la musique et les mots

Publié le 11 Avril 2022

Stephane Ginsburgh - Speaking Rzewski

Liberté-Piano !  

    Ce n'est pas la première fois que je croise la musique de Frederic Rzewski. Pourtant, il n'apparaît dans ces colonnes qu'en tant que pianiste, interprète de An Hour for piano de Tom Johnson, ou que comme cofondateur de Musica Elettronica Viva avec ses compatriotes Alvin Curran (bien représenté sur ce blog) et Richard Teitelbaum (absent pour le moment). Pour une biographie de Frederic Rzewski, décédé en juin 2021 à l'âge de 83 ans, je vous renvoie au bel article que lui a consacré Bernard Vincken sur larsenmag en janvier 2022.

"Speaking pianist" : pianiste parlant... Étonnant ? Selon la tradition du piano classique, sans doute. Mais pas si l'on songe à la musique populaire, que ce soit le folk, le rock, la pop, où l'artiste intervient comme il l'entend, quand il le souhaite, chantant et parlant, interpellant l'auditoire, rejoignant une tradition plus ancienne, quand on pense aux troubadours par exemple. Le pianiste belge d'origine autrichienne Stephane Ginsburgh a osé jouer ce rôle difficile : être l'interprète de la musique difficile de Frederic Rzewski ET parler, chanter, crier, siffler, vitupérer, en un mot être aussi acteur. Cet aspect théâtralisé de la musique du bouillonnant immigré l'intéresse depuis longtemps, depuis qu'il est devenu son ami, au point d'ailleurs que le compositeur lui a dédié deux pièces présentes sur cet album, America : a poem sur un poème d'Allen Ginsberg, et Dear Diary (2014) où l'engagé Rzewki s'en prend au capitalisme. La pièce qui ouvre l'album, le De Profundis inspiré par le célèbre texte d'Oscar Wilde, date quant à elle de 1992. On comprend que cet album est le fruit pour Stéphane Ginsburg d'années de compagnonnage, d'amitié et d'admiration. Rzewki assistait régulièrement aux performances du De Profundis par Ginsburg, qui peut donc s'autoriser de l'assentiment du compositeur.

Frederic Rzewski / Stéphane Ginsburgh, son interprète inspiréFrederic Rzewski / Stéphane Ginsburgh, son interprète inspiré

Frederic Rzewski / Stéphane Ginsburgh, son interprète inspiré

   De Profundis, cette longue lettre à son jeune amant Lord Alfred Douglas qu'écrivit en prison Oscar Wilde, portait à l'origine le titre Epistola : In Carcere et Vinculis (Lettre en prison et dans les chaînes). Frederic Rzewski en a adapté quelques extraits. Vous trouverez l'intégralité de la partition et du texte ici. Une note liminaire précise ceci : « Le pianiste doit porter un micro-cravate pour la parole et les autres sons vocaux. De plus, un microphone doit être installé à droite du clavier pour capter les sons émis sur le corps de l'instrument. » Le piano est donc inséparable de la performance vocale, assez précisément suggérée par des mots sur la partition, comme « grunt », « groan », « hum », « chuck, as to a horse »  ou encore « sing, half sobbing »[ grognement / gémissement / bourdonnement / gloussement, comme à un cheval / ou « chante en sanglotant à moitié » ]. Il ne s'agit donc pas simplement d'une lecture accompagnée de piano. C'est une théâtralisation musicalisée du texte, la voix et les sons vocaux jouant à égalité avec le piano. À écouter les trente-et-une minutes de la performance, on vit le texte avec le pianiste parlant. Et surtout, on évite le piège du pathétique glauque. On partage le mystère d'une destinée. Wilde écrit :  « Reconnaître que l'âme humaine est inconnaissable est la suprême sagesse. » On se laisse prendre à une œuvre d'une liberté folle qui alterne moments parlés et glissades pianistiques. On est surpris de la variété des tons : des pochades côtoient des extases lyriques, des grossièretés des instants d'une aérienne légèreté, d'une grâce sensible bouleversante. Et c'est presque constamment d'une grande beauté mélodique, non sans clins d'œil, par exemple à Bach. Pour être du piano parlant, ce De Profundis  est du grand piano, éblouissant. Stephane Ginsburgh se coule à merveille dans la peau du narrateur, touché en dépit de tout par une grâce continue : « J'ai été placé en contact direct avec un nouvel esprit, œuvrant dans cette prison à travers les hommes et les choses, qui m'a aidé au-delà des mots ». Par delà le chagrin, le désespoir, c'est cette grâce que l'on entend, ce chant sublime de l'artiste tentant de transformer chaque moment épouvantable en un merveilleux début.

    Si vous avez accepté le principe du pianiste parlant, la suite du programme ne vous décevra pas, même si certaines outrances dans America : A Poem déconcertent. La vitalité de la partition, ses voltes, excusent tout. La pièce est trouée de silences, a une allure plus avant-gardiste, mais est nimbée d'une atmosphère élégiaque absorbant toutes les espiègleries, les grossièretés : un règlement de compte acide  avec une société corrompue, sans doute, avec en creux un hymne à la liberté créatrice la plus échevelée, non dénuée d'un romantisme magnifique.

   Les cinq parties de Dear Diary laissent libre cours à la verve du compositeur. On dit que la politique ne fait pas bon ménage avec la musique, toutefois Rzewski n'en reste pas moins inspiré, s'inscrit dans la lignée prestigieuse de Kurt Weill et Hans Eisler, aux réussites si éblouissantes. L'anticapitalisme de la première partie, "Stuporman", très dramatisé, prend de beaux accents lyriques, avec un passage chanté en allemand et l'émouvante supplique finale : « Please, Lord let me not become a robot / Let me at last become a Mensch. ». "Names", la seconde partie, prend la forme d'une méditation romantique sur la nomination des créatures ordonnée par Celui Qu'on Ne Peut Pas Nommer, ce qui conduit Adam, sans doute perplexe, à un double mouvement simultané de nomination et de destruction des noms : « Who then will give them names ? ». Non sans humour, la pièce se termine en nommant de leurs noms latins diverses créatures, champignons ou cellules ! "No Good" est une pièce bondissante, facétieuse, sur ce qu'on nous apprend à l'école, qu'il ne faut pas croire, nous dit la grosse voix du Père, ce qui l'amène à se justifier de l'envoyer quand même à l'école : sinon, il serait puni ! Une petite merveille, ce  dialogue ! L'histoire de Samson, partie 4, est tout aussi réussie : on imagine Stephane Ginsburgh sur une scène de Guignol ou de ses marionnettes siciliennes qui contaient les exploits des Paladins. La dernière partie, "Thanks", dans laquelle le compositeur s'adresse à son Journal pour le remercier d'être là quand il a besoin de lui, détache chaque mot, ce qui donne à ce message un sérieux solennel, que le piano nimbe d'une retenue rêveuse, presque irréelle.

