l'autre chanson francaise

Publié le 24 Novembre 2015

Bruit Noir - I / III

L'ère du désenchantement

   Bruit Noir est né d'une idée de l'un des deux batteurs de Mendelson, Jean-Michel Pires, qui a invité Pascal Bouaziz à venir sur scène dire un de ces textes sur une de ses compositions, puis à enregistrer un titre en studio en tant que contribution à l'un de ses albums. La proposition débouche...sur cet album de dix titres (15 seraient même enregistrés). Musiques signées Jean-Michel Pires, qui utilise percussions, cuivres et synthétiseurs / claviers. Les textes de Pascal Bouaziz sont des improvisations. Le titre I / III signale qu'il s'agit d'un début de série : le deuxième devrait mettre l'accent sur l'électronique, nous dit-on. Voilà pour l'histoire, la genèse du projet. Que me reste-t-il à ajouter ?

   À sa manière, Bruit Noir renoue avec la chanson engagée, subversive et libertaire, qui ne cherche pas à plaire, mais à produire un choc. Bruit Noir est un antidote puissant à la société d'endormissement du divertissement, baptisée "entertainment" par les anglo-saxons. Bruit Noir déplaira donc à tous ceux qui veulent du beau bien lisse, consensuel. Bruit Noir déferle, dérange, dès l'étrange "Requiem"...« pour Pascal Bouaziz, (...) avec beaucoup de batterie et beaucoup de bruit (...) pour étouffer les cris (...) Personne ne comprend rien / Personne ne comprend son geste », comme un suicide inaugural, symbolique, qui libère la parole-cri, la parole-bruit-noir, ce qui devait sortir n'en déplaise aux survivants, un règlement de compte avec lui-même non dénué d'humour noir, une mise en perspective implacable de certains aspects (parfois oubliés, refoulés) de la réalité d'aujourd'hui. "Joe Dassin" examine ce qui reste d'une passion, à peine un nom associé au souvenir d'une chatte, pour constater « qu'il y avait plus de tendresse avec cet animal en une seule après-midi qu'entre toi et moi si on était resté collés ensemble toute une vie. » L'amertume décape, met à nu, ressasse le mensonge des illusions sentimentales.

"L'Usine" dévoile l'horreur de l'exploitation dont "on n'a pas idée (...) quand on est comme moi parisien, protégé, chanceux de la vie », chaque mot (ou expression) séparé des suivants par un martèlement, un sectionnement dont on comprendra que c'est l'image sonore d'un sécateur ou de la scie électrique à découper les bœufs évoquée ensuite jusqu'à la nausée. Au passage, elle égratigne tous ceux qui se plaignent de leur sort (lui-même compris) alors qu'ils sont loin de vivre un enfer comparable. Pascal Bouaziz dérange les lignes d'une bien-pensance. Ses textes sont engagés, mais pas pour assener une pensée, pour forcer à penser le monde, soi-même et les autres, sans complaisance : à la manière d'un moraliste lucide et impitoyable, il traque les discours convenus, débusque les langues de bois, les impostures, sans oublier de faire rire.    

    Il se regarde se défaire devant le miroir, avec « les gencives qui disparaissent » et ses lambeaux de souvenirs, dans "Joy Division", hommage à l'enthousiasme qui a illuminé les « treize appartements où (il) a vécu », hommage au miracle d'un artiste qui résiste à la marée d'abrutis qui l'ont entouré. La chanson devient méditation sur « l'horreur de la vieillesse », avec des images-repoussoirs, sur les divisions de la joie et les camps. Passé et futur, souvenirs personnels et souvenirs collectifs se télescopent pour composer l'autoportrait désolé d'un homme sensible...qui sait se tourner en dérision dans "Je regarde les nuages", clin d'œil à Baudelaire. Cet homme qui « se sent bien....comme un con » en regardant les nuages se présente comme un perpétuel inquiet, vaguement paranoïaque comme la société d'aujourd'hui. La musique dépouillée, cliquetante, vibrante, entre rock minimal post punk et éclats de free jazz, souligne parfois presque comme un léger halètement, une respiration chronométrique, les mots émouvants de cet écorché à la voix paradoxalement si pleine de douceur.

     Les quatre titre suivants, "La Province", "Manifestation", "Low Cost" et "Sécurité sociale" mettent en scène un homme (Pascal Bouaziz, mais ne soyons pas réducteur...) confronté au rien social, au vide, à la déréliction. C'est le désert des villes de province, Chartres ou Le Mans dans le sillage de Jean-Luc Le Ténia, Charleville-Mézières. Quant aux manifestations, elles sont envahies par les cons, qui « s'arrêtent quand il n'y a plus personne à lyncher, plus de magasins à dévaster, plus personne à défoncer (..) y a rien qui fasse plus flipper qu'une manifestation, de toute façon je ne supporte plus les sauvages, leurs cris, on dirait de la connerie sur pied » : on ne saurait plus clairement dire sa méfiance, son dégoût pour des rituels détournés peut-être de leurs objectifs, pour les foules, pour l'humanité. La musique saturée de percussions sourdes, la voix déformée par un porte-voix rendent l'atmosphère étouffante, expriment la puissante vague de dégoût, le rejet d'une humanité qui ne manifeste jamais pour le droit de ne pas avoir de point de vue, pour le droit de ne pas aller au travail, de faire la sieste, pour le droit à l'hibernation, qui ne demande des droits que pour dépenser son argent dans les soldes. La veine satirique explose encore (si j'ose l'écrire) dans "Low Cost", qui s'indigne contre la manière dont « le miracle de voler dans les airs » peut déboucher sur une « expérience humiliante de l'humanité » : il fallait oser pour s'en prendre au leurre du "pas cher", au cœur de nos sociétés marchandes. "Sécurité sociale" prend pour refrain obsédant « Tous nos correspondants sont actuellement occupés / Veuillez renouveler votre appel », tourne autour de formules qui disent l'absurdité d'un monde faisant « exprès de faire attendre les gens ».  Le titre martèle alors un « C'est fait exprès » associé à des idées d'impasse, de complexité. Il n'y a pas d'issue, il n'y a plus rien, et l'emploi de cette dernière formule renvoie évidemment à ce texte majeur, flamboyant, de Léo Ferré, car l'album, s'il est traversé par des fantasmes de suicide, de disparition, d'élimination des abrutis, des mecs, exprime en creux une protestation, une révolte contre le désenchantement du monde, les humiliations qu'il multiplie.

