Chronique des musiques singulières : contemporaines, électroniques, expérimentales, du monde parfois. Entre actualité et inactualité, prendre le temps des musiques différentes, non-formatées...
hackedepicciotto ? Le nom surprenant du duo est formé du nom propre de ses deux composantes, Alexander Hacke et Danielle de Picciotto, de retour à Berlin après une longue errance autour du monde de plus de quatorze ans. installés dans une maison avec jardin à Lichtenrade, à la périphérie de Berlin, dans une clairière qui donne son nom à leur nouvel album, Lichtung. À la différence de leurs disques précédents dont les textes étaient en anglais, ce nouvel album est entièrement en allemand. C'est un choix de la part de Danielle de Picciotto, d'origine américaine, de s'immerger dans la langue de son pays d'adoption déjà bien avant leur tour du monde, la langue des lieder de Schumann, à ce moment historique de leur retour à Berlin. Une manière de marquer une éclaircie au milieu de la folie actuelle, un tournant en s'affranchissant des conventions anglo-américaines et en ajoutant au son purement instrumental de leur duo des sonorités électroniques complexes, contemporaines. Elle a aussi décidé de jouer plus de piano, instrument qui lui manquait et qui remplace ici l'autoharpe de leurs albums précédents. On l'entendra donc au piano, au violon, à la vielle à roue, au chant, et Alexander à la guitare basse électrique à six cordes, aux percussions et au chant, et tous les deux à l'électronique.
La musique de Lichtung nous entraîne dans une pop expérimentale émerveillée, luxuriante, où instruments et électronique se mêlent pour accompagner les voix enlacées de Danielle et Alexander. Le titre éponyme chante une nostalgie très douce au rythme prenant.
"Vogelfrei" (Mis au ban de la société) rappelle les accents du rock allemand, musique lourde et paroles incantatoires dont je vous donne avec plaisir le texte bilingue - je suis, vous le savez, partisan de la diversité des langues, farouchement opposé à l'uniformisation linguistique, appauvrissement lamentable de notre horizon de pensée !
Le piano de "Wiederbelebung" introduit une chanson flamboyante. La grande réussite du duo est dans ces mélodies que certains diront faciles avec une moue un peu méprisante, que je dirai populaires au sens noble du terme. "Entgedank" (titre 4) s'amuse manifestement avec une ornementation électronique un peu folle, enfantine, couplée à un lyrisme assumé : « Les étoiles projettent des ombres / Dur la lune / Et les vagues des marées / Moissonnent notre être. » Réjouissons-nous du retour de la poésie chantée, devenue si rare !
"Zeitenwende" (titre 5) célèbre le tournant décisif dans la vie des deux musiciens au long d'une ritournelle obsédante facétieuse et un brin mélancolique. L'instrumental suivant forme une rêverie ensorceleuse aux strates sonores entremêlées, entre ambiante et musique de film. Le dernier titre chanté, "Einig", ne dit-il pas le principe même de ce duo tenace ? La délicieuse vidéo pour ce morceau montre ce jardin de merveilles cultivé par les musiciens loin de la folie du monde...
L'album se termine sur un très bel instrumental, piano minimaliste et harmonies bourdonnantes brumeuses, envoûtantes...
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Un disque naïvement merveilleux pour goûter la douceur d'oublier ce monde furieux.
Paru en juillet 2026 chez Mute (New-York, États-Unis) / 8 plages / 42 minutes environ
Petites considérations intempestives sur la musique par grosse chaleur !
Depuis deux jours, j'annihile, j'efface, je détruis à tour de bras des fichiers musicaux. Même des musiciens déjà chroniqués ici finissent à la poubelle. Tout me paraît fade, lourd, ennuyeux, et surtout d'un compliqué ! Trop de musiques sont encombrées de prétentions théoriques ou d'un dogmatisme qui étouffe le sensible. Ils sont trop intelligents; leur intellect les étouffe, on n'entend plus que leur intelligence, séchée sur pied, dés-incarnée. Ce sont squelettes musicaux, oripeaux d'expérimentations. J'ai lâché le mot : expérimentations, musique expérimentale. Non pas que je vomisse cette "catégorie" - inconsistante et disparate fourre-tout, très présente dans mes articles, mais elle produit aussi des monstres. Trop de raison, en musique, tue la musique ! La musique a besoin d'un feu, d'un feu intérieur, pour ravir nos âmes. Aussi la virtuosité, la maîtrise académique ou traditionnelle, car c'est aussi bien vrai des musiques orientales, ne sont-ils absolument pas garants de la production d'une émotion perçue par l'auditeur. Sans doute la rigueur mathématique du langage musical, l'emploi d'algorithmes sont-ils séduisants pour les experts, les musicologues, sans nécessairement aboutir à une musique vivante. À l'écoute de ces pièces laborieuses que j'écartais après de réels efforts d'écoute - je tiens à le préciser -, fruits de recherche et d'une volonté d'expérimentation, je restais de marbre. « efforts d'écoute » : quelle horreur je viens d'écrire, mais c'est bien cela le problème ! J'aime m'abandonner à une musique, être emporté, ravi au sens fort du terme, et non faire des efforts. Bien sûr, il m'arrive régulièrement de n'être ravi qu'à la seconde, troisième ou quatrième écoute, mais quelque chose m'avait alors déjà retenu, une étincelle dans le fagot des notes et des mesures, qui m'avait conduit à mettre en réserve les pièces entendues. J'ai l'impression que nombre de musiques sont mortes-nées, étouffées sous les certificats d'excellence, les intentions, les prétentions à l'exploration à tout prix, En musique, chaque fois qu'« exploration » signifie recherche forcenée d'une voie à ouvrir, on peut craindre que se glisse quelque chose de factice dans la composition, qui empêche la musique d'être vraie. Qu'est-ce qu'une musique vraie, me direz-vous ? Une musique qui trouve sa voie sans la chercher, parce qu'elle correspond à un besoin intérieur, à un ressenti du musicien. Alors seulement, elle