   Ce disque nous fait entendre comme rarement la voix d'un homme, inséparable d'une liberté pianistique extraordinaire. Captivant et magnifique. Stephane Ginsburgh, pianiste... et acteur, vit la musique et les mots du compositeur disparu : quel bel hommage !

Paru en janvier 2022 chez Sub Rosa / 7 plages / 79 minutes environ

Pour aller plus loin :

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Publié le 25 Mars 2021

Bertrand Gauguet / John Tilbury - Contre-Courbes

  Le double cd qui vient de sortir chez Akousis Records, une maison de disques de Saint-Denis qui se consacre aux nouvelles musiques improvisées, expérimentales, est l'enregistrement de deux concerts, le premier enregistré dans l'église Saint-Maximin de Metz en avril 2016, le second enregistré pour une émission de France Musique, À l'improviste, en novembre 2019 lors du Festival Paysages d'écoute, au Mans.

  Le duo m'était inconnu. J'ai écouté le disque un peu par hasard, et très vite je me suis dit que j'étais en pays de connaissance, que ces paysages d'écoute me concernaient. Je ne connaissais donc ni Bertrand Gauguet, qui joue du soxophone alto, ni John Tilbury, le pianiste. En regardant leurs biographies, j'ai retrouvé tout de suite ce qui m'avait frappé à l'écoute. Je m'étais dit : on dirait du Morton Feldman, ou en tout cas, son ombre est là...Je ne me trompais pas, puisque le pianiste a travaillé avec Morton, mais aussi avec d'autres compositeurs qui me sont chers, comme Terry Riley, John Cage, Cornelius Cardew ou Christian Wolff. De son côté, Bertrand Gauguet, parmi de très nombreuses collaborations, a travaillé avec Éliane Radigue, dont je suis un inconditionnel depuis fort longtemps ! Tout s'expliquait : voilà pourquoi dès les premières minutes, j'avais été happé, captivé, et pourquoi j'en suis à rendre compte de cette heure et demie de bonheur...

   Le saxophone joue des notes étouffées, prolongées, auxquelles le piano répond avec parcimonie, par des notes isolées ou de petites grappes, dans les aigus, presque comme un clavecin parfois. Le dialogue est tout de suite d'une intensité incroyable. Le contraste entre les notes tenues, vibrantes, qui s'enflent de majestueuse manière, et le piano économe, brodant des quartiers sonores énigmatiques, errant dans les graves, se perdant dans l'intérieur de l'instrument, semble se réduire peu à peu, telle est l'alchimie entre les musiciens. De courtes tempêtes sont suivies de longues dérives. Bertrand Gauguet habite son saxophone, dont il déploie les harmoniques, les chuintements, les frémissements, avec une maîtrise sûre, sans fioriture aucune. Car cette musique qui se savoure dans la durée est d'une austérité splendide. Elle informe le silence, s'en enveloppe, tout en tissant sa toile mystérieuse. Le piano semble venir habiter dans les volutes harmoniques du saxophone comme dans une grotte. Ce qui frappe peut-être plus que tout, c'est la sérénité de cette musique qui ne connaît pas l'urgence, tout en donnant naissance à des séquences puissantes, grondantes. Mais ces dernières ne sont que des états transitoires d'une matière sonore en perpétuelle métamorphose : d'où l'extrême attention de l'auditeur, tenue en suspens par l'inconnu qui se déroule au fur et à mesure. Rien de prévisible en effet dans ces improvisations qui se distinguent en cela d'autres musiques improvisées, comme certaines variantes de jazz ou certaines musiques traditionnelles, en ce qu'elles ne font pas appel à un stock préexistant de motifs, modules, airs. La musique s'invente en direct, parce que les deux instrumentistes s'écoutent et laissent le silence et l'acoustique aérer leurs interventions.

   Sans doute retrouve-t-on quelques motifs récurrents qui relient leur écriture au minimalisme au sens large. C'est surtout le piano qui remplit ce rôle, donne à ces longues errances une cohérence, un sens, une direction, mais de manière très légère. L'essentiel est d'accueillir des manifestations sonores. Le saxophone se met à siffler, à exploser, à crier. Le piano joue les ombres sépulcrales, éclate en salves pour répondre aux couinements du saxophone. Non pas pour nous en mettre plein les oreilles, non, pour nous amener au seuil de l'inaudible, à accepter ces béances, ces fractures, vite suivies de moments d'apaisement, de retour bouleversants d'une harmonie que l'on croyait à tort perdue. Je parlais plus haut de Morton Feldman, mais je pensais aussi à l'extraordinaire Obsessions d'Adrian Knight, ou encore à November de Dennis Johnson. Trois compositeurs ayant un rapport voisin au temps, voisin de celui de nos deux musiciens. Le temps nous attend, toute hâte est déplacée, sacrilège. Il faut apprendre à attendre que la beauté se lève du fond de nous, du fond des instruments. J'ajouterais une autre ombre, celle de Giacinto Scelsi, pour cette attention à l'intérieur du son, à son grain, à sa lumière jusqu'au cœur même de ses ténèbres.

   Au fond, ces musiciens sont des accoucheurs d'épiphanies, d'authentiques inspirés qui nous relient à l'universel par le truchement d'instruments cérémoniels. D'où la ferveur de l'écoute, le sentiment d'être convié à de nouvelles envolées comme l'écrivait Scelsi (voir poème en bas d'article).

Paru début mars 2021 chez Akousis / 2 cds / 3 plages / 1h 37 minutes environ

Pour aller plus loin

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Au fond de

la vallée

incommensurable

plus large

que le ciel

plus secrète

que l'ombre

plus obscure

que le cœur

du fer

la flamme de l'homme

parmi la voix des somnambules

et les chemins

aux lacets

d'insomnie

sème la clameur

des nouvelles envolées

 

Giacinto Scelsi, La Conscience aiguë (GLM, 1962), repris dans L'Homme du Son (Actes sud, 2006)

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Publié le 8 Mars 2021

Fuse Ensemble - Nimbus

   La compositrice américaine Gina Biver, qui dirige le Fuse Ensemble, a rencontré en 2010 la poétesse Colette Inez.

