le piano sans peur

Publié le 17 Octobre 2025

Angelina Yershova / Ynaktera - Time for Change

  Ce n’est pas une nouveauté : j’ai retrouvé le disque par hasard dans un de mes répertoires. Mais peu importe, au fond ?
Cette collaboration entre la pianiste et compositrice kazakhe Angelina Yershova et le producteur de musique électronique Ynaktera, installé à Rome, mérite notre attention. La première a fondé la maison de disques Twin Paradox Records pour y enregistrer ses neuf albums précédents. De formation classique, elle a développé un langage musical personnel en intégrant à ses compositions une dimension électronique, elle-même ayant obtenu un diplôme dans ce domaine au Conservatoire de Musique électronique de Santa Cecilia à Rome. Quant à Ynaktera, il est venu à la musique électronique après quinze années pendant lesquelles il jouait de la guitare acoustique et électrique. Fondateur d'un collectif d'arts électroniques, il dirige aussi un label expérimental, Stochastic Resonance.

   À partir des thèmes du changement climatique et de l'eau, les deux musiciens nous donnent neuf titres toujours surprenants. Leur musique est tour à tour brillante, intrigante, mystérieuse ou étrange. Entre techno et musique électronique expérimentale, Time for Change séduit par son inventivité constante. "Awakened Goddess" (titre 1) se développe dans une atmosphère glauque, avec de magnifiques moments de piano post-minimalistes dans la seconde partie. "Global Ocean Warming" est une pièce ambiante flottant dans une atmosphère mystique de voix cachées, peu à peu animée par un sourd pilonnement percussif. "Walking on Water" prend des allures de techno extatique...

"Shamanic Morse Code" (titre 4) part dans des contrées étranges, étonnant poème électronique techno. "One Planet" baigne dans des effluves et flux élégiaques, piano miroitant, en vives éclaboussures. "Everything is connected" (titre 6) serait digne d'un Ryuichi Sakamoto et de son complice Alva Noto, sans une dérive jazzy quelque peu mièvre. Le titre suivant, "Perpetual Spin" offre une plongée dans des gouffres inquiétants lardés de déchirures, micro-faillés. "Cluster Light" forme avec "For Miracle" un diptyque contrasté : après les chatoiements techno du premier, les envolées mélancoliques du second...

Paru en juin 2022 chez Twin Paradox Records (Rome, Italie) / 9 plages / 51 minutes environ

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Publié le 1 Octobre 2025

Bruno Duplant & Judith Wegmann - Univers Parallèles / Des Nuits et des Jours

[À propos du compositeur, de la pianiste et du disque]     

   Bruno Duplant ? Ce compositeur français prolifique a collaboré avec des instrumentistes  et des compositeurs pour nous donner quelques-uns des très grands disques de ces dernières années. Avec le pianiste belge Guy Vandromme, ce fut le double CD L'Infini des possibles en 2021 ; avec le pianiste néerlandais Reinier Van Houdt, le triple Lettres et Replis en 2022 ; avec le compositeur et instrumentiste néerlandais Machinefabriek Edge of Oblivion en 2024... À chaque fois, la collaboration signifie de fait une co-création, soit parce que l'instrumentiste est conduit à des choix personnels, soit parce que l'autre musicien dialogue avec lui à monde égal.

   Bruno Duplant s'intéresse à la création de fiction, dans le but de retranscrire un univers fantasmagorique ancestral et secret. Les fantômes et les miroirs sont au cœur de cet univers ouvert sur les inconnus qui résistent ou échappent à nos outils conceptuels.

   Pour Univers parallèles - Des Nuits et des Jours, il a fait appel à la pianiste et chambriste suisse Judith Wegmann, qui complète sa carrière classique par l'exploration d'un champ expérimental et contemporain. Peut-être parce que celle-ci est également fascinée par la thématique du temps.

Bruno Duplant (en haut) /  (en bas) Judith Wegmann : Photo © Anja Fonseka
Bruno Duplant (en haut) /  (en bas) Judith Wegmann : Photo © Anja Fonseka

Bruno Duplant (en haut) / (en bas) Judith Wegmann : Photo © Anja Fonseka

[L'impression des oreilles]

Sous la maison de la raison...

  Le grand piano Yamaha de Judith Wegmann sonne parfois comme un piano préparé, avec Bruno Duplant qui griffonne des textures en arrière-plan, comme sur un vieux polaroid. On entend des sortes de grognements bourdonnants, des glapissements glissants. Où sommes-nous ? Dans un monde incertain, une chambre aux fantasmes. Des formes font mine d'apparaître, bulles dans un continuum à demi effacé, s'éclipsent. Tentatives d'apparition, tout au plus, cela leur suffit. La ligne est un suite de traces, de rêveries, parallèles au monde dit réel. Le piano n'appelle pas, ne nomme pas, il est complice de la discrétion des dispositifs acoustiques et électroniques de Bruno Duplant. Il est leur relatif relief, clouant une couture élégante et presque dansante sur leurs toiles trouées, leurs gouffres inquiétants. Ainsi se construit une musique authentiquement fantastique qui n'a plus rien à voir avec les narratifs romantiques à la Berlioz, mais qui est dans le droit fil de l'inquiétante étrangeté freudienne : Das Unheimliche... L'ailleurs menace d'envahir, de prendre la place, de biais, sournoisement, à coup de glissendos courbes, d'abois rentrés, seulement il se désagrège avant de se solidifier. La musique de Bruno Dumont est la forme même de la hantise, elle n'est pas faite pour la scène et les lumières. Même lorsqu'elle s'affirme, vers vingt-cinq minutes, qu'on croit qu'elle va devenir le Réel, que le piano prend des allures grandioses, des vents s'engouffrent entre les notes, la caverne creuse le discours, et tout part en charpie, les fantômes gémissent lamentablement, la mélodie se fait plainte, et c'est le retour de l'énigmatique, de l'effrayant. Les draps en lambeaux fuient parmi les décombres, seraient-ce des os qui cliquettent, des planches qu'on rabotent ? Les poncifs se dérobent, jouent à cache-cache, reste la ligne de temps marquée par le piano, à demi rongée par l'informe sous-jacent. Complice, écrivais-je du piano plus haut, dernier rempart aussi contre le rampant, la tête haute d'une boucle répétée comme dernière arrête dorsale...contre les monstres !