est communication, vecteur émouvant entre le compositeur, ses interprètes et son public. Il n'est pas mauvais de rappeler ce que certains considèrent avec une moue condescendante comme des truismes, parce qu'au fond d'eux-mêmes, ils ont peur de leur humanité, qu'ils tentent de recouvrir sous des tonnes de matériel, un fatras de logiciels et des notes d'intentions blindées. Et ces derniers jours, j'avais l'impression de rencontrer des applications théoriques, sans doute brillantes, qui ne me disaient RIEN, comme on dit si bien. J'ai repris confiance en prenant dans mes piles de disques personnels, un disque de piano. Il n'avait rien d'expérimental dans son discours. Il s'inscrivait dans une lignée, celle d'Henri Dutilleux et de Gÿorgy Ligeti. C'était les études pour piano de Karol Beffa, publiées en 2018 par la maison de disques Ad Vitam, interprétées par Tristan Pfaff. Vous allez me dire que, du côté académique, c'était brillantissime, aussi bien chez le compositeur que chez le pianiste, que la virtuosité nécessitait une technique éblouissante. Dès la première nouvelle écoute, pourtant, tout cela ne rentrait pas en ligne de compte. On entendait le feu parcourir la musique, les émotions circuler. Cette musique était vivante, radieuse. Dans ses plis, le lyrisme donnait à entendre des êtres humains. Il y avait du mystère, des ombres, du silence, oui, du silence, et tout cela par-delà les mots et les discours, les écoles et les théories. Comme c'était bon de se baigner dans cette source fraîche ! Je reprenais pied...je finirais bien par trouver dans les productions d'aujourd'hui des filons précieux.
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Ce matin, d'ailleurs, parmi ce que m'envoient attachés de presse, maisons de disques et musiciens, je me suis agrippé à un disque d'orgue. Il fera l'objet de mon prochain article. Je n'en dis pas plus ! Et ce sera parfaitement INACTUEL !!!
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En écoute, l'étude N°7 de Karol Beffa [La musique dite classique ne rentre pas dans le cadre de ce blog, dans la mesure où des revues spécialisées couvrent bien ce secteur, sauf exception. Je m'autorise des exceptions, surtout quand il s'agit aussi de musiques contemporaines, la frontière entre les deux étant flottante. ] Il faut savoir flâner, oublier les cadres...
J'avais vite écarté les fichiers, submergé par le flot d'anglais. Je m'étais dit que je ne pourrais pas rendre compte du texte, que ça n'intéresserait que les anglo-saxons. Le sort du disque semblait réglé pour moi.
À la seconde écoute...
Par hasard, j'ai réécouté le premier titre en faisant de la photographie (c'est souvent ma phase de test...). Et je n'ai plus lâché le disque, emporté, conquis. La langue n'était pas un obstacle en soi, d'ailleurs je me débrouille plutôt bien en anglais, mais peu importe. Au-delà du texte, les mots constituent la musique de cet album à égalité avec les différents instruments (acoustiques). À ce propos, je n'ai pas compris pourquoi sur Bandcamp il est affublé du seul mot-clé "electronic", quand bien même on trouve une vidéo de présentation et d'entretien avec Ben Vida enregistrée par INA Grm / PRÉSENCES électronique...
[À propos du compositeur et du disque]
Né en 1974, l'artiste, compositeur et improvisateur new-yorkais Ben Vida est actif dans le domaine des musiques expérimentales depuis une vingtaine d'années, multipliant projets et collaborations, actif aussi en tant qu'artiste visuel, ses œuvres étant présentées dans divers pays. Cofondateur du quatuor minimaliste Town & Country, il joue de différents instruments, notamment guitare et trompette, et travaille depuis ses derniers disques sur la manière dont nous percevons textes et voix. Partant du constat que le langage imprègne notre monde, que la parole résonne partout, proliférant à l'infini, il élabore une musique qui fait du flux vocal une sorte d'hyper-instrument, mis à égalité avec le contrepoint instrumental. Le sens des paroles devient secondaire, sans être annulé pour ceux qui veulent suivre ce curieux libretto formé de bribes accumulées par le compositeur. Il ne s'agit pas de cut-up à la William Burroughs, plutôt d'un gisement personnel de fragments entendus, lus, tout au long de sa vie : des petits riens pour dire à travers leur agencement l'intense étrangeté du monde La couverture fournit le texte intégral du titre éponyme, et on peut trouver les autres textes sur les vidéos disponibles. On y remarque aisément les répétitions obsédantes, les anaphores, qui créent du lien dans le vaste ensemble disparate. Le fait même de juxtaposer des fragments dont le sens peut être éloigné produit du sens, on le sait depuis fort longtemps. On reste toutefois très éloigné du hip-hop, dont les textes veulent signifier, discourir, sont aussi charpentés que les rythmes puissants ou disloqués du genre. Ici le sens n'est pas donné à l'avance, il jaillit du montage, des rencontres, des rythmes, de la manière de prononcer les mots, influencé par la partie instrumentale. Le résultat est très anglais (plus qu'américain, mais qu'est-ce à dire ??) - dans le meilleur sens du terme. Je pensais au disque magnifique de Mark Springer, Sleep of Reason, avec la participation vocale de Neil Tennant, chanteur du duo britannique Pet Shop Boys. Le disque repose sur une suite de duos parlés en rythme, ou murmurés, dialoguant avec les instruments. Cinq voix au total, celles de Nina Dante, Christina Vantzou, John Also Bennett et Félicia Atkinson. Du côté de l'accompagnement, la harpe de Nina Dante, la flûte basse de John Also Bennett, le saxophone ténor et alto de Matt Bauder, la basse acoustique de Henry Fraser, le violon de Cleek Schrey, la percussion de Booker Stardrum, sans oublier les instruments du compositeur, claviers, vibraphone, guitare (liste ouverte). Le disque a été enregistré dans la vallée de l'Hudson, mais aussi à Athènes, à Welches (Oregon), à New-York...et en Normandie !