Fascinée par la personnalité rayonnante de cette pétulante vieille dame, née en 1931 à Bruxelles, elle échange des lettres avec elle. Une amitié se noue. Colette Inez lui confie assez vite son secret, celui de son origine, qu'elle avait évoqué dans son livre Le Secret de M. Dulong (The Secret of M. Dulong) paru en 2005  aux Presses de l'Université du Wisconsin. Elle est l'enfant naturel d'un prêtre catholique franco-américain et de Marthe Dulong, son assistante originaire de Nérac dans le Lot-et-Garonne, une médiéviste qui l'aidait pour le catalogage des manuscrits d'Aristote qu'il avait entrepris. Tous les deux étaient des Chartistes, lui plus âgé de vingt ans, très connu, très respecté. Abandonnée dans un orphelinat catholique belge, elle est élevée par les Sœurs jusqu'à l'âge de huit ans avant d'être emmenée aux États-Unis pour vivre dans une famille d'adoption des années difficiles puis de s'émanciper et de trouver sa voie grâce à des études supérieures. Elle cherche alors à connaître ses origines et, par l'intermédiaire de ceux qui l'avaient retiré de l'orphelinat pour l'emmener Outre-atlantique, prend connaissance de son extrait de naissance, sur lequel elle trouve, comme la loi l'exige en Belgique, le nom complet de sa mère et son lieu de naissance. Mais sa mère ne reconnut jamais qu'elle avait donné naissance à un enfant et ne parlait de Colette dans sa famille que comme d'une amie américaine. Elle lui fit de plus jurer le secret jusqu'à sa mort en 1991. De ses origines mystérieuses, Colette Inez  tirera une des sources d'inspiration de sa carrière poétique, jalonnée d'une dizaine de recueils et récompensée de distinctions prestigieuses.

   À partir de la fin de 2016, comme Gina Biver a découvert la poésie d'Inez, l'idée d'une collaboration entre les deux femmes fait son chemin. La récurrence du mot « nuage » dans les textes de la poétesse servira de fil conducteur au choix de sept poèmes, et amènera tout naturellement le titre du futur album, Nimbus. Cet album est donc une collaboration artistique entre la compositrice, la poétesse et un troisième intervenant, l'artiste visuel Ethan Jackson. La musique est pour un ensemble de chambre électroacoustique (flûte, clarinette, violon, violoncelle, basse, piano, percussion), soprano  et textes dits.

   Sur cinq des sept titres (II - III - IV - VI et VII), , on entend Colette Inez lire ses poèmes dans son appartement

Colette Inez lisant ses textes dans son appartement new-yorkais
Colette Inez lisant ses textes dans son appartement new-yorkais

new-yorkais. En I, le poème est chanté par Tula Pisano ; en V, c'est Gina Biver qui le dit.

  En février 2018, la compositrice apprend le décès de Colette à l'âge de 87 ans, avant la fin de l'élaboration du disque. Le mari de Colette, Saul Stadtmauer, très impliqué dans le projet, lui suggère de se mettre en contact avec le cousin de Colette, qui finit par l'inviter dans la maison familiale de Nérac, où elle se sent en pays de connaissance, ayant en tête des passages du livre Le Secret de M. Dulong. C'est à Nérac et dans les environs que Gina Biver enregistre des cloches, des fragments de service religieux, des enfants, des oiseaux, la pluie tombant dans la cour de la maison, tous ces sons qui enrichissent la trame des compositions, achevées lors de ce séjour en France . Il faut quelques mois encore pour achever le travail. C'est en avril 2019 qu'eut lieu la première exécution de l'œuvre, publiée au début de cette année chez Neuma Records.

I. Je suis là. Les mots de mon père prêtre
Tes paroles mon père sont des nuages
Les esprits à habiter, les choses
à tracer dans les changements de lumière.
Où les poissons fléchissent dans les bas-fonds
et le soleil suit le lever
de l'île, dans le cercle
d'oiseaux, votre ′′ historia scholastica ′′
disparaîtra, comme ces nuages,
Chacun une vie avec sa propre ombre
sur la terre et en ton nom
pour moi, non appelé pour ma fille,
et en mon nom pour toi.
Père, père, père. Dans notre petite histoire
de convoitise, tes paroles sont des nuages.
(Partages de charrue)

  La première miniature, "My Priest Father's Words", est une mélodie pour soprano et piano, piano qui se dédouble sur "historia scholastica", comme pour marquer la double vie de ce prêtre catholique passionné d'Aristote, d'où un passage bousculé, avant l'apaisement lié à l'évocation des nuages. La fin du poème est d'une ironie délicieuse et un brin cruelle ! Le rythme sautillant de la première partie, la voix fraîche de Tula Pisano soulignent l'irrévérence des paroles de cette fille qui se moque gentiment de son père. Il pleut sur "The Clouds Above My Childhood Street Were Mountains" :

II. Les nuages au-dessus de la rue de mon enfance étaient des montagnes
La chronique des chariots
En train de frapper les fermes passées,
Des odeurs de moule de feuilles sous la pluie,
Histoires de notre rue racontées par des moineaux
et un chien de garde qui m'a mordu à cinq ans.
Mon visage se souvient des marques de dents coulées sous l'œil droit,
mais oublie le récit.
Histoires de la rue racontées par les moineaux
sont nombreux comme des enfants et leur autrefois,
comme des pierres qui parlent en disant
donc ça s'est passé, un vivre comme ça alors
et tel et tel est arrivé la fin. (italique)
Un jour j'ai lu l'Apache réclamé
leur montagne était pour eux comme grand mère maternelle.
La mère de ma mère ne me connaissait pas.
Maintenant elle et ses filles sont pesées par des pierres
face à leur montagne. Les loups entendent des voix
Appelez les hommes à la maison, les flèches
des voix des femmes qui chantent des choses en retour
sur terre au crépuscule. Et les hommes dans un temps de transe
sont partis à la réunion des baleines à tête d'arc,
parti avec le clan castor, dont les bouilloires et les bols
sont offertes au ciel, les fables écrivent grand
sur son dos étoilé, raconte des histoires.
 
On entend Colette lire le poème de sa belle voix expressive. La musique l'enveloppe, chaleureuse, élégiaque et animée, emportée par le rythme des mots. Restent la pluie, le bruit lointain des cloches comme sillage nostalgique à ces images d'enfance. Le troisième poème est une cocasse traduction mythologique des aventures de son père, défroqué à sa manière :
III. Partie Bull, partie prêtre
Mon père a jeté ses robes saintes
Pour ramasser les jolies vaches,
Des déesses semblables à l'hera, quoique moins vengeuses.
Quand il a laissé ces cocottes à Pigalle
à leurs appareils, il a monté ma mère
près de la Sorbonne,
Ses yeux mouillés brillant d'admiration
alors qu'elle respirait un petit gémissement.
La lune, une corne, s'est frottée contre leurs fenêtres.
Graines de résidus lactées transportées
la promesse de mes sabots et museau.
Notre galaxie mille yeux
vache, éveillé et vigilant,
même à ce doublement,
et la bête à dos unique
Je deviendrais
Je cherche mon homologue.
 