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Bruno Duplant scrute les ombres, magistralement.

 

 

Paru le 26 septembre 2025 chez Moving Furniture Records (Amsterdam, Pays-Bas) / 1 plage / 42 minutes environ

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Publié le 24 Septembre 2025

Linda Catlin Smith - The Complete Piano Solos (1989 - 2023) Vol 1 - The Plains

[À propos de la compositrice, de la pianiste et du disque] 

    C'est un événement discographique important que l'entreprise par la maison de disque canadienne Redshift d'enregistrer l'ensemble des pièces pour piano solo de Linda Catlin Smith, compositrice née à New-York et installée à Toronto dont j'avais salué le si beau double album Dark Flower. Je renvoie à cet article pour quelques renseignements biographiques. Ce premier volume comprend une longue pièce de plus d'une heure, "The Plains", interprétée par Cheryl Duvall, pianiste qui se consacre aux musiques contemporaines, et qui avait commencé avant l'enregistrement de ce disque à commander des longues pièces d'une heure à plusieurs compositeurs canadiens, dont celle-ci fait dorénavant partie. Pendant l'enregistrement de "The Plains", elle a confié à la compositrice, qu'elle connait depuis le début des années 2000, son rêve d'enregistrer l'intégrale de ses œuvres pour piano. Ce rêve commence à devenir réalité. L'intégrale devrait comporter quatre volumes.

En haut : la compositrice Linda Catlin Smith (photo © Claire Harvie) / En bas la pianiste Cheryl Duvall (photo © Shaine Gray )
En haut : la compositrice Linda Catlin Smith (photo © Claire Harvie) / En bas la pianiste Cheryl Duvall (photo © Shaine Gray )

En haut : la compositrice Linda Catlin Smith (photo © Claire Harvie) / En bas la pianiste Cheryl Duvall (photo © Shaine Gray )

[L'impression des oreilles]

Pénombres éternelles...

   Une note aiguë isolée résonne longuement, suivie d'un silence et d'un accord dans les médiums répété huit fois de manière rapprochée. "The Plains", ce sera une suite de séquences calmes de notes ou accords répétés et variés, c'est une marche immense, entrecoupée de haltes, toujours nimbée d'une atmosphère méditative, recueillie. N'imaginez pas des plaines plates, regardez la photographie de couverture : un doux vallonnement à l'infini. Qui va piano va lontano...Les pas se suivent, et ne sont jamais tout à fait les mêmes. On s'arrête, on ralentit, on admire la beauté du paysage, on la laisse nous envahir, nous imprégner. Linda Catlin Smith capte le rayonnement des choses, mais aussi parfois leur grondement, leur turbulence. Sa musique écoute, cherche, sans idée préconçue, si bien que l'auditeur est charmé par la liberté qui en émane. Pas de structure apparente, un abandon à ce qui survient, et pourtant se dessine une ligne, une tonalité, une qualité de rigueur ferme et douce liée à une attention profonde, un sens de la fragilité des phénomènes. Parfois s'élève comme un chant minimaliste tissé de petites boucles, de répétitions et d'échos, de décrochements, puis cela se résorbe en bribes de phrases rêveuses. Cette musique n'appuie jamais, n'assène rien, elle s'arrête au bord, elle nous ménage, se ramasse pour aller son chemin, et nous surprendre. Car cette longue composition, loin d'être monotone ou ennuyeuse, déploie une variété magnifique de paysages sonores intériorisés, décantés, parfois ramenés à une série de notes identiques répétées qui résonnent, et puis cèdent la place à une joie un peu folle, mais brève, vite transcendée par une gravité amoureuse. Linda Catlin Smith fait du piano l'explorateur discret des pénombres qu'un rien de précipitation ou de virtuosité détruirait. Ici, on marche peut-être sur les traces d'esprits anciens, on apprivoise l'espace en le laissant respirer. Les plaines, n'est-ce pas une figure spatiale de l'Éternité ? La composition devient un immense poème dont les vers de mètres inégaux sont une approche qui ne s'autorise le lyrisme qu'avec discernement, presque parcimonie, par respect. C'est cette retenue  et cette infatigable tranquillité qui, paradoxalement, finissent par rendre la pièce bouleversante, illuminante. Et somptueuse !       

[ Ci-dessous, captation de la première interprétation mondiale au Centre de musique canadienne.  Le son semble parfois saturé, pâteux ? ]     

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N'ayons pas peur des mots : un chef d'œuvre, qui récompensera ceux qui prendront le temps de l'écouter dans son immensité sereine.