[L'impression des oreilles]
Le brouillard d'un bourdonnement intertextuel s'insinue...
Saxophone et vibraphone, rejoints par les claviers, ouvrent en douceur le premier titre "Be Yr Own Abyss" (Sois ton propre abîme - quel beau programme! ). C'est le début du lent envoûtement. On coule dans le flux verbal, ses articulations, emporté par des boucles parfois dédoublées, onduleuses. Sur cette trame minimaliste, la flûte basse hante les lointains. Après un duo masculin-féminin, un duo entièrement féminin, puis mixte, suggèrent comme un oratorio (non religieux, non vraiment dramatique), à tout le moins une musique de chambre raffinée, au cours de laquelle les vocables se dissolvent parfois en leurs composantes élémentaires. Tout cela est feutré, on nous murmure des secrets, on nous enchante, on nous enchaîne, comme Ulysse à son mât !
Une spirale se répète presque toujours en rimes, au fil du temps...
"New Distortion Properties" avance sur un rythme tranquillement implacable, mécanique, comme celui d'un voyage en train, enveloppé dans des volutes lentement tourbillonnantes. La partie vocale est plus enchâssée, lovée au milieu des instruments enjôleurs. J'ai totalement oublié la question du sens, honte sur moi ? Non ! Chaque auditeur n'appartient-il pas à la secte des chercheurs d'oubli ? Les mots s'empilent, est-ce une ligne ou un cercle, une spirale avec son histoire ? Les mots se perdent dans l'indistinction...
Rêve répétitif traînant l'infini après lui...
Et c'est le troisième titre éponyme, définitivement envoûtant. Piano et vibraphone ponctuent et enrobent le texte dans une ouate de résonances en suspension. Le texte déploie son surréalisme discret auquel la basse bourdonnante vient progressivement donner une dimension dramatique. « RÉVEILLÉ EN SURSAUT FAUX SEUILS BORDS DÉCHIRÉS UNE VAGUE SUBTILE À TRAVERS L'ESPACE À TRAVERS UNE FRONTIÈRE UNE CHANCE DE SE SOUVENIR MAIS SANS TOUCHER À BAS PROVOQUÉ PAR UNE DOSE RAMENÉE DU SOMMEIL UN ESPACE PRÉ-IMAGINÉ QUI A MAINTENANT EXPLOSÉ EN UN NOMBRE ÉTONNANT DE DIMENSIONS » (traduction minimale...). En écoutant ces fragments d'un vertige aux symétries déconcertantes, j'ai parfois pensé au film de Bernard Queysanne adapté du roman de Georges PerecUn homme qui dort. On se laisse porter vers une vacuité à la fois incroyablement douce et anéantissante.
Ne s'agit-il pas de défaire un monde ("Unmake a World", quatrième et dernier titre), de le détisser avec l'aide de la harpe insidieuse, arachnéenne, mêlée à la guitare enfermée dans ses boucles trop paisibles ? Rien n'est vraiment réel, tout se dissout dans les répétitions, dans le clapotis de l'accompagnement musical ravissant.
Ce disque est au fond une tentative délibérée d'enchantement réussi au royaume évanescent des ombres qui se déconstruisent sans cesse pour mieux ressurgir dans les coins...
« TU DORS TOUJOURS REPRENDS TON ÉTAT D'ESPRIT LE RÊVE S'EST TERMINÉ, TU DORS TOUJOURS TU APPRENDS CES CHOSES DEMANDE À LIZ SI ELLE TRAVAILLE POUR MAYO NE DEMANDE PAS À MAYO SON OPÉRA ET MAINTENANT, TU ÉCOUTES DES RÊVES ANCIENS ET NOUVEAUX DES HAUT-PARLEURS QUI S'EFFORCENT VERS UNE SORTE D'EXTASE »
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Un disque magistral pour se perdre dans le flux des mots et la beauté ensorcelante des arrangements.
Paraît le 1er mai 2026 chez Shelter Press / 4 plages / 39 minutes environ
On y trouve une perle noire, le quatrième titre, "Marée noire" avec un long texte en français, apparemment du musicien lui-même : [ J'ai corrigé l'orthographe ]
« Tu me dégoûtes, je t'en veux pauvre inconscient... noyer tes désirs dans des chairs incertaines".
J'ai la bouche sèche, mais je ne boirai pas. J'ai la bouche très sèche. J'ai soif. Mais je ne boirai pas avant d'avoir fini cette lettre.
Je la dégoûte. Dégoûte. Dégoût. Enlever le goût. Égout. Sale. Impropre. Ne méritant plus même la vie. Ordure. Moins que tout. Sac à merde.
Qu'il est difficile de lire ça. Et combien il sera difficile de le relire à chaque fois que je le relirai.
Je m'en veux. Je ne sais pas pourquoi exactement, mais je m'en veux terriblement. Je pense aux samouraïs. A leurs coutumes. Au Seppuku. Grandiose.
J'ai cogne le mur très fort avec les deux poings. Je l'ai cogné pendant longtemps, jusqu’à épuisement.
Elle m'en veut. Je m'en veux. Je m'en veux parce qu'elle m'en veut. Parce que je n'ai pas le droit qu'elle m'en veuille. Ça ne se fait pas. J'ai tellement soif.
Elle m'en veut et je comprends même qu'elle s'en veuille de me connaître. Pauvre inconscient. Moi. Je suis pauvre. Pauvre et con. Elle m'en veut parce que je suis un pauvre con. Un minable. Misérable. Et inconscient. Qui n'a pas de conscience. Qui provoque le mal autour et en lui, même malgré lui.
