le piano sans peur

Publié le 4 Juin 2011

Frédéric Lagnau : promeneur minimaliste inspiré.

    Emporté par un cancer le 30 avril 2010, Frédéric Lagnau n'a pas connu la célébrité qu'il aurait méritée. Je l'avais évoqué dans un article du 23 février 2007 titré "Jardins d'oubli", en hommage à son disque Jardins cycliques, paru chez Lycaon en 1998 : 70 minutes alternant pièces classiques et pièces contemporaines, minimalistes ou non, et quatre compositions personnelles. Or, voici quelques jours, un lecteur me signale un autre disque de ce pianiste discret : Journey to Inti, publié par le scène nationale d'Évreux en 1992. Quatre pièces, quatre promenades dans cet univers fluide du piano minimaliste qui est le sien, marqué par Steve Reich, mais beaucoup plus fantasque, rêveur, obstiné. Une musique en rapport avec les éléments, le vent, le fleuve : bucolique, elle aime à s'étirer, revenir inlassablement sur elle-même dans des enroulements secrètement voluptueux. Elle bourdonne dans le jardin aux herbes folles des harmoniques perdues comme dans ses "Chants initiatiques", ciselant les gouttes d'un soleil blanc, s'attardant aux herbes éblouies avec une grâce de nymphe diaphane. C'est une musique qui sait attendre pour renaître, suspendue à la recherche de ce qui vient au détour des boucles entêtantes, dans le creux soudain, imprévu, qui délivre la merveille endormie : la voilà qui se redresse, déborde, irrigue, source joyeuse et conquérante en plein milieu de "Journey to Inti", troisième titre de l'album éponyme. Très, très grand album, merci Bourbaki : je renvoie les lecteurs à la mise en ligne de l'album complet sur votre blog.

Frédéric Lagnau : promeneur minimaliste inspiré.

  Jardins cycliques, album très différent, propose un programme qui invite l'auditeur à oublier tous ses préjugés : l'on y passe allègrement de François Couperin à des compositeurs contemporains, vérifiant une fois de plus que le minimalisme n'est que le développement d'idées en germe chez les classiques, et non une régression paresseuse vers la facilité comme le pensent trop vite bien des auditeurs et des compositeurs imbus d'une complexité qu'ils dénient à ce courant trop populaire (si l'on pense au trio Reich - Riley - Glass) à leurs yeux. Il est temps d'admettre que le minimalisme, s'il a connu un âge d'or dans les années soixante, soixante-dix, continue d'influencer nombre de compositeurs nettement moins connus, voire inconnus, que l'on parle de post minimalisme ou non. D'ailleurs Frédéric Lagnau est un vrai minimaliste, je le vérifie encore en écoutant "À quelle heure arrive le vent", première pièce de Journey to Inti, ou "À mesure ou au fur", dix-neuvième de Jardins cycliques : jeu avec les combinaisons de motifs, plaisir du primesaut, du rebond, qui produit une labilité fragile ou océanique, mouvements de flux et stases contemplatives.

J'allais oublier : je crois devoir à Frédéric Lagnau la découverte de ce qui est devenu ma pièce préférée de John Cage, "In a landscape", qui clôt Jardins cycliques.

Pour aller plus loin

  - Jardins cycliques en intégralité ici au format MP4

(22 titres)

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 31 mars 2021)

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Publié le 12 Mars 2011

Ryuichi Sakamoto & Alva Noto - L'accord parfait

   Comment écrire en ce moment sur la musique ? À l'heure de la catastrophe qui frappe le Japon, tout le reste peut sembler dérisoire. Paradoxalement, il me semble que c'est une raison supplémentaire pour rappeler notre besoin vital d'harmonie. Le nucléaire, par la complexité des technologies qu'il nécessite, par la société hyper-organisée et sécuritaire qu'il génère, par les déchets qu'il produit sans savoir quoi en faire, si ce n'est les enfouir pour ne plus les voir, ne plus y penser, est incompatible avec la sérénité, donc le bonheur. C'est justement d'un japonais dont je voulais parler depuis quelque temps, un pianiste que je connaissais et appréciais déjà en solo, et dont je viens de découvrir deux disques magnifiques, qui me donnent un immense bonheur. Il s'agit de Ryuichi Sakamoto, mais pas seul, en duo avec Carsten Nicolai, alias Alva Noto, compositeur de musique électronique découvert lorsque je cherchais autour de son homologue grec Spyweirdos. Deuxième album issu de leur collaboration après Vrioon sorti en 2003, Insen (2005) propose sept titres d'une musique minimale impeccablement ciselée. Ryuichi égrène des notes rares qu'il laisse résonner, tandis qu'Alva tisse un réseau de mailles électroniques ténues, à base de micro pulsations, de blocs répétitifs de notes bloquées à la texture plastique d'une émouvante fragilité. Chaque morceau sonne comme une méditation à la fois sereine et sensible, attentive à capter les frémissements imperceptibles d'une beauté discrète. Les deux musiciens donnent l'impression d'une connivence, d'une écoute réciproque en parfaite symbiose. Il en résulte une musique équilibrée, aérée, qui sollicite l'attention. Nous partageons un mystère, nous assistons à l'avènement d'une grâce évanescente. Quelque chose advient, de l'ordre du miracle, surgi des silences entre les notes, entre les répliques mesurées des deux célébrants de cette pénétrante cérémonie électro-acoustique. Frôlements, crachotements électroniques cernent les notes du piano pour l'envelopper d'un halo de lumière douce, si bien que chaque morceau se déploie comme une épiphanie bouleversante, illuminante, celle de la vie tapie dans les plis et les creux, débusquée avec une infinie délicatesse.