Paraît le 3 octobre 2025 chez Redshift (Vancouver, Canada) / 1 plage / 1 heure et 8 minutes environ

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Publié le 18 Août 2025

François Mardirossian - Sources inconnues

[À propos du pianiste et du disque]

Intégrale des Études pour piano de Philip GlassPianisphere Vol.1 (avec Thibaut Crassin), Satie et les GymnopédistesŒuvres pour piano d'Alan Hohvaness : ce sont quelques disques magnifiques de ce jeune pianiste, François Mardirossian (né en 1989), qui n'ont pas échappé à mon attention, à mon admiration, mais il a consacré aussi un disque à Moondog, un autre à Keith Jarrett. C'est dire son éclectisme, son soutien à des compositeurs singuliers, connus ou trop peu connus. Il est aussi codirecteur du festival de musique contemporaine Superspectives (Lyon) et depuis la rentrée 2024 conseiller artistique de La Trinité, nouvelle scène des musiques baroques et irrégulières (Lyon encore).

   Le programme qu'il nous propose est présenté comme « une exploration de l'introspection, du mystère et de l'émotion brute » et pose quelques questions simples comme « D'où vient la musique ? À quel moment naît-elle ? Existe-t-elle sans l'humain ? » À partir de là, François Mardirossian a rassemblé une « galerie de phénomènes musicaux inédits, utopiques et troublants », collection d'iconoclastes croisés au long de ses recherches passionnées. Collection... dans laquelle il figure en bonne place !

[L'impression des oreilles]

Rencontre avec des compositeurs remarquables

[Nota : Il va de soi que je vous renvoie pour une présentation détaillée des seize pièces de cette promenade au très beau livret d'accompagnement, dont est coutumière cette maison de disque qui ose encore, de surcroît, le français comme langue première - ce qui n'empêche évidemment pas une traduction anglaise en seconde position. Les notes sont du pianiste. ]

   C'est exceptionnellement un archet électronique qui nous accueille au seuil de la première pièce, "Caritas abundat" d'Hildegard von Bingen. Le fin bourdon continu ainsi créé sous-tend cette magnifique mélodie d'un halo mystique bienvenu, halo ponctué de notes percussives éparses sonnant comme du clavecin. À ce seuil vibrant répond en fin d'album, un fragment miraculeusement sauvé de la musique d'un archipel écossais aujourd'hui rendu aux seuls oiseaux. Ces mélodies perdues de St Kilda sont, elles, précédées d'un mystérieux vent glissant sur les cordes du piano jusqu'à faire lever un bourdon grave, orageux, sur lequel le fragment vient se greffer dans sa pureté fragile, pas si loin de la musique d'un Keith Jarrett, clin d'œil voulu ou pas...

   Entre ces bornes éminemment symboliques des recherches passionnées de François Mardirossian, les quatorze pièces restantes dessinent un itinéraire très personnel. J'y discerne une veine romantique au sens très large, qui excède à plaisir le champ classique : priorité à l'émotion avec le "Dexter's Tune" (titre 4) de Randy Newman, avec les deux pièces de Rosemary Brown, le très beau "Nocturne (dicté par Chopin)" (titre 10) et "Grübelei (dicté par Liszt)" (titre 12). Un goût de la virtuosité transcendée et enrayée par la passion. Avec cette pièce sublime qu'est "Dialoghi Del Presente (Primo Quadro : incipit & Assolo)" (Piste 6) de Luciano Cilio : début détendu, presque jazzy, vite s'échappant dans un brouillard émouvant, néo-romantique si l'on veut, de plus en plus épuré, en suspension de boucles déjà minimalistes. J'y ajouterai l'étonnante version de la bande sonore du film de Stanley Kubrick, "Orange mécanique" de Wendy Carlos, réécrite à la manière fougueuse et sinueuse de Philip Glass, le plus romantique des Minimalistes.

  Ce qui m'amène à une seconde veine, la minimaliste, mais jamais dans sa forme abstraite ou théorique, toujours humainement incarnée, travaillée par un courant intérieur troublant, donc non exclusive de la précédente ! Il y a d'abord Frédéric Lagnau, compositeur français bien présent dans ces colonnes depuis 2007 (cf notamment en 2011, Frédéric Lagnau : promeneur minimaliste inspiré), en seconde position après Hildegard, avec un rare titre en anglais, "Morning Song of the Jungle Sun". Si la trame d'ensemble est structurée par une boucle mélodique irrésistible, il y retentit aussi un frémissement lyrique extrêmement émouvant. Il y a le minimalisme frénétique de Ervin Nyiregyházi dans "The Terror of Playing Beethoven's "Appasionnata" in Concert" (Piste 7), son minimalisme étrange, dans la lignée du dernier Liszt, pour le fascinant "Andante, Ethereal" (Piste 15), dans lequel j'entends aussi des accents à la Gurdjieff, une majesté envoûtante...