Noyer. Tuer. Enlever la vie. Noyer, tuer lâchement. Peut-être même vendre mes désirs. Désirs. Pêchés et châtiments. L'envie, la luxure, la gourmandise. Le mal pour le mal. Le désir. Les désirs. Mes désirs. Et les miens seulement. Un criminel. Un violeur. Ou un baiseur à la con. Un baiseur à la con qui prend plaisir dans des chairs incertaines. Dans des putains. Dans des chairs mortes et étrangères. De couleur noir et jaune. Des chairs incertaines. Des âmes incertaines.
Voila ce que j'ai lu de toi, mon ange.
Je m'en veux, encore. Je n'ai presque plus soif. J'ai le souffle coupé et la mâchoire serrée. Toutes ces années où il n'a jamais été question de plaisir, ayant le seul désir de trouver le calme, la paix, la sérénité. Ayant pour seul désir de te trouver. Toi. Le désir d'effacer tout le reste. Tout le reste qui aujourd’hui péniblement me dégoûte. Je n'ai pas désiré ce tout, le reste. Je l'ai subi. Vécu. Entièrement. Que me reste-t-il de tout cela. C'est le jour où je t'ai nommé que j'ai respecté mes désirs, et que j'ai accepté la présence. Ce matin, j'ai fait vibrer les peaux de mes instruments. Je les ai faites vibrer après avoir de mes mains caressé la tienne de peau. J'ai compris ce qu'était une main sur une peau. Tu leur avais donné vie à ces peaux. Tu leur avais offert la vie. Et tu m'as nommé à ton tour. Je te devais la vie. Cet après midi, elles me dégoûtent. J'ai l'impression qu' elles m'ont trompé elles aussi. J'ai l'impression que ce matin, j'ai noyé mes désirs dans leurs chairs incertaines. Jusqu’à demain, je ne boirai pas. Jusqu’à demain je cognerai le mur. Jusqu’à demain le sabre s'enfoncera dans ma chair impure. Jusqu’à quand m'en voudras-tu, et jusqu’à quand vais-je te dégoûter, mon ange, mon amour. »
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En le réécoutant aujourd'hui, je pense irrésistiblement à la nouvelle de Richard Matheson, Le Journal d'un monstre (Born of Man and Woman, 1950). C'est le même univers de honte et de dégoût. La diction du texte semble mimer la transformation d'un être humain en monstre répugnant. Les mots sont déformés, avalés vers l'intérieur des chairs impures.
Voici le début de cette nouvelle extraordinaire : [Éditions Opta, 1972, pour la traduction ]
X – Aujourd’hui maman m’a appelé monstre. Tu es un monstre elle a dit. J’ai vu la colère dans ses yeux. Je me demande qu’est-ce que c’est qu’un monstre.
Aujourd’hui de l’eau est tombée de là-haut. Elle est tombée partout j’ai vu. Je voyais la terre dans la petite fenêtre. La terre buvait l’eau elle était comme une bouche qui a très soif. Et puis elle a trop bu l’eau et elle a rendu du sale. Je n’ai pas aimé.
Maman est jolie je sais. Ici dans l’endroit où je dors avec tout autour les murs qui font froid j’ai un papier. Il était pour être mangé par le feu quand il est enfermé dans la chaudière. Il y a dessus FILMS et VEDETTES. Il y a des images avec des figures d’autres mamans. Papa dit qu’elles sont jolies. Une fois il l’a dit.
Et il a dit maman aussi. Elle si jolie et moi quelqu’un de comme il faut. Et toi regarde-toi il a dit et il avait sa figure laide de quand il va battre. J’ai attrapé son bras et j’ai dit tais-toi papa. Il a tiré son bras et puis il est allé loin où je ne pouvais pas le toucher.
Aujourd’hui maman m’a détaché un peu de la chaîne et j’ai pu aller voir dans la petite fenêtre. C’est comme ça que j’ai vu la terre boire l’eau de là-haut.
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XX – Aujourd’hui là-haut était jaune. Je sais quand je le regarde mes yeux ont mal. Quand je l’ai regardé il fait rouge dans la cave.
Je pense que c’était l’église. Ils s’en vont de là-haut. Ils se font avaler par la grosse machine et elle roule et elle s’en va. Derrière il y a la maman petite. Elle est bien plus petite que moi. Moi je suis très grand. C’est un secret j’ai fait partir la chaîne du mur. Je peux voir comme je veux dans la petite fenêtre.
Aujourd’hui quand là-haut n’a plus été jaune j’ai mangé mon plat et j’ai aussi mangé des cafards. J’ai entendu des rires dans là-haut. J’aime savoir pourquoi il y a des rires. J’ai enlevé la chaîne du mur et je l’ai tournée autour de moi. J’ai marché sans faire de bruit jusqu’à l’escalier qui va à là-haut. Il crie quand je vais dessus. Je monte en faisant glisser mes jambes parce que sur l’escalier je ne peux pas marcher. Mes pieds s’accrochent au bois.
Après l’escalier j’ai ouvert une porte. C’était un endroit blanc comme le blanc qui tombe de là-haut quelquefois. Je suis entré et je suis resté sans faire de bruit. J’entendais les rires plus fort. J’ai marché vers les rires et j’ai ouvert un peu une porte et, puis j’ai regardé. Il y avait les gens. Je ne vois jamais les gens c’est défendu de les voir. Je voulais être avec eux pour rire aussi.
Et puis maman est venue et elle a poussé la porte sur moi. La porte m’a tapé et j’ai eu mal. Je suis tombé et la chaîne a fait du bruit. J’ai crié. Maman a fait un sifflement en dedans d’elle et elle a mis la main sur sa bouche. Ses yeux sont devenus grands.
