le piano sans peur

Publié le 10 Juillet 2025

Annea Lockwood - The Piano Works (Xenia Pestova Bennett, piano)

[À propos de la pianiste, de la compositrice et du disque]

   J'avais beaucoup aimé Shadow Piano de la pianiste Xenia Pestova, paru en 2013 chez Innova Recordings. Je n'avais sans doute pas eu le temps de lui consacrer un article, mais j'avais fait figurer l'album dans Les disques de l'année 2013. Je la retrouve avec grand plaisir sur cet album consacré à la compositrice américaine Annea Lockwood (née en 1939), d'origine néo-zélandaise comme elle. Familière des instruments non-conventionnels, autochtones, Annea Lockwood a un parcours tout à fait atypique. Enseignant un temps la musique électronique, elle s'intéresse aux sons naturels, s'inspire de l'environnement, collabore avec des chorégraphes, des poètes du son, des artistes visuels. Ses compositions sont aussi bien microtonales, électro-acoustiques, vocales, et n'oublient pas un instrument comme le piano, dont la combustion ou la noyade lui ont inspiré des pièces proches du mouvement artistique FLEXUS !

   Ce qui me touche aussi dans ce programme, c'est de retrouver indirectement des pianistes que je soutiens depuis longtemps. RCSC (2001), la quatrième et dernière pièce, a été commandée à la compositrice par Sarah Cahill, interprète magnifique de Terry Riley, Leo Ornstein, Kyle Gann...Ear Walking Woman (1996), la première, a été commandée par Lois Svard, grande découvreuse à laquelle on doit des interprétations sublimes des Variations on the Orange Cycle d'Élodie Lauten ou de la Desert Sonata de Kyle Gann (encore lui !) sur le disque Other Places paru en 1997, et le beau programme de With and Without Memory (1994) avec des œuvres de William Duckworth ou Robert Ashley.

La pianiste a rencontré l'œuvre de la compositrice pendant ses études musicales à Wellington (Nouvelle-Zélande) à la fin des années quatre-vingt dix, puis a fait sa connaissance bien plus tard et a commencé à collaborer avec elle. Parmi les incroyables expérimentations imaginées par Annea Lockwood, mentionnons celle du Piano-Jardin planté dans la Cour de Justice européenne, et ainsi préparé par les interventions des plantes, des animaux curieux et les effets de la météo... Sans parler du Piano Burning de 1968...également de la série de ses Pianos Trnasplants !

   Sur ce disque, le piano « d'intérieur » intègre le bruissement de billes de cèdre sur les cordes, grattements stridents, rugissements de basse,  est en somme la source de mondes sonores découverts au fil du temps à travers des objets, des connexions tactiles, modifiés par l'emplacement choisi, le moment, la résonance du lieu. Je ne vous cache pas que tout cela paraît un peu mystérieux, mais ce qui compte, c'est le résultat !

[L'impression des oreilles]

   Le début de "Ear Walking Woman" évoque une sorte d'écrasement, une déflagration : rupture symbolique avec le monde du piano d'avant. Bienvenu dans une galaxie post-cagienne du piano réinventé par des préparations imprévisibles. Le piano émettra des cliquetis, chantera de ses cordes écorchées, hurlera comme un loup dans un univers dévasté, tapissé de décharges sourdes, zébré de griffures métalliques. L'instrument se prête à la liquéfaction, à des résonances. Il devient cloche (est-ce encore le piano ?), portique de cloches. Il gémit, se tapit, à la fois dans des aigus fragiles et des graves percussifs. Une fois accepté le changement de paradigme, si l'on peut dire, la musique d'Annea Lockwood est fascinante, d'une inventivité extraordinaire. Et elle est belle, étrangement belle, telle une méditation sur les ruines, comme dans la magnifique seconde moitié de la pièce, pendant laquelle j'ai souvent pensè aux compositions du pianiste Alain Kremski, qui associait à son piano tout un portique de cloches tibétaines. Sauf qu'ici, c'est le piano qui est la seule source de tous ces sons ! En un sens, Annea Lockwood écrit une musique authentiquement fantastique, en ce qu'elle fait apparaître l'autre côté, la face inconnue du visible que les grands visionnaires comme Goya ou Alfred Kubin ont rapporté pour nous.