   La troisième veine, c'est la plus intime, celle qui touche au plus près du parcours du pianiste. D'abord par une courte pièce de Jean-Yves Labat de Rossi, cofondateur avec Anne Dieumegard de la maison de disque Ad Vitam records, maison dont le soutien indéfectible est si précieux pour François Mardirossian. Cette pièce, éponyme (Piste 8, à peu près au milieu du disque), est à l'origine même du projet de l'album. C'est une musique d'esprit minimaliste qui voltige comme de la neige fraîche, une source chantante légère, plongeant soudain ses racines dans un bouillonnement tellurique, une fracture abyssale dont elle ressort égale à elle-même, têtue et un peu espiègle avant de se dissoudre dans les profondeurs résonnantes du piano.... Ensuite par une sorte de colonne vertébrale informelle, en 3, 11 et 14, où on ne peut pas ne pas voir un hommage au grand Arménien, à l'Ancêtre mystérieux, Georges Ivanovitch Gurdjieff. Une prière, un chant et une danse, trois formes privilégiées dans l'œuvre du chercheur de vérité : une manière de croiser l'ombre de Keith Jarrett, qui consacra un album à ses hymnes sacrés, et celle d'un autre pianiste - qui m'est particulièrement cher, Alain Kremski, qui enregistra chez Naïve pas moins de douze cds des œuvres du maître (transcrites par De Hartmann, ne l'oublions pas) d'après des partitions originales en sa possession. Que le pianiste espère « (s)e situer dans le sillage » de Kremski est significatif de sa volonté de s'ancrer dans une tradition certes arménienne, mais tout autant intemporelle. Il est parfaitement servi dans cette intention par son piano, l'extraordinaire Opus 102 de Stephen Paulello, qui pare chaque note d'une clarté profonde, j'ai envie d'écrire une âme vibrante. Nous sommes là au cœur des sources inconnues, désarmantes dans leur naïveté bouleversante. Des musiques qui  frissonnent encore d'une origine sacrée, dont François se fait le servant inspiré, secrètement ému.

   Ce qui nous amène aux deux pièces signées par le pianiste lui-même, une semi-improvisation baptisée "Trois souvenances" (Piste 9) et une "Improvisation" désignée comme telle (Piste 13). Par-delà les "réminiscences" avouées ou non, ce qui me frappe, c'est la gravité de la première, abrupte voire brutale, puis son irréelle fantaisie, puis sa frénésie presque féroce : un triptyque aux extrêmes, un jeu de cache-cache, le compositeur masquant derrière ses souvenirs et une intense pudeur sa sensibilité à vif. Et c'est la tendresse recueillie de la seconde, tendresse non dénuée de vigueur, qui ouvre soudain un horizon minimaliste foisonnant, un crescendo fougueux, rebelle, terminé par une pirouette gracieuse. Dans cet entre-deux, cette montée de forces vives loin des tentations mimétiques (Jarrett encore...) se trouve peut-être le futur compositeur François Mardirossian, farouche, tel qu'en lui-même, comme je le vois sur la photographie qu'il a choisie sur sa page "Biographie". [cf. ci-dessous ]

François Mardirossian / Photographie © Nine Louvel

François Mardirossian / Photographie © Nine Louvel

   Un programme captivant, panorama des influences qui informent la passion pianistique de François Mardirossian. L'interprétation sensible et ferme est sublimée par un piano exceptionnel.

rdirossianPremière parution en juillet 2025, sinon sortie officielle le 12 septembre 2025, chez Ad Vitam Records / 16 plages / 51 minutes environ

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- Extraits musicaux en écoute sur la page Ad Vitam

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Publié le 13 Août 2025

Sarah Hennies - SOVT

[À propos du disque et de la compositrice]

La déroutante illustration de couverture mérite qu'on s'y attarde pour présenter ce disque. Elle représente une personne avec une paille dans la bouche, en fait pratiquant un exercice vocal qui renforce la voix en aidant les cordes vocales à vibrer plus efficacement. En chantant avec cette paille, cette dernière régule la pression de l'air et réduit la tension sur les cordes vocales. La compositrice Sarah Hennies a découvert ces exercices, baptisés "SOVT" (Voie vocale semi-occlusive) lors d'un cours sur la féminisation de la voix pour femmes transgenres qui lui a inspiré d'ailleurs d'autres œuvres.

   Quel rapport, me direz-vous, entre ces exercices et cette longue pièce pour piano de cinquante-cinq minutes ? Le rapport est analogique. Disons que comme la paille contribue à modifier la voix, la pâte à modeler qui assourdit la quasi-totalité des cordes du piano modifie le son du piano, dépaysé entre piano et percussions. Comme la paille augmente la vibration dans la voix et la gorge en chantant, la pâte à modeler qui relie les cordes crée une vibration sympathique au grand potentiel dramatique qu'exploite le langage rythmique de la composition. Il s'agit donc d'une des innombrables configurations de piano préparé ouvertes par les expérimentations de John Cage à la fin des années 1940, elles-mêmes inspirées de celles d'Henry Cowell (1897 - 1965) dans les années 1920 et d'Erik Satie dans le courant de la décennie précédente, où il avait inséré des feuilles de papier entre les cordes du piano pour sa composition Le Piège de Méduse (1913).

Née à Louisville en 1979, Sarah Hennies est une compositrice et percussionniste américaine installée dans le nord de l'état de New-York. Elle écrit de la musique de chambre, mais aussi pour des films et des interprétations improvisées, attentive aux conditions sociales et neurologiques qui sous-tendent la création artistique.