Non sans malice, le morceau commence par des enregistrements de messe, la sonnerie des cloches ! Une percussion annonce le début de la lecture de Colette, tandis que les cloches sonnent encore à l'arrière-plan, les cymbales frémissent, des clochettes semblent se mêler aux mots. L'atmosphère est fervente, dramatisée par les roulements de caisse. C'est en somme une autre messe, sérieusement grotesque, qui s'est déroulée dans des coulisses secrètes sous le regard de la lune !
   Le poème "Crossroads" (Carrefour) fait allusion à la maison familiale près de la rivière, à des photographies de ses parents qui l'amènent à imaginer de petites scènes intimes, et à elle, « la surprise de leur enfant (...) emballée chez les nonnes ». Quand ce n'est pas l'ironie, c'est l'humour qui transcende l'amertume de l'oubliée. La musique se fait flot harmonieux qui charrie, recouvre presque les mots de la vieille dame, dans une inspiration minimaliste lumineuse. La vidéo traque le ciel, incrusté de dessins en perpétuel mouvement. Violon, violoncelle, piano et violoncelle chantent la rivière merveilleuse de l'inspiration.
   Flûte et clarinette accompagnent "Near the Pyrénées", évocation de la mère qui communique avec les saints - cloches carillonnante en arrière-plan - et des femmes gardiennes des secrets auxquelles l'enfant échappe en ce faisant oiseau. La diction de Gina Biver donne au texte sa saveur distanciée, subtilement moqueuse, que la musique prolonge par des trilles printanières, comme des envolées vers le ciel. La chanson du père, "Father Song", est au contraire plus sépulcrale. la poétesse semble s'adresser à lui depuis la tombe, voyageuse elle aussi : «
Moi aussi, je suis née du feu qui est tombé du ciel,
Oiseau noir à ailes rouges, piscine de fourmis rouges
piquant les herbes, les rotifères dans une goutte d'eau.
Moi, une fille qui s'est éclatée de nulle part »
La voix seule résonne sur un fond sourd, avant qu'une musique étrange, sorte de danse fracturée, ne prolonge ce texte halluciné qui revient hanter le morceau sur la fin. Le disque se termine avec "Fish dinner with Oysters Stripped Of Their Pearls" (Dîner de poisson avec huîtres déshabillées de leurs perles) : improbable festin pendant lequel la poétesse tente d'imaginer d'où elle vient avec une impertinence désinvolte :
« Je joue avec mes perles et imagine la mystérieuse friction
de mes parents non mariés, octobre, Paris.
Et ont-ils trahi l'église avec leur plaisir ?
Je ne crois pas que ces fantômes vont demander le tabasco
ou lamper un verre de bon Bordeaux.
Comment j'ai pris racine dans le ventre de ma mère
Toujours mystifié. Je sais que j'ai entendu le rugissement
de son océan, que j'offrais mes perles à l'éclat de la mer. »
La musique est festive, rythmée, méditative aussi, dominée par le piano, le vibraphone et la contrebasse qui dessinent des boucles entêtantes.
Un bel et vibrant hommage à la poésie de Colette Inez !
Paru en 2021 chez Neuma Records / 7 titres / 17 minutes
Couverture de Steven Biver à partir d'une photographie de la petite abandonnée.
Pour aller plus loin :
- un document pour suivre l'histoire de la naissance de ce disque. La première partie de cet article lui doit beaucoup !
 

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Publié le 3 Mars 2021

Vlady Miss - ViE

   Affleurements poétiques

   Voilà une couverture peu ordinaire pour un disque qui détonne. Des mots bien dits, des mots qui sonnent, des mots qui se taisent pour qu'on entende mieux encore la guitare et la batterie, les claviers et d'autres instruments encore, enregistrés de très près, en gros plan, comme sur la photographie. C'est ViE, le nouvel album de Vlady Miss, pseudonyme de Charles-Éric Charrier, ex-moitié du duo MAN, auteur-compositeur assez prolifique depuis plus de dix ans. Un album à hauteur d'homme. Une guitare frissonnante, basse profonde, l'éloge de l'autre à travers des petites notations sur le temps qu'il fait, le vent, la neige, l'homme qui parle « balayé comme un fétu de rien », et soudain une expression inattendue, « place à la joie / nucléaire », qu'on se demande comment prendre. Allusion distanciée, ironique, à la nucléarisation de la France, ou simplement utilisation du sens premier de l'adjectif, « relatif au noyau de la cellule », je penche pour la seconde, une joie élémentaire, à la source, le titre n'est-il pas "La source" ? Sur l'écran de la vidéo, une cellule au noyau blanc avec un halo bleu palpite avant de se fondre en une nébuleuse mouvante après une mini explosion tandis que la guitare, la basse et de légères percussions dérivent en un ad libitum intense et feutré. Introduction méditative aux cymbales, batterie et électronique pour "Cingle", dont le titre provient de la question initiale : « La vérité ? Cinglante comme une caresse. ». Le morceau continue, instrumental dépouillé, illuminé par un métallophone doublé de draperies de claviers. Douceur extatique, soleil aveuglant sur l'écran, rien d'autre, décharges déchirées sur la fin de l'errance. Il y a dans cette musique une austérité bienfaisante, si éloignée des déluges sonores que se croient obligés de nous assener bien des compositeurs pour nous prouver leur maîtrise, leur modernité. Elle accompagne les mouvements de l'âme, n'a pas honte d'être intime, éblouie de l'intérieur.

   Un homme de profil, cadré à hauteur d'oreille et de nez, cligne des yeux sous le regard d'une femme de face, dont on voit la bouche. Que fait-il ? Il écoute peut-être, se tourne vers elle, elle sourit, on est sous le charme de son sourire, sous le charme des accords tranquilles de la guitare. Ils se parlent, elle se tourne vers la gauche, ils sont aux deux extrémités de l'écran, on ne voit plus qu'un œil de chacun. C'est "the Komlanvi's song", hommage à Laurent Komlanvi Bel, à la guitare ici et à l'électronique et aux percussions sur d'autres titres de l'album. Komlanvi Bel : comme l'envie belle entre l'homme et la femme ? J'en aime assez l'idée, la chanson simple n'est-elle pas une sérénade à sa manière ? Avec "Into the wind", c'est un dialogue entre percussion sèche et basse grondante, un blues décanté sur lequel vient se poser la voix, « tout est un / tout est... tout est rien », la voix de Béatrice Temple se glisse dans ce rythme minimal, ondule doucement sur des percussions diverses, discrètes, la guitare complète le tableau sonore d'une incantation ancestrale, « pendant que le vent souffle...». Lorsque la voix disparaît, persiste une rumeur percussive, des clochettes peut-être, un moment d'extase à contempler les nuages glisser dans le ciel bleu.

    "Un & Zéro" ? L'un des sommets de cet album, une dérive poétique. Boucles de guitare et d'électronique, basse obstinée, voix chuchotante, « Le feu danse avec qui il veut », le bonheur d'entendre notre langue si souvent abandonnée par de misérables artistes ayant vendu leur âme au marketinge. C'est la beauté fragile qui avance, corde tendue sur le vide. Aussi "Libre de moi" s'entend-il comme un autre art poétique se laissant aller à la joie des mots, des rimes hasardées, et « si le ciel s'en fout c'est qu'il ne manque pas d'air », les paroles soutenues par un coussin rythmique allègre ponctué de petites lumières, puis c'est une envolée, une en allée chantante menée par la guitare débridée. Que reste-t-il alors ? Ce qui "Affleure", magnifique dernier titre, entre post-rock et ambiante, indirect hommage à Jack Kerouac... Charles Éric Charrier en clochard céleste sur la route de la ViE. 