    La dernière n'est pas la moins terrible. Le disque se termine par un bouleversant "Adieu" à l'enfance, « piège maudit », avec la figure du grand-père, dont on comprend qu'il est un rescapé d'une horreur plus ancienne, un adieu aux souvenirs chaleureux, mais aussi au traumatisme vécu entre la dixième année et ses quatorze ans avec l'ami de sa maman qui lui parlait d'amour et l'a détruit : confession autobiographique ou fiction, on ne sait plus, peu importe. Toutes les espérances sont déçues, trahies, empêchées...mais « je suis vivant, et vous êtes tous morts depuis très longtemps ».

   Un grand disque, inoubliable, dans la lignée du triple cd sorti par Mendelson. Une rencontre avec deux artistes qui nous convient à regarder le monde en face, et ce n'est pas très beau, l'actualité de ces derniers jours ne me fera pas écrire le contraire. Heureusement, il nous reste des bouffées d'émotion, et l'amitié pour Bertrand, qui lui a prêté un livre avec les paroles de Ian Curtis...Mis bout à bout les dix textes racontent une histoire, prennent la consistance d'une esquisse de roman vrai, qui fait paradoxalement du bien à entendre dans un monde saturé de communication mensongère, de discours creux et dangereux. Gardons l'espoir ! Comme je l'écrivais à propos du triple album de Mendelson, il y a encore quelqu'un, et en plus ils sont au moins deux !

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I / III, paru en octobre 2015 chez Ici d'Ailleurs / 10 pistes / 43 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 10 août 2021)

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Publié le 13 Octobre 2015

Mansfield TYA - Corpo Inferno

   D'où sortent-elles, ces deux-là ? Julia Lanoë et Carla Pallone, auteurs, compositeurs et interprètes de Mansfield TYA, font souffler sur la chanson française un vent de fraîcheur et de trouble folie. Après l'excellent NYX que j'ai acheté dans les minutes qui ont suivi ma première écoute de leur dernier opus, Corpo Inferno est un autre bijou atypique, acide et noir, série de préludes en états d'âme mineurs à la fin des temps. 

   Dès "Bleu Lagon", on y est, lâchés dans cet univers déglingué où il est question de fuir, de retrouver un monde idyllique...mais le lagon est "rouge sang", ne ressemble pas à une publicité pour agence de voyage. Sur une musique bondissante se dit la déréliction de ceux qui n'ont plus "nulle part où (se) barrer" et dont la seule ressource est de "faire la fête à en crever". "BB" a des allures de ballade techno hypnotique, claviers glissants et percussions au premier plan, le texte martelant les indices d'une passion mystérieuse sur fond de renards qui "passent dans la brume".

   Le disque vire très loin avec le magnifique "Gilbert de Clerc", miniature bouleversante évoquant aussi une passion, sur fond de guerre et de courtoisie médiévale cette fois : « Vos mots me sont si chers que / Je vous préfère mystérieux // Écrivons-nous pendant la guerre / Des lettres, des lettres de feu / Et s'il n'y a pas la guerre / Je vous en prie Gilbert / Trouvez une bataille au mieux. » "Jamais Jamais" est une histoire de disparition en forme de conte servie par une musique entre classique de chambre et rock : « Je suis devenue l'eau du lac / Du lac à deux pas de chez toit / Plus près je suis moins tu me vois. » Et puis j'ai craqué, envoûté par "Sodome et Gomorrhe", texte magnifique qu'il faudrait citer en entier et musique élégiaque, violon et violoncelle suaves à souhait dans une atmosphère déliquescente à la Michael Nyman et à la Peter Greenaway. Un quatrain extrait des Contemplations de Victor Hugo trouve une incroyable résonance à être décliné à la fois par la voix frêle d'une des deux et par une sorte de vocodeur qui la double en grave déformé avant de laisser la place à une montée synthétique, au surgissement de voix éthérées lointaines : il s'agit toujours de disparition possible, de vie qui s'en va. Le texte est alors repris à une ou deux voix très claires, diaphanes, avec un doux battement percussif, l'ensemble prenant l'allure d'un air médiéval revisité. Un sommet ! Des percussions étouffées et sourdes, des cordes frémissantes, c'est l'entrée dans "La Fin des temps", chanson hallucinée : « Amis, nous repartons ce soir / Vers les demeures inexistantes / Nous irons panser nos blessures / Encore, auprès d'une innocente / Et ce sera toujours un matin ou / Un soir // C'est la fin du monde, on attend » Voix limpides, pâles, halètements, accompagnement feutré et intense à la fois, d'une mélancolie sublime, c'est la magie de Mansfield TYA.

   "Das Tod und das Mädchen" est un interlude instrumental et choral qui contribue à l'ambiance noire de l'ensemble, même si le seul titre chanté en anglais, au titre français de "Loup noir", pourrait sembler de prime abord apporter une lumière avec la voix presque enfantine du début, celle de Shannon Wright qui a aussi écrit le texte et la musique du titre. On s'aperçoit qu'il s'agit de temps qui s'estompe, passe, peut-être une évocation du petit chaperon rouge dans l'attente du loup noir qui viendra voler sa respiration. "Palais noir" évoque, lui, un loup blanc : ambiance frénético-synthétique, « effrayant brouillard » qui cerne les enfermés dans ce palais noir gardé par un inquiétant cerbère, nous sommes déjà en enfer, nul doute. Suit un instrumental très beau, "Fréquences", hanté par des boucles minimales, traversé de sons venus d'un monde englouti dirait-on. Que reste-t-il dans cette désolation ? "Le monde du silence",  batterie en avant, claviers et cordes sautillantes pour un texte rien moins que désespéré qui dit à nouveau la fuite et la déception à la clé, car « Seulement voilà je me fais chier / La vie est triste sans bourreau / Je n'ai personne sur qui cracher / Mes cris sont étouffés par l'eau // Dans le monde du silence, / Je m'emmerde ». Il existe pourtant un havre inattendu, "Le dictionnaire Larousse", étrange ballade dans les mots, dernière aventure où « Il y a de quoi passer une vie », oui, ... « Entre amour et zoophilie ». Le dictionnaire invite à la dérision, certes, mais il est le refuge du dérisoire, lui aussi, même s'il révèle que « « Ecce homo » / Ne veut pas dire « être pédé » ».

