hybrides et melanges

Publié le 24 Mars 2015

"Berlin" et "anteroom", deux facettes des talents vocaux de Theo Bleckmann
"Berlin" et "anteroom", deux facettes des talents vocaux de Theo Bleckmann

"Berlin" et "anteroom", deux facettes des talents vocaux de Theo Bleckmann

   Né à Dortmund en 1966, Theo Bleckmann s'est fixé aux États-Unis à partir de 1989. Il est devenu citoyen américain en 2005. Chanteur et compositeur, c'est un musicien éclectique, aussi à l'aise dans le répertoire du jazz, du cabaret, des mélodies de Charles Ives, ou encore des compositions vocales de Meredith Monk, avec laquelle il a travaillé pendant quinze ans en tant que membre de son ensemble. Il a à son actif de nombreuses autres collaborations qui témoignent de sa grande curiosité. Parmi elles, celle avec Fumio Yasuda, pianiste et compositeur japonais qui a travaillé notamment avec le célèbre photographe Nobuyoshi Araki. Ils ont enregistré ensemble plusieurs disques, dont Berlin, sorti en 2007 : ce sera l'objet de la première partie de cet article. La seconde sera consacrée à un projet solo entièrement vocal, anteroom, sorti en 2005. Deux coups de cœur pour des disques déjà anciens, mais qu'importe, vous me connaissez : ils valent toujours le détour !

   Berlin est une anthologie de chansons de cabaret aux musiques signées par les deux grands noms : Hans Eisler (majoritairement), Kurt Weil, bien sûr, mais on y rencontre Micha Spoliansky ou encore Michael Jary, sur des textes de Bertold Brecht le plus souvent, mais aussi du poète Johannes Robert Becher. Theo Bleckmann présente en plus, sur des compositons personnelles, quelques textes de Kurt Schwitters. C'est un régal de bout en bout. Les arrangements de Fumio Yasuda sont raffinés, élégants. Le chant de Theo est suave, subtil, mais sait être âpre, distancié. C'est à une véritable recréation de l'univers d'Eisler et Weil que nous invite Theo Bleckmann. Si on la compare avec l'interprétation, magistrale, de Dagmar Krause dans les deux disques formidables que sont Supply & Demand (1986, Hannibal Records) et Tank Battles (1988, Island Records), on se dit que Theo, qui tire parfois  les compositions vers la musique contemporaine, en fait des lieder plus intemporels, souligne en tout cas leurs audaces. C'est particulièrement évident sur "Das Lied von Surabaya-Johnny", tube de cabaret qu'il se plaît à casser, à subvertir avec un évident plaisir en y introduisant des phases lentes. La voix gouaille, étincelle, émeut, s'étire...Sa diction impeccable, claire et douce, transfigure le texte, magnifie la langue allemande comme rarement.

   "Bitte der Kinder", musique de Paul Dessau, n'est pas si éloigné de l'école de Vienne. Qu'on écoute les violons sur "Als ich dich  in meinen Leib trug", pizzicati tandis que la voix chavire, dissonnants tandis que la voix  chantonne : titre d'une étonnante modernité. Car j'allais oublier les deux violons, l'alto de Caleb Burhans (du duo itsnotyouitsme), le violoncelle de Wendy Sutter, qui a joué avec Philip Glass ! Du beau monde !

   La fin de l'album est plus splendide encore, avec "Über den Selbstmord" et deux compositions de Theo pour des textes de Kurt Schwitters, sur lesquelles il joue de sa voix de manière éblouissante, et une renversante version de "Lili Marleen" de Norbert Schultze, où la voix est doublée par un chant sublime en fond, qui n'est pas sans rappeler...le second disque dont je souhaite vous entretenir.

En attendant , une version en concert de "Lili Marleen":

   anteroom, paru deux ans avant Berlin, contient le titre éponyme de quarante-huit minutes auquel la version de "Lili Marleen" emprunte la démarche. C'est un pur chef d'œuvre de musique ambiante et post-minimaliste, avec des passages complètement reichiens, animés de la pulsation reconnaissable de Steve. Theo Bleckmann n'utilise que sa voix, démultipliée par les multi-pistes, déformée par des systèmes de retardateurs, de boucles, pour créer un opéra fabuleux, quelque part entre les Canti Illuminati d'Alvin Curran et les chants de gorge extrême-orientaux. Musique majestueuse, sublime, éthérée, qui remplit l'espace sonore, le fait onduler. Elle s'enfle, se creuse, renaît chargée de traînées harmoniques, gigantesque mantra toujours varié, lieu du calme souverain, de la beauté transcendante, antichambre en effet d'un arrière-monde plus vertigineux encore, en somme promesse d'une beauté incommensurable,