   Des hymnes sans prétention, l'émotion musicale, et des vidéos qui n'en font pas trop, avares d'images,  saisissent la vie au fil du temps : nuages qui passent, escargot en train de savourer une feuille, une fleur vibrant au vent, le vol d'un héron, un chat intrigué par des lamelles de tissu agitées par un courant d'air, des gouttelettes sur des roses un peu fanées, des couleurs pures, et puis rien parfois, l'équivalent visuel du silence, de l'introspection.

Paru en janvier 2021 / 7 plages / 28 minutes environ

Textes : Charles-Éric Charrier

Musiques : Charles-Éric Charrier et Laurent Komlanvi Bel

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Rédigé par Dionys

Publié dans #L'Autre Chanson française, #La Musique et les Mots

Publié le 1 Février 2021

Hauschka with Rob Petit & Robert Macfarlane - Upstream

   Upstream a été composé par le pianiste allemand Hauschka pour le film expérimental éponyme écrit par Robert Macfarlane, réalisé par Rob Petit, et tourné uniquement en vues aériennes. Le film suit le cours de la rivière Dee en Écosse en remontant vers sa source dans la chaîne des Cairngorms. Violoncelle, piano préparé, effets sonores et synthétiseurs occasionnels, voilà pour les deux premiers titres, purs instrumentaux. Le troisième, moins de la moitié de chacun des deux précédents avec à peine six minutes, est intitulé "Uisge Dhè" (Eau de Dieu) : il présente un poème en prose de l'écrivain Robert Macfarlane, dit en gaëlique par Nial Gordàn. Le bonus numérique, "Here the Heart Fills", est consacré à un autre poème du même écrivain dit en anglais par Julie Fowlis.

  "Movement 1" est une ample pièce d'un peu plus de treize minutes,  somptueusement incantatoire. Sur un fond lancinant de drones et de piano préparé aux grappes vives de notes réverbérées, de percussions frottées, le violoncelle semble lancer un appel répété nostalgique tel un cerf dans une haute futaie. Une ambiance à la Harold Budd, irréelle et vaporeuse, se dégage de la lente progression. Autour du violoncelle, les instruments construisent un ballet semi-liquide, parcouru de frémissements, troué d'aperçus mélancoliques, de soupirs, comme si le paysage survolé recelait une vie secrète aux manifestations discrètes, intrigantes. Le violoncelle se fait trompe, de plus en plus indolent, profond, presque haletant en sourdine, il envahit tout, brame et crie, comme traqué, se démultiplie entre graves tenus et torsades aiguës. Le mouvement se termine par un long glissé tumultueux de toute beauté.

   "Movement 2" commence avec un grondement sourd, martèlement de piano rejoint par le piano préparé et des voiles de synthétiseur. Puissance tellurique, mystères : la musique sur le seuil, comme en apesanteur, s'irise, irriguée de courants liquides. Magie de la pierre et de l'eau, écritures anciennes sur les rocs. Le temple n'est pas loin, tout résonne et devient poudroiement sonore. Coups et craquements, étincelles, puis le violoncelle rejoint la célébration majestueuse, tranquillement extatique. Le mouvement ne nous mène-t-il pas vers le haut pays ou (et) dans les entrailles de la terre ? Paix intérieure, paix des profondeurs, des vallées étroites de montagne. La musique de Hauschka est une vibrante célébration de la beauté confondante, énigmatique, de la nature sauvage.

   "Uisge Dhè" (nom gaëlique de la rivière Dee qui signifie Eau de Dieu) présente un poème dit en gaëlique par Niall Gòrdan. L'auditeur non écossais en est d'abord réduit aux sonorités rocailleuses de cette belle langue, accompagnées par les poussées lyriques du violoncelle et des bruits enregistrés d'eaux, et par des effets sonores qui soulignent la dimension merveilleuse, au-delà du dicible, du surgissement et du parcours de cette eau. Je pensais en écoutant ce poème dit à ce que fait aux Pays-Bas depuis des années le poète frison Jan Kleefstra dans des ensembles comme Piiptsjilling ou The Alvaret Ensemble.

   Enfin "Here the Heart Fills" (Ici le cœur se remplit) nous propose le poème original en anglais écrit par l'écrivain britannique Robert Macfarlane, lu par la chanteuse écossaise Julie Fowlis. Hymne lent aux eaux vives qu'on entend courir sur les cailloux ! Chuintements doux de la langue... Mystères d'une terre âpre qui nous envahit... et nous remplit le cœur !

   La rencontre entre une terre, une rivière, et une musique. Magnifique !

Paraît début février chez sonic pieces / 4 plages / 40 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Ci-dessous le poème en anglais, en gaëlique, puis en français (traduction sous réserve) :

Upstream, by Robert Macfarlane
Shallows. Islands. Lower Ground.
Slower currents. Wider water.

Earth is skin, veins and traces.

River's chambers. Dwelling places.

Here, where channels braid and part, heart is safe at journey's start.

Upstream, water deepens. Water darkens.
Green loops. Brown pools. White rapids. Black shivers.
Would you risk this rise? Open yourself to the river's eyes?
Shadow sites on bank on brink.
Water cuts. Water harrows.
Drowned at last where the rock narrows.
Wide land here watches.

Wild forces here grow.

White water here sings.
What does it mean to move against the flow? Up to the sources?
Dark weather gathers to the north.

A death in the storm far out of her path.
An aircraft down in mist and crag.

Sweep searches for lost souls.

Fire shows orange at the pass.
Snowdrift, heather, wreckage, loss.
A ptarmigan feather, a gap to cross.
Ice holder, snow keeper.

Winter's fastness, storm maker.

Drift above moss, drift over bolder.

Time here is older.

Garbh Choire, the rough corrie.

Here black rock looks into you.

Here your footsteps falter.

This is a place where the spirit cracks, this is a place to turn you back.
Snow falls on a distant planet.

Snow settles deep down into granite.

Here on the distant planet, river rises.
Water wells up below the snow and flows away.
Wells up, flows away.

Here is where the heart falls.
Here is where the heart fails.
Here is where the heart fills.

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1 Haugh / Innis

Tanalach. Eileanan. Cluaintean uisge.

Craiceann an talamh le lorg is fèith. Sruthan an leud.
Cuisle an abhainn, cuisle-chinn.

Talamh beò. Talamh ainmichte. Talamh ìseal.

Talamh an sreathan. Làraichean dubhach, air bruach.

Seo sàbhailteachd cridhe aig toiseach turais.

2 Linn / Linn
San t-sruth shuas, doimhneachd is dubhadh uisge.

Lùban uaine 's linntean donna.
Coilich geala. Crithean dubha.
Onfhaidh, sruthadh, tumadh, tionndadh.