    "La nuit tombe", sur un court texte de Julie Redon, scandé par des percussions métalliques, termine de manière grandiose et belle cet album inspiré. C'est un chant hypnotique, un cri de révolte, un refus martelé par la reprise des négations qui terminent chacun des trois distiques. 

   Un disque extraordinaire à écouter de toute urgence. Et précipitez-vous sur NYX, sorti en 2011, qui atteint lui aussi des sommets avec des titres comme "La notte" ou "Animal", pour n'en citer que deux. Quant à moi, je vais à rebrousse-temps sans doute me procurer Seules au bout de 23 secondes (2009), dont le titre me plaît tant...

   J'allais oublier ! Je salue un livret exemplaire, qui comprend tous les textes, donne toutes les informations sans se croire obligé de les mettre en anglais, de surcroît magistralement illustré par une série alliant têtes et fragments de colonnes antiques, personnages enduits de blanc comme le reste, qui sont comme des pierrots sublimes, des bonzes engagés dans la voie négative.

 

Mansfield TYA - Corpo Inferno

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Corpo Inferno, paru en 2015 chez Vicious Circle / 14 pistes / 43 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- le site de Mansfield TYA

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 9 août 2021)

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Publié le 15 Septembre 2015

Hiroshima mon amour - L'homme intérieur

   Ils ont osé ! Ils ont eu raison. Le beau titre de Marguerite Duras leur va bien. Et puis ça tranche sur la laideur ou l'insignifiance de bien des noms de groupes français (étrangers aussi, d'ailleurs). Leur projet remonte à une dizaine d'années, mais L'Homme intérieur est leur premier véritable album. Fabrice Bonnaudin (Voix, guitare, programmation), Joël Lafargue (Batterie) et David Lansat Campa (Basse), épaulés par quelques musiciens, nous donnent une musique ambitieuse, sans jamais être prétentieuse. Entre électro et post-rock, ambiante, elle est au service des textes, parlés ou chantés, pratique le collage sonore sans sombrer dans la confusion.

   "Je suis désolé" commence avec une introduction élégiaque au violoncelle et au piano, puis le texte-titre arrive, la batterie, la basse, le clavier et les sons électro. Soudain, chœurs quasiment à la Arvo Pärt, cuivres. Atmosphère grandiose, une voix très haute, une autre voix qui parle dans une langue inconnue, le texte poursuit dans "L'homme intérieur", le second titre : « L'homme est à l'intérieur / Un barrage dans le cœur / Contre le Pacifique  / Ennemi, extatique / L'homme est à l'intérieur / Un mirage dans le cœur / Pénétrant, ambitieux / À s'envoler les yeux ». Je ne citerai pas plus longuement le texte qui, s'il joue des références, est un vrai texte clairement dit, AUDIBLE (je ne plaisante pas !). Le troisième titre, "Le film est terminé", raconte une histoire, celle d'un homme né à Villefranche-sur-Saône. Fragment d'autobiographie émouvant, témoignage sur les mutations d'une société agricole cédant la place aux hypermarchés et aux autoroutes. La musique est tranquillement lyrique, rythmée par les claviers, parsemée de scratches et d'échappées étranges. C'est très beau, dit par une autre voix un peu rauque, du "vrai direct" est-il dit sur la fin si bien qu'on se demande si ce n'est pas un vrai témoignage mis en musique. Avec un dernier tiers post-rock limpidement électrique. Nous arrivons "Au commencement", titre entre slam et mélopée lyrique. J'aime bien ce brouillage, « Je dois me forger le cœur à coup d'étincelles / (...) / Au printemps, je ne suis qu'un pantin qui cherche son salut / Des bras de mer et des îles en perspective insulaire ». C'est l'histoire d'une naissance, d'un homme qui cherche à se constituer. "La Branche et le territoire" commence de manière très exotique, développe comme un programme : « La branche est de bois et sera mélodie / Le territoire est de verre et saura retrouver deux éléments miscibles / Le désir, sa défiance ». Suit un moment rêveur, étrange, puis une voix féminine dit un autre texte, superbe. On n'entend pas si souvent de la poésie soulignée par une musique intelligente et forte. On se laisse porter, on écoute ces voix qui nous parlent vraiment du monde, de sa beauté oubliée. "Exercice d'équilibre" récupère une voix vrillée qui semble venir de très loin pour dire un texte sur la conciliation difficile entre la fougue et l'ennui,  soudain transpercé par un autre fragment (durassien ? Je n'ai pas vérifié.) dit par une voix très grave : « Seul l'amour ne finit jamais. », fragment qui ponctuera la seconde moitié du titre, encore une échappée rêveuse et limpide avec de belles guitares. 

   La suite est à mon sens plus inégale, convenue, moins inventive. "De la fuite au mensonge" vaut pour son texte sur la vie quotidienne, mais musicalement est très en retrait. "La façon dont il s'absente" ronronne sur un texte clinquant, dans la lignée de trop de textes de slam ou de rap, peu soucieux d'un sens quelconque. "Nous resterons" renoue d'abord avec le charme et le mystère de la première longue partie avant de s'abandonner à un pauvre rock qui n'a plus rien à dire. "Et puis..." ? Long instrumental de près de sept minutes, ballade un brin mélancolique, agréable, qui tire à la portée comme on dit, mais avec la surprise d'un texte émouvant dit par un vieil homme : « La fin de vie, je la vois un p'tit peu comme  la mer...comme quelque chose voilà, qui s'impose à vous, majuestueusement, avec sérénité et en même temps avec beaucoup de force, très grande beauté, et donc dans les moments qui peuvent être difficiles pour moi, tout a une fin, ainsi dans la vie, eh bien voilà je la vois comme... j'ai vu la mer pour la première fois. »

   Ne boudons pas notre plaisir ! Les six premiers titres composent un paysage sonore étonnant, original, proposent un voyage, en effet, vers l'homme intérieur du titre. C'est assez rare quand je pense à tous les disques qui me tombent des oreilles au bout de quelques minutes à peine. J'ai envie de dire aux trois sympathiques compères, pour leur second album : continuez à vous moquer des étiquettes, des genres, et restez humains, pour ne surtout pas nous servir la soupe lyophilisée assenée par la plupart des radios. Et continuez à chanter en français, à présenter une pochette en français. Le mauvais anglais désincarné, ça suffit ! (Ben oui, parfois il faut dire les choses, résister à la bêtise... au risque de paraître ronchon, de menacer le beau consensus tout guimauvieux - j'aime bien ce néologisme que je viens d'inventer ! - qui va bientôt transformer Internet en hospice pour consommateurs contents d'être globalisés. Il est temps de refermer cette parenthèse vipérine !)