   Je ne m'explique pas pourquoi une telle composition, extraordinaire, n'a pas fait l'objet d'articles, de revues. En dehors des deux extraits sur Youtube, du site de Theo et de mentions sur les plate-formes de vente de disque, il n'y a rien ! Alors que fourmillent les rumeurs insipides, les potins mesquins, les commentaires minuscules de la moindre intervention d'un homme politique ou d'un artiste à la mode, rien sur ce MONUMENT de la musique vocale d'aujourd'hui...Triste Internet, phagocyté...

  Un grand merci à Timewind pour la découverte d'anteroom !!!!

I am waiting in an anteroom.
I wait and wait.
Waiting still.
I wait.
Weightless.
      
        Theo Bleckmann

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Berlin, paru chez Winter & Winter, 2007 / 23 titres / 77 minutes 

anteroom, paru chez traumton, 2005 / 2 titres / 56 minutes 

Pour aller plus loin :

- le site de Theo Bleckmann, qui a signé depuis un autre disque consacré à Kurt Weil et l'Amérique sur le lable ECM.

- un extrait de anteroom en public. Le son ne me paraît pas fameux, hélas. Puis l'intégralité de ce chef d'œuvre...

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 8 août 2021)

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Publié le 31 Janvier 2014

Piano Interrupted - The Unified field

   Deuxième disque du pianiste et compositeur britannique Tom Hodge et du compositeur, producteur (et Dj) de musique électronique français Franz Kirmann (alias de François Gamaury), The Unified Field fait aussi appel au violoncelle de Greg Hall et à la contrebasse de Tim Fairhall. Le titre viendrait du livre de David Lynch, Catching the big Fish, une méditation sur les chemins de la créativité dans laquelle il développe des idées qui ne sont pas sans rappeler la théorie des correspondances chère à Baudelaire : ce qui peut paraître isolé dans le réel est de fait relié par un réseau de connexions avec ce qui l'entoure ; l'artiste qui saura établir les connexions trouvera le chemin de son opus magnus ! Venus d'horizons différents, Tom Hodge et Franz Kirmann unifient le champ de leurs mutuelles expériences, ce qui s'inscrit à merveille dans la perspective de ce blog !

   "Emoticon", d'emblée, allie piano et électronique : fragile mélodie prolongée par des échos et réverbérations électroniques, nouvelle ponctuation rythmique. La pièce se fait élégiaque avec l'entrée du violoncelle de Greg Hall, et en même temps se densifie par l'intrusion de textures granuleuses. Construite en boucles larges, elle conserve un bel équilibre entre acoustique et sons synthétiques, bien ponctuée par la contrebasse discrète de Tim Fairhall. "Two or three things" poursuit l'intrication des deux domaines, tout en délicatesse, avec des suspensions miraculeuses. C'est une danse très lente, voluptueuse et tendre. Comment ne pas être séduit ? Nous sommes si loin des pompes, des poses et des décibels inutiles de trop de musiciens de la scène électronique, grands enfants dépassés par la puissance de leurs techniques !

   "Cross Hands" confirme cette voie de la simplicité, de la limpidité. Le piano marche, puis court sur une corde, sans la toucher dirait-on, soutenu à peine, avec une immense délicatesse, par le violoncelle et la contrebasse. Comme j'aime cette légèreté aérienne, cette griserie soudain réfrénée, cette invention, mine de rien, de nouvelles perspectives sonores qui surgissent au détour d'un phrasé, s'aplatissent à chaque fois qu'elles pourraient devenir emphatiques. Cette musique est modeste, et d'autant plus belle. "Darkly shining" est un premier aboutissement de ce parcours : pièce planante et raffinée, chatoyante comme une étoffe aux mille plis, elle se déploie en jouant de son velouté un peu trouble. Le titre éponyme est plus syncopé, marqué par des frappes percussives étagées, bientôt relayées par des irruptions de nappes synthétiques lointaines, aux limites de la perception, et survient le piano, calme et chantant, tout se tait devant lui, quelques sons percussifs comme si l'on toquait à la porte, apesanteur...Ambiance de jungle tout au début de "An accidental fugue", curieux raccourci entre somptuosité médiévale des cordes, jazz discret de la contrebasse, fougue post minimaliste bien tempérée du piano, intrusions électroniques, sonorités de clavecin. Rien d'hétéroclite pourtant, tout étant récupéré au final dans une envolée orchestrale d'un beau lyrisme.