Dealgan-giùthais a' snìomh 's a' critheadh.
An rachadh tu 'm baol na builge seo?
Thu fhèin fhosgladh ro shùilean na h-aibhne?

Uisge a' gearradh, uisge a' cliathadh.
Bàit' mu dheireadh far 's cumhaing a' chreag...

3 Lairig / Làirig
Ciod is ciall bhith an aghaidh an t-srutha?

Talamh farsaing, seo, a' faire.
Geal-uisge, an seo, a' seinn.
Na h-uiread ga thoirt! Tìodhlacan airgid.
Ach duilich bhith 'm falach sa bheárn ro-mhór. sìde dhorch a' fàs mu thuath.
Bàs san t-sneachd, i fad o slighe.
Beart-adhair sìos sa cheò is sa chreig.
Ag iadhadh an tòir air anaman caillt'.
Teine òraiste sa bhealach.
Còinneach, mioca, mulad.
Sgrios is call.
Iteag tàrmachain.
Beàrn ri dol tarsainn.

4 Falls / Easan
Nì eòl do na h-aibhnichean ach far an tòisich iad fhèin.

An Garbh-choire, àite garbh:
Cumar deigh is cumar sneachd.
Daingean geamhraidh, fasgadh stoirme.
Cith thar liath-sgrath, cith thar ulpag.
Tìm an seo nas sine.
Uisge, an geal-stuth, tuitidh nas cruaidhe 's nas fhaide.

An seo a' chreag tha dubh le sùil ort.

An seo do cheuman dol nas maille.

Àit' e seo a sgàineas spiorad.
Àit' e seo a nì do thilleadh.

5 Wells / Tobraichean
An turas gu toiseach cha dèanar gun chùram.

Tuitidh uisg' air planaid fad-às.
Tàmhaidh uisg' gu domhainn san leacach.

Toiseachd tàthaidh geamhraidh a dheigh.

Geal is dall. Geamhradh fada.
Aiteal ainneamh geal na grèine.
An seo sa phlanaid fad-às, èiridh abhainn.

Èiridh uisge 's sruthaidh e.
Èiridh on chreig is sruthaidh e.
Cha dèan e dad, ach bidh mar tha...
An seo a thuiteas sìos an cridh'.
An seo a dh'fhàilnigeas an cridh'.
An seo a lìonas suas an cridh'.

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Hauts-fonds. Îles. Basse terre.

Courants plus lents. Eau plus vaste.

La terre est peau, veines et traces.

Les chambres de la rivière. Lieux d'habitation.

Ici, là où les canaux se tressent et se séparent, le cœur est en sécurité au début du voyage. En amont, l'eau s'approfondit. L'eau s'assombrit.

Méandres verts. Mares brunes. Rapides blancs. Éclats noirs.

Risqueriez-vous cette hausse ? Ouvrez-vous aux yeux de la rivière ?

Places d'ombre sur le bord de la rive.

Coupures d'eau. Herses à eau.

Noyé enfin là où la roche se reserre.

La vaste terre ici observe.

Les forces sauvages ici croissent .

L'eau blanche ici chante .

Que signifie bouger à contre-courant ? Jusqu'aux sources ?

Le temps sombre se rassemble au nord.

Une morte dans la tempête loin de son chemin.

Un avion plongé dans la brume et les rochers escarpés.

Recherches étendues pour âmes perdues.

Le feu est orange au col.

Congère, bruyère, épave, perte.

Une plume de lagopède, un fossé à franchir.

Porte-glace, garde-neige.

La stabilité de l'hiver, créateur de tempête.

Dérive au-dessus de la mousse, dérive plus audacieuce.

Le temps ici est plus ancien.

Garbh Choire, le cirque rude.

Ici, la roche noire vous scrute.

Ici vos pas hésitent.

C'est un endroit où l'esprit se fissure, c'est un endroit pour vous détourner.

La neige tombe sur une planète lointaine.

La neige s'installe profondément dans le granit.

Ici, sur la planète lointaine, la rivière monte.

L'eau jaillit sous la neige et s'écoule.

Jaillit, s'écoule.

Voici où le cœur chavire.

Voici où le cœur défaille.

Voici où le cœur se remplit.

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Publié le 5 Avril 2020

Dans le bain des mots...

Dans le bain des mots...

« Je ne connais rien de plus touchant

Que le chant des oiseaux

À la levée du jour

À chaque fois que je les entends

J'ai du mal à croire

Que l'on puisse mourir un jour »

   Peut-être que ça a commencé ainsi, avec Sylvain, je veux dire c'est là que ça a pris. En plein confinement, entendre de tels mots, alors justement qu'avant on ne les entendait plus, les oiseaux, morts ou exilés, recouverts par le tumulte humain. Tant qu'on entendra des oiseaux, il y aura de l'espoir, de la beauté. Mais il faut aussi les écouter, les oiseaux, et qui les écoute ? Olivier Messiaen les écoutait, saint François aussi. Sylvain Fesson également, et c'est un signe qui ne trompe pas. Sa musique se contente d'une guitare, d'une basse, d'un piano, d'un saxophone, les instruments comme des oiseaux délicats qui se posent tendrement sur ses mots murmurés, ses mots doux de poète qui marche seul dans les rues, qui a presque honte d'avoir des sentiments, qui dit sa vie, ses bribes, dans des balades mentales si loin de tous les mots convenus, de toutes les diatribes et invectives qui assaillent nos oreilles dès qu'on regarde un écran ou écoute des chansons faisant beaucoup de bruit pour nous abrutir et rien pour nous faire ressentir. D'un morceau à l'autre, on se promène de "Sacher Masoch" à "Casanova" dans un univers onirique et intime, à coup de "rimes désinvoltes", "ce mystère qui nous enveloppe". Son premier disque, Sonique-moi, est encore marqué dans son titre éponyme par le RAP, attention, un rap lyrique pas si loin que ça de celui d'Arm de Psyckick Lyrikah, qui aime les jeux de mots, comme ce "cadavre-esquive", "je ne peux que Poe-être" (je l'ai entendu comme ça...), mais il se laisse ensuite aller à une douceur étrangère à ce mouvement de révolte, à des moments élégiaques aux cordes suaves et guitares caressantes, comme dans ce bouleversant "Le Cœur du monde". Avec lui en, effet "quelque chose prend", on marche en sa compagnie, on croise une passante échappée de chez Baudelaire sans le dire, des ombres légères à fleur de nuit, "toute cette magie en l'air", guitare irradiée de lumières délicates. C'est une merveille, ce premier disque ! Et les clips !

Celui de "Aux étoiles",  du basket comme je pourrais l'aimer, sur une courte méditation qui va des étoiles aux « secrets de ton âme // à ta peau, à ton ventre »... et puis les gestes du quotidien magnifiés par la musique sur celui de "La Vie m'allait bien". Aux côtés de Sylvain, il faudrait mentionner Arthur Debreux, qui signe nombre de ses musiques et la réalisation, et d'autres, selon les compositions.


