hybrides et melanges

Publié le 9 Mai 2008

Daniel Palomo Vinuesa : Musique libre pour homme approximatif.
     J'ai découvert Daniel Palomo Vinuesa en écoutant le dernier disque d'Imagho (cf. article du 17 mars 2008), sur lequel il joue du saxophone. La liste d'influences revendiquées rend à l'avance caduque toute catégorisation pour enfermer ce musicien imprévisible, qui, avec son second opus, L'Homme approximatif, sorti en juin 2006 dans la collection Signature de Radio France, fait un magnifique pied de nez à tous les sectaires. Album généreux de plus de soixante-dix minutes, il se présente comme une galerie de portraits musicaux de savants connus comme Darwin, Galilée, Pythagore ou Poincaré, nettement moins connus comme Nikola Tesla, inventeur d'origine croate mort aux États-Unis, dont le rôle fut important dans le domaine du courant alternatif, le Docteur Wade pour sa théorie sur l'onde Méga, anonymes comme "L'Homme Médecine" évoqué par le titre sept, le tout encadré par un "Avant" et un Après", et ponctué par des plages sans rapport apparent avec ce fil scientifique. Nul besoin toutefois de connaître vraiment les théories des uns et des autres pour apprécier ce disque d'une liberté, d'une légèreté grave qui nous surprend comme une aventure à chaque nouvelle plage : électro-jazz, musique contemporaine, électronique, expérimentale, post-rock, les étiquettes valsent, restent une fraîcheur et une inventivité constantes, non dénuées d'un humour "zappien". L'homme est approximatif, nous dit le titre en forme d'hommage à Tristan Tzara, - poète libre s'il en fut, comme le sont l'univers et le chaos, pi et tous les nombres innombrables, la géométrie même dans la suite des théories qui s'affrontent et se contredisent. D'où cette musique qui déjoue les attentes, se métamorphose, se troue d'interstices parfois, n'en finit pas de se perdre dans l'immense avant-dernier morceau, "Poincaré", longue trajectoire incertaine vers le silence jamais atteint. Si le premier titre sonne d'abord très jazzy, avec le saxophone en avant, très vite on quitte les rivages familiers, des voix se mêlent aux percussions, la programmation Orion apporte ses sonorités synthétiques. "Tesla", le titre deux, prend les allures d'une incantation étrange, hantée par des voix lointaines que relaie le piano de Chistofer Bjurström, au pointillisme dépouillé, avec la guitare acoustique de Pascal Dalmasso qui vient s'entrelacer à lui dans un bref duo au parfum mystérieux, lequel s'évapore dans des éructations percussives nous ramenant au début. "Darwin", le titre trois, commence par un échantillon de conversation, se met à bondir et à miauler, avec guitares très Santana, puis tout se défait, hésite, avant de repartir gonflé à bloc et d'être quelques secondes plus tard dynamité par une chute dans des onomatopées sonores bégayantes et une coda sourdement grave : nous proposerait-il une vision malicieuse de l’évolution ? Le titre quatre, "Galileo Galilei", mixe des fragments de propos du savant en italien, dits ou murmurés en boucles litaniques, comme une prière d'ailleurs, à l'arrière-plan ou en quasi solo, à une structure puissamment dynamique impulsée par le piano et le saxophone : splendide morceau qui semble dire la lutte des vérités, qui accèdent à la lumière avec l'irruption tardive du chant vocodé intégré enfin à la ligne d'évidence. "Bee Mo", le court morceau suivant, apparaît, dans ses grincements provocateurs, comme une libération salvatrice, purement insensée, nécessaire après le combat et avant de plonger dans "Lent", pas loin de sept minutes d'abandon au bonheur, dialogue entre le piano, la batterie et et la programmation, voix et vents, tout en finesse et en émotion. Les deux titres suivants sont plus nettement jazz, plus ronds avec le retour au premier plan du saxophone, mais la suite devient à la fois plus méditative, plus colorée par les timbres africains des percussions djembé et udu et par les déformations sonores des saxophones préparés et des voix, donnant une impression de musique improvisée multi-directionnelle, sorte de synthèse préparatoire - les titres sont alors "Global # 1" à "Global # 4", débouchant sur la diction nue d'un court texte : "juste avant que tout éclate, juste avant que tout s'écroule, que le ciel se déchire en deux, quand tu sais que de toute façon, quoi que tu fasses, tu n'y échapperas pas, que tout va lâcher, que le ciel va pleurer, que tu seras trempé, mais que tout est encore calme", sans doute le moment le plus inattendu, le plus sobrement émouvant, avant cette longue échappée dont je parlais presque pour commencer, ces corps sonores lancés dans l'espace infini et qui n'en finissent pas de ne pas mourir, un peu comme dans "Tabula Rasa" d'Arvo Pärt.
    Vraiment un album rare, singulier, qu'il faudrait que j'intègre dans une nouvelle mouture du classement de 2006 !! Tout classement est lui aussi toujours à refaire, approximatif...