   La suite ne déçoit pas, le cocktail fonctionne à merveille, dosé, toujours intrigant. On pourra trouver "Open line" facile, mais j'aime sa fluidité, sa transparence, ses micro percussions, son piano ou clavier qui picore de la dentelle, son côté Kraftwerk très doux !! "Camara obscura" reste dans l'oreille, bijou minimaliste serti d'échappées langoureuses de violoncelle, étoffé de dérapages et de brouillages percussifs, avec des laisser-aller, oui, comme des abandons, des chutes lentes et des résurrections miraculeuses dans la ouate des songes électroniques. "Path of most resistance" poursuit la veine onirique, entre sons moelleux et textures feutrées, nous entraînant de plus en plus loin, le violoncelle alangui, charmeur, on marche avec précaution sur les feuilles à peine craquantes...un dernier scratch comme un soupir...et c'est "Lost Coda", piano préparé brinquebalant, titubant, sorte d'anti techno trouée de coulées harmonieuses recouvertes par une masse de sons graves, sourds, soudain illuminés par un piano naturel qui varie un petit thème tout simple, de plus en plus doucement.

   Un disque subtil et limpide, qui se promène avec aisance dans des champs divers, du minimalisme à la musique électronique en passant par des réminiscences classiques, jazz, créant une musique ambiante d'un nouveau style, aux paysages mouvants, changeants à vue d'oreille (la plupart des titres durent autour de quatre minutes).

Mes titres préférés : "Cross Hands " (3) / "Darkly shining" (4) / "Camera obscura " (8)

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Paru chez Denovali Records en 2013 / 10 titres / 44 minutes

Pour aller plus loin

- la page consacrée à l'album sur le site de Denovali (avec quelques titres en écoute).

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 29 juillet 2021)

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Publié le 30 Septembre 2013

Imagho - Méandres

   Dans le monde de Pro Tools, des logiciels qui font (presque) tout, contrôlent et corrigent, Jean-Louis Prades, alias Imagho, a choisi de rester...un artisan. Je ne reviens pas sur sa carrière, ponctuée de quelques disques que j'avais évoqués dans un bref article de mars 2008, au moment de la sortie du double cd Inside looking out.

  Dès le premier titre, "Une femme", le ton est donné : une musique simple, décantée des effets, une musique qui chante, guitare et batterie au premier plan, un peu de piano. Mais son côté jazz, pas déplaisant du tout, est plus le souvenir d'une période ancienne pour le guitariste et multi-instrumentiste lyonnais que l'amorce du disque. Une belle fausse piste. Le ton change en effet avec "Great Matzinger", le titre le moins convaincant de l'album, encombré par une contrebasse virtuelle, et alourdi par la rythmique robotique que les parties acoustiques de Jean-Louis ne rendent guère plus digeste...Et puis il y a le premier miracle, le lumineux "Three Children", sa magnifique mélodie, les cordes de la guitare qui crissent. Deux thèmes, repris, structurent ce bijou fragile, serti dans une écrin léger de piano et claviers. "In Caso di nebbia" commence par un crachotement de boîte à rythme à semi étouffée, qui sert de soubassement à quelques accords de guitare, quelques griffures électro acoustiques, comme si l'on picorait, effleurait les cordes, et l'auditeur se trouve plongé dans un subtil brouillard mélancolique.

   On sent que c'est parti. Imagho nous emmène dans des flâneries tranquilles, comme le titre éponyme, jeu d'échos entre plusieurs guitares, ou le curieux "The Crossing", avec un début à l'archet électronique sur lequel la guitare vient se poser pour le recouvrir, accompagnée d'une percussion discrète, puis d'un vibraphone m'a-t-il semblé, pour une petite série de variations, avant la réapparition de l'archet en arrière-plan, morceau doucement hypnotique plus dans la lignée de Inside looking out et que Jean-Louis dit associer à "Exiles" de King Crimson sur l'album Lark's tongues in aspic.