Originellement commandée par le pianiste R. Andrew Lee, passionnément engagé dans la défense des œuvres d'avant-garde (voir sa maison de disques Irritable Hedgehog) , SOVT est interprétée ici par un autre pianiste, Richard Valitutto, salué comme un brillant interprète des musiques expérimentales, très impliqué notamment dans une anthologie de la musique de Julius Eastman

Sarah Hennies et le pianiste Richard ValituttoSarah Hennies et le pianiste Richard Valitutto

Sarah Hennies et le pianiste Richard Valitutto

[L'impression des oreilles]

   Sur les chemins étranges de l'effacement des habitudes...

   D'une durée de cinquante-cinq minutes, la composition est de fait  structurée comme une série de séquences, analogiquement sans doute à la série d'exercices vocaux qui a donné son titre à l'album.

Elle débute par une série de note isolées, installant un climat d'écoute profonde. Puis s'instaure comme un dialogue avec des notes moins amorties dirait-on. On ne peut pas ne pas penser à la musique japonaise, en particulier pour le koto, auquel la préparation  fait ressembler le piano. Ce qui se déroule, c'est un chemin dans la neige épaisse, une série de battements étouffés que des notes vigoureuses viennent compléter de leur sécheresse. Et soudain s'ouvre l'esquisse d'un chant inconnu construit sur trois séries alternées. L'envoûtement commence, favorisé par la nature répétitive des séries. On sait qu'on ne lâchera plus, qu'on est dans une musique qui questionne le mystère, s'aventure dans des jardins de pierre autour de temples disparus. Le piano est devenu percussion rêche, claquante comme des bois durs frappés, dont la captation discographique nous restitue les harmoniques dépouillées. Une seule note répétée suffit, puis de brèves séries de deux dans un balancement imperceptible, avant que la composition ne joue sur de brefs agrégats. C'est le piano ramené à un cliquetis boisé, des raquettes sur la neige dont je parlais. C'est le piano à l'écoute d'un indicible qu'il souligne de traits insistants, mais au bord du presque rien dans une extase austère, au ras du mécanisme qui le constitue. 

Vers vingt-et-une minutes, le piano reprend d'un ton plus affermi, jusqu'au vertige de la note répétée, suspendue sur le silence, qui reprend sur un autre niveau. Voici qu'il redevient presque le piano que nous connaissons, et c'est bouleversant, le summum de l'étrange. SOVT nous promène ainsi de paysages désertés en espaces envahis par la ténacité de l'instrument à chercher une faille par où faire surgir une surréalité prodigieuse. Le martèlement de notes serrées produit paradoxalement un effet onirique marqué. Nous avons quitté les rives du soi-disant réel, nous embarquons pour une odyssée phénoménale dans l'obscur du piano, dans ses entrailles projetées en vagues d'harmoniques. C'est une attaque de Sauvages peinturlurés, menée par des sorciers aveugles. Rien ne saurait résister, l'espace a gonflé, il accouche d'arpèges fous qui envahissent notre cerveau, perforent notre conscience. D'une certaine manière, c'est une musique de possession, d'emprise. Le piano, parfois réduit à sa plus simple expression, pure percussion résonnante, pur battement décharné jusqu'à l'os du son, opère comme le couteau du sacrificateur, il nous libère des liens mondains pour nous tourner vers un Ineffable terrassant. Il est appel et rappel, obstiné, vivant d'un spasme squelettique et mine de rien négativement frénétique, renaissant de ses disparitions épisodiques, soudain se moquant dans un balancement hypnotique, puis, redevenu sérieux, égrenant une marche lancinante au milieu d'étincelles étouffées. Piano silex, piano bâton, piano pierre, débarrassé de tous les affects, ramené à son rôle d'avertisseur, de veilleur, d'éveilleur...

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    Le piano dépaysé de Sarah Hennies est l'instrument d'une autre voie, ascétique et fascinante, pour nous arracher aux démons de l'habitude et nous révéler un monde sonore d'une farouche beauté. L'interprétation sobre et ferme de Richard Valitutto est tout simplement impressionnante !

Paru en mars 2025 chez elsewhere music (Jersey City, New Jersey) / 1 plage / 56 minutes environ

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Publié le 1 Août 2025

Phillip Schroeder (3) - Radiance Within

[À propos du disque et du compositeur]

   Pour des données biographiques sur Phillip Schroeder, pianiste et compositeur américain auquel j'ai déjà consacré deux articles, je renvoie au premier Phillip Schroeder (1) : nuance, mystère et grâce Avec ce disque, Phillip Schroeder confirme son aisance dans la musique de chambre. Certes le piano reste son instrument de prédilection, mais à côté de trois pièces pour piano (dont une pour piano avec préparations), on trouve deux compositions pour piano et violon, une pour violon seul, et une autre pour violon électrique à 5 cordes, piano prépar et gongs.

Phillip Schroeder : piano (1-2-4-5-6-7 / Margaret Jones : violons (1-3-7) / Alan Zimmerman : gongs (7)

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L'éveil à la Merveille tranquille...

   Rien de tapageur ou de fracassant dans ces sept pièces sous le signe d'un immense apaisement. La pièce éponyme, en ouverture, donne le ton. Un duo piano et violon, tout en échappées délicatement mélancoliques, nimbées d'une lumière intérieure, comme l'annonce le titre. À certains moments, le piano se tait, il écoute le violon dérouler ses mélodieuses notes prolongées, ses inflexions suaves. Sinon, il souligne d'un frais friselis le violon éperdu de langueur. Cette pièce est un îlot de quiétude, de grâce exquise. 