Ryuichi Sakamoto & Alva Noto - L'accord parfait

On pourrait reprocher à Revep, paru la même année, d'être bien court, trois titres pour à peine vingt minutes. Mais le miracle se poursuit. La première pièce, "silisx", plus labile, est tout aussi magnifique, animée de somptueux glissements de nappes de claviers qui nous mènent vers l'extraordinaire "mur", plus de huit minutes extatiques. Le piano rayonne littéralement, serti par la ponctuation lancinante, les bouffées de particules sonores électroniques qui sont autant de respirations transparentes.

  Deux disques qui nous rappellent ce que nous oublions si souvent - et que devrait nous rappeler ce qui se passe en ce moment au Japon : que la beauté de la vie est indissociable de sa fragilité, que l'harmonie et le bonheur ne surgissent que si l'on respecte la vie. Cela passe par l'attention, l'écoute, inlassables, dans la plus grande humilité.

Insen : Paru en 2005 chez Raster-Noton / 7 plages / 43 minutes environ

Revep : Paru en 2006 chez Raster-Noton / 3 plages / 20 minutes environ

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 mars 2021)

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Publié le 14 Février 2011

Alain Kremski - résonance / mouvements

     Résonance / Mouvements // Mouvement / Résonances, tel est le titre complet du dernier disque du pianiste, compositeur et improvisateur Alain Kremski. Pas un seul article en français, si j'ai bien cherché, sur ce disque admirable (en dehors d'une brève présentation sur le site du label). Signe des temps ? Conséquence de la discrétion de cet homme à la carrière atypique ? Remarqué par Igor Stravinski, élève de Nadia Boulanger et d'Olivier Messiaen, premier grand Prix de Rome de composition et donc pensionnaire de la villa Médicis, il esquive une brillante carrière de pianiste. Car il se passionne pour les sons des cloches de temples d'Asie, des gongs, collectionne les bols chantants tibétains. Cet intérêt pour l'Orient, mais aussi les voyages, les arts, l'architecture, le pousse dans une direction unique. S'il enregistre l'intégralité des œuvres de Georges Gurdjieff, retranscrites pour le piano par le compositeur russe Thomas de Hartmann, ou encore celles de Nietzsche, il aime associer son piano aux cloches, gongs, bols tibétains. « Ce qui est important pour un artiste, c’est d’avoir un but. Et chaque but est possible, s’il est clair. Le mien est de réveiller dans le public la nostalgie de la « source » perdue, quelque chose qui vient de très loin, parfois même de l’enfance. J’aime la rencontre des disciplines artistiques : la musique, l’architecture, le cinéma, la danse, la peinture, la réalisation de calligraphies pendant que l’on joue du piano etc. » confiait-il dans un entretien en 2010. En concert, il se produit parfois avec un portique spécialement conçu pour ces instruments qui ont un point commun avec le piano : percussifs comme lui, ils résonnent, parfois longuement, après avoir été frappés.