   Écrite après un voyage en solitaire dans le sud-ouest américain, sur le plateau du Colorado dans la région des Four Corners, "Red Mesa" (1989) est une pièce aride structurée dans un premier temps par des "tables" (signification de « mesa» en espagnol) ou plateaux répétitifs tuilés. Le piano y sonne "normalement", à part de brèves déchirures métalliques. C'est une ascension par paliers, avec échappées, pauses méditatives. On y sent parfois une hâte, contredite par ce que je viens de signaler dans la phrase précédente.Toujours on repart, on monte, on s'approche de zones mystérieuses, le piano gronde, ses cordes grincent et résonnent finement, il ne s'exprime plus que par bribes, puis il s'enthousiasme, tintinnabule, joue de grandes phrases extasiées, avant de se taire, de se recueillir laconiquement au seuil de l'inconnu. Du très grand piano !

   Après un tel sommet, "Ceci n'est pas un piano" n'est pas la pochade qu'on pouvait attendre avec un tel titre. Cette courte pièce ne manque pas de grandeur. Impressionnante, elle frappe et vibre, résonne, exploite ses cordes intérieures. C'est un piano qui joue de toutes ses ressources, montrant un sens du raccourci, de la flamboyance même.

    En hommage à la compositrice américaine Ruth Crawford Seeger (1901 - 1953), "RCSC", dont le titre forme un quasi-palindrome de son nom et de celui de la commanditaire et dédicataire, Sarah Cahill, est une pièce curieuse alliant voix et piano. Un haut-parleur transducteur transforme la voix et la mémoire de la pianiste elle-même dans une version spécialement réalisée pour ce disque, alimentée par la résonance du cadre. Concrètement, si j'ai bien compris, on entend alternativement des propos autobiographiques de Xenia Petrova Bennett, qui parle de ses mains, de celles de son père, de sa mère, et leur transmutation par l'appareil mentionné, ainsi que le piano. On assiste à une conférence inédite, les propos de Xenia enveloppés d'un halo insolite, prolongés par le surgissement de voix quasi animales, de résonances telluriques. Le grand piano est devenu dépositaire d'une mémoire qu'il transfigure, charge d'une puissance chamanique. L'exercice, périlleux, débouche sur une pièce éblouissante, sibylline.

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   Arrangé par les soins conjoints de la compositrice et de l'interprète, le piano débusque des univers sonores fascinants, de nouvelles formes de la beauté convulsive dont rêvait André Breton.

 

Paru le 20 juin 2025 chez Unsounds (Amsterdam, Pays-Bas) / 4 plages / 42 minutes environ

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Publié le 26 Mai 2025

Michael Vincent Waller - Trajectories [réécoute ]

RÉÉCOUTE 2 [Série de très courts articles consacrés à des réécoutes consécutives à des plongées dans ma discothèque personnelle...]

   Je suis resté quelques années en contact avec le musicien new-yorkais Michael Vincent Waller, largement célébré dans ce blog (tapez son nom dans le module recherche). Formé notamment par La Monte Young et Bunita Marcus, il écrivait surtout pour le piano. Des albums beaux et apaisants. Il semble s'orienter avec l'un de ses derniers albums Connections  (paru en 2022) vers le RAP et ses alentours. Valeedation, sorti en octobre 2023, va dans le même sens, avec réapparition du piano. Je ne les ai pas encore suffisamment écoutés... Alors, je reviens vers un de ses anciens albums, Trajectories, paru en septembre 2017 chez Recital Thirty Nine. Interprété par un pianiste rare, R. Andrew Lee.

Deux extraits en réécoute :

1) "Visages III. Maidens dancing" : évoque irrésistiblement les danses et mouvements de Gurdjieff. Venue du fond des âges, elle carillonne, martèle, obsédante. Les filles du feu sont là, tout autour, qui incantent le soir. Envoûtant !

2) "Visages IV. Lashing out" : une des pièces nettement minimalistes, fondée sur la répétition variée de quatre notes. La musique labile s'éploie, recueille de brefs silences pour mieux s'envoler dans un crescendo joyeux.