   "An Awakening", pour piano avec préparations, gravite autour d'une note répétée, prolongée d'échos bourdonnants, de frissonnements des cordes, avec des esquisses mélodiques d'un calme magnifique. C'est l'éveil à un monde de rayonnements intérieurs, une joie ineffable devant le Mystère...

   "Avian Fields" (titre 3) pour violon solo surprend Phillip Schroeder ailleurs que dans le domaine de son cher piano. Aussi à l'aise dans l'écriture pour le violon, il signe une pièce intrigante, broderie de chants d'oiseaux saisis dans leur pureté, posés sur une trame de silence. Trilles, pizzicati, roulades, trémoussements, gloussements, émaillent ce récital limpide, volontiers curieusement minimaliste à sa manière dépouillée, répétitive. Suit une composition pour piano solo typiquement schroederienne, "Being in Wonder", l'égrènement de quelques notes comme des virgules répétées, de légères éclaboussures transparentes, vibrantes. Comme des suspensions de lumières qui reluisent doucement, une méditation peu à peu envahie par les résonances, les harmoniques avant la dernière gerbe qui se perd dans la merveille ! Le "Nocturne" pour piano et violon (titre 5) constitue la clé de voûte de ces sept compositions. Le piano, dans les médiums et les graves, fournit un noble contrepoint au violon frémissant, tout en glissements et caresses mélodieuses semi extatiques. La pièce avance majestueusement au bord de tremolos qui m'ont fait penser parfois à la musique de Gavin Bryars. Ce lyrisme splendide est un modèle de retenue pudique, d'équilibre illuminant.

   "Stillness at Night" (titre 6), pour piano solo, ce pourrait être l'art poétique de Phillip Schroeder : la lente éclosion des notes, les remontées graves dans un temps distendu, purgé de tout accident. Puis une mélancolie discrète, véritable économie de l'émotion, transcendée par une attention aiguë à la beauté des sons qui se propagent dans l'épaisseur du silence.

   Le disque se termine avec le très étonnant "Shed the Pedestrian", pour violon électrique à cinq cordes, piano préparé et gongs. Les gongs donnent à la pièce une évidente coloration extrême-orientale, vite neutralisée par le violon, et  à peine dépaysée par le piano préparé camouflé en percussion un brin métronomique. On dirait une marche, un rituel intemporel, que rien ne saurait arrêter dans son avancée gentiment implacable, malicieuse du côté du violon en liberté désinvolte sur les rails des graves et des résonances des deux autres instruments.

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Un disque magnifique pour déguster la paix des soirs et des nuits.

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Passage à travers un rêve...

 À noter la réédition par Neuma Records de Passage Through a Dream, initialement paru en 2011 chez Innova Recordings. Flûte, soprano, accordéon, vibraphone, harpe, clarinette et basse clarinette, euphonium, et Phillip Shroeder lui-même au piano...et à la basse électrique. Superbe disque, aux textures étoffées, moirées par l'usage de répétitions en canon traitées par délai numérique. 

Paru fin juin 2025 chez Neuma Records (Saint-Paul, Minnesota) / 7 plages / 59 minutes environ

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Publié le 24 Juillet 2025

Giovanni Di Domenico / Alex Zethson - Edge Runner / Noema

[À propos des disques et des compositeurs-interprètes]

Cette parution comprend deux cds couplés. Le premier est consacré à Giovanni Di Domenico, musicien devenu un habitué de ces colonnes, voir mon article consacré à sa récente collaboration avec Rutger Zuydervelt sur Painting A Picture / Picture A Painting (juin 2025) ; le second au suédois Alex Zethson, claviériste et compositeur né en 1988, collaborateur de plusieurs ensembles, arrangeur, dirigeant de la passionnante maison de disques Thanatosis Produktion depuis 2016. J'avais salué son disque avec le violoncelliste grec Nikos Veliotis Cryo, paru sur son label en mars 2025. 

Sur Edge Runner, Giovanni Di Domenico joue : Grand Piano, Hohner Organetta (clavier et orgue / harmonium électrique à anches, des années soixante), orgue à tuyaux, électronique. Les titres de l'album et des morceaux sont empruntés au livre de Steven Levy Vie artificielle : La Quête d'une Nouvelle Création (titre original : Artificial Life : The Quest for a New Creation, apparemment non traduit)

Sur Noema, Alex Zethson est au Grand piano, enregistré en direct à Athènes..

[L'impression des oreilles]

Deux explorations vertigineuses des Tréfonds

1/ Edge Runner (37 minutes environ, trois pièces)

   Le premier titre éponyme, le plus long avec dix-huit minutes, se présente comme un déferlement électronique accompagné du grand piano martelant deux notes pulsées. Le Hohner Organetta est enveloppé d'un cocon strié, crachotant, grondant, de bourdons. La pièce court sur le bord, la crête, tapissée par l'orgue lointain en fond. Cette course formidable, inlassable, n'est-elle pas à l'image de notre monde, recouvrant tout de son bruit, de son activité frénétique ? Musicalement, c'est une expérience de transe. Tel le soufi dans son tournoiement, le piano écrase tout : il ne reste que le martèlement et son halo traversé de courants puissants. La musique devient une vrille colossale nous emportant dans sa folie, creusant jusqu'au vertige dans l'épaisseur des matières, le piano accélérant dirait-on dans la dernière longueur. Une pièce magnifique !
 