   « Tout l'Occident est basé sur la dualité – y compris l'ordinateur avec les zéros et les uns. En Asie, on compte jusqu'à trois : entre les sons et les silences, entre le plein et le vide, il existe un passage, et c'est dans ce passage que réside le mystère.  Les instruments tibétains ou japonais vibrent très longtemps. Entre le moment où le son s'arrête et le vrai silence, on ne discerne pas très bien la limite : c'est comme le passage entre le jour et la nuit... dans cet instant-là, on atteint quelque chose qui est de l'ordre du Sacré. » nous dit Alain Kremski sur le passionnant et très beau livret, illustré de peintures, encres et photographies de Simon Leibovitz qui accompagne le disque. La musique est un médium : « Au Conservatoire, on était encore très influencés par ce qu'on appelle le style et le langage, mais la quintessence de mon travail, c'est autre chose : essayer de retrouver l'énergie pure. Qu'est-ce qu'une énergie pure ? C'est être en contact avec une énergie du cosmos qui ne passe pas par toutes les références intellectuelles...C'est réveiller chez l'auditeur la nostalgie de la source perdue, cette impression que j'éprouvais quand je lisais  les contes de fée ou Michel Strogoff...Attention, ce n'est pas de l'apitoiement sur soi, cette nostalgie-là est de l'ordre du Sacré, comme le souvenir de quelque chose d'où l'on vient et qui est unique. »

   Le disque est divisé en deux : cinq danses pour piano, gongs et grands bols rituels, avec pour titre celui de l'album entier ; puis cinq pièces pour piano et gongs regroupées sous le titre "L'Appel des Îles Lointaines". Le chroniqueur ici s'arrête un temps : qu'ajouter aux commentaires lapidaires d'Alain Kremski ? Aux fragments de textes, poèmes qu'il y adjoint ? L'essentiel n'est-il pas dit ? 

   La danse rituelle "Résonance / Mouvements qui ouvre l'album est une entrée saisissante, un portique impressionnant. Gongs initiaux, contraste puissant entre deux registres pianistiques :  massifs martelés sans ménagement et fluidité caressante d'une source sans cesse renaissante malgré les interruptions abruptes. Comme un combat fondamental, l'affrontement du Yang et du Yin, nous dit Kremski. L'auditeur est happé dans cette dialectique qui l'installe dans une autre durée, presque 14 minutes. Des falaises à escalader pour découvrir le miracle. Nous voici "Sous les étoiles silencieuses", danse sacrée translucide, délicate, sur les pointes lumineuses des aigus qui surplombent quelques notes graves et les résonances profondes des bols et des gongs, comme sur un pont suspendu. On retient son souffle devant l'invisible rendu visible, pour paraphraser la belle phrase de René Daumal que le musicien place en exergue au disque tout entier : « La Porte de l'Invisible doit être visible. » "Pour invoquer la Terre", danse chamanique, est un pièce presque facétieuse. Les notes se bousculent, se répètent, ponctuées par une frappe sèche et les résonances percussives conjuguées. Nous sommes prêts pour l'embarquement sur le fleuve de l'Amour : "Rituel de l'Amour", danse incantatoire, enveloppe l'auditeur dans les courbes puissantes d'une mélodie profonde comme le désir, qui se dérobe pour réapparaître plus séduisante. On n'échappe pas à cette insidieuse emprise qui seule pourra nous révéler la "Présence de l'Âme Oiseau", dernière des cinq danses, elle aussi initiatique. Longue marche méditative jalonnée d'éclats acérés dans la splendeur de l'ailleurs. C'est fragile et solide, volatile et si dense, l'égrènement d'une tranquillité transcendante qui transforme le temps en or audible.

   Que dire de la suite ? Les cinq pièces de "L'Appel des Îles Lointaines" sont admirables, bouleversantes, au point de synthèse improbable et magique des musiques de Gurdjieff, Debussy, Messiaen, et j'ajouterais John Luther Adams, tous animés de cette recherche de la source qui ressurgira quelque part...Au milieu pourquoi pas de "L'Oubli, l'Eau et les Songes", ce lointain écho de la cathédrale engloutie debussyste, justement, qu'est le sixième mouvement résonnant de ce voyage vers l'essentiel. Les titres disent assez que la musique est poème, tremblement de l'indicible. "Neige, les pas étoilés des oiseaux", inspiré d'une poésie de Théophile Gautier, avance à pas rêveurs mais décidés dans un paysage raréfié. Avant de s'envoler dans un frou-frou gracieux d'ailes, c'est "D'Ailleurs, l'Oiseau Annonciateur", qui virevolte et se dissout dans le silence. Plus grave est la "Rencontre, le passage de l'Aube", morceau traversé de vapeurs, tout en miroitements rentrés, l'intériorité qui se regarde en lissant ses plumes, occupée à faire briller très doucement ses couleurs qui coulent dans l'espace en gouttes éclaboussées. Miracle de délicatesse radieuse. Ce toucher limpide, ferme et doux, que l'on sent animé d'une ferveur extraordinaire, d'une concentration au-delà de toute tension..."L'Appel des Îles lointaines" répond au premier titre, d'une durée d'ailleurs très voisine. Carillonnements, balancements, la houle des harmonies fluides prend les allures d'une symphonie légère et majestueuse, ultime danse, Vénus toujours naissante sur les flots d'une mer verticalisée par la montée incessante des vibrations et les plongées dans les abîmes lumineux.