   "Song for Franck", avec son introduction électrique à base de sons distendus, offre une autre échappée à la guitare sèche, des accords discrets coupés de silences : un autre très beau moment, simple et émouvant. On ne pense plus à rien, on écoute juste les cordes sonner, résonner, les claviers nettement à l'arrière-plan. Si le titre suivant, "E.T.I" pour "Extra Terrestial Intelligence", a un petit côté science-fiction avec ses gloussements électroniques, guitare et batterie sont bien là, et ça chante en toute modestie tout honneur, en prenant son temps. C'est vraiment une musique à déguster, un jour de fine brume, au bord d'une rivière lente. J'aime moins ""2800 Kelvin", sa batterie sans surprise et sa guitare plus jazzy. Mais "40" qui suit est tout simplement magnifique, guitare folk évidente, arrangements superbement désuets, un morceau hors du temps, en apesanteur. "Rosebud", évidemment un clin d'œil au film d'Orson Welles, avec sa guitare saturée et sa rythmique animée, est un objet sonore improbable, non sans charme, comme un interlude avant "We got company", bricolage de piano et de sons retraités de toute beauté, dans l'esprit des musiques ambiantes. La guitare réapparaît sur le dernier titre, "Angel", délicat, aérien. On est surpris d'entendre un chœur de voix, très en arrière, grave, celle du compositeur interprète en personne !! Ce serait l'annonce d'un futur disque...

   Tel quel, avec ses quelques faiblesses, voici un album aimable, précieux pour les pépites qu'il secrète en son sein, sans avoir l'air d'y toucher, loin du bruit et de la fureur, à hauteur d'homme.

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Paru chez Alara / We are Unique Records en 2013 / 13 titres / 47'

Pour aller plus loin

- Jean-Louis Prades décortique son album titre à titre

 

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 juillet 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 2 Août 2013

The Unthanks : le folk, intemporel et moderne !

Ils auraient mérité une chronique (2) 

   Le groupe, entièrement féminin au départ, s'est appelé Rachel Unthank and the Winterset entre 2004 et 2009. Deux albums bien accueillis, Cruel sister et The Bairns, ponctuent cette première carrière. En 2009, Adrian McNally, le directeur artistique, et son ami d'enfance Chris Price rejoignent le groupe qui devient The Unthanks, mettant sur le même plan les deux sœurs Rachel - qui a épousé depuis Adrian - et Becky.

   Here's the tender coming, sorti en septembre de la même année, est un album au final envoûtant : tour à tour pathétique, mystérieux, enjoué, il reprend un certain nombre de titres traditionnels, mais ajoute des chansons plus modernes, telle celle composée par Graeme Miles (voir la première vidéo) auquel ils rendent hommage cette année par deux concerts. Les compositions sont ciselées, servies par des instruments variés, parfois peu attendus dans le contexte folk, comme le piano, le violoncelle ou le marimba. Non, le folk n'est pas mort, et ce n'est sans doute pas un hasard s'ils comptent parmi leurs admirateurs Robert Wyatt ou Radiohead par exemple. Le groupe a d'ailleurs donné à Londres en 2010 deux concerts entièrement constitués de chansons de Robert Wyatt...et de Antony & the Johnsons, concerts qui ont donné naissance à un disque en 2011.

Un titre de Graeme Miles, grand auteur de chansons folk de la région industrielle de la Tees (Yorkshire)

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 26 juillet 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 14 Mai 2013

Land - Night Within

 

   Composé et produit par le duo Daniel Lea et Matthew Waters, mixé aux Greenhouse Studios de Reykjavik, Night Within est un disque chaleureux, qui combine heureusement les cinq familles d'instruments (percussions / clarinette, saxophones / trompette / deux pianos / cordes, mandoline à archet), la voix à l'élégance nonchalante de David Sylvian sur le premier titre, pour créer des ambiances feutrées, lourdes, parcourues de lentes fulgurations. Les compositeurs, eux, décrivent leur travail comme approchant une veine narrative noire, apocalyptique...Faisons la part des choses : du jazz coulé dans une sombre aciérie pour une musique urbaine vraiment habitée. Inhabituel sur INACTUELLES...je m'en régale les oreilles !!

Paru en 2012 chez Important Records (une maison de disques très éclectique, qui publie aussi Duane Pitre, par exemple) / 7 titres / 38 minutes (je l'aurais souhaité un peu plus long...)

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 8 juin 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 26 Mars 2013

Bachar Mar-Khalifé : piano et chant, en liberté !