 

Place à Tristan Tzara :
"homme approximatif te mouvant dans les à-peu-près du destin
avec un coeur comme valise et une valve en guise de tête(...)
il y a des paroles filantes
laissant une trace légère trace de majesté derrière leur sens à peine de sens.
.."

"tu es en face des autres un autre que toi-même
sur l'escalier des vagues comptant de chaque regard la trame
dépareillées hallucinations sans voix qui te ressemblent
les boutiques de bric-à-brac qui te ressemblent
que tu cristallises autour de ta pluvieuse vocation - où tu découvres des parcelles de toi-même
à chaque tournant de rue tu te changes en un autre toi-même"

Prolongements

- lire le début de L'Homme approximatif de Tristan Tzara
- mieux connaître
Jean-Louis Prades, le guitariste et compositeur d'Imagho : nombreux extraits en écoute. Site en construction, mais déjà largement opérationnel, petit laboratoire pour suivre une œuvre en cours.
Et pour (en) finir, une vidéo...terrifiante, je suis désolé, une explosion nucléaire expérimentale dans le désert du Névada en 1947, avec une bande-son de Daniel Palomo Vinuesa et de Pascal Dalmasso. Je précise que cette utilisation de la musique pour sonoriser de telles archives me met très mal à l'aise. Au fond, je la réprouve absolument, comme à chaque fois que la musique a été associée aux guerres, aux camps de travail ou de concentration. Alors pourquoi sortir de l'oubli de tels documents ? Pour ne pas oublier, pour que la musique peu à peu se substitue à l'horreur au lieu de collaborer avec elle...

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 27 Mars 2008

Imagho : Rencontres avec une guitare sensible.

  Un peu plus de dix ans de carrière pour le guitariste Jean-Louis Prades, natif de Saint-Etienne, avec plusieurs albums solo à son actif, dont les très beaux Nocturnes en 2002 et Someone controls electric guitar en 2005, que je suis en train de découvrir. C'est la magnifique pochette de ce nouveau double-CD, Inside looking out, qui a attiré mon attention. [Il arrive par parenthèse que l'intérieur soit décevant : aussi n'ai-je pas chroniqué le dernier album de Fields, Everything in winter, au superbe livret conçu dans l'esprit d'un Arcimboldo.]
  Le guitariste a fait appel à quelques collaborations sur le premier cd, notamment des saxophones, pour développer une musique électro-acoustique délicate et rêveuse, qui s'étire avec volupté dans l'espace : une leçon de dépouillement et de simplicité pour écouter l'intérieur de l'extérieur. Le second cd est une compilation très généreuse titrée rythm/treble, 1998-2008, idéale pour découvrir ce musicien discret et sensible.
- le site du label
We are Unique records, qui permet d'écouter et de télécharger quelques titres.

Paru en janvier 2008 chez We Are Unique Records / 12 plages / 42 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

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Des images de la pochette et du livret du dernier album de Fields : regardez-bien en cliquant pour agrandir !

Imagho : Rencontres avec une guitare sensible.Imagho : Rencontres avec une guitare sensible.Imagho : Rencontres avec une guitare sensible.
Imagho : Rencontres avec une guitare sensible.Imagho : Rencontres avec une guitare sensible.