   Un disque rare. Un Absolu.

Paru en 2009 chez Iris Music / Cézame Carte blanche. 10 titres / 73 minutes.

 Je comprends qu'Alain Kremski cite à plusieurs reprises Jean-Yves Masson, son frère, et le mien...

"Est-ce toi qui reviens dans les jardins de fièvre,

Voix d'une ancienne solitude, est-ce la mer

dont l'appel sous les pins murmure dans le soir,

là-bas comme si d'immenses fontaines

s'étaient ouvertes sous le ciel plein de nuages ?"

(Extrait de Offrandes, paru chez Voix d'Encre en 1995)

Pour aller plus loin :

Hélas, rien sur le disque. Quelle honte !

- Piano et bols chantants, extrait d'un autre disque :

- Alain Kremski interprète la musique de Nietzsche :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 26 mars 2021)

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Publié le 7 Janvier 2011

David Mahler - Only Music Can Save Me Now

La Rose fleurit en eau profonde.   

   "Seule la musique peut me sauver maintenant." Comment ne pas répondre à l'appel d'un tel titre ? Il est impossible d'imaginer un monde sans musique. Pour quelques uns comme pour moi, elle est vitale, elle nous sauve en effet, parce qu'elle nous rappelle que nous participons de cette suprême harmonie qu'est l'univers et parce qu'elle aide à nous délivrer de la laideur.

  J'ai donc répondu, et découvert un musicien américain indépendant, éclectique, d'esprit profondément démocratique. Loin des institutions académiques, David Mahler, né dans le New Jersey en 1944 est venu très progressivement à la composition. S'il étudie la musique, il l'enseigne aussi quelques années avant de reprendre ses études sous l'impulsion de sa découverte personnelle de Pauline Oliveiros, Morton Subotnick et John Cage notamment. Tous les trois lui indiquent de nouveaux territoires pour une musique américaine qui ne se contente plus d'arranger et de recréer la musique du passé. Il a la chance de fréquenter la récemment ouverte CalArts (California Institute of Arts, régulièrement évoquée dans ces colonnes), qui encourage chacun à trouver sa voie personnelle. Il en sort en 1972, ayant eu parmi ses mentors Harod Budd (tiens, tiens !), plus éclectique que jamais : passionné par les ballades sentimentales américaines, la musique chorale religieuse, le ragtime, Charles Ives ou...Henry Cow (Fred Frith, l'un des membres fondateurs de ce groupe britannique mythique, enseigne depuis 1999 la composition et l'improvisation dans un autre établissement musical fondamental dans l'histoire des musiques contemporaines américaines, le Mills College d'Oakland, toujours en Californie). Dès lors, son parcours est atypique, jalonné d'expérimentations collectives multiples dans plusieurs villes : chœurs pour enfants, création d'un studio de musique électronique accessible au public, d'une collection publique permanente de cloches représentant les trente-neuf comtés de l'état de Washington... Pianiste, chanteur, arrangeur, choriste et directeur d'ensemble de chambre, musicien d'église, compositeur et professeur, David Mahler écrit aussi bien des œuvres électroniques, pour bandes magnétiques, pour chœur, pour des installations, des ensembles de chambre ou encore ...neuf pianos-jouets. Il reprend à son compte les propos d'un autre musicien expérimental contemporain, Larry Polansky, qui affirme ceci au sujet du fait d'être un compositeur aujourd'hui aux États-Unis : « Notre travail devrait toujours avoir pour but notre propre transformation, et pas notre auto-glorification. Une communauté d'esprit est à notre portée, et nous ne devrions pas nous en détourner. » La musique est faite pour être partagée, d'où le titre choisi par Amy C.Beal pour le grand texte de présentation du livret du disque : "Why we sing". Musique de joie, de chant, nourrie de chansons et d'hommages à des compositeurs aimés.
   Le disque paru chez New World Records  est consacré à son instrument de prédilection, le piano. C'est l'excellente Nurit Tiles, membre de longue date du Steve Reich Ensemble, qui interprète ce choix généreux (presque quatre-vingt minutes !) et, à l'image du compositeur, d'un éclectisme (déconcertant pour certains) rarement dénué d'humour. L'album s'ouvre sur une petite pièce, de 2006, à l'origine dédiée au tromboniste Stuart Dempster, d'un peu moins de cinq minutes : modestes variations dansantes, brisées et approfondies par un motif répété qui donne soudain à cette piécette une gravité, une résonance, imprévues. David y pousse un filet de sa voix de baryton, sans paroles, avant et après la rupture, laissant une coda plus hiératique. Le titre,  "An alder. A catfish.", est emprunté au poète Richard Hugo : « Un aulne. Un poisson-chat. Voici mes surnoms favoris pour les maîtres de survie. »