Après Oil Slick paru en 2010 chez InFiné, le pianiste Bachar Mar-Khalifé récidive sur le même label avec un disque  au très long titre, Who's Gonna Get The Ball From Behind The Wall Of The Garden Today. De formation classique, fils du grand joueur de oud et chanteur libanais Marcel Khalifé, cadet du pianiste Rami Khalifé que les lecteurs de ce blog connaissent pour sa participation au trio Aufgang, Bachar Mar-Khalifé a toujours baigné dans la musique. Aussi retrouve-t-on dans ce nouvel opus des airs qui lui traînaient dans la tête depuis longtemps et des versions remaniées de titres présents sur Oil Slick. Mais ce nouvel album est surtout l'éclatante confirmation d'un véritable talent d'auteur-compositeur, et de chanteur.

   Dès "Memories" et ses mélismes à l'orgue Hammond (?), l'auditeur est plongé dans un monde coloré, intense, vibrant. "Ya nas" nous entraîne avec sa ritournelle syncopée, piano percussif en boucles vives, percussion bondissante, chant nerveux. Et surtout, ah surtout, quel bonheur ce décrochage langoureux, cette échappée rêveuse au piano et clavier après une minute quarante, qui s'étoffe en choral presque techno, avant de rebondir en chant fou ! "Mirror moon" est une étourdissante et limpide suite de boucles concaténées de piano sur laquelle la voix dépose son chant vif et doux, relayé par un finale en majesté pianistique grave et la voix déployée dans la grande tradition moyen-orientale. Le quatrième titre est une superbe reprise de "Machins choses" de Serge Gainsbourg, en moins jazzy côté arrangement, le texte nappé dans un phrasé pianistique piqueté et des cordes élégiaques, dit en duo avec la délicieuse Kid A : c'est suave,vaporeux et aéré, deux minutes de plus que dans l'original sans qu'on s'ennuie, parce qu'il y a dans la musique de Bachar un sens de la suspension qui donne à l'ensemble une profondeur troublante, fragile. Très très beau ! Le ton change avec "Marea Negra", avec un texte du poète syrien Ibrahim Qashoush mort en 2011, dont le chant fait d'abord songer à la psalmodie du muezzin, mais le piano percussif martèle ses cassures graves, le chant se fait plus âpre, la petite mélodie insidieuse reprenant l'extraordinaire "Marée noire" de Oil Slick : on sent une rage contenue - la "pochette" de l'album promotionnel est hélas vide de toute indication, on aimerait bien avoir la traduction des textes arabes - dans ce parcours désarticulé de pantin.

   Puis, c'est "Xerîbî", sur un texte du kurde Ciwan Haco, splendide morceau d'esprit minimaliste : piano lumineux, grave, imprimant à l'ensemble un balancement cérémoniel renforcé par l'adjonction de clochettes, et chant, un chant magnifique de douceur et de force, qui éclate en brûlantes traînées.  Un sommet ! "Progeria" alterne tourbillons, ralentis hypnotiques et ascensions fulgurantes : morceau kaléidoscopique qui renvoie au curieux visuel de ce visage fragmenté, se terminant en quasi berceuse avec chœurs. Le chant déployé à pleine gorge surplombe le piano au rythme heurté, fracassé de "Requiem", autre sommet qui se permet là aussi des contrastes incroyables, un passage en bourdon, puis l'acier rythmique du piano rejoint par une probable darbouka et un habillage oriental aux claviers. Quel plaisir de sentir un compositeur se laisser aller à ses idées jusqu'aux éclats finaux puissamment martelés, pulvérisant par avance toute tentative pour l'étiqueter ! "K-Cinera" est encore un miracle : chant-murmure, piano lumière, quelques frottements d'invisibles cymbales, on avance dans la pureté de l'aube, nimbés d'harmoniques très douces. L'album se termine sur un dernier très beau titre, "Distance", chant pudique, piano retenu puis lâché dans de magnifiques moments contrapuntiques, une coda litanique bouleversante...qui serait parfaite sans l'intrusion inutile de claviers qui sentent trop leur programmation.

         La tribu musicale des Khalifé se porte bien. Bachar Mar-Khalifé vient de frapper très fort, très haut, avec ce disque magnifique et personnel qui se faufile avec bonheur entre musique contemporaine, minimalisme, chanson (orientale ou non), traces de techno et de jazz.