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 8 Février 2008

Somna : l'imaginaire limpide des lointains.
  Ils étaient deux au départ : Julien Fighiera à la basse et Julien Chamla à la batterie. Fin 2003, le duo devient trio avec l'arrivée de Gérard Tappa à la guitare. Les trois rémois sortent un an plus tard un quatre titres, Hyperréalité. Ils récidivent avec un nouveau quatre titres, simplement baptisé Somna. Revendiquant les influences de Pink Floyd, King Crimson ou encore Louis Sclavis, ils proposent une musique entièrement instrumentale à l'image de la magnifique pochette. Place aux rêves, avec des ambiances vaporeuses, étirées, mystérieuses. La guitare se déploie dans l'espace, la batterie place ses articulations avec une belle frappe lyrique, qui ménage des ralentis, des moments d'intériorité fragile. La basse ronronne, moelleuse et ronde. Quatre titres pour presque une demi-heure de bonheur. Plus qu'à l'univers du post-rock proprement dit, souvent plus lourd, épais,  j'ai souvent pensé aux Américains de Slow Six, dont j'ai déjà chroniqué ici avec enthousiasme les deux disques. Il y a une grâce sans mièvrerie, une évidence onirique, une transparence, qui ravissent. On a envie de se perdre dans les sous-bois irréels, de s'allonger dans la beauté tranquille des instants suspendus.
Pas d'illustration sonore à vous proposer, hélas...
 

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 18 Janvier 2008

Devastations /Bang on a Can /Hans Otte : Australie-Allemagne via New-York, de la glace noire au livre d'heures pures.

   Voilà un peu plus d'un an sortait Coal, second album d'un groupe australien,  Devastations, qui avait déjà retenu mon attention, mais ce blog n'existait pas encore.  Leur troisième album,  Yes, U, est sorti à la mi-septembre 2007, et je n'avais pas encore pris le temps de vraiment les écouter, si bien que  l'actualité risquait de les recouvrir, cette actualité bulldozer qui nivèle et étouffe sous ses couches épaisses de production massive. Je répare cette injustice : le trio australien (Tom Carlyon : guitare, piano, synthétiseur ; Conrad Standish, chant et basse ; Hugo Cran, percussions) a fait appel à une violoniste et claviériste, Andrea Lee, et à un pianiste et manipulateur de synthétiseurs et autres machines, Nigel Yang, pour livrer une musique à la fois plus noire, lourde et oppressante, glaçante, et traversée de déflagrations brûlantes de lumières comme des chutes de météores enflammés. Tout le début de l'album est superbe, complètement halluciné, sorte de New-wave parfois sépulcralement sensuelle dont les sommets sont Rosa, crescendo électrisé et The Pest, lents tournoiements de brouillards vénéneux où Conrad Standish donne la pleine mesure de sa voix. La suite n'évite pas toujours les pièges d'une joliesse qui a du mal à passer après de telles fulgurances, mais on leur pardonne : les voilà déjà très haut ! Une vidéo de Rosa, en concert en Suisse, montre l'énergie concentrée des Australiens.

Devastations /Bang on a Can /Hans Otte : Australie-Allemagne via New-York, de la glace noire au livre d'heures pures.

   Le compositeur allemand Arnold Dreyblatt a l'oreille sensible : c'est à partir de motifs rythmiques perçus dans le mauvais fonctionnement d'escalators de Bruxelles en 1987 qu'il conçoit une œuvre en collaboration avec un percussionniste, puis pour son Orchestra of Excited strings. La version pour l'ensemble Bang on a Can intègre cymbalum, guitare électrique préparée, violoncelle, percussions, saxophone et cordes basses "excitées" préparées par les interprètes eux-mêmes. Le résultat est une pièce trépidante qui enchaîne des couleurs et des timbres comme on monte des marches, sans doute pour escalader le ciel renégat promis par le titre de l'album.
 

L'ensemble Bang On A can

De gauche à droite : David Cossin, batterie et percussions ; Robert Black, basse ; Evan Zyporin, clarinettes ; Lisa Moore, piano et claviers ; Wendy Sutter, violoncelle (elle remplace Maya Beiser) ; Mark Stewart, guitares.