"After Morton Feldman" (1987-1988) nous engage dans une autre voix, plus intériorisée, en hommage à l'immense compositeur qui venait juste de mourir. Pastiche proustien : notes éparses coulées dans le silence, contrastes et soudaines grappes merveilleuses, la magie d'un temps sous le temps qui carillonne pour toujours. Comme d'habitude, je suis envoûté. David devenu Morton, ce spéléologue du piano, ce scrutateur de tapis, ce débusqueur de beauté...Arrêtez-moi ! Ce n'est plus Morton, mais "Deep Water" qui suit est d'une veine assez proche, plus rigoureusement minimaliste, plus sentimentale aussi : lente promenade nostalgique pleine d'hésitations, de fausses avancées, avec quelque chose de somnambulique, de raide sur lequel  la voix de David vient poser le baume d'une courte phrase : « Descendant la rivière des rêves, abysses sonnantes des souvenirs - eaux profondes ! », puis le morceau reprend sa promenade, plus lumineuse, transfigurée par le mouvement pendulaire d'un motif répété de cloche. Enveloppé dans les harmoniques, l'auditeur est cette rivière souterraine qui nous transit et nous traverse de beauté. 

  Comment rendre compte de "Day Creek Piano Works and The Teams Are Waiting in the Field",(1995) trente-sept minutes en douze sections, avec triple intervention de chant choral (voix de Nurit, David et sa femme) ? Commandée par un ami compositeur et fermier, qui, après avoir construit seul sa ferme au milieu de quelques hectares fertiles de Day creek, dans l'état de Washington, venait de recevoir son piano, la pièce fut interprétée à l'occasion de la cérémonie de réception de l'instrument. On comprendra mieux l'intention de Malher d'en faire le prétexte à une exploration de toutes les ressources de l'instrument. La composition se fait virtuose, d'une rigueur difficile, chaque section explorant un geste pianistique, un secteur du clavier, voire ses extrêmes. Pour autant, elle fascine par sa clarté, son altitude, culminant dans les longues cascades immobiles-mobiles de la section "Cascades" : quatorze minutes qui exigent de l'interprète une véritable ascèse et de l'auditeur...un effort de compréhension dont il sera récompensé, car l'œuvre est fidèle à l'esprit minimaliste, faire le plus avec le moins. En dépit de la débauche de notes frappées, l'économie d'écriture préside à de véritables exercices spirituels : c'est du saint Ignace pour piano, avec à la clef, si j'ose dire, une intelligence de l'écoutant transporté latéralement sur place dans un autre ordre. Monumental ! Après les cascades, "Always Birds", délicieux frissonnements d'ailes dans les ramures. Et ce n'est pas fini. Si le chant choral, d'après un texte de 1843 du révérend John Mason Neale, rassure par ses interventions, avec leur côté musique religieuse anglo-saxonne, ce monstre se termine par le fulgurant "Distant sounds", martèlements roulants en nappes puissantes ponctués de fractures surnaturellement calmes avant l'entrée très douce dans la lumière.

   Il reste deux petites pièces : "A Rose blooming for Charles Ives"(1971 / 1976), bitonale et inspirée d'un chant de Noël du quinzième siècle, est un bel hommage à l'un des pionniers de la musique américaine. "Frank Sinatra in Buffalo" (1987-1988), carte postale décalée, détournement d'accords de jazz vers des séries répétitives et des jeux d'échos, diffuse une clarté mystérieuse.

  Et puis encore...Rien à jeter dans ce disque ! La pièce titre, "Only Music Can Save Me Now", de 1978, contemporaine de l'âge d'or du minimalisme, en est l'un des aboutissements les plus éclatants. Ce que David Mahler disait en 1980 de la musique d'Harold Budd et Brian Eno convient à ce morceau d'anthologie : « consonante, suggestive, synthétique au meilleur sens du terme, rythmiquement passionnante (en dépit de la simplicité du matériau), aussi imprévisible qu'un enfant. » On s'embarque dans cet océan virtuellement infini (la durée de la pièce n'est d'ailleurs pas déterminée, le compositeur permettant à l'interprète de choisir le nombre de répétitions de motifs contenus dans  un simple mesure) de motifs oscillants, à la fois allègre et calme. Je pense au radeau sur une mer de lait de Brian Eno, au Wang-Fô de la nouvelle orientale de Marguerite Yourcenar, disparaissant dans le tableau qu'il est en train d'achever, échappant ainsi à la vengeance de l'Empereur. Une œuvre-univers, qui se suffit à elle-même, nous élève à notre sur-vie.