Et puis j’ai entendu papa appeler. Qu’est-ce qui est tombé il a dit. Elle a dit rien un plateau. Viens m’aider à le ramasser elle a dit. Il est venu et il a dit c’est donc si lourd que tu as besoin. Et puis il m’a vu et il est devenu laid. Il y a eu la colère dans ses yeux. Il m’a battu. Mon liquide a coulé d’un bras. Il a fait tout vert par terre. C’était sale.
Papa a dit retourne à la cave. Je voulais y retourner. Mes yeux avaient mal de la lumière. Dans la cave ils n’ont pas mal.
Papa m’a attaché sur mon lit. Dans là-haut il y a eu encore des rires longtemps. Je ne faisais pas de bruit et je regardais une araignée toute noire marcher sur moi. Je pensais à ce que papa a dit. Ohmondieu il a dit. Et il n’a que huit ans.
XXX – Aujourd’hui papa a remis la chaîne dans le mur. Il faudra que j’essaie de la refaire partir. Il a dit que j’avais été très méchant de me sauver. Ne recommence jamais il a dit ou je te battrai jusqu’au sang. Après ça j’ai très mal.
J’ai dormi la journée et puis j’ai posé ma tête sur le mur qui fait froid. J’ai pensé à l’endroit blanc de là-haut. J’ai mal.
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XXXX – J’ai refait partir la chaîne du mur. Maman était dans là-haut. J’ai entendu des petits rires très forts. J’ai regardé dans la fenêtre. J’ai vu beaucoup de gens tout petits comme la maman petite avec aussi des papas petits. Ils sont jolis.
Ils faisaient des bons bruits et ils couraient partout sur la terre. Leurs jambes allaient très vite. Ils sont pareils que papa et maman. Maman dit que tous les gens normaux sont comme ça.
Et puis un des papas petits m’a vu. Il a montré la petite fenêtre. Je suis parti et j’ai glissé le long du mur jusqu’en bas. Je me suis mis en rond dans le noir pour qu’ils ne me voient pas. Je les ai entendus parler à côté de la petite fenêtre et j’ai entendu les pieds qui couraient. Dans là-haut il y a eu une porte qui a tapé. J’ai entendu la maman petite qui appelait dans là-haut. Et puis j’ai entendu des gros pas et j’ai été vite sur mon lit. J’ai remis la chaîne dans le mur et je me suis couché par-devant.
J’ai entendu maman venir. Elle a dit tu as été à la fenêtre. J’ai entendu la colère. C’est défendu d’aller à la fenêtre elle a dit. Tu as encore fait partir ta chaîne.
Elle a pris, la canne et elle m’a battu. Je n’ai pas pleuré. Je ne sais pas le faire. Mais mon liquide a coulé sur tout le lit. Elle l’a vu et elle a fait un bruit avec sa bouche et elle est allée loin. Elle a dit ohmondieu mondieu pourquoi m’avez-vous fait ça. J’ai entendu la canne tomber par terre. Maman a couru et elle est partie dans là-haut. J’ai dormi la journée.
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Les monstres sont toujours là, ils envahissent l'actualité. La littérature ne s'y trompe pas. Il n'est toutefois pas sûr que la fiction soit aussi sombre que la réalité...
L'album est le fruit de la rencontre entre l'artiste new-yorkais Aaron Landsman, auteur de la pièce Night Keeper, et de Norman Westberg, ancien guitariste des Swans, qui en signe la musique. Ajoutons que la contribution de Jehan O. Young, l'interprète du texte dit tout au long, est magistrale : la diction impeccable épouse toutes les nuances du texte, impose sa musique propre, comment ne pas songer d'ailleurs à Laurie Anderson, c'est dire... La pièce originale a été jouée pour la première fois au printemps 2023 au Chocolate Factory Theater dans le Queens (New-York) et a rempli l'espace industriel austère de textes parlés, de chorégraphies, de projections et de musique dans une lumière tamisée et, parfois, dans l'obscurité totale. L’étincelle initiale de Night Keeper a été une série de nuits presque sans sommeil dans différents quartiers d’une ville perpétuellement insomniaque.Au lieu d’essayer de se forcer à se rendormir par tous les moyens nécessaires, Landsman a commencé à écrire ses pensées. Night Keeper (Gardien de nuit) est donc un album inspiré par l'insomnie et les errances de l'esprit humain la nuit.
La nuit, nous n'avons pas à nous justifier...
Il ne sera bien sûr pas ici question du spectacle, seulement du disque qui en résulte. Les locuteurs francophones seront peut-être gênés par le texte anglais (début ci-dessus), quoiqu'il soit assez aisé à suivre en raison de l'excellente diction de Jehan O. Young. Même si on laisse de côté le sens, on est pris par l'atmosphère du disque. Norman Westberg a composé une bande sonore nocturne, à base de bourdons et de boucles de guitare, qui accompagne merveilleusement le texte dit. Sans cesse, la musique donne au texte son aura onirique, sa dimension dérivante. C'est le grand charme du disque, cette narration illuminée par une musique intelligente et sensible, d'une rêveuse douceur. Comment ne pas se laisser envahir, ne pas partir au cœur de la nuit parmi les fantômes, rejoindre les lucioles au milieu des cartes illusoires ? La musique dessine une carte des nuits sans sommeil, la musique bat comme la vie multiforme, éparse là à portée des heures les plus profondes. Le gardien de nuit n'est-il pas un « défibrillateur du sommeil », « gardien de l'insomnie et de la peur » qui « mémorise chaque craquement du lit et des marches du rez-de-chaussée aux étages » ? Norman Westberg laisse respirer les mots, les enveloppe de lignes courbes, les souligne de traits sourds ou lumineux. Soudain sa guitare sonne un semi-réveil, vite changé en tracés s'enfonçant dans la nuit, ou bien elle ponctue de coups brefs la diction des mots, comme une scansion du mystère, de ce temps dilaté livré aux songes, aux observations sur la solitude ou le partage. Un orgue prend parfois le relais pour accentuer le climat d'irréalité de ce texte-poème qui a quelque chose des dérives des grands poèmes nocturnes de Robert Desnos.
