 2017 chez Wild Silence / 12 plages / 54 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et plus :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 septembre 2021)

Lire la suite

Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 11 Décembre 2017

Lodz - Settlement

L'accord troublant des voix perdues  

Lodz ? Lódz, la troisième ville polonaise, qui fut la première pour son pourcentage de population juive ? Non, mais un peu sans doute. C'est le nom qu'a choisi Pauline Nadrigny, qui manie la musique assistée par ordinateur pour peupler ses chansons de sons étranges, venus d'un ailleurs disparu. Après Heniek, paru en 2008 sur le label Tsukuboshi, et la rédaction d'une thèse sur le concept d'objet sonore, elle a publié en juin de cette année Settlement, un bouquet de chansons poétiques, décalées, en allemand, en yiddish, en français, en anglais, d'où Lodz, probablement, d'où Settlement, dans quel sens ? Accord, colonie, implantation, terre ? Accord entre les langues, souvenir de colonies pénitentiaires, implantation des mots dans la terre des sons. Au milieu du jardin des ombres sonores, un piano étouffé, la voix qui surgit de très loin. C'est de l'allemand, un poème de Hilde Domin (1909 - 2006), poétesse allemande trop peu traduite dans notre langue hélas. Le titre « Herbstzeitlosen », "Les Colchiques" donne le ton de cet album où les voix préenregistrées se mêlent à ceux de la diseuse de mots dans un tissage en clair-obscur. Pas étonnant qu'on y retrouve le « Kaspar Hauser Lied » de Georg Trakl, l'histoire de cet adolescent perdu par un poète lui aussi perdu. Au fil des mots filés, « Qu'est-ce donc que le chant ? » demande Philippe Jaccottet, poète et traducteur notamment de l'allemand, dans " De la plus haute tour", montage d'extraits de ses poèmes. On pourrait le paraphraser (entre parenthèses ci-après) pour définir ce disque : « Plus rien que d'ardents regards ( / d'ardentes voix) / qui se croisent Merles et ramiers (des moments inaperçus). Ce fragment aussi : « la buée de la voix / que l'on écoute à jamais tue ». La voix est presque enfantine, des coups sourds en arrière-plan, le piano réduit à quelques notes, un harmonium peut-être dans les aigus tenus, puis tout se défait, au bord des discordances. "Czestochowa" n'est plus que murmures, traces, bredouillements, clochettes paisibles, évocation possible du célèbre pèlerinage avec une dame en blanc à la ceinture bleue, une rose jaune sur chaque pied, à moins (plutôt, en raison du jaune) que cette dame ne soit le souvenir de l'importante communauté juive, victime de l'extermination nazie. Suit un poème d'Apollinaire (imprégné de culture allemande, faut-il le rappeler, lui aussi auteur d'un poème titré "Les Colchiques"), extrait d'Alcools, " Les femmes", dit superbement, avec une délicatesse tournoyante, à tel point qu'il devient impossible de le suivre, ce que je regrette pour ma part, même si je comprends cette polyphonie implicite signalée par les tirets. "Niemandsrose" est l'un des titres les plus envoûtants de ce bouquet, la voix  reprenant de manière litanique un court fragment de texte dans un environnement sonore saturé de sons crissants et cristallins : bel hommage à Paul Celan et à son "Psaume" !

   La suite est un pur bonheur. "Que fait la mésange ?" transcende des gazouillis d'enfants et d'oiseaux, et l'on (ré)apprend au passage que la mésange zinzinule !"Landau" est une sorte d'errance vocale sur fond de bruits d'eau, chant pur d'avant le chant appris, chant de nourrice, nourricier, qui devient comme un massage auditif, une respiration spirituelle. "Yam Lid", du poète de langue hébraïque Chaim Nachman Bialek (1873 - 1934), est bouleversant par son dépouillement fantomal : alliance de chanté à peine, de piano désarticulé, puis plaquant des notes graves et inquiétantes, et de quelques traînées électroniques surgies du néant que l'on sent rôder. Le seul chant en anglais est anonyme. "the wind that shakes the barley" répond nettement au "Herbstzeitlosen" du début. Lui succède "Hineni", chant anonyme lui aussi, en hébreux, à la fois psalmodié et déconstruit, distancié dans un brouillard de musique ambiante.

   Il m'a fallu du temps pour entrer dans cet univers, attachant, vivant, qui plonge ses racines très loin dans l'immémorial. C'est en cela qu'il est très beau, essentiel par ces temps d'arrachement au passé, de déracinement orchestré par les médias. Nous avons tant besoin de poésie pour nourrir notre âme !

   Le livret est lui aussi remarquable, envahi par les dessins inspirés, proliférants, de Marina Seretti. Un seul regret : ne pas avoir la version bilingue des textes, car tout le monde n'est pas polyglotte, n'est-ce pas ?