    Giovanni Di Domenico ne nous laisse pas respirer avec "Carbaquists", pièce un peu plus courte (plus de douze minutes), dont le titre renvoie sans doute à l'usage par l'homme de la chaîne carbone. Très dense, la composition semble bouillonner sur place, le piano martelant à l'intérieur d'un nuage noir, au bord cette fois d'une explosion, ou d'une implosion. De quelle genèse splendidement monstrueuse peut-il s'agir ? Le piano est dans un œuf, il frappe pour casser l'enveloppe noire-rayonnante d'orgue grandiose.

   "The Frenetics" (titre 3) tintinnabule tel un portique de cloches électroniques fissurées, froissées, et ce friselis est rejoint par le piano martelant, le tout créant un brouillard épais, traversé de déchirures aiguës jusqu'à la chute finale.

 

2/ Noema (presque 44 minutes)

    Le titre du cd et de sa pièce unique réfère soit au plus grand radiotélescope de l'hémisphère nord, installé sur le plateau de Bure dans les Alpes du sud en France, soit à une revue explorant les transformations qui bouleversent notre monde. "Noema" signifie aussi Bénédiction en portugais... À quoi bon ces remarques, me direz-vous ? Je n'en sais rien. Je cherche la raison des titres. Il n'est pas sûr que cela aide à l'écoute. Dans le cas de cette longue pièce, j'entends les trois références jouer ensemble. J'entends une immense bénédiction, l'écoute des fermentations de l'univers, comme si le pianiste vibrait à l'unisson, médium captant les rayonnements cosmiques pour les transcrire en sons et notes, frappes et résonances. 

   Structurée en quatre parties soudées, la composition a un caractère hypnotique prononcé. Dans la première partie, la répétition rapide de motifs dans les graves crée une espèce d'onde énorme comme le bruit de fond amplifié de l'univers, enroulée autour d'un axe fixe. Et tout cela frémit, résonne, gronde, océan infini d'une beauté prodigieuse. Or, "Noema" dérive du grec νόημα pour désigner un objet mental : ici, ce serait l'objet mental absolu, dans son foisonnement tourbillonnant, un peu comme la conscience de l'univers, chatoyante de chromatismes, d'harmoniques, dans la seconde partie littéralement tapissée par les frappes percussives du piano en un modelage vertigineux au fond des graves. La troisième partie correspondrait à une descente dans les abîmes entre deux volées entrecroisées en rafales, toujours dans les très graves, d'où une résonance sépulcrale, une tension qui se relâche de manière imprévue avec l'apparition de la main droite, impériale et hiératique dans son cheminement par-dessus le gouffre, générant un paysage plus aéré, mystérieux, auquel la quatrième partie substitue par ses roulements une impression d'élévation, de transcendance, avec un retour de la houle initiale, mais allégée, décantée de son obscurité terrible en dépit de graves à nouveau très présents, grâce au chant que la main droite impose dans le crescendo sonnant comme un hymne vibrant à la Vie des Profondeurs inconnues, jusqu'à l'apaisement.

Deux disques exceptionnels, renversants, par deux musiciens-chamans totalement immergés dans leur transe compositionnelle.

Paru le 7 juillet 2025 chez Defkaz Records (Grèce) / 2 cds / 4 plages ( 3 + 1) / 1 heure et 21 minutes environ

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Publié le 16 Juillet 2025

Alfredo Santa Ana - Before The World Sleeps

   Tous les amoureux du piano devraient se précipiter sur ce disque, qui n'a que trop attendu dans les limbes de mes fichiers. 

[À propos du compositeur, de la pianiste et du disque]

    Le compositeur mexico-canadien Alfredo Santa Ana réside à Vancouver depuis 2003 sur les terres de nations autochtones. Il est guitariste dans  un groupe "d'avant-rock avec une touche de classique" de Vancouver, Square, se produit avec sa compagne, l'écrivain Alisen Santa Ana sous le nom de Ghost Sheperd. Son album de guitare, Sounds of Time & Distance, est sorti en novembre 2022.

   Aussi à l'aise dans le répertoire classique que contemporain, la pianiste Miranda Wong a derrière elle une solide carrière de soliste au Canada, aux États-Unis et en Angleterre, d'instrumentiste de chambre et d'enseignante qui la rend à même d'interpréter la musique exigeante du compositeur.

  Quant au propos du disque, qui se veut dans l'air du temps, lié à la précarité de notre époque face au futur, il me semble suffisamment vague et inconsistant pour que je n'insiste pas. La musique n'a pas besoin de "programme" pour nous plaire. Cette collection de dix-huit pièces, quinze d'entre elles de moins de quatre minutes, trace le portrait d'une sensibilité attachante, en marge des projecteurs et d'une actualité tapageuse. C'est assez pour la rendre précieuse.