  

Hans Otte - Stundenbuch par Roger Woodward, piano

Précisons que Lisa Moore est australienne... On retrouve l'Allemagne et l'Australie avec l'interprétation du Stundenbuch de Hans Otte (cf.articles précédents) par le pianiste australien Roger Woodward, connu notamment pour ses enregistrements des Nocturnes de Chopin ou des Préludes de Debussy, et "Australian Living Treasure". Woodward donne de ce cycle qu'il célèbre avec enthousiasme sur la pochette une version un peu plus longue que celle de Otte, sur un Bösendorfer. Voici sa présentation du Livre d'heures, que je laisse en anglais pour le moment : "In a universe of exalted, fragmented but delicately-balanced sonorities, the audacious design of time-suspended galaxies in Otte's highly-intimate, miniature-art and enigmatic but constant shift of movement and mood, form four books in twelve parts each, to span a golden arc extending from prima and seconda prattica to the sonnets of Shakespeare; divine melodic genius of Mozart; inscrutable logic of late-Beethoven; Elysian fields of Schubertian Ländler and Chopinian cantilena of the Nocturnes, in poetic homage and as an inclusive part of his magnificent North-German inheritance."
 

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Publié le 30 Novembre 2007

Nancy Elizabeth / Harold Budd : Folk revivifié et arabesques zen.

  

Nancy Elizabeth
Nancy Elizabeth

Une petite image pour un disque lumineux, fort, d'une jeune galloise de  vingt-trois ans, Nancy Elizabeth, qui sort son premier CD sur le Leaf Label. Elle joue de la harpe celtique à 22 cordes, mais aussi de la guitare acoustique, du dulcimer, du bouzouki, de l'harmonium indien, d'autres instruments pas toujours faciles à identifier, et s'entoure au besoin de violoncelle, cor, guitare électrique (mais oui !) et percussion. Une voix à la Jacqui Mcshee (la chanteuse du mythique groupe folk Pentangle), souple et puissante, limpide et profonde, sert magnifiquement des compositions personnelles aux mélodies évidentes. Si l'inspiration de départ est folk, le résultat n'a rien à voir avec un certain folk figé : aucune mièvrerie, une constante énergie qui nous emporte du côté du rock, de la pop, et l'on peut penser à Phelan Sheppard, ce duo déjà chroniqué ici et également publié par le Leaf label, notamment dans le quatrième titre, The Remote past, aux envoûtantes boucles de harpe relevées par les glissandi de la guitare électrique. 8 Brown Jugs, le sixième titre, est un instrumental qui met en valeur un dulcimer cristallin sur un fond de vagues impressionnantes d'harmonium. Electric, le titre 7, est une ballade élégiaque d'une élégante sobriété terminée par une belle envolée chorale. Hey son, le titre suivant, se développe selon un crescendo rythmé dans la seconde partie par des riffs rageurs de guitare. Un premier disque qui témoigne d'un talent exceptionnel : compositions abouties, agencement intelligent des morceaux, des instruments qui sonnent à merveille, et cette voix, cette voix qui donne parfois des frissons. Ecoutez le titre 11,  Lung, qui pourrait évoquer le travail de Jocelyn Pook (altiste et compositrice d'une partie de la bande originale du dernier film de Stanley Kubrick, Eyes wide shut, dont la célèbre scène du bal masqué ). Le dernier titre, d'abord voix et guitare acoustique, ponctué ensuite de percussions discrètes et obsédantes, nous entraîne même...pas si loin de Thom Yorke, et je n'exagère pas, cela vient de me frapper en le réécoutant. A découvrir absolument ! Elle vient de terminer une tournée anglaise en compagnie de Thee, stranded horses (voir article du 10 avril, où je présentais ce français tombé amoureux de la Kora).
 

 
Nancy Elizabeth / Harold Budd : Folk revivifié et arabesques zen.

   Ce serait le dernier opus, en l'occurrence un double album paru en 2004, du grand Harold, maître d'une musique éthérée, mélancolique et méditative, que ses collaborations avec Brian Eno firent connaître d'un large public. Piano brumeux, claviers en nappes vaporeuses sont au rendez-vous d'Avalon sutra, le premier disque, qui présente quatorze pièces parfois très courtes, ciselées comme des esquisses japonaises sur le vide infini. Quelques arrangements de cordes et la présence très inattendue d'un saxophone sopranino sur trois titres élargissent la palette de timbres de ces compositions impeccables, à la rigueur zen. Le second disque est consacré à une longue pièce de plus de soixante minutes, As long as I can hold my breath, remix proposé par Akira Rabelais. Les cordes et les sons électroniques miment une respiration hypnotique que le piano évanescent d'Harold vient hanter par intervalles : la musique devient méditation austère, d'une sérénité implacable. Ennemie du divertissement, dirait Pascal. Pas étonnant que le disque soit paru sur le label samadhisound : revenue des agitations, la musique  mène à l'éveil, la supra-conscience...
Battle and Victory de Nancy Elizabeth est paru en 2007 chez The Leaf Label

Avalon Sutra de Harold Budd est paru en 2004 chez samadhisound. Disque reparu sous une autre couverture en 2014.