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Rédigé par Dionys

Publié dans #(Ré)écoutes, #Le piano sans peur, #Minimalisme et alentours

Publié le 2 Mai 2025

Mark Springer + Neil Tennant + Sacconi Quartet - Sleep of Reason

   Inspirés par la série d'estampes des Caprices de Francisco de Goya le compositeur, pianiste et interprète britannique Mark Springer, fondateur du groupe Rip, Rig and Panic, et Neil Tennant, chanteur du duo britannique Pet Shop Boys, ont composé une vaste suite de chambre pour quatuor, quintette avec voix et piano solo. Neil Tennant a écrit les paroles pour l'eau-forte Le Sommeil de la raison engendre des monstres , gravure 43 de la série, en se voulant fidèle à la dimension sardonique, onirique, d'œuvres qui donnaient de leur époque un portrait satirique cruel de la politique, de la corruption et du double langage du pouvoir établi à travers ses cauchemars. Les monstres de Goya, le parolier a cru les repérer avec leur ego grotesque sur les réseaux sociaux où ils hurlent en laissant derrière eux une traînée de ruines...

Quatuor à cordes : le Sacconi Quartet (Ben Hancox, violon / Hannah Dawson, violon / Robin Ashwell, alto / Carra Berridge, violoncelle) // rejoints par Neil Tennant, voix, pour le quintette.

Au piano : Mark Springer

Treize caprices pour aimer la Déraison...  

   Le premier cd comporte le quintette en six mouvements, puis le quatuor en trois parties. Le quintette se situe dans la tradition des chansons de Hans Eisler et Kurt Weill composées pour le dramaturge Bertolt Brecht. Parolier et unique chanteur, Neil Tennant restitue la gouaille, la mordante ironie des chansons de cabaret, la quatrième partie ayant d'ailleurs un titre allemand, "Schmutzig" (Sale), mais aussi la dimension onirique des tableaux fantastiques. Mélodies caressantes, fragments de comptines, refrains obsédants, c'est une musique populaire au sens le plus noble, que l'on pourrait aussi rattacher à des musiciens grecs comme Mikis Theodorakis ou Manos Hadjidakis. Au total, grâce à la magnifique diction et au chant souple et ensorceleur de Tennant - on pense parfois en l'écoutant à Edward Ka-Spell des Legendary Pink Dots !, c'est un enchantement. 

   Le quatuor qui suit transpose pour cordes seules les mélodies et motifs du quintette. Qu'est-ce que le sommeil de la raison, sinon le retour doucement enivrant de mélodies suaves, le développement de motifs allègres ou rêveurs selon le moment du jour, les trois mouvements étant titrés "Morn" /"Noon"/"Night" ? On s'abîme dans une langueur capiteuse, le temps s'alentit, la nuit nous prend dans ses filets. Mark Springer redonne au quatuor ses pouvoirs de rêverie grâce à une écriture légère, fine, vaporeuse. Les mélodies coulent, nous enveloppent dans des rets aux mailles subtiles...

   La surprise pour moi, ce fut le deuxième cd. Une immense suite pour piano solo en quatre mouvements : presque une heure ! D'abord un parfum post-Satie irrésistible : une suite de miniatures sautillantes enchaînées sur "Break", alanguies parfois par la main gauche, et qui se mettent à caresser le ciel pour mieux rebondir en pluie de notes fines. "Flight" (plus de vingt minutes) s'enrichit de développements à la Philip Glass. La musique s'envole en effet dans de beaux tournoiements graves, caracole et frétille, se suspend, rêve, se lance dans de longues boucles aérées de passages féériques. Jamais l'intérêt ne faiblit, tant la composition est d'une incroyable variété, nous emporte dans son mouvement animé.

   Avec "Dark" (piste 3 du cd2), on retrouve le côté Satie, poussé au brillant, quasi frénétique, et s'enfonçant dans de noires béances, comme si l'aile de la folie passait, avant de s'abandonner et d'être repris par des airs fantasques. Glass revient en force au début du bouillonnant "Moon" : boucles puissantes, éparpillées en gouttelettes miroitantes, bousculades, cette lune n'est pas de tout repos. Elle entraîne certes au rêve, mais navigue en eaux troublantes, agitées, parcourues de frissons mélodiques récurrents. Mark Springer écrit une musique qui épouse les soubresauts d'une conscience prise aux sortilèges séduisants de la Nuit...