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Pas grand chose à vous faire entendre, hélas... Je vous laisse découvrir un extrait de la deuxième partie du texte.
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Un disque captivant grâce à l'accord intime entre la voix si expressive et la musique toujours aux portes de l'étrange, minimale ou somptueusement mélodieuse.
Paru en novembre 2024 chez Hallow Ground (Lucerne, Suisse) / 2 plages / 44 minutes environ
Anne-James Chaton, Andy Moor et Yannis Kyriakides forment un trio étonnant, le duo constitué par les deux premiers renforcé par Yannis. Il est temps qu'il trouve une juste place dans ces colonnes. Je ne présente plus le troisième, auquel j'ai consacré au moins sept articles, le dernier pour Hypnokaséta paru en mai 2024 sur le label qu'il a cofondé avec Andy Moor et Isabelle Vigier. Le duo formé avec le guitariste expérimental Andy Moor est aussi passionnant, et représenté ici notamment par Folia paru en 2010. Anne-James Chaton quant à lui, écrivain, homme de scène, a publié plusieurs recueils et collaboré avec des danseurs, des musiciens, du rock à la scène électronique. Il a formé en 2009 le trio Décade avec Alva Noto... et Andy Moor !
La Handmade Series comportera à terme quatre mini-disques thématiques, soit un album complet. Les deux premiers sont sortis, le premier en juin 2023 et le second voici peu, fin octobre 2024. La série se veut un hommage à l'artisanat de métiers traditionnels à travers l'exploration de leurs lexiques spécifiques. Sont parus la boulangerie et la pâtisserie (volume 1), la joaillerie (volume 2). Suivront la menuiserie et la ferronnerie (volumes 3 et 4). Ainsi les arts manuels seront-ils reliés à la poésie et à l'univers sonore des deux musiciens.
Anne-James Chaton : textes et voix / Andy Moor : Guitare électrique / Yannis Kyriakides : électronique
Douceurs, le volume 1, propose une singulière vision du vocabulaire de la pâtisserie en mélangeant les actions du pâtissier, unités de mesure et figures de style. Dans Garniture, le langage jubile, énumérant une série d'action à exécuter comme dans une recette, pratiquement chaque fin de proposition terminée par un adjectif dérivé d'un écrivain ou par le nom de l'écrivain : on y trouve, dans le désordre, Baudelaire, Prévert, Apollinaire, Rabelais, Tzara, Perse et quelques autres. La guitare d'Andy bouillonne, écorche, crache, l'électronique de Yannis ponctue de persillage percussif la verve poétique d'Anne-James, jubilatoire mais difficile à saisir entièrement sans le texte sous les yeux. "Sur Mesure" joue sur les différentes manières d'exprimer le rare ou l'abondant dans le langage culinaire. Ainsi par exemple « une brindille, encore plus / un atome, plus ou moins / une bricole, pas tout à fait / (...) une paille, c'est pas mal / une brisure, grosso modo / une trace, davantage / une fraction, environ. » La musique se fait rock, un rock électrique, électronique, profond et fin, lumineux, texturé, tout en griffures. Superbe !
Brillants, le volume 2, explore le vocabulaire afférent. Avec "The Blue Moon", exceptionnellement partiellement en anglais - je sais gré à Anne-James Chaton de faire entendre notre belle langue française, le trio offre un titre incantatoire, brûlant, la guitare d'Andy rauque et métallique, l'électronique miaulante et mystérieuse, le dernier tiers enflammé, fracturé, c'est que j'ai toujours aimé chez ces musiciens inspirés. "Mon Chaton" renvoie évidemment à celui d'une bague et au patronyme du poète, multipliant les ambiguïtés du langage de la joaillerie, sexualisé : « une polisseuse semi-ronde à la taille sertie (...) elle est prompte à débrouter (?) / la dormeuse s'éveille, elle monte sur la culasse (...) elle fait craquer la coquille, exquise marquise qui poinçonne » La musique minaude, elle se charge de sous-entendus, est parcourue de courants, de spasmes, gronde, se tortille, s'irise de fusions et d'éclairs : elle ajuste son collier de perles, en somme, pour mieux jouir !
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Quatre bijoux étincelants, ciselés par un trio magnifique, à nul autre pareil. On attend la suite !
Douceurs et Brillants parus respectivement en juin 2023 et octobre 2024 chez Unsounds Label (Amsterdam, Pays-Bas) / 2 x 2 plages / 10 minutes et onze minutes environ
En avril 2020, j'ai consacré un premier article à Sylvain Fesson. Depuis 2015, il avait déjà sorti quelques titres sur plusieurs courts albums, entre trois et six titres, et réalisait des clips pour ses chansons. Se dessinait peu à peu un univers personnel dont Sonique-moi, en avril 2021, son premier album long, donne la mesure, rassemblant douze titres réalisés au long des années avec Arthur Devreux (composition et arrangements), lui-même chantant ses propres textes. De la pop si l'on veut, parfois rock, électrique, parfois plus dépouillée, toujours éclairée par sa belle voix légère, délicate, alors j'y reviens, en essayant de ne pas me répéter.