(Nouvelle mise en page + illustrations sonores )
 

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Rédigé par dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 26 Octobre 2007

Taraf de Haïdouks / Loscil /Jean-Luc Fafchamps (2) : Melencholia ? No !..Si !
    Une dose de bonne humeur, pour commencer. Les bandits d'honneur tsiganes de Roumanie reviennent. Depuis 1990, ils en sont à leur septième album, et quelques films ont intégré une ou plusieurs de leurs compositions. Comme la musique classique, depuis le milieu du dix-neuvième siècle jusqu'au moins au mileu du suivant, s'est inspirée de thèmes "folkloriques", de danses populaires, le Taraf a décidé de "tsiganiser" certains compositeurs classiques. Bela Bartok, Manuel de Falla, Isaac Albeniz et quelques autres nous reviennent ainsi "maskaradés" pour reprendre le titre donné à ce nouvel opus. C'est eux, et ce n'est plus eux, et c'est formidable, gorgé de vie et de couleurs, impeccablement mis en place, car les Haïdouks forment un orchestre de chambre tsigane d'une précision et d'une musicalité indiscutables. Le label belge Crammed discs a de surcroît soigné l'édition de ce disque idéal pour s'extirper de la déprime automnale qui vous guette, ne le niez pas.
  
Taraf de Haïdouks / Loscil /Jean-Luc Fafchamps (2) : Melencholia ? No !..Si !
Respirez, fumée non toxique, musique impondérable. Scott Morgan, par ailleurs percussionniste du groupe Destroyer, en est à son huitième album, le quatrième sur le label Kranky de Chicago. Il appartient à la "famille" des Stars of the Lid ou de Tim Hecker : musique atmosphérique (je n'aime guère "musique d'ambiance", qui me paraît prêter à confusion, et l'anglicisme "ambient music" est paresseux, n'est-il pas ?), qui allie tessitures synthétiques, électroniques, en nappes, pulsations très douces et profondes, et touches instrumentales légères de xylophone, vibraphone, piano rhodes ou encore guitare à archet électronique. Au bout d'un certain temps, on est comme en apesanteur. Les titres sont éloquents : "zephyr", "halcyon", "mistral"(pas déchaîné..), ou encore "steam". Nous ne sommes que vapeur, heureux d'être fondus dans le flux piqueté de grains rythmiques. Excellent pour la relaxation à perpétuité ! A consommer sans modération.

 
Taraf de Haïdouks / Loscil /Jean-Luc Fafchamps (2) : Melencholia ? No !..Si !
   Deuxième volet de l'hommage au compositeur belge Jean-Luc Fafchamps avec la longue œuvre éponyme de Melencholia si... Composition en quatre parties pour deux pianos et deux percussionnistes inspirée de la célèbre gravure  d'Albrecht Dürer représentant un génie ailé au milieu des attributs du savoir (sphère, dodécaèdre, compas) et des symboles du temps (cadran solaire, sablier, cloche), elle nous propulse quelque part entre George Crumb et la musique japonaise, dans un climat transcendant aux contrastes marqués, ponctué de puissants coups de gong, d'irrésistibles embardées pianistiques, de trouées énigmatiques en clair-obscur. La musique se fait parfois tactile, évoquant frottements d'étoffes et déchirements, et ailleurs si fragile lorsqu'elle égrène les perles du silence dirait-on. "Le vide se défend. / Il ne veut pas qu'une forme le torture." nous dit le beau poème de Margherita Guidacci qui accompagne l'œuvre.
Rien à vous proposer de cet album, malheureusement, mais une très belle pièce pour piano.
(Nouvelle mise en page + illustrations sonores / Proposition du 21/10/07)

Sur Margherita Guidacci, traductrice et poétesse , un blog.
Pour lire d'elle quelques poèmes en version bilingue, ce très beau blog.