Le compositeur Alfredo Santa Ana (à gauche) / la pianiste Miranda Wong (à droite)Le compositeur Alfredo Santa Ana (à gauche) / la pianiste Miranda Wong (à droite)

Le compositeur Alfredo Santa Ana (à gauche) / la pianiste Miranda Wong (à droite)

   Une nouvelle culture de la Nostalgie   

   Le compositeur a distingué quatre chapitres dans son album qu'il considère en somme comme un livre pour piano : Le Concile des Apparitions (titres 1 à 3) / Mémoire, je pense souvent à toi comme la cendre du Temps (4 à 7) / Couleurs (8 à 12) / Petit âge de glace (13 à 18) La première pièce, titrée par le mot-valise "Zaloasymphnesis", mot si mystérieux, me paraît à cent lieues des "explications" fournies par le compositeur : "Zaloa" est le mot Nahuatl (langue du Mexique, de la famille uto-aztec) pour la glue ou des sortes de colle, "symph" renvoie à l'idée d'un accord ou rassemblement de sons, tandis que "nesis" réfère à la théorie platonicienne de l'anamnèse, qui considère que les formes ou les concepts sont préinstallés dans l'esprit...Ce qui me laisse perplexe, mais la pièce a de l'allure, un tantinet beethovenienne (?). En effet, elle me rappelle d'autres musiques, elle me colle à l'oreille, elle semble pétrie de souvenirs musicaux. Son lyrisme dynamique est couplé avec des phases introspectives plus proches de la musique des débuts du vingtième siècle. On aimerait se souvenir, avant que le monde ne s'endorme, de telles mélodies qui échappent au temps. C'est un très beau début !

   "Castle Keep" (titre 2) est l'une des merveilles qui motivent mon article. La neige est tombée finement, enveloppant les choses d'un manteau mélancolique. Le piano picore dans les aigus parmi des flaques de rêve, ne redescend dans les médiums que dans la dernière partie, encore est-ce fugitivement : tout s'efface dans le rêve...

     N'y a-t-il pas au fond "Two Worlds" (titre 3) ? Le premier pose des questions, insiste par des séries de notes répétées, et le second entraîne dans la beauté profonde gisant dans les résonances, là juste derrière, ô les grappes gorgées de sons de l'au-delà, oiseaux sublimes... Voilà un triptyque d'entrée qui vous avertit : vous écoutez un grand disque !

    Quant à la petite pièce suivante, qui inaugure le chapitre de la mémoire, "A New Culture of Nostalgia", elle me fournit le titre de ma recension. Sa ligne flottante de boucles n'est interrompue que par de brèves efflorescences. Dans un esprit post-debussyste, la composition tourne et se pavane dans l'air du soir. "The Feeling of Forgetting" (titre 5), en dépit d'attaques décidées, se défait au milieu de pirouettes. "Lessons for Oblivion", ce pourrait être le titre d'un tango d'Astor Piazzolla,  ce sont des rêveries délicates et tourmentées arrachées au silence, c'est le jaillissement d'une sensibilité frémissante.

   Une poétique des titres serait à écrire. "Phantom Etude" semble conclure une trilogie de l'effacement. La pièce court dans les herbes folles avec une belle énergie pour se perdre dans les brumes. Ce n'est qu'après qu'apparaissent des compositions liées aux couleurs. C'est "Fuchsia", tout en trilles et torsions, avec des alanguissements et une montée de la mélancolie. C'est la très courte "Marigold" (souci, titre 9), perdue dans ses rêves, l'oreille tendue à l'orée du silence. Puis c'est un climat peut-être, avec "Aegean" (Égéenne), miniature solennelle et grave, notes tenues, résonantes, d'une incroyable beauté. "Wheelbarrow Red", c'est un objet qui troue l'épaisseur de l'oubli, une brouette rouge, mystérieuse, posée là, pour transporter quoi ? Le souvenir des choses disparues, qui sait, la composition est un petit chef d'œuvre suggestif, verlainien dans son économie de l'esquisse. Je souris, car le titre suivant, c'est "Absinthe", boisson trop aimée par Verlaine, pièce d'une grâce diaphane, comme l'Essence de la Nostalgie.
 

 

   Puis le disque nous achemine au Pays du froid, comme nous prévient "The Cold Gathers" (Le Froid s'installe, pièce 13). Avec ses notes rares et prudentes, la composition dessine un monde peu à peu saisi par l'immobilité, qui se débat faiblement, se laisse séduire, gagné par des ombres, envahi par le silence. La pièce suivante, "Ice Gods Don't Keep" (Les Dieux de glace ne conservent pas (?)) frétille et semble se jouer du froid, ironiquement, lui faisant la nique, mais celui-ci monte et la saisit, lui conférant une gravité bouleversante. Elle s'épure en chemin, marche extasiée dans le nouveau monde, s'ébroue de joie et gambade à nouveau pour finir. Le nouveau monde, c'est celui dans lequel "The Introvert" nous conduit : piano préparé, ou joué sur les cordes intérieures. Un monde de micro étincellements, d'éclats ouatés. Le piano s'est fait clavecin, luth, il tapisse de ses sons graves les autres sons arrachés à sa nuit intérieure pour une méditation sublime.

   Je n'en finis pas de me perdre dans ce disque admirable. Ah ! les trois dernières pièces ! "Prayer to a Vanishing Sun" (titre 16) marche sur des cellules de deux notes, suit un sentier bordé de ténèbres. "Snow Dirge" (Chant funèbre de la Neige) égrène quelques grappes dans une immense et paisible mélancolie avant de s'émietter en notes éparses, puis de brièvement briller de feux, souvenirs d'un monde enfui. "The Last Hymn" semble, lui, le souvenir d'autres hymnes connus (lesquels ?) qu'il condense jusqu'à les agglomérer en balbutiements pathétiques.

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   Un très grand disque de piano intemporel, dans l'interprétation sobre et sensible de Miranda Wong. Un classique néo-impressionniste pour aujourd'hui.

Paru en novembre 2024 chez Redshift Music (Vancouver, Canada) / 18 plages / 50 minutes environ

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