Du lyrisme haletant et grandiose de "Sonique-moi", on passe naturellement au lyrisme plus intime, touchant, de "Le Cœur du monde" : « Qui donne au monde cette intime vibration / Cet élan qui abonde mon corps / Et que mon âme cherche tant ? » Naturellement, car voilà quelqu'un qui ose encore parler d'âme, qui fait chanter les mots seulement en les disant, les murmurant, les caressant. Les mises en musique lumineuses d'Arthur Devreux, entre flamboiements et soulignements attentifs et délicats, respectent les paroles, toujours nettement audibles, jamais recouvertes, ce qui permet à l'auditeur de suivre le cours d'une inspiration qui est comme la respiration même d'un être sur le fil, un funambule de la vie, « l'amour dans l'âme » :
« Il est fini le film
Qui durant deux heures
M'a tenu au chaud et offert son cœur
Je marche le soir
Seul, le vent dans le visage
Regarde le ciel, l'immeuble et l'arbre
Quand d'un coup
Quelque chose prend
Part, alors la nuit est grande
Belle et noire tout autour »
[ Début de "La Chance de vivre" ]
Pas étonnant que dans "La Vie m'allait bien", Sylvain Fesson se souvienne de la chanson de Tim Buckley, "Song to the Siren", et plus loin de l'album de Nick CaveThe Boatman's Call : « Sous le coup d'une perte terrible », il chante lui aussi avec pudeur le vide d'un déchirement sentimental évoqué non sans humour. Deux guitares suffisent pour accompagner des moments de grâce que l'on n'a pas su saisir, retenir, « Toute cette magie en l'air / (...) / Et ressentir l'envergure / De tout l'inaccessible ». De chanson en chanson s'égrènent « Les secrets de (s)on âme » ("Aux étoiles"). Sur "Violaine", Sylvain Fesson s'abandonne à un véritable chant, diaphane. Un amour perdu le ramène à ses ressources intérieures :
« Rendu à l'état naturel
Du sourire de mes rêves
Je veux vivre de mes propres ailes
Faire un enfant de moi-même »
Chez lui, l'amour appelle la poésie, « je sens qu'un poème veut ma tête », et c'est le bonheur « d'embrasser lyre et elle » ("La Forêt"), on « Cuisine avec les restes / Pendant que l'amour n'y est pas », une peau blanche et des cheveux noirs ne deviennent-ils pas un chocolat liégeois, dans la chanson ainsi titrée, à la chute si délicieuse :
« Mais parfois ça me démange
De tout mélanger pour voir. »
Chez lui, l'amour n'est pas tragique, tout juste pathétique, c'est une affaire de personnes qui s'emmêlent, sans idéalisation de l'autre,
« Je ne veux pas d'amoureuse
Je ne veux pas de moitié
Je suis trop pris ailleurs
Je suis trop prisonnier »
écrit-il dans le même "Chocolat liégeois".
La rime s'exaspère et provoque dans le très rock "Sacher-Masoch" où les « rimes désinvoltes », « Sacher et ces capotes » dans sa poche le mènent tout droit « à (s)a porte / Le réel l'emporte. ». Il n'écrit pas de chansons philosophiques, mais un insistant "Qui suis-je" traverse ses textes, l'épreuve du miroir est impitoyable,
« Se regarder dans la glace
Le sourire carnassier en dessous
Oublier son angoisse
Les pétoches que ça fout » ,
est inséparable du seul défi qui vaille pour supporter la journée qui s'annonce :
« Réussir la plus belle des œuvres d'art
S'accepter dans le miroir »
("Six O' Clock")
Un quatrain, d'une sublime simplicité, suffit pour boucler ce parcours sensible, le chant du signe d'une âme en peine d'existence. C'est la chanson "Les Oiseaux", déjà évoquée dans l'article précédent.
Avec Origami, sorti au début de 2023, les compositions et arrangements étant cette fois de Vivien Pézerat, le rapport au réel s'exacerbe, dès le très beau "Parfois", au refrain lancinant, emporté par les vocalises à l'indienne de Celinn. Tel Breton et les Surréalistes, le poète ne comprend plus pourquoi « (il) irai(t) au travail » à la seule vue d'une « fille dans le métro ». Le deuxième titre est un hommage bouleversant à la chanteuse britannique Amy Winehouse (1983 - 2011), qui lui serait apparue en rêve et lui aurait inspiré « quelques mots sans qui ce disque ne serait pas » [ mention dans les crédits de l'album ], hommage en forme de lamento funèbre à base de chœurs et de claquements de mains, le chanté-parlé d'une douceur extasiée. Lui succède l'aérien "Ciel de Shoah", Sylvain se laissant aller à un vrai chant, comme une « Prière aux espaces déserts / Où nous étions naguère ». Plus acide, "Center Parcs" dénonce en quelques mots une société factice coupée du réel :
« Nous vivons dans des Center Parcs
Protégés de la Terre, on nous talque »
La musique bondissante, les chœurs se calment pour évoquer le spectacle rare d'un rayon de lumière, alors que règnent « Un Spectacle et la guerre »...
Pas de quoi
En faire
Un drame
"Origami", le titre éponyme, avec son harmonium, sa guitare classique et la mélopée indianisante de Celinn, est une échappée onirique, très loin, très folle, célébration précieuse de la « douce origami de ton visage » au « regard de rose épique ». "Caprice des Dieux" subvertit la classique bluette par un humour un rien moqueur (dès le titre...) et une musique scintillante, le duo avec la voix d'Alexia Aubert en écho. Le titre suivant, "L'Amour au soleil", lui répond ironiquement par un texte érotique vraiment délicieux :
« Disparaître sous le sable
Caresser ce qu'on est
Sensuelle camarade
Quadra douce du cercle
Je suis en nage
Tu es indienne
Je suis ton arc
Tu es ma flèche
Par tous les chemins
si tu viens, je viens
(...)