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L'Homme intérieur, paru en mars 2015, autoproduit (?) / 10 pistes / 36 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et en vente sur bandcamp :  

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Publié le 4 Novembre 2014

Salomé Leclerc - 27 fois l'aurore

Une chanteuse est née !

   Après Sous les arbres paru en 2012, 27 fois l'aurore signe une vraie naissance. Salomé Leclerc, jeune québécoise qui s'est produite à trois reprises aux Francofolies de Montréal avant même de sortir son premier album, affirme un tempérament, un talent d'auteur-compositeur, et puis une voix entre velours et écorchure qui, dans certaines chansons, fait irrésistiblement penser au grand Bertrand Cantat dans ses meilleurs moments (qu'elle ait chanté "Le vent nous portera" n'est pas un hasard !). Si le premier album a vite été étiqueté "folk", celui-ci défie les étiquettes. Pop-rock ? Sans doute, par la présence de la guitare électrique notamment et de la section rythmique. Chanson francophone ? Bien sûr, et comment ! Mais Salomé ne se laisse pas enfermer dans le format chanson et dans le souci du tube, même si elle sait très bien le faire, ayant le sens des mélodies évidentes. Chaque morceau est aéré par un passage instrumental qui la propulse ailleurs, la pose en musicienne plus qu'en simple auteur de chanson.

   "Arlon" a tout du tube, mais quel son, quelles paroles ! Basse profonde et pulsante, « Pendant ce temps / La neige est blanche / Les arbres parfois se penchent / Il y a toujours une éclaircie  / Du haut des toits de Paris / Il y aura toujours avant l'aurore / Un réverbère qui s'endort », c'est l'histoire d'une fuite vers le bout du monde « à marcher dans la noirceur ». Les synthétiseurs se déchaînent. Dommage que ce soit le seul titre à abuser de la répétition du refrain, car la fin est vraiment bien envoyée. "En dedans", c'est l'entrée véritable dans l'univers de Salomé, guitare sombre, batterie sèche, syncopes, « Ya la pluie qui coule à l'intérieur / Parce que ma vie est un bocal / Qui emprisonne les larmes // Pas d'église / Je prie à l'intérieur / parce que la vie est le vacarme / Que la foule réclame ». Superbe chanson écorchée, « qui retourne à la noirceur », encore elle, mais flamboyante, illuminée par un passage somptueux avec un dialogue entre basse, percussions et cuivres :  au-delà des paroles, la lumière de la seule guitare, soutenue par la basse sombre. "L'icône du naufrage" navigue sur fond soyeux de guitare envolée, d'orgue profond, de claviers cuivrés, avec le battement de la batterie. « Oui on s'est retrouvés derrière la façade / À chercher les draps qui nous servaient d'armure ». Encore une fois, la musique envahit le titre, on se laisse porter...jusqu'à la fin, nette, encore un point qui la distingue radicalement des faiseurs de chansonnettes fatiguées, sans idée ! 

   Incendie de langue sous la cendre des neiges intérieures

   Avec "Un bout de fil", j'ai su très vite que j'écrirais cet article. Un souffle, le piano calme, la voix émouvante, nue. « Ma route est le vertige / Fatiguée ». Tout un programme, « Sur le bord de l'abîme / J'arrêterai ». Un synthétiseur chuinte, le piano égrène ces quelques notes, avant la venue du brouillard. "Le Bon moment" paraîtra plus convenu au premier abord, mais voilà une belle section de cuivres, un brusque décrochement dans l'étrange, « le réel en suspens / effacer le néant / Que tourne le vent », les idées musicales se suivent pour le plus grand plaisir des oreilles. Salomé Leclerc transcende la chanson, dérive vers le pur poème sonore. Bref, elle compose de la musique, je vous le disais !!

   Plus évidemment rock dans les premières mesures, "Vers le sud" vire à la ballade bluezzy, pour « errer le temps qu'il faut / Poser son cœur au chaud ». Il est temps, car voici "Les Chemins de l'ombre", autre miracle de l'album, sa voix à la Bertrand Cantat, un phrasé extraordinaire. « Un autre cri, j'espère / Avant de perdre la voix / Avant de n'avoir rien d'autre à écouter / Que l'ennui au fond de nous qui garde sa volonté ». Orgue hammond (?), chœurs discrets, guitare et batterie, « Pour que la nuit garde son obscurité par défaut ». Je rends les armes, j'abdique, je m'incline devant cette beauté souveraine. Reste à "Attendre la fin", piano et xylophone, la voix fragile s'élève, le morceau s'amplifie, joue sur des échos tout en nous tenant par une rythmique intense : ne s'agit-il pas d'une superbe chanson...d'amour ? La musique prolonge les paroles jusqu'à une fin délicate.

   Le titre suivant, "Et si cette fois était la bonne", pourrait n'être qu'une bluette. Le piano électrique enveloppe le tout dans une ouate rêveuse pour dire « le besoin d'être ailleurs / marcher d'autres lieux / D'ailleurs il me semble / Qu'on ait tous les deux / Besoin d'avoir peur ». Plus loin, on retrouve « le besoin de noirceur », on glisse dans l'ailleurs musical, cordes et trombone, couleurs chaudes et troubles. Diantre, nous voilà "Devant les canons", l'heure est grave pour un « scénario écrit dans les détails ». La guitare électrique déchiquète le fond, la voix chavire et bouleverse, confession à mi-mots. Encore un titre magnifique ! « T'as pas de cœur / Tu règnes dans la brume / Et tu sens ma peur / T'en es fier j'présume ». Le plaisir d'entendre la langue française si bien maniée, si bien chantée, elle que tant de chanteurs français abandonnent pour ânonner un anglais insipide qui n'a jamais intéressé aucun anglophone (je rappelle la phrase de Brian Ferry : « Les Francophones devraient arrêter d'essayer de faire semblant de savoir chanter en anglais, ils n'ont jamais été crédibles aux yeux d'aucun Anglais. »). Encore...un chef d'œuvre de sensibilité, de musicalité. Un dernier petit tour, c'est "J'espère aussi que tu y seras", chanson dépouillée, guitare et voix, mais chœurs navrés à l'arrière-plan. Un au revoir sublime.