Paru en juin 2010 chez New World Records / 18 titres / 79 minutes.

Pour aller plus loin

-  sur le site du label, toujours passionnant, avec des extraits.

- Ou encore sur Kalvos & Damian, chroniques de la Non Pop Revolution : un court entretien avec le compositeur et une étonnante pièce vocale,"Cup of coffee" : déconstruction du langage et art du collage poussé à un point sidérant. (voir ce que fait AGF aujourd'hui).

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 22 mars 2021)

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Publié le 22 Octobre 2010

Max Richter : la quintessence arlequine du minimalisme .

   Max Richter, pas encore sur Inactuelles ? Si ! En tant que fondateur, en 1989, du groupe Piano Circus, six pianos pour interpréter Steve Reich, Terry Riley, Michael Nyman et tous les grands noms du minimalisme et des alentours. Cet allemand qui a étudié en Grande-Bretagne vit désormais à Berlin, se consacre à une carrière solo véritablement commencée en 2004 avec The Blue Notebooks. J'écoute actuellement Infra, sorti en juin de cette année, et Songs from Before , de 2006. Dès le premier morceau de ce dernier, "Song", je crois entendre du Arvo Pärt : la pureté qui désarme, la joie poignante, la lenteur tintinnabulante, l'orgue ponctué de percussions étouffées, de cordes éthérées."Flowers for Yulia", c'est comme un lointain écho de "Tabula Rasa", du même Arvo : prière balbutiée, litanie de cendres blanches dispersées dans la neige, majesté de la déréliction...Puis le piano s'avance, seul, mélancolique et nu comme chez  Harold Budd, suivi d'un court poème de Haruki Murakami sur fond de pluie. "Ionosphere" ? Un interlude d'un peu plus d'une minute qui m'évoque le travail de Pierre-Yves Macé sur Passagenweg (Je sais, ce disque est postérieur !)...Vous vous inquiétez ? Ferais-je de Max Richter un plagiaire ? Sur le même disque, "Automne music 1", n'est-ce pas du Michael Nyman ? Nyman que l'on retrouve sur Infra avec le merveilleux "Infra 4", droit sorti de  Drowning by Numbers, musique pour le film de Peter Greenaway. Voilà encore Wim Mertens dans "Infra 3" et dans l'envoûtant "Infra 5", valse lancinante et frénétique... ou encore dans "Automn Music 2", difficile parfois de départager l'anglais Nyman et le belge Wim Mertens, tant ils sont cousins !

Max Richter : la quintessence arlequine du minimalisme .

   Je comprends Max Richter. Imprégné de toutes ses musiques qu'il a tant interprétées ou écoutées, il les recompose pour nous, à dose homéopathique. Il sait que nous sommes des gens pressés : pas de longs titres (maximum inférieur à sept minutes, la majorité entre deux et quatre, parfois moins). Tout pour plaire, en somme, et je ne lui en veux pas, j'aime sa musique, et tant mieux si grâce à elle on découvre ses inspirateurs. Avez-vous vu Valse avec Bachir, le superbe film d'animation du réalisateur israélien Ari Folman ? Max Richter a signé la musique, une des plus belles musiques de film de ces dernières années. Le minimalisme peut enchanter le grand public. Je dois vous avouer quelque chose : si j'étais compositeur, je serais peut-être Max Richter, mon semblable, mon frère. Nous sommes tous  quelque peu des arlequins dans la société de surconsommation.

- Songs from Before : paru en 2006 chez FatCat / 12 titres / 37 minutes environ... seulement ? Ne mesurons pas le sublime avec des unités dérisoires...

- Infra : paru en 2010 chez FatCat / 13 titres / 40 minutes environ

À noter que ce dernier disque correspond à une musique conçue pour un ballet, ce qui explique aussi la brièveté des titres...? (J'ai pourtant vu une superbe chorégraphie sur l'intégrale de Music for Eighteen Musicians de Steve, pas loin d'une heure sans coupure.)

Pour aller plus loin

- le site officiel de Max Richter

- Un photo-montage à partir du titre "On the nature of Daylight"...dans Shutter Islands de Martin Scorcese. Il est partout, Max Richter !!!

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 15 mars 2021)

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Publié le 4 Mai 2010

Graham Fitkin : "Circuit", la fougue et la si calme lumière.