--------------------

Paru en 2017 chez Wild Silence / 11 plages / 41 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- les dessins de Marina Seretti. En y regardant de plus près, vous trouverez une traduction du poème de Hilde Domin, "Les Colchiques"

- l'album en écoute et plus :

Lire la suite

Publié le 21 Novembre 2017

    Une lectrice de mon article intitulé « La musique des pierres : de Michel Onfray à Roger Caillois, Orphée et Stephan Micus » me signale un film entièrement consacré à ce musicien atypique qu'est Stephan Micus. Expérimentateur et compositeur, il y présente son parcours de découverte des instruments traditionnels du monde : shakuhachi, cithares, luths, percussions diverses ( y compris un véritable "portique" de pots de fleurs), et bien sûr pierres résonnantes. Souvent, on l'enferme sous l'étiquette ridicule de "New Age". Disons plutôt qu'il tente naïvement toutes les aventures sonores que les instruments et certains objets lui proposent. C'est un barde inspiré qui me fait penser à un autre européen "dépaysé", l'irlandais Ross Daly, fils de physicien qui s'installe en Crète où il devient un des plus grands joueurs de lyra. Ces hommes-là sont à l'écoute de tout ce qui vibre. Pour eux, la vérité est à portée d'oreilles, la musique est un acte de vénération de la Nature, du grand Vide primordial dont tous les sons procèdent.

J'ajoute un enregistrement en concert, à Athènes, en avril 2011.

Lire la suite

Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 10 Octobre 2017

Astrïd & Rachel Grimes - Through the sparkle

Il y a eu High blues en 2012 chez Rune grammofon et The West Lighthouse is not so far en 2015 chez Monotype Records. Pendant ce temps, le quatuor nantais Astrïd n'avait eu de cesse d'obtenir la collaboration de la pianiste américaine Rachel Grimes, de Louisville (Kentucky), arrangeuse, compositrice, qui tourne en solo mais est aussi fondatrice du groupe Rachel's, avec à son actif six albums. Après des années d'échanges réguliers, Astrïd a invité la pianiste en France pour jouer ensemble. Quelques journées de 2012 et 2013 ont vu naître les titres que l'on retrouve sur Through the sparkle.

Astrïd & Rachel Grimes - Through the sparkle

    Nos cinq musiciens s'entendent à merveille pour élaborer une musique de chambre sereine, chaleureuse, qui coule de source. Volontiers doucement incantatoire comme le premier titre, "The Herald en Masse", piano ostinato, fusion post-rock des autres instruments. À travers l'étincelle, c'est déjà le feu qui couve, qui explosera. Le groupe aime partir d'une introduction lente, qui fait sonner un instrument, comme "M5" avec la guitare électrique de Cyril Cecq, aux accents blues d'ailleurs, ou "Theme" avec la clarinette de Guillaume Wickel, ou deux dans "Le Petit salon" avec un délicat duo du violon de Vanina Andréani et du piano de Rachel Grimes. On se recueille, on écoute, on se rapproche de cette musique intimiste, faite par des gens qui aiment faire entendre timbres et couleurs. Ça frotte, ça grince parfois, froisse, dérape gentiment, sans jamais irriter, car c'est la signature d'une écriture sensuelle, attentive à restituer le geste musical de l'archet qui frotte, du piano qui frappe, de la clarinette qui souffle, de la guitare qui pince et gratte, de la batterie qui scande. Quand tout est en place, le morceau prend, comme on dit d'une sauce qu'elle prend, d'où des titres autour de six minutes. Le coquillage en ellipse de la couverture dit cette évolution quasi organique de leur musique, aérée de respirations comme autant de remontées d'un plus profond qu'ils sont allés chercher, respirations qui donnent aussi l'impression d'une musique en train de se faire, improvisée.

   "Mossgrove & Seaweed" commence par une introduction au piano dans le style des musiques minimalistes, autre source d'inspiration de leur univers assez métissé (leur site est hébergé par Métisse music, un éditeur de musique indépendant). Sur le martèlement de Rachel viennent se caler les autres instruments dans un crescendo orchestral incandescent de toute beauté, car ne vous y fiez pas, cette musique ne manque décidément ni d'énergie ni d'échappées belles. Le début de "Hollis", lui, est nettement marqué par le jazz, mais il se convertit partiellement dans une progression post-rock en cours de route. "M1" fait entendre la guitare acoustique de Cyril, d'où une patine folk. Ces gens-là se sentent bien partout, et nous aussi. L'éclat ou l'étincelle qui les habite et qu'ils disent traverser ne préjuge pas des couleurs du feu. En tout cas, "M1" s'embrase joliment, avec les volutes tendres de la clarinette et du violon qui nous attachent autour des trois autres instruments pour qu'on brûle, nous aussi.

   Oui, cette musique est attachante, de bon aloi ai-je envie d'écrire. Rien de tonitruant ou de racoleur. Ce sont des artisans, des troubadours d'aujourd'hui, qui prennent le temps d'esjouir nos oreilles.

---------------------

Paru en septembre 2017 chez Gizeh records / 7 plages / 43 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- la page consacrée au disque sur le site du label.

- "Mossgrove & Seaweed" en écoute sur cette fausse vidéo :

 

Lire la suite