Salomé, tu n'as pas dansé

je ne suis pas tétrarque,

(ni Pétrarque !)

mais j'ai le cœur qui danse

après t'avoir écouté

tu m'embarques

avec toi le naufrage

est chemin de lumière sombre

je te suivrai plus loin encore

emmène-nous

suis ta voie

sans te soucier des genres

pour notre plus grand bonheur.

Paru en 2014 chez Les Disques Audiogramme/ 11 titres / 44 minutes environ

Pour aller plus loin

- le site de Salomé

- clip "Arlon", bon titre, mais pas le meilleur n'oubliez pas. La vidéo n'a pas de véritable intérêt, à part la jolie figure de Salomé...Rien d'autre pour le moment à vous proposer.

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 5 août 2021)

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Publié le 5 Juillet 2013

Mendelson : Il y a encore quelqu'un...

   Vous ne connaissez pas Mendelson ? Je ne le connais que depuis qu'un lecteur - qu'il soit ici vivement remercié !! - m'a interrogé à leur sujet au moment de la parution de leur triple cd, et comme je suis curieux, je suis allé y jeter mes deux oreilles, les meilleures. Mendelson, c'est depuis 1997 (ou 1995) un groupe autour de Pascal Bouaziz, auteur-compositeur chanteur, guitariste. Je n'en reviens pas encore, d'être passé à côté pendant si longtemps. Au fond, c'est paradoxalement plutôt rassurant : on se lamente toujours trop vite sur la disparition des grandes voix, la fin de tout. Non, je n'en reviens pas encore du choc, de l'émotion, du frémissement à l'écoute d'une telle voix, de tels textes. Je suis heureux de n'en parler qu'après la musique de David Lang, après un moment de silence, la baisse du rythme des parutions sur ce blog, l'arrêt de la course folle aux chroniques - j'exagère bien sûr, nous n'en sommes pas là sur INACTUELLES, il n'en est même pas question, pas question de rentrer dans la logique de l'hyper consommation, dans la volonté de tout couvrir, dérisoire dès qu'on y pense un peu...

   Ça fait drôle. Quelqu'un chante pour dire quelque chose. On n'est plus habitué ? Que reste-t-il de la chanson à texte ? Je veux dire au-delà de la bluette, du texte bien sympa mais qu'on oublie vite. Je ne prétends pas tous les connaître, mais qui les diffuse, qui a encore l'occasion de les écouter ? J'en ai chroniqué quelques uns : Arm, de Psykick Lyrikah, Institut, Gul de Boa, Del Cielo. Je n'oublierai pas Marcel Kanche, même si je n'ai jamais franchi le pas de lui rendre hommage. De la chanson en français, de surcroît, alors que tant désertent notre langue pour rallier les troupeaux bêlants des interprètes internationaux bavant un anglais insipide, si soucieux de leur audience, les choux, alors que partout, ce que les gens aiment de la France, c'est la langue française (je ne dis pas pour autant admirer les chanteurs portés au pinacle par nos amis américains ou égyptiens, par exemple !), de la linguadiversité bon sang !

   Très vite, j'ai pensé à Léo Ferré (même si Pascal Bouaziz en est assez loin), le seul à oser un texte comme "Il n'y a plus rien", l'un des rares à gueuler sa vision du monde, à dire l'ère du désenchantement, de la putréfaction comme l'aurait assené Catherine Ribeiro. Avec une différence essentielle : pas de grande voix qui s'enfle, s'enflamme. Non, des textes chuchotés, murmurés, dits dans un flux, une urgence qui emporte. Des textes au ras du quotidien le plus banal, avec des histoires d'amours perdus, lamentables, sur le vide des villes nouvelles « Dans un lotissement / Dans une vie légère / Légèrement vide / En voie d'achèvement », le vide des vies décolorées par l'excès des lessives, là où « Il n'y a pas d'autres rêves / Il n'y a pas d'autres mondes au réveil / Il n'y a pas d'autres histoires à raconter » parce que chacun est enfermé dans sa vie sans destin, sans grandeur, alors « Si tu n'as rien d'autre à toi / Invente des rituels / Invente des signes dans une langue nouvelle / Une langue que tu seras seul à parler », avec le solipsisme comme unique horizon des hommes atomisés, accablés par un sentiment de culpabilité diffus, l'angoisse d'être si nuls, d'émerger à peine de la vase des pensées troubles, « La force quotidienne du mal / Comme ta seule certitude », l'envie de disparaître comme dans "L'Échelle sociale" avec cette terrible prière que je ne résiste pas à citer longuement : 

La vie et tous les jours

Vous semblaient trop lourds

La vie et tous les jours

Vous restaient

Comme à regret

 

Comme un poids

Comme un cri que l'on rentre

La vie et tous les jours

Vous semblaient

Trop lourds

 

Le soleil écrasant

Mais tout était sombre

Sous le soleil descendant

Les habitants

Dans le chemin qui descend

Toujours contre le jour

Toujours contre le jour

Descendaient les gens

 

Couvrez de honte nos visages

Faites de notre vie

Cette vie misérable

Faites de notre vie

Cette vie misérable

Veuillez

Faites

Écrasez les gens

 

Faites que la nuit tombe sans cesse

Sur le dos de nos cadavres

Sur le dos de nos frères

Anciens camarades

Faites l'ombre dans nos têtes

   Pascal Bouaziz chante le spleen d'aujourd'hui, la descente aux enfers de l'ère du vide, d'un monde à la Métropolis, quand les individus se recroquevillent sur leurs petites misères, se terrent dans leurs pavillons pas finis de payer ou leurs appartements mal insonorisés, ces cages qu'on empile pour gagner plus de fric au mètre carré. « Couvrez de honte nos visages » est comme un écho à la magnifique "Élégie funèbre" de Gérard Manset sur La Mort d'Orion (1970) : « Couvrez-moi de fleurs s'il le faut. / Laissez venir l'homme à la faux ». Deux univers singuliers, envers et contre tout : deux traînées lumineuses dans la cendre des jours...