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Un double album tout à fait étonnant, associant un quintette avec voix, un quatuor et une suite pour piano solo de toute beauté. La musique, d'un néo-classicisme post-minimaliste, est constamment mélodieuse, étincelante de verve et de fantaisie nimbée de grâce irréelle.

Paru le 25 avril 2025 chez Sub Rosa (Bruxelles, Belgique) / 2 cds / 13 plages / 1 heure et 43 minutes environ

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Publié le 29 Avril 2025

Alex Zethson / Nikos Veliotis - CRYO

  Le violoncelliste grec Nikos Veliotis et le pianiste suédois Alex Zethson se sont rencontrés à Athènes au célèbre magasin de disques-galerie d'Art Underflow. Le violoncelliste avait été invité pour la première partie du concert du groupe Goran Kajfes Tropiques dont le pianiste fait partie. Tous les deux étant impliqués dans de nombreux projets liés à la musique électronique, au rock et aux musiques expérimentales, ils ont enregistré CRYO dans la foulée au studio Artracks de la même ville. Le disque est publié par le label Thanatosis Produktion que le pianiste  a fondé et dirige depuis 2016.

Zethson Veliotis par © Michell Zethson

Zethson Veliotis par © Michell Zethson

Aux sombres rivages de l'Insondable  

   Le disque comprend deux longues pièces d'une vingtaine de minutes. Deux maelstroms immersifs se déplacent et se modifient lentement, le piano en cascades de boucles très graves, le violoncelle en longs raclements bourdonnants. La masse sonore tournoie, nous sommes comme au centre d'un amas orageux d'harmoniques miroitantes. Dans la deuxième moitié de la première partie, nous plongeons dans un gouffre, au royaume des graves extrêmes, des vagues de bourdons profonds.

Piano et Violoncelle sur glace...  

"CRYO 2" poursuit la descente aux enfers grondants. L'atmosphère s'alourdit, saturée de fantômes sonores. Que le disque ait été optimisé par Mell Detmer, qui a travaillé pour des groupes de Drone Metal comme Earth n'est pas indifférent...C'est un flux minimaliste d'une grandiose noirceur, le violoncelle tel un frelon énorme tournant autour du piano enveloppé de chapes de résonances, se débattant pour échapper au froid absolu (rappelons que la racine «cryo-» signifie froid).

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La musique formidable des abysses !

Paru le 14 mars 2025 chez Thanatosis Produktion (Stockholm, Suède) / 2 plages / 40 minutes environ

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Publié le 15 Avril 2025

Cléo T. - Des Forêts et des Rêves

   J'écoute en boucle depuis hier le dernier disque de la chanteuse, poétesse et compositrice Cleo T. Il ne sera pas question ici du livre et des poèmes  publiés conjointement. La musicienne a collaboré avec John Parish (PJ Harvey), Robert Wyatt ou encore Alex Somers (Sigur Rós). Elle participe aussi à des projets de musique contemporaine, théâtraux ou cinématographiques. Contrairement à ses albums précédents, elle ne chante pas, vocalise sur une trame musicale de cinquante-cinq minutes environ. Avec piano amplifié comme une guitare de pop rêveuse, thérémine et voix, la musique n'est pas sans évoquer les compositions de Harold Budd (1936 - 2020) : une ambiante éthérée, aux amples développements flottants.

Cléo T. par © Yuta Arima

Cléo T. par © Yuta Arima

« Et là, les formes, les sueurs,
les chevelures et les yeux, flottant. »