  Graham Fitkin est revenu à son instrument de prédilection, le piano, comme j'en formulais le vœu à la fin d'un article de septembre 2007 consacré à sa deuxième incursion du côté des lutheries électroniques et des claviers électriques. En France, il est difficile de suivre la carrière de ce compositeur anglais pourtant assez prolifique, mais systématiquement absent des programmations. Né en 1963, il se rattache au post minimalisme bien qu'il soit plus juste de le qualifier de "constructiviste" ou de "structuraliste". Il adore en effet jouer avec des structures complexes pour en tirer des compositions à la fois virtuoses et extatiques. "Circuit", pièce pour deux pianos et orchestre, qui ouvre l'album,  télescope la forme tripartite traditionnelle d'un concerto, un peu comme le ferait un circuit électrique, l'analogie insistant sur la circulation d'énergies qui en résulte. Le début est très reichien avec son ostinato martelé au piano, mais très vite on retrouve la manière Fitkin, ce goût des décrochages, cette façon de bousculer les lignes, de jouer des contrastes et des couleurs. Les percussions se déchainent, l'orchestre dentelle l'arrière-plan, tandis que les pianos caracolent. Puis la vague sonore s'affaisse brutalement, commence un dialogue élégiaque entre les solistes et l'orchestre. Des blocs de notes se développent, s'enrichissent, la tension remonte, l'orchestre gronde, les pianos pulsent, l'énergie fuse entre les grappes, dans les fulgurances. Tout se tait soudain, les pianos se répondent dans une atmosphère recueillie, on imagine des sources pures entre les rocs, l'orchestre se fait diaphane. Miracle, mystère, captage des forces. La composition s'allège, pétule, repart à l'assaut, s'évanouit à nouveau pour recueillir la beauté d'entre les lignes, la grâce des interstices. La baisse de tension caresse les harmonies pour les déployer au vent échevelé de reprises fulgurantes. Les pianos escaladent le ciel. Tout cela serait emphatique et lourd si Graham ne fissurait pas ces masses en ébullition par des décharges salutaires. Seule concession à l'écriture académique, un finale puissant, cuivré, heureusement assez ramassé pour ne pas être amphigourique. Il faudrait considérer la musique de Fitkin comme une sculpture de César, sous l'angle d'un art de la compression dirigée qui recycle et dépayse des matériaux. En ce sens, de même que César se rapproche des Nouveaux Réalistes, Fitkin est un nouveau classique qui se sert de la rigueur structurale pour sculpter un hymne à l'énergie.
  

   La suite du disque est consacrée à quatre pièces pour piano solo et trois autres pour deux pianos. On y trouve le sublime "T1" pour deux pianos : la reprise lancinante d'une phrase ascendante, interrrogation illuminée par les silences et les résonances, dans une écriture qui rejoint les Inner Cities d'Alvin Curran. Et dire que j'accusais Graham de flirter avec la mièvrerie dans ses escapades harpiques... Balayés mes griefs !! Le revoici au mieux de son talent, ce que confirme toute la suite. "Relent" pour piano solo est une longue ligne dédoublée, puissamment dynamique, à la fois d'une grande rigueur et d'une belle allure semi improvisée, qui ne souffle guère qu'à mi-parcours pour rebondir dans la joie étincelante. "Carnal", pour piano solo encore, déploie une chevauchée tumultueuse, heurtée, dans une écriture d'une grande densité dramatique, avant de s'effondrer dans le calme. On oublie tout pour écouter un chant très simple et lent, mais la course reprend, effrénée, avant d'être soumise à nouveau à la loi des contraires, d'être rabattue presque sauvagement sur le silence. Rien de spectaculaire avec la miniature suivante, une des premières pièces reconnues par le compositeur, "From Yellow to Yellow", d'une beauté simple et lumineuse, si loin des tensions qui traversent toute son œuvre ultérieure. Tensions qui travaillent le syncopé "White" pour deux pianos, qui prend parfois l'allure d'un ragtime, l'obsessionnel "Furniture" où le piano se fait mécanique déréglée. Fin tranchante avec "T2" pour deux pianos, écho sans orchestre de "Circuit": tandis qu'un des pianos se fait percussif, l'autre bondit, emporté par une virtuosité ivre d'elle-même, à peine tempérée de brefs ralentis, qui vient se fracasser une fois encore sur le silence. Tumultueux comme la vie, ce disque. Une gangue nerveuse avec un cœur secret de discrètes merveilles.

Paru en 2009 chez Bis Records / 8 plages / environ 69 minutes

Pour aller plus loin

- la page du compositeur

- la page du label Bis consacrée au disque de Graham, avec en écoute à peu près la moitié de chacun des titres.

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 8 mars 2021)

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Publié le 18 Décembre 2009

William Duckworth : "The Time Curve Preludes", chef d'oeuvre du post-minimalisme.