   La voix est fragile, légère, comme à demi effacée, voilée, ou bien haletante, un brin moqueuse, ironique, plus rarement elle s'élève en vrai chant, dans une veine lyrique vaporeuse, hypnotique comme dans le très beau "Une autre histoire" qui devient incandescent au long de ses volutes. Soutenue par une musique constamment passionnante, chaude, puissante : une pop-rock tour à tour aérée, lourde, électrique, rythmée par la batterie et les percussions de Sylvain Joasson, épaissie par les machines de Pascal, Pierre-Yves Louis - aussi aux guitares et basses - , Jean-Michel Pires - aussi à l'autre batterie - sans oublier Charlie O. à l'orgue, au piano et au moog. Des musiciens qui tissent des atmosphères autour de la voix, une musique qui prend tout son temps et pourtant pleine, une vraie présence tranquille et forte, attentive à souligner les moindres inflexions, les glissements et dérapages dans les textes, pour des chansons qui n'ont plus rien à voir avec ce que l'on entend par là d'habitude, plus d'habitude, des climats, des confidences et des réflexions, de la poésie, lâchons le mot, tiens je pense soudain à Benoît Conort tant leur écoute de notre temps consonne :

« Il voudrait bien poser la tête sur le bord du chemin ne plus porter sa voix comme on vit au désert il voudrait s'endormir

D'un sommeil lourd profond

Il voudrait tant tant de choses qu'il ne peut nommer

Tant de choses interdites au langage innocent

Il voudrait bien renaître se laver de son corps faire rouler la pierre

Il voudrait bien lever le bras avant de disparaître

Tenir sa voix

Mais l'effort est trop grand et sa fatigue immense tournoie sur le ciel vide »

       Un extrait de Pour une île à venir (Gallimard, 1988) qu'on pourrait placer en exergue de ce triple cd, et en particulier du texte fleuve "Les Heures", plus de cinquante-quatre minutes pour faire l'inventaire des petites défaites d'une journée morne, immense dérive étrangement parue cent ans après une autre dérive, celle de "Zone", le poème liminaire d'Alcools (1913) de Guillaume Apollinaire. C'est le même dédoublement, le je tenu à distance, dépecé au scalpel : 

« Et je te regarde qui regardes

Le jour qui s'élève sur ce désastre

C'est toi ça c'est ta vie

Ton tout petit désastre

Jour machinal qui se lève

Sur toi qui fais ta propre grève

Qui t'élèves immobile dans ce matin de gloire

Pas très fier et nul dans sa pure existence

Pure existence qui n'est que ça

Que quelque chose qui n'existe

Que parce qu'elle est là

Il est huit heures

et tu n'es pas mort et tu n'es pas re-né »

   d'une lucidité acharnée à traquer les faux-semblants pour au bout de ce long parcours dans les bas-fonds de nos peurs d'exister arracher les étincelles libératrices, réveiller le désir d'en finir avec cette vie insipide, ce moi lamentable qui camoufle en destin ses lâchetés parce qu'il s'agit de cela, prendre conscience qu'en dépit de tout :

« Tu es libre

C'est terrible

Tout est

Exactement comme tu veux que ce soit

(...)

Une autre vie t'appelle

Sûrement une autre vie t'attend

Avance va voir n'aie pas peur essaye »

   comme chez Apollinaire, l'abandon au désespoir n'est qu'une étape, la renaissance est à notre portée à condition de liquider notre passé, de grimper par-dessus les gravats, débris de nos vieilles murailles intérieures, pour découvrir la mer, le vent qui souffle, et une vraie lumière, alors, à nous d'y aller aussi semble nous dire Pascal, pourquoi continuons-nous d'accepter l'inacceptable, de quoi avons-nous peur, il n'est pas encore interdit, l'espoir, non ? Quand finirons-nous d'accepter que promoteurs, publicitaires, financiers nous enferment dans un monde de laideur, ce monde de béton gris, de zones commerciales funèbres et interchangeables, ce monde où l'on se calfeutre derrière son poste en mangeant un maximum de matières bien grasses, tous les verrous mis, derrière des frontières qui se referment de plus en plus ? Désolé, cher lecteur, tu trouves peut-être que je sors des cadres d'une chronique musicale, mais les cadres, ça encadre, c'est encore des frontières qui nous enferment, qui nous empêchent d'avoir une vision d'ensemble, qui favorisent la prolifération de spécialistes, experts nous confisquant la parole au nom de leurs pseudo compétences pointues, on voudrait que la musique, la poésie, ça n'existe que pour faire joli, pour nous distraire un peu avant de reprendre le collier, alors qu'elles sont là pour nous libérer, nous donner des leçons de vie, d'amour. Oui, cet album est hors norme, hors cadre, il regarde la vie en face, toute la vie, sans la découper en rondelles sociologiques, celle d'aujourd'hui, les yeux grands ouverts, c'est sa grandeur, sa beauté bouleversante, inoubliable, et là je rejoins complètement le bel article de Stan Cuesta sur le site du label Ici d'ailleurs, pas de la publicité creuse comme trop souvent dès qu'il s'agit de vendre une sortie, signe que ce label appartient à un autre monde, celui de ceux qui espèrent encore qu'on peut le changer, l'infléchir, refuser ce faux destin qu'on nous fabrique à coup de grands impératifs économiques très souvent rappelés pour qu'on soit bien persuadés que c'est comme ça et pas autrement, finissez plutôt vos chips et votre maïs pendant que nos profits continuent de décoller terrible.

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Paru chez Ici, d'ailleurs en mai 2013 / 3 cds / 11 titres / 42, 54 et 42 minutes.

Pour aller plus loin

- le site de Mendelson

- quelques poèmes de Benoît Conort sur le site de Jean-Pierre Maulpoix.

- une fausse vidéo pour écouter "D'un coup" ( deuxième titre du premier cd) :

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Rédigé par Dionys

Publié dans #L'Autre Chanson française

Publié le 24 Juin 2012

Gul de Boa - Le Chant des peaux si bleues

Il n'est jamais trop tard pour découvrir un artiste qui s'est accompli dans votre dos, en catimini. Gul de Boa en est ainsi à son cinquième album. Et ça fait sacrément du bien d'entendre de vrais textes sobrement et efficacement mis en musique. Et en français...