 

 

   J'ai fini par trouver quel était l'art poétique de Sylvain. C'est dans un très court titre, "Sogni doro" :

« À chaque fois j'y laisse des plumes / Et ça finit en poème pour chacune ».

   Il y a du pauvre pêcheur solitaire en Sylvain Fesson, une manière de se laisser aller à la perte, aux amours déambulatoires, de laisser traîner ses filets et d'en ramener des images inédites, « sa chevelure tapis de prière »,  alors on s'agenouille, on sombre dans des rêves érotiques avec des « prêtresses folles », on dérive tout au long de "Jo Lee", le premier long titre de Amy (I) - dont la fin en anglais (je sais, apportée par le titre...) n'apporte rien, concession heureusement passagère à l'abandon trop fréquent de notre si belle langue quand elle est maniée poétiquement comme Sylvain sait fort bien le faire.

   L'écoutant titre après titre, je pense au Nanni Moretti de Journal intime, à Serge Gainsbourg par le phrasé de ces mots dits murmurés comme des confidences au débusquer de l'inquiétude, de l'humour au ras des trouvailles à la limite du bon goût mais qui portent, comme ce « Elle avait la tignasse châtaigne / De celle qui en a longtemps pris ».

  "Amy (I)" est exemplaire d'une symbiose admirable entre la musique réduite très vite au seul piano, acoustique ou électrique (?), qui avance en tanguant imperceptiblement, calmement, et les mots d'une tranche de vie presque banale, transcendée par des aperçus d'une tendresse et d'une émotion si nue, « sans maquillage » comme elle sans nom, portée à l'existence par les caresses verbales.

   Puis il y a la sublime vidéo de "Amy (II)", sur un texte écorché, à la guitare électrique cisaillante, aux synthétiseurs épais, aux violoncelles sombres. Chorégraphie magnifique et danse d'Anne Charrier dans un terrain vague de banlieue, en noir et blanc presque solarisé, exhortation à la résistance, à la vie...
 

   Sur le même disque,  "Anathème" est un hymne au désir, à la femme, magnifié par la guitare et le violoncelle élégiaques, une envolée flamboyante à la guitare électrique sur la fin. Je termine cette évocation avec "Waha", le dernier titre de ce même Amy (II), encore une longue échappée lyrique, c'est que je préfère en lui, une histoire d'amour sans fin au long de routes, de rails, de rêves, une enquête sur le mystère de l'autre, sur l'horizon, sur la naissance des sentiments, sur la galère d'aimer, pour finir devant l'embrasement de la mer. Splendide et bouleversant.

  Qu'il me pardonne ce jeu de mots : « Si, Levain fait Son ! » Le levain, c'est l'abandon à la pâte parfumée des mots, c'est l'esprit poétique d'embarquement avec « du sable dans la poche / Un goût de sarriette dans la gorge ».

    Vous en connaissez beaucoup, vous, des chanteurs qui savent encore ce qu'est la sarriette ?

Discographie :

- Sonique-moi, sorti le 1er novembre 2014

- Amy (I), sorti en octobre 2016

- Amy (II), en octobre 2016 également

- L'Amour plus fort, sorti en mai 2017, disponible aussi sur bandcamp

Et puis il y a Sylvain Fesson sur scène, son groupe KISTRAM, pour d'autres voyages...

Et son site personnel, avec les textes de ses poèmes, etc.

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Publié le 12 Février 2020

Garage Blonde - rage nue

   rage nue est le premier véritable album du duo Garage Blonde, composé par Mathilde Mérigot au chant et à divers instruments (guitare, cithare, clavier, harmonium), et par Nicolas Baillard à la basse, aux guitares, aux boîtes à rythme et par-ci par-là au chant. Leur musique met en valeur les mots de Jean Palomba. Car voilà, ce duo chante en français, on en vient presque à s'en étonner, c'est un comble, non ? En plus, tout est en français sur la pochette, jusqu'au nom du label qui fait entendre notre langue... avec comme unique exception l'anglicisme "music" qui le termine après ce très beau "La Discrète" ! Comme il est bon d'entendre une pop ciselée qui ne recouvre pas les mots, qui les sert avec intelligence, précision ! Les musiciens indiquent dans leur horizon musical PJ Harvey, Mansfield Tya, Sonic Youth ou encore Beth Gibbons : oui, la parenté est pertinente. Le poids des mots, la qualité des ambiances, feutrées ou électriques, tout contribue à nous donner un album de chansons poétiques d'aujourd'hui. Poétiques, le mot est important. Les textes de Jean Palomba, s'ils expriment bien en effet la rage nue du titre, savent la dire sans les pesantes charges (trop souvent) du rap, allusivement, au détour des mots qui jouent ensemble, font l'amour avec un évident plaisir. Quel bonheur de rencontrer cette langue vivante, riche, précise, précieuse ! Sur le site du duo, on a d'ailleurs les paroles complètes de cinq titres, un signe qui ne trompe pas : ils en sont fiers, et ils ont raison ! Voici les paroles du premier titre, "Sourd et absent" :

Garage Blonde - rage nue

   La jolie voix limpide de Mathilde se pose sur un accompagnement sobre, parfois réduit à la guitare ou la basse, sur des rythmes évidents, discrètement rock. La voix de son compère lui répond de temps en temps, variant les timbres. Les refrains ne pèsent pas, parce que les paroles des couplets sont variées jusqu'au bout. Il faut dire aussi le bonheur des mélodies, simples et accrocheuses. Par exemple celle de "Ce qu'il faut", superbe chanson intimiste, chant et guitare, puis accents de cithare qui viennent magnifiquement orner cette ballade ciselée, la guitare étincelante pendant un long moment sans parole. Je pensais à un groupe belge que j'aimais beaucoup, Half Asleep, mais qui, je l'ai toujours déploré, chante en anglais (ils sont francophones !). "La fièvre" vient en troisième position, une fièvre sourde scandée par une basse épaisse, la voix qui s'envole sur des fulgurances saturées de clavier.

Garage Blonde - rage nue

   Le ton se fait plus rock pour "J'me souviens plus", un rock décanté, hanté, illuminé par des phases lyriques soulignées par les claviers, des touches d'harmonium : un régal, la musique titubant avec les mots. Introduction instrumentale ambiante pour "Vénus pain bis", que viennent hacher les riffs rageurs de guitare, des chœurs sans parole, un peu longs et appuyés à mon goût, personne n'est parfait, mais le morceau se transforme pour accueillir dans une gangue mystérieuse les mots à la fois les plus crus et les plus poétiques, si sensuellement dits : on est en apesanteur, c'est intense comme une cérémonie. "Jeu de fatigue" carbure et ronronne, frétillant de boîtes à rythme, chevauchant une basse profonde, émaillé de chœurs légers : ce qui frappe à chaque fois, c'est l'inventivité, la variété de ces chansons si bien composées. Du méchant rock soudain ? Oui, "Tsar", avec la guitare chauffée à blanc, les mots qui claquent comme des fouets à la suite anaphorique du mot titre, le rythme implacable tandis que la guitare cisaille le ciel de ses déchirures. Magnifique, les amis ! Retour au ton intimiste avec le troublant "Sue & Syd" au charme acide, juste adouci par un passage à l'harmonium. « Le jour où il ont coffré le Grateful Dead », ainsi commence a capella le plus rock des titres de l'album, "Étoile Poker", ronflant, sur un texte psychédélique dit au refrain choral exalté : « Étoile Poker, tous contemplés / par les machines d'amour et de grâce ». L'avant-dernier titre, "Ils arrivent (les Hommes Minutes)" associe un texte de science-fiction énigmatique à une rythmique lourde, haletante et aux guitares sourdes et saturées. Nous les quittons avec "Blanche", pièce délicate au symbolisme décadent sertie de guitares entrelacées.