Les titres poétiques suggèrent des mots que la musique fait entendre grâce à des paysages sonores baignant dans un halo tremblant de réverbérations. Quelques chants d'oiseaux et comptines enfantines ponctuent brièvement des compositions d'inspiration minimalistes aux boucles charmeuses. Cette musique est lumière, élan, joie, légèreté, loin des notes d'intention "engagées"  ou théoriques. Elle foisonne, bourgeonne, « des fleurs plein les veines » (titre 4), une voix masculine accompagnant pour une fois celle de Cléo, c'est la musique des merveilleux nuages du poème de Baudelaire, une musique pour se perdre dans la forêt profonde des rêves, comme le souligne le titre de l'album. Le titre 5 éponyme est une marche extatique au milieu de voix diaphanes, de gazouillis, du fin tintement du thérémine, de pleurs peut-être, et la voix de soprano soulève cette progression majestueuse, appuyée sur un ample bourdon. C'est une musique en état de grâce, d'une beauté miraculeuse, à tomber à genoux... [ Je préfère la version longue du disque, presque huit minutes, à l'essentiel edit des plates-formes réduit à un peu plus de trois ! ]

« O douceurs, ô monde, ô musique ! »  

Toute la suite a un parfum rimbaldien. Le titre VII "Qu'as-tu vu ?" n'évoque-t-il pas l'expérience d'un Voyant qui "ensauvage (son) cœur" (VIII) ? Le monde vibre, le piano se fraie un chemin dans un dédale répétitif d'une sublime mélancolie et l'orage monte, la pluie mouille la forêt.  "Soudain le ciel" (titre 9) caractérise une vision. Tout s'assombrit, le piano devient grave. Ce titre splendidement buddien n'est qu'un frémissement de piano et de voix, la montée au firmament d'une musique vaporisée. Alors "L'obscurité a disparu" (X), « et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit » écrivait le jeune Arthur dans Aube...

« J’avancerai en rêve

Vers tout ce que je suis.

Tout ce que j’ai été.

Et des fleurs

Plein les veines

Mon corps fait continent. »

écrit Cléo T.

 

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Une musique d'un lyrisme limpide et doucement enivrant. Une source vive de bonheur !

Nota : les titres en rouge sont des extraits du poème Barbare extrait des Illuminations d'Arthur Rimbaud, 

 

Paru le 10 avril 2025 chez Moonflowers (en Charente, France) / 10 plages / 55 minutes environ. La musique est aussi accessible avec un QR code se trouvant dans le livre carnet qui retrace un processus de création pluriel : composition musicale et poétique, et performance scénique aux Éditions de l'Entrevers

Pour aller plus loin

- sur le site de Moonflowers

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Publié le 10 Mars 2025

Mystery Sonata - Aequora

   Mystery Sonata est le nom pris par le duo composé de la pianiste serbo-américaine Mina Gajić et du violoniste américain Zachary Carrettin. Le nom de leur collaboration musicale est probablement un hommage au compositeur austro-tchèque Heinrich Ignaz Franz Biber ( 1644 - 1704) et à ses fameuses Sonates du rosaire, dites aussi Sonates du Mystère. Les deux instrumentistes ont chacun leur brillant parcours, mais il ont déjà enregistré ensemble, notamment les Sonatines de Franz Schubert sur instruments historiques sur le même label Sono Luminus. Après Bach Uncaged sorti en avril 2024, Bach et John Cage côte à côte, pour violon électrique et piano préparé, leur nouveau disque, le premier sous le nom Mystery Sonata, se tourne cette fois vers la musique contemporaine islandaise avec quatre compositeurs nés à la fin des années soixante-dix, deux femmes et deux hommes. Les deux musiciens se sont rendus en Islande pour découvrir des paysages et rencontrer plusieurs compositeurs importants, qui ont parfois modifié leurs pièces pour les adapter au duo.

   C'est le cas de la première pièce éponyme "Aequora", à l'origine pour piano à queue et électronique. La compositrice María Huld Markan Sigfúsdóttir a jouté la partie pour piano. L'électronique tisse une atmosphère mystérieuse sur laquelle piano et violon évoluent en gestes lents. Le piano, en partie préparé, soutient calmement le violon frémissant, comme si, sur une mer calme, égale, volait en mouvements ralentis un oiseau ivre de lumière. Une composition magique, au bord d'une douceur ineffable...