Meph. - Arrête, tu plaisantes ? Il n'anonne pas en anglais comme tous les fatigués de la langue et les pressés de gagner du pognon en s'exprimant dans la langue du marketing souriant qui n'a plus rien à voir avec celle de Shakespeare ?

Dio. - En amoureux de la langue, il la cajole pour parfois la disloquer à la manière d'un Jean-Pierre Brisset : ainsi, le chant des possibles devient au fil des redites le chant des peaux si bleues. La voix tour à tour incisive et limpide ou plus grave et rocailleuse, bien timbrée, se fait mordante, sensible, s'emporte et s'enflamme dans un environnement musical plutôt rock, très électrique. Splendide guitare sur plusieurs titres, "Le Pavé numérique" dès le départ, ou "Cocotte minute", et surtout les magnifiques "La fucking guitar" et "Un peu".

Meph. - Guitare, contrebasse, batterie : et basta, pas besoin de tout un équipement technologique élaboré. Une touche de piano çà et là, rien de plus.

Dio. - Avec des textes en prise sur notre quotidien, mais vu avec malice, comme dans le premier titre, "Le Pavé numérique", ou le parodique "Cocotte minute", histoire d'un petit malfrat d'aujourd'hui intoxiqué par la société de consommation dont « Les cocottes sont (l')unique proie". Mais je me doute que certains titres ont plus particulièrement ta faveur...

Meph. - "Masochiste", confession hilarante d'un adepte de Sacher-Masoch. Ici, amour rime intérieurement avec...labour, délicieux à-peu-près : « Tape-moi sur le système / Prends moi le chou / Pousse-moi à bout / Fais-moi monter dans les tours / Sur mes grands chevaux / De labour, mon amour, / Et aux rideaux. » Et puis "Ton cul", plus pudique que ne le laisse penser le titre, et j'aime ce genre de décalage. Belle dialectique entre l'âme et le cul, pour une fois à égalité, sans fausse pudibonderie. Ou "Immature", une évocation d'un séjour peu conforme dans une maison de retraite : rebelle jusqu'au bout, Gul, dans ce monde dégoulinant de bonne conscience.

Dio. - La veine satirique est en effet réjouissante. Dans "Les Nouvelles du Dimanche", « Les sourires sont de mise et les souris soumises / Tranchent de géants gigots à des gendres idéaux. ». Verlaine revu par Queneau ou Boris Vian !!

Meph. - N'oublions pas des chansons...d'amour, voire méta...physiques.

 Dio. - "La fucking guitar", notre préférée, non ? La guitare chaude, en boucles insistantes et en longues trainées fulgurantes, sur un texte superbe. Je ne résiste pas au plaisir d'en citer le second couplet : « Tu sais petite moi des sirènes / J'en ai connu de plus coquines. / Elles avaient des yeux de Chimène / Et des mâchoires de requine. / Elles naviguaient entre deux mers / Poussées par les courants d'air chaud, / Là où s'accouplent les chimères / Aux dieux des reality show. / Sur les larges flots furibards / Tous secoué par les embruns, / Je ne faisais pas le malin. / Sur les larges flots furibards / Je composais des airs marins / À la fucking guitar. »

Meph. - Comme quoi on n'est pas contre l'anglais, à partir du moment où il est assimilé, couché dans notre langue comme dans un édredon de plumes fines.

Dio. - Je fonds à l'écoute de "24h", chant d'amour bouleversant pas si éloigné de la fougue folle d'un Léo Ferré, de "Mi ammazi (tu me tues)", voix et guitare, percussions frottées et sourdes...

Meph. - On aime sans restriction, pour tout dire, et on salue un frère qui nous rassure : on ose encore penser, chanter à mots nus, charnus, prononcés jusqu'à l'os.

Dio. - J'allais oublier : j'ai souvent pensé à Marcel Kanche !

Meph. - Ingrat, tu ne lui as encore consacré aucune chronique.

Dio. - Je ne suis pas toujours à l'aise avec ses textes, et surtout ses musiques, même si je lui reconnais une originalité indéniable. Qu'il écoute Gul de Boa !! Eh, dis, tu as remarqué sur la pochette ?

Meph. - La main sur la cigarette absente, remplacée par une croix rouge ?

Dio. - Dire qu'on en est là, aujourd'hui, avec la liberté...

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Paru voici peu chez Royale Zone - Accès digital / 13 titres / 40 minutes

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 25 avril 2021)

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Publié le 30 Octobre 2011

Institut - Ils étaient tombés amoureux instantanément

   De la chanson française, et qui s'écoute sans qu'on détourne les oreilles. Ce n'est pas si fréquent, une fois éliminés ceux qui n'ont rien à dire, et le disent mal ou en anglais châtrévomi, et ceux dont la musique fait mal tant elle est faible. Arnaud Dumatin, qui a déjà publié deux albums sous le nom d'Emma - deux albums que je ne connais pas, je dois le dire - , a collaboré avec plusieurs musiciens, dont Olivier Mellano, ce qui n'a pas manqué de retenir mon attention, ce dernier étant un compagnon de longue date d'Arm de Psykick Lyrikah. Il signe textes et musiques, accompagné par Emmanuel Mario. Beaucoup de guitare, des claviers, de la programmation, un peu de batterie, mais aussi du thérémine, un soupçon de trombone ou de saxophone. Et les voies additionnelles d'Emmanuelle Ferron, et même de Liz Bastard de  Del Cielo sur le titre 9 : pas de chœurs douceâtres, mais de vraies doublures qui approfondissent le champ.