    Un magnifique parcours pour cet album étonnant, qui marie si bien les mots et la musique. Il devrait inciter nombre de chanteurs français à revenir vers notre langue, si honteusement délaissée pour un anglais standardisé et fort mal chanté ou dit.

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Paru le 7 février 2020 chez La Discrète Music / 11 plages / 44 minutes environ

Pour aller plus loin :

- le disque en écoute et en vente sur bandcamp :

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Publié le 16 Décembre 2018

Ambroise - À la tonalité préférable du ciel

   Ambroise est le nom du projet mené par Eugénie Jobin (compositions, voix, guitares et harmonium), avec le soutien fidèle de trois musiciens qui, outre le concours de leurs voix respectives, jouent de l'accordéon (Frédérique Roy), de la basse électrique et de la contrebasse (Gabriel Drolet) et des guitares (Simon Labbé). Venus des domaines des musiques improvisées, nouvelles et expérimentales, ils se produisent à Montréal et Toronto, défendent une chanson ouverte, libre. À la tonalité préférable du ciel est leur premier album complet après deux mini-albums. Il comprend neuf poèmes mis en musique par Eugénie. Les textes sont du poète québecois Paul-Marie Lapointe (1929 - 2011), dont le premier recueil, Le Vierge incendié en 1948, était d'un surréalisme flamboyant. Les poèmes choisis ici sont évidemment placés sous le signe de Rimbaud, comme l'indique le titre du premier, « Partir ». Entre blasons du corps féminin (« Message de ton corps » ou « Astéroïde ») et célébrations de la nature confondue avec l'espace même de l'amour, de l'angoisse (« Respiration », « Courte paille », « Hibernations »), les poèmes chantent une liberté sans frontière, dans laquelle le poète s'agrandit aux dimensions d'un univers où tout lui est parentèle :

J'ai des frères à l'infini

j'ai des sœurs à l'infini

et je suis mon père et  ma mère

 

J'ai des arbres des poissons

des fleurs et des oiseaux

   Le dernier  poème mis en musique, « Hibernations », se termine sur la métaphore saisissante des « oiseaux blancs aériens ossements » : présence de la mort dans la vie, corollaire du « message de ton corps » qu'est « la création du monde » à la fin de « Message de ton corps ». L'intérieur et l'extérieur se mêlent comme dans le très beau « Une », sous le signe d'incessantes métamorphoses :

mille amoureuses m'extraient de la mort

me tirent de la terre

 

mille amoureuses toujours la même

 

l'automne elles s'envolent de moi

puis réapparaissent

avec les feuilles

   Musicalement, l'album est marqué par la beauté des guitares, fluides, tranquillement rutilantes, et par la voix angélique d'Eugénie, régulièrement épaulée par celle de Frédérique ou le chœur des trois autres. « Partir » est une ballade folk qui prend le temps de rêver entre les strophes : on y respire à l'aise, on s'envole avec les phrases, les mots chantés avec grâce et une certaine suavité qui exclut toute dramatisation. Dans « Une », l'évocation de la mort, prise en charge par la basse électrique ou la contrebasse, est transcendée par les délicats mélismes de la voix dédoublée (au moins ?) et des guitares. L'harmonium ouvre « Crâne balayé rose », le texte le plus surréalisant, nous propulsant dans un autre monde, ponctué par les boucles des guitares. La voix d'Eugénie se fait plus fine encore, module chaque mot avec une infinie délicatesse. Chaque phrase est ainsi sertie d'une aura sensible, la chanson sur le point de mourir repart mieux dans un quasi chuchotement-chanté. Bien sûr, il faut tendre l'oreille pour une telle musique, sinon les mots ne sont plus perçus. Il faut soi-même se tapir dans le doux buissonnement musical, avant de s'ouvrir aux bruits des rues du premier espace de vivre, interlude accompagné par l'avancée du piano et une voix en sourdine. Puis c'est la mer qu'on entend, les voix féminines tendues soudain vers le ciel qui frémit. Il faut dire la merveille de « Message de ton corps », cet accord entre la polyphonie subtile des voix et l'accompagnement à l'harmonium, puis aux autres instruments. Nous sommes entre musique médiévale et quasi ambiante, habitée d'un feu secret, d'un mystère. C'est une pièce somptueuse.

       « Respiration » est sous-tendu par l'accordéon et l'harmonium intimement mêlés dans une nappe de drones, avant que les guitares n'annoncent et n'accompagnent aussi les chants haut-perchés des quelques vers du poème. On peut considérer qu'il forme diptyque avec « Astéroïde », autre poème court, où l'on entend un peu les voix masculines de l'ensemble car il est nettement choral avant tout, les guitares ponctuant le phrasé. L'harmonium donne à « Frères et sœurs » sa dimension de religiosité si particulière, liée au caractère cosmique du texte, à la figure christique du poète, cet « assassin sans lame » qui « se perce de lumière ».

   Suit un deuxième intermède, « l'espace de vivre 2 », avant « Courte paille », boucle obsédante de guitares et de voix, expression musicale de l'angoisse qui « polit sa terre ». Le disque se termine avec « Hibernations », le plus long titre. Autre évidente réussite, celle de la liberté de la composition, qui épouse le texte, sans le brusquer, choyant chaque vocable, le laissant résonner, déployer son sillage onirique, laissant le temps aux mots de « fra(yer) leur chemin vers l'intérieur », jusqu'aux bruitages insolites suscités par le dernier vers déjà cité plus haut, où l'on croit entendre s'entrechoquer les « aériens ossements ».

   Qui, de ce côté-ci de l'Atlantique, servirait ainsi la poésie, loin du bruit et de toute mièvrerie, dans une forme musicale à ce point naturelle qu'elle épouse les mots, les rythmes, qu'elle enchante absolument ?

   Un disque merveilleux, et un objet soigné, avec les textes de tous les poèmes, ce qui n'est hélas pas si fréquent !

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Paru en novembre 2018 chez Wild Silence / 11 plages / 46 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 29 septembre 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #L'Autre Chanson française, #La Musique et les Mots