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Paru chez InFiné début mars 2013 / 10 titres / 53 minutes environ

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 3 juin 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges, #Le piano sans peur

Publié le 16 Octobre 2012

Astrïd - High Blues

    High Blues est le troisième album d'Astrïd, groupe français qui existe depuis une quinzaine d'années...et que je découvre maintenant seulement grâce à l'un de mes fidèles lecteurs. Au départ, c'était un duo constitué par Cyril Secq - guitare, guitare à archet, harmonium et autre -, Yvan Ros aux percussions et à la contrebasse, auquel sont venus s'adjoindre Vinina Andreani au violon et à la kalimba, Guillaume Wickel aux clarinettes, à l'harmonium et au rhodes...De quoi nous concocter une musique de chambre électrique et boisée, chaude et colorée, n'ayant pas peur de s'étirer, de s'échapper des formats trop convenus.

   Le premier titre éponyme, c'est vingt-cinq minutes d'une balade vaporeuse menée par la guitare électrique. Le thème est un motif sans cesse repris, varié, dans des boucles tranquilles parfumées d'harmonium, de percussions cliquetantes, de flutes chavirées. Lent et doux délire, on croit entendre une cornemuse parfois. On est ailleurs, dans un pays de forêts et de rocs aux formes étranges. Une clarinette vous ensorcelle au détour d'un bosquet. Elle s'entortille autour de la guitare comme du lierre, et les alentours se mettent à bouger, les arbres s'enflamment. Il y a quelque part un barde que l'on n'entend pas, mais qui fait vivre le paysage. Musique de volutes, de soupirs mélodieux : tous les gnomes, toutes les créatures féériques concourent à l'immense et mouvant enlacement. Comme il est bon de se laisser aller à goûter cette musique sensuelle et mystérieuse !

   Le second titre, "erik s.", ne cache pas sa source. Plus bucolique que le premier, flirtant souvent avec le silence, il se développe paresseusement. Les instruments sont touchés avec amour, avec retenue, pour mieux faire entendre leurs timbres. Peu à peu, tous sont dans le cercle, autour du feu invisible qui crépite. L'incandescence monte, on est à nouveau embarqué dans une cérémonie, pris par le charme, c'est-à-dire le carmen incantatoire. La "Suite", solennellement ouverte par une percussion sombre et puissante, est scandée par la guitare électrique : nous sommes chez une confrérie soufie de derviches convertis au  post rock psychédélique. La guitare tournoie, sa robe bordée d'étincelles, belle à décrocher tous les luminaires enfumés.

    Retour à une ambiance plus nettement folk avec "James", guitare acoustique en avant. Elle chante à peine, cherche sa ligne, se reprend, persiste : moments de simple grâce, limpides. Le repos avant l'entrée dans une autre autre danse orientalisante, la clarinette m'évoquant le doudouk arménien y est pour quelque chose. Une de ces danses crétoises ou grecques ramenées par les rébètes quittant l'Asie mineure.

   Le disque se termine avec "bysimh" : là aussi, une longue intro, le temps de prendre le temps, de saisir l'impalpable, la mélodie, le rythme qui vient. Il faut dire ce plaisir de l'auditeur qui se sent respecté : comme les musiciens, il attend ce qu'il faudra savoir saisir, le moment venu, et qu'on pressent sans l'avoir encore cerné. À l'opposé de tous ceux qui assènent, assomment, pressés de montrer leur talent, leur inspiration...Du silence surgit le rythme lancinant qui colle à la peau, le lent balancement pendulaire où l'ego se dissout.

   Car, l'air de rien, High Blues est un superbe album de tranquilles transes illuminantes.

   Si, après un tel disque, Astrïd ne parvient pas à mieux tourner en France...

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Paru en 2012 chez Rune Grammofon / 5 titres / 53' environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 23 mai 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges

Publié le 8 Août 2012

Bachar Mar-Khalifé - Oil Slick

   Les soldes ont quand même du bon : elles ne servent pas qu'à réactiver la compulsion d'achat chez le consommateur sidéré et bavant devant les offres alléchantes à lui promises pour quelques moments de délices... Parcourant les bacs d'offres d'un magasin bien connu - que j'ai déserté par ailleurs totalement au profit d'autres circuits - je vois le nom de Bachar Mar-Khalifé. Cela me dit quelque chose. Mais oui, le trio Aufgang, avec Rami Khalifé, l'un des deux pianistes de la formation, l'autre étant Francesco Tristano ! Or Rami, c'est son frère et il joue sur l'album, et leur père, c'est le musicien libanais Marcel Khalifé. Voilà donc Oil Slick embarqué pour écoute. Je découvre ensuite qu'Aymeric Westrich, le troisième d'Aufgang, accompagne Bachar aux percussions, synthétiseurs et autres sons.