     J'aime bien la voix fragile et douce d'Arnaud Dumatin, qui dit-chante des textes en prise directe sur aujourd'hui, des textes qui décollent insidieusement d'une réalité trop ordinaire pour nous emmener dans une douce folie. Voici un extrait du titre éponyme : « Frédéric et Melba s'étaient rencontrés chez france Coiffure. Melba lui avait dit : "Votre moustache semble douce sous vos doigts." ne voulant pas flatter sa vanité, Frédéric avait répondu : "Je vous donne 7/10 et je suis généreux". "Ne changez-vous pas de femme comme de chaussettes ?" osa-t-elle. "Je sais être fidèle à mes chaussettes". Ils étaient tombés amoureux instantanément et avaient trouvé ensemble un modèle économique approprié. Ils ne voyaient pas comment les lignes pourraient bouger. » Délicieuse parodie de scène de rencontre, comme un écho au très beau début d'Aurélien, l'un des romans de Louis Aragon les plus étincelants. "On vit dans un manège"...qui bascule dans des lointains flous nimbés d'électricité légère, style post-rock. La politique et la vie amoureuse se rejoignent pour de surprenants délires décalés : ah ! le réjouissant Les Pensions de retraite : « La nuit, je pense encore à Rachida Dati, quand nous marchions ensemble le long de la mer Adriatique, on se racontait tout, nos troubles obsessionnels, nos conduites addictives, on se donnait la main, comme les rescapés d'un camp. La nuit, je pense souvent à rachida Dati, quand on faisait le point sur les progrès induits par la révolution industrielle, on descendait en barque jusqu'à l'estuaire, avec une bouteille de vin d'Anjou et quelques tubes des années 80 sur un radio-cassettes ». Les musiques sont aérées, rock délicat, pop harmonieuse aux rythmes entraînants. Je ne peux pas rester, le titre 13 (ou 12 si l'on néglige le silence), est l'une des grandes réussites de l'album, avec un texte subtilement inquiétant, teinté de sadisme vengeur, mi-chanté sur un rythme mécanique, véritable départ vers la folie : « Je jette une valise pleine de vieux métaux sur un couple qui passe dessous, en plein sur leur bonheur qui fatiguait les yeux. Ils étaient en mouvement vers un endroit que j'ignorais, et je pensais "tout ce qui n'est pas gris ne doit plus exister". Et ils n'existent plus. » Un disque qui mine de rien dit un monde "sans aucun lendemain", saturé de listes d'objets et et procédures techniques, de conventions et de soucis de confort : seul le vent nous sauvera, car " il peut tout balayer s'il le veut et (nous) laisse sans rien. Tout est délimité, devient illimité, juste là, à cet instant sans aucun lendemain ", et "la nuit qui nous enveloppera"  nous protègera du monde factice, après avoir descendu "les falaises (qui) tombent à pic". « Nous nagerions jusqu'à la pointe si nous savions aller aussi vite que nos joies soudaines. » Une belle invitation à revenir aux sources fraîches que ce disque où le désespoir se mue en malice et en transgressions minuscules.

Paru en 2011 chez Institut / Rouge-déclic / 14 titres / 40 minutes.

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp  :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 13 avril 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #L'Autre Chanson française

Publié le 23 Novembre 2007

Dominique A / Gravenhurst / Fink : La chanson sans fard, probablement.
   Pour une fois, la chanson. Plaisir des  voix, des mots, des mélodies simples et belles. Trois disques récents raviront les amateurs. D'abord le disque en public de Dominique A, que je découvre (je l'avoue). Si l'on excepte le premier titre, L'Amour, qui ressasse un peu trop les mêmes paroles, et le dernier, Empty white blues, à mon sens inutilement en anglais, restent  treize titres magnifiques d'émotion, de pudeur, d'énergie aussi. Car les guitares électriques se déchaînent parfois, zébrées d'éclats cuivrés, succédant à des moments intériorisés, où la voix murmure presque, fragile. Ecoutez le poignant Pour la peau (en écoute ici), qui évoque l'amour comme une cérémonie religieuse qui "l'a rendue toute chose" avant de célébrer jusqu'à la frénésie l'embrasement du désir. Ou encore Marina Tsvétaïéva, hommage à la poétesse russe scandé sur une rythmique obsédante à la Léonard Cohen dans Songs of Love and Hate : "Marina, Marina, tu le sais ici tout / brûle", avec cette façon si particulière qu'a Dominique de segmenter l'énoncé  en en détachant la fin et en l'accentuant, ou, ailleurs, de désarticuler la phrase en faisant attendre la suite. L'alliance réussie de textes, de vrais textes quoi, littéraires (pour le meilleur !), et d'un accompagnement rock intelligent, à la Sonic Youth qui sert à merveille cette voix délicate et vibrante, limpide comme une source surgie de très loin. Tout est déjà dans la pochette, sublime : l'homme de Music Hall, "qui avance parmi les dunes" et "chemine en se balançant", est un Stalker sorti du film d'Andréi Tarkovski, l'homme qui se détourne pour se fondre dans le sépia, c'est lui qui suit sa route, les yeux fixés sur l'intérieur du coeur et les échappées de l'âme.
 
Dominique A / Gravenhurst / Fink : La chanson sans fard, probablement.

   Cinquième album de Gravenhurst, groupe de Bristol mené par Nick Talbot,  The Western Lands ne présente guère qu'un seul défaut, sa relative brièveté, à peine plus de quarante minutes. Entouré du batteur Dave Collingwood, du bassiste Robin Allender et du second guitariste Alex Wilkins, l'anglais chante avec bonheur entre folk et rock sur des mélodies à l'évidente beauté. Comment oublier Song among the pine, ballade folk à la mélancolie sereine, ou She dances, au début électrifié d'une grande élégance acérée, auquel succède un air léger et tournoyant peu à peu envahi par les guitares rageuses ? La voix aérienne de Nick baigne l'album d'une lumière discrètement psychédélique, tant on songerait parfois à Syd Barrett. Tout est juste, sans esbroufe, serti d'accompagnements délicats. Plaisir des guitares électriques jouées en finesse, de la batterie qui offre ses battements avec une retenue pas si fréquente, de la basse presque voluptueuse. Un petit bijou...
 

Dominique A / Gravenhurst / Fink : La chanson sans fard, probablement.

  Le DJ Finian Greenall, alias Fink, a abandonné ses platines au profit de la guitare. Après Biscuits for breakfast, première surprise folk, il récidive avec Distance and time. Avec un batteur, un bassiste, sa guitare et sa voix caressante et insinuante, il égrène des chansons simples, qui prennent leur temps. Et on revient l'écouter pour comprendre comment il a pu nous accrocher, l'air de rien. De quoi surprendre sur le label électro Ninja tune, non ?
L'émission du 18 novembre a inséré ces trois artistes entre Robert Wyatt et Slow six, déjà chroniqués ici.

Sur nos forces motrices de Dominique A est paru en 2007 chez Cinq 7 Wagram Music

The Western Lands de Gravenhurst  est paru en 2007 chez Warp Records

Distance and Time de Fink est paru en 2007 chez Ninja Tunes

 

(Nouvelle mise en page + illustrations sonores )

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