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Publié le 13 Septembre 2007

  
Phelan Sheppard - Harps old master

Graham Fitkin et Ruth Wall (voir article précédent) ouvrent cette programmation. Harpe, claviers et sons électroniques, qui laissent ensuite la place à trois extraits d'un disque sorti voici quelques mois, dont le titre mentionne la harpe, le Harps old master de Phelan Sheppard, présenté dans l'article du 15 mars de cette année et qu'il me faut corriger. Car de harpes, point en vérité dans ce superbe album ! Les guitares ou les claviers en donnent l'illusion, aussi l'instrument n'est-il pas mentionné en dehors du titre. Peu importe, puisqu'il nous transporte, délicatement arachnéen, enchanteur, entre celtitude et sensualité hispanique...Je marche sur les eaux de cette magnifique pochette.

   Le voyage musical continue avec Shantel, DJ dont la famille maternelle est originaire de Bucovine, région partagée ent
re la Roumanie  et l'Ukraine. Installé en Allemagne, il propose une musique festive, pétulante, colorée, alliant un style disco-électro très libre et un répertoire balkanique : on y chante en roumain, en serbe, en turc et en grec. Le tout fait penser à Goran Bregovic et ses  musiques endiablées, composante essentielle de certains films d'Emir Kusturica.                                                                                                 

Shantel : Disco-électro balkanique !
Shantel - Disko Partizani

Une belle photo  pour un disque à réveiller les morts !
    Après les embardées de Shantel, la musique d'Eluvium, groupe qui vient de sortir son quatrième album, Copia, pourrait sembler morne, guindée. Très néo-classique, volontiers sombre, voire funèbre, elle associe nappes électroniques et amples vagues de cordes, cuivres, avec parfois le piano qui vient par devant imposer des lignes mélodiques simples, un peu répétitives, ce qui n'est pas sans évoquer le compositeur belge Wim Mertens, surtout dans le quatrième titre, "Prelude for time feelers" -titre en partie repris pour cet article vous l'aurez remarqué..., et dans le sixième, "Radio ballet". Philip Glass n'est pas très loin non plus. Ce calme intense n'est pourtant pas de la froideur, plutôt de la retenue, du détachement, loin de la frénésie du monde, pas si loin que cela des explosions dans le ciel, puisque
le groupe a assuré la première partie des texans Explosions in the sky, groupe de rock progressif.

Eluvium - Copia
Eluvium - Copia

   Encore une pochette très réussie : sur une terre grasse en limaces, un terreau d'abondance (signification du latin "copia"), d'éluvions nettement féminines (?), une sorte d'ermite itinérant filiforme contemple le ciel couleur d'orange et de sang, un ciel d'apocalypse sereine. Il est là pour toujours, indifférent et concentré à la fois, appuyé sur son bâton.
 

(Remise en page + illustrations visuelles et sonores de cet article en date du 20 juin 2020)                                

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Rédigé par dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 11 Juillet 2007

Tord Gustavsen/ Diego Amador/ Vassilis Tsabropoulos : quand le piano réinvente la tradition
(Nouvelle mise en page + illustrations sonores / Émission du 8 juillet 2007 )  
Trois pays, trois traditions, trois pianistes qui se distinguent par une audace tranquille. L'air de rien, ils sortent chacun à leur manière un courant musical de la sclérose. 
Tord Gustavsen au piano

Le norvégien Tord Gustavsen tord le cou (tordant, non ?) à un jazz qui court après la performance, comprise comme une démonstration de virtuosité, de maîtrise, culminant dans le solo pendant lequel les autres instrumentistes éventuels se taisent pour mieux faire ressortir le talent du maestro. Il rompt aussi avec un certain type de phrasé devenu très prévisible, bref avec tout ce qui, dans le jazz, relève d'une extériorité vite creuse. Il choisit des lignes mélodiques d'une grande simplicité, explorées avec retenue, délicatesse : un minimum de notes pour camper une ambiance. Suggérer plutôt que d'assener, démontrer, voilà sa ligne, qui privilégie l'intériorité, l'exploration de l'âme. Harald Johnsen à la basse et Jarle Vespestad aux percussions sertissent le piano dans un écrin léger, tout en frémissements, frottements, ponctuations sensibles. Sans doute son rôle d'accompagnateur de la chanteuse Silje Nergaard a-t-il contribué à cette discrétion du trio et de son compositeur, mais c'est surtout le fruit d'une démarche consciente. Ses trois albums en trio, le premier date de  2003, constituent à ses yeux une trilogie, l'approfondissement d'une voie : calme, réconfort et émotion garantis pour l'auditeur !