   Bonne pêche ! L'album, assez composite, est très séduisant. Entre jazz, musique orientale, contemporaine et minimalisme, il présente des compositions vraiment originales. "Progeria", le premier titre, débute par quelques secondes avec la voix chuchotante de Bachar accompagnée au piano, avant l'explosion du thème à mi-chemin entre jazz et rock. C'est énergique, coloré, bourré d'interventions bienvenues réservant même de beaux passages élégiaques. Si le titre évoque une maladie génétique se manifestant par une sénescence accélérée, l'effet est inverse sur l'auditeur, emporté par un courant puissant de jouvence !

     "Distance" fait la part belle au piano : c'est le titre qui m'a le plus vite séduit. Début méditatif, le piano dans les graves prolongé par une percussion délicate et claire, puis le branle des percussions massives, orientales, le chant en arabe, fragile et pur, le piano parti dans un mouvement minimaliste océanique : comment un tel album peut-il se retrouver dans les invendus ?? Un fouillis fascinant de percussions suit l'envolée du piano, le chant se dédouble avec le renfort du quatrième comparse, Aleksander Angelov, par ailleurs le bassiste. Presque dix minutes de bonheur. La fin est superbe, les boucles claires du piano ponctuées de quelques notes graves étouffées. "Around the Lamp" reste sur un ton rêveur, vocalises étirées ponctuées au piano électrique (?), brèves onomatopées mystérieuses : un peu plus de quatre minutes en apesanteur, avant l'autre grand moment de l'album, l'extraordinaire "Marée noire". Texte en français autour du désir, du dégoût, plein de fiel, accompagné par les pianos : l'un sarcastique et obstiné à partir de notes serrées, l'autre mélodieux et lyrique sous influence tango. La voix est très vite traitée avec une sorte de vocodeur pour laisser passer un flot d'imprécations, d'insanités. J'ai l'impression d'entendre la voix du personnage-narrateur du Journal d'un monstre de Richard Matheson : mais ici, plus rien d'enfantin, c'est la voix de l'obscur, de l'interdit, de ce qui ne se fait pas, ne se dit pas. Les synthétiseurs se déchaînent à l'évocation des désirs mauvais enfin formulés, si bien que la pièce devient un maelstrom insidieux de musique électronique vénéneuse. Très loin au fond de la masse sonore, une petite voix claire est l'écho affaibli de cette voix de l'ultra-mal, elle grandit jusqu'à être à égalité pour affirmer que « jusqu'à demain le sabre s'enfoncera dans ma chair impure / jusqu'à quand m'en voudras-tu ? Et jusqu'à quand vais-je te dégoûter, mon ange / mon amour ? », évocation d'un rituel trouble d'autopunition débouchant sur un silence. Puis le piano reparaît en léger strumming un bref temps crescendo, un motif grotesque, presque hoffmannien, en contrepoint, une percussion caricaturale et erratique, et tout est dit...

"Democratia" sonne plus orientale, scandée par le oud et des percussions omniprésentes qui, dans la partie centrale font songer à la musique soufie...parasitée par d'étranges objets sonores. Car cette musique est décidément hybride, iconoclaste. Inventive et colorée, elle s'approprie des gestes musicaux divers avec une belle désinvolture. Chaque composition nous réserve des moments distincts, nettement délimités par des cassures rythmiques ou des silences. Le dernier titre, "NTF ntf", nous emmène encore ailleurs, dans le sillage d'un Tod Dockstader par exemple. Nous voici en plein musique concrète, mais s'en élève ensuite un chant étrange, murmuré en anglais, accompagné de percussions métalliques, d'un frappé de tabla : où sommes-nous entraînés par ces mécaniques percussives intrigantes ? Décidément, cette marée noire (c'est le sens du titre anglais) nous emmène en bateau pour un voyage plein d'imprévus ! Pour tous ceux qui n'ont pas peur des chemins de traverse, un album très conseillé.

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Paru en 2010 chez InFiné - label assez présent dans ces colonnes ! - / 6 titres / 48 minutes

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 avril 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Hybrides et Mélanges