Quand tu es là, je n'ai qu'une idée en tête
Lécher la flamme que tu ruisselles
Comme un prodige, une pêche
Et titiller ton grain d'ivresse »
Et j'aime beaucoup "Sentima", aux vers courts d'une syllabe, de six pour le refrain, résumé éloquent de la retenue pudique de tout l'album. Le saxophone, déjà présent sur le titre précédent, y apporte sa touche chaleureuse. Pour finir l'album, "Sakin" offre une nouvelle version de "Les Oiseaux", qui concluait le disque précédent, manière de souligner une continuité, mais aussi un renouvellement. Le texte original est encadré par l'ajout du mantra, « Toute âme est tam-tam de toute âme », fondu dans une solennelle introduction instrumentale, et celui symétrique du texte en anglais écrit et dit parLilaLakehal, racontant la touchante apparition un jour d'un oiseau bleu nommé Sakin, trouvé mort le lendemain matin. Ainsi étendue, la chanson devient tombeau, prière confiante en l'immortalité de l'âme. Le piano accompagne sobrement cette élégie funèbre illuminée en hommage à la beauté.
Tout compte-rendu de ce disque serait incomplet s'il ne mentionnait pas le beau livret plaçant en regard des paroles de chaque chanson un des dessins de coquillages extrait du livre Coquillages de Jean-Pierre Le Goff : c'est superbe ! Comme pour le disque précédent, n'hésitez pas à regarder les illustrations vidéo, un autre regard sur notre monde, notre quotidien.
Sonique-moi, paru en avril 2021, autoproduit / 12 plages/ 43 minutes environ
Origami, paru en mai 2023, autoproduit / 9 plages / 41 minutes environ
Delphine Dorane s'en laisse conter par personne. Après les flamboiements expressionnistes de Si nous faisons du bruit, le temps va encore recommencer (fin mars 2023), elle se tient sur les seuils entre tous les mondes, là où l'on peut accueillir L'intime intérieur [Intimo Interior ], la Contrée du dedans, le Mirage du temps dans un Éblouissement, un Cantique spirituel venu de L'Aube éternelle, L'Écho des limbes baigné de L'Ellipse du doute...Ses titres (en italique) sont autant de promesses de poèmes. La musique est liberté. Vocalises flottantes sur fond mouvant de synthétiseur, oiseaux : "Intimo Interior" est un ouvroir d'échappées nonchalantes, en apesanteur. Son cher piano l'accompagne dans nombre des titres. Les compositions ont l'air d'improvisations, légères. "Mirage du temps" ne voudrait-il pas ressaisir les années de l'enfance, ses rires ? Le synthétiseur accompagne la trame nostalgique du piano comme un écho, une buée, une traînée de doigt sur une fenêtre humide ; des bruits de moteur, un tracteur peut-être dans la campagne alentour, viennent hanter l'évocation. "Cantique spirituel" propose une lecture extasiée, en allemand et en français, de Novalis (1772-1801) : quelle joie de retrouver la poésie, si absente de notre temps, encadrée de piano fervent, d'une polyphonie diaphane :
Was wär ich ohne dich gewesen?
Was wär ich ohne dich gewesen?
Was würd ich ohne dich nicht sein?
Zu Furcht und Ängsten auserlesen
Ständ ich in weiter Welt allein.
Nichts wüßt ich sicher, was ich liebte,
Die Zukunft wär ein dunkler Schlund;
Und wenn mein Herz sich tief betrübte,
Wem tät ich meine Sorge kund?
Einsam verzehrt von Lieb und Sehnen,
Erschien mir nächtlich jeder Tag;
Ich folgte nur mit heißen Tränen
Dem wilden Lauf des Lebens nach.
Ich fände Unruh im Getümmel,
Und hoffnungslosen Gram zu Haus.
Wer hielte ohne Freund im Himmel
Wer hielte da auf Erden aus?
Hat Christus sich mir kund gegeben,
Und bin ich seiner erst gewiß,
Wie schnell verzehrt ein lichtes Leben
Die bodenlose Finsternis.
Mit ihm bin ich erst Mensch geworden;
Das Schicksal wird verklärt durch ihn,
Und Indien muß selbst im Norden
Um den Geliebten fröhlich blühn.
Das Leben wird zur Liebesstunde,
Die ganze Welt sprücht Lieb und Lust.
Ein heilend Kraut wächst jeder Wunde,
Und frei und voll klopft jede Brust.
Für alle seine tausend Gaben
Bleib ich sein demutvolles Kind,
Gewiß ihn unter uns zu haben,
Wenn zwei auch nur versammelt sind.
O! geht hinaus auf allen Wegen,
Und holt die Irrenden herein,
Streckt jedem eure Hand entgegen,
Und ladet froh sie zu uns ein.
Der Himmel ist bei uns auf Erden,
Im Glauben schauen wir ihn an;
Die Eines Glaubens mit uns werden,
Auch denen ist er aufgetan.
Ein alter, schwerer Wahn von Sünde
War fest an unser Herz gebannt;
Wir irrten in der Nacht wie Blinde,
Von Reu und Lust zugleich entbrannt.
Ein jedes Werk schien uns Verbrechen,
Der Mensch ein Götterfeind zu sein,
Und schien der Himmel uns zu sprechen,
So sprach er nur von Tod und Pein.
Extrait des Geistliche Lieder (Cantiques Spirituels, 1802)
Le musicien et compositeur britannique Andrew Chalk, producteur et arrangeur du disque, ajoute à chaque titre comme une ombre portée, un filigrane, creusant sous le piano ou projetant au-dessus de lui une toile fuyante et légère. Aussi les pièces se détachent-elles nimbées d'une aura, apparitions d'un autre monde. Le piano scintille d'une lumière un peu irréelle, déroule ses mélodies prenantes dans une atmosphère de recueillement. Les musiques de Delphine Dora (D'aura !) ont un parfum d'enfance éblouie (d'où le titre "Éblouissement"). Ce sont des réminiscences, des chants de l'âme, à la beauté miraculeuse, d'une fraîcheur intacte.
Paru en mai 2023 chez Recital (Glendale, Californie) / 9 plages / 40 minutes