   Que voilà un cycle admirable ! Découvert grâce à l'interprétation du livre I par Bruce Brubaker (voir mon article précédent). On peut encore se procurer l'enregistrement intégral des deux livres, 24 préludes comme chez Debussy, par un autre pianiste américain, Bruce Neely : c'est un des très beaux disques du label new-yorkais Lovely Music, fondé en 1978 et consacré aux nouvelles musiques américaines. L'enregistrement initial remonte à 1979, le cd est de 1990, d'une fraîcheur extraordinaire. Rien à ajouter à l'article précédent, le second livre est aussi beau que le premier. Bien sûr, l'écoute des deux livres permet de mieux percevoir l'architecture en courbe du cycle. Tout ce que l'on peut attendre de la musique : force et douceur, limpidité et chatoiements, éclat et mystère. Quelques morceaux sont en écoute ici.

Paru en 1979 puis 1990 pour le Cd chez Lovely Music / 24 plages / 57 minutes environ
Pour aller plus loin :

En 2011, le pianiste américain R. Andrew Lee a enregistré le cycle chez Irritable Hedgehog.

-Album en écoute et en vente sur bandcamp

 
William Duckworth : "The Time Curve Preludes", chef d'oeuvre du post-minimalisme.

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 janvier 2021)

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Publié le 13 Décembre 2009

Bruce Brubaker (2), défricheur des musiques d'aujourd'hui.
  Bruce Brubaker fait décidément partie de ces rares pianistes qui n'ont peur de rien, qui vont jusqu'au bout de leurs enthousiasmes musicaux. Sur hope street tunnel blues, sorti en 2007, il propose un programme qui alterne des œuvres de Philip Glass et d'Alvin Curran. Si le premier a gagné les faveurs du grand public, le second reste dans l'ombre alors qu'il est l'un des compositeurs majeurs de ce temps. De Glass, Bruce interprète une transcription de "Knee Play 4", un fragment de l'opéra Einstein on the beach", "Wichita Vortex sutra", deux morceaux typiques de ce minimaliste au lyrisme fluide, le célébrissime "Opening",  un morceau que je ne me lasse pas de réécouter, mais aussi une des très belles études pour piano, la cinquième, intériorisée et frémissante, un versant moins grand public de ce compositeur prolifique. D'Alvin Curran, Bruce retient le morceau éponyme, prodigieux, une machine à accumuler de l'énergie avant de se résoudre en fleuve irrésistible, en vrai blues lancinant. Et il se lance à nouveau dans ce monument pour piano, "Inner cities", dont il interprète cette fois, après la première pièce sur son disque précédent, la seconde, tout aussi radicale dans sa beauté  lumineuse et désolée, dans son obstinée recherche d'absolu. Plus de vingt minutes si loin des vaines agitations, si près du son originel et ultime à la fois...

Paru en 2007 chez Arabesque Recordings / 6 plages / 60 minutes environ
Bruce Brubaker (2), défricheur des musiques d'aujourd'hui.

   Fidèle à Philip Glass, Bruce Brubaker a sorti voici quelques mois un nouvel opus où il interprète ses six études dans la version originale de 1994. À écouter pour ne pas enfermer le minimaliste dans des clichés injustes ! Comme dans ses disques précédents, le pianiste en profite pour entraîner ses auditeurs vers de nouveaux continents. Cette fois,  vers un autre de ses compatriotes, né en 1943, William Duckworth, compositeur, professeur de musique à l'université de Bucknell, à qui l'on doit un superbe cycle pour piano, The Time curve preludes (1977-1978), que certains considèrent comme l'une des premières manifestations du postminimalisme. En tout cas, un grand cycle, dont nous n'avons ici que le premier livre de 12 préludes. Alors, un Debussy du postminimalisme ? Assez juste pour quelques pièces vaporeuses, lignes impalpables et clapotements. Il y a aussi du John Cage - compositeur qu'il a beaucoup étudié, dans ces pièces imprévisibles, discrètement envoûtantes, je pense au sixième prélude, carillon en boucles serrées, l'une des pièces où le titre d'ensemble se comprend le mieux, l'auditeur pris dans les filets du temps courbe. Comme des miniatures d'une extraordinaire fraîcheur, labiles, des truites qui s'échappent dans les éclaboussures, éblouissantes et rieuses.

Time Curve (Musique de Philip Glass et William Duckworth)

Paru en 2009 chez Arabesque Recordings / 18 plages / 70 minutes environ
Pour aller plus loin
- mon article précédent consacré au pianiste, le 19 novembre.
- une vidéo où Bruce montre comment il "prépare" son piano pour jouer la musique de William Duckworth.

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 janvier 2021)

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