Diego Amador
Le sévillan Diego Amador, né en 1973 (Gustavsen est de 1970) dans une famille de gitans, aborde quant à lui la tradition flamenca ...au piano. "Guitariste frustré", comme il se définit lui-même, il aborde son piano comme une guitare, utilisant parfois ses ongles, attaquant directement les cordes au besoin. Quelque part entre jazz, musique contemporaine et flamenco, cet improvisateur autodidacte bouscule les règles, impose son énergie et sa virtuosité - nous sommes aux antipodes de Gustavsen !, sans cesser de faire chanter son instrument. Et il a réussi à m'intéresser à ce flamenco qui souvent m'exaspère par ses postures, ses mimiques, ce qui n'est pas un mince prodige...Piano Jondo, qui vient se sortir, est en fait son second solo après El aire de lo puro en 2001. Ecoutez notamment le prodigieux titre 7, Seguiriya de Pildorilla, avec passages  très contemporains, changements rythmiques imprévus, cordes pincées, doublage à la guitare et claquements des mains sur la fin.
 
Tord Gustavsen/ Diego Amador/ Vassilis Tsabropoulos : quand le piano réinvente la tradition
Vassilis Tsabropoulos

Pianiste de formation classique, le grec Vassilis Tsabropoulos joue notamment Rachmaninov ou Prokofiev, mais participe aussi depuis plusieurs années à des expériences jazz en trio. Avec Akroasis, sorti en 2003, il revient aux racines de la musique grecque, à savoir les hymnes de la liturgie byzantine, pour en donner un éclairage nouveau, plus pianistique comme il dit, sous l'angle de la musique improvisée. " Son côté intemporel et sa simplicité expressive peuvent parler à n'importe qui, pas seulement aux pratiquants", affirme-t-il. Le disque propose la relecture de cinq hymnes, auxquels s'ajoutent trois compositions personnelles. De l'austère majesté des amples phrases mélodiques, parfois répétées, variées, entrecroisées, finit par se dégager une sérénité mystérieuse, tournoyante, intemporelle.

   Ce programme aura été introduit par les créations électroniques d'An On Bast, compositrice polonaise déjà présentée dans de précédents articles. C'est à mon sens le même esprit qui les réunit : partir de la tradition, se nourrir d'elle, pour créer les musiques d'aujourd'hui. N'a-t-elle pas utilisé du Liszt comme échantillon pour l'une de ses pièces les plus abouties, son De profundis ? (à écouter en bas de l'article)
Les DISQUES

An On Bast : Minimal walking (piste 4, 5' 17)
                         Whocat (p.5, 4' 40)
                         De Profundis (p.6, 6' 21), extraits de Welcome scissors (2006)
Tord Gustavsen Trio : Vicar street (p.2, 3' 46)
                                           Karmosin (p.7, 5' 12)
                                           Where we went (p.9, 4' 49)
                                           Vesper (p.12, 4' 30), extraits de Being there (ECM, 2007)
Diego Amador : Solea del Churri (p.1, 7' 43)
                               Pa los viejitos (p.2, 4' 33)
                            Seguiriya de pildorilla (p.7, 9' 54), extraits de Piano Jondo (World Village, 2007)

Tord Gustavsen Trio : Tears transforming (p.1, 5' 38)
                                           The Ground (p.12, 7' 16), extraits de The ground( ECM, 2004)
                                          
Turning point (p.7, 5' 52), extrait de Changing places ( ECM, 2003)
Vassilis Tsabropoulos : Hymns I & II (p.1-2, 10')
                                              The secret garden (p.4, 5' 58), extraits de Akroasis (ECM, 2003)

 

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