    Les titres six et sept qui terminent l'album sont de la même compositrice. Re/fractions I et II sont nés d'une commande du Boulder Bach Festival (Boulder, Colorado), dont le directeur musical est Zachary Carrettin, et du duo. Sigfúsdóttir précise : « La terminologie du mot réfraction est : la courbure de la lumière lorsqu’elle passe d’une substance transparente à une autre. Cette courbure de la lumière par réfraction nous permet d’avoir des lentilles, des loupes, des prismes et des arcs-en-ciel. La pièce est vaguement divisée en deux parties, les fractions 1 et 2, mais constitue en même temps un arc musical complet. » La pièce est contemplative, refuse  « d'ajouter du bruit à un monde déjà bruyant » comme le souligne Maria. On se laisse porter par et sur le chant pur du violon, on écoute la respiration des deux instruments, leur avancée. Leurs illuminations dans la seconde partie nous transportent avant de nous laisser sur le rivage délicatement ourlé du Silence.

   "First Escape" pour violon solo, le titre 2, est une pièce assez virtuose de Daníel Bjarnason, qui s'élance à plusieurs reprises comme si elle voulait s'échapper, comme semble l'indiquer son titre, et retombe brièvement dans un état mélancolique entre chaque tentative.

   La composition suivante, en deux parties, prend une résonance particulière pour nous français, puisque "Notre Dame" a été composée en 2021 suite à l'incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris en 2019, choc profond pour tout l'Occident. D'abord écrite pour harpe et violon, elle a été remaniée par son compositeur Páll Ragnar Pálsson pour le duo, la partie de harpe revue pour le piano. Le compositeur ajoute à son sujet : « La majorité de mes œuvres sont basées sur les gammes harmoniques des instruments que j'utilise. Combinées, elles créent un ensemble de notes qui a été mon domaine d'origine dans tout ce que j'ai composé au cours des dernières années. Pour moi, il y a quelque chose de divin, comme une certaine connexion à la toute-puissance, à travers les harmoniques. » La première partie, "La tour Nord", est grave, pensive, déchirée, repliée sur une douleur secrète qu'elle cherche à transcender. "La tour Sud" est plus discrète encore, s'arrachant au silence, elle pleure et souffre dignement, agitée par une très courte bouffée de révolte qu'elle dépasse en continuant de chanter malgré tout avec une suavité, une grâce bouleversantes.

   Reminiscence (piste 5) d'Anna Thorvaldsdóttir, pour piano solo, explore le monde des résonances intérieures du piano. L'instrument sonne comme un clavecin au début ; on plonge au plus près de ses cordes, de leurs grondements incroyables. Mais la pièce est empreinte d'un hiératisme magnifique qui donne aux en-allées soudaines du piano une dimension irréelle, magique, folle. Un chef d'œuvre !

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Quel beau disque, intense et sobre, à l'image de la grandeur silencieuse des paysages islandais !

Paru fin février 2025 chez Sono Luminus (Boyce, Virginie) / 7 plages / 42 minutes environ

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Publié le 24 Février 2025

Charlemagne Palestine & Seppe Gebruers - Beyondddddd The Notessssss

[À propos du disque et des musiciens]

   Des deux musiciens, je connais bien le premier, Charlemagne Palestine (né en 1947), dont vous trouverez une biographie assez développée dans mon article du 29 juin 2007. L'ancien carillonneur aime bien depuis longtemps jouer simultanément sur deux pianos. Lorsqu'il a rencontré le pianiste, improvisateur et compositeur belge Seppe Gebruers (né en 1990), beaucoup plus jeune que lui, des étincelles ont dû jaillir : ce sont deux pianistes hors-norme, aventureux, qui s'intéressent tous les deux à la micro-tonalité. De surcroît, Seppe Gebruers a déjà, lui aussi, joué simultanément sur deux pianos, accordés à un quart de ton d'intervalle : « En accordant les pianos à un quart de ton d'intervalle, je joue avec notre habitude artificielle collective : le tempérament égal. Depuis le Das wohltemporierte Klavier de J.S. Bach, la coutume en Europe est d'avoir douze demi-tons égaux dans une octave ; un système d'accord uniforme qui domine encore la musique occidentale. En ajoutant des quarts de ton, une octave est divisée en vingt-quatre intervalles égaux, multipliant les possibilités harmoniques. Ainsi, notre compagnon de jeu – la tonalité – qui était devenu un outil évident, est mis au premier plan. Je le fais à la fois pour remettre en question la tradition et par amour pour elle. » écrit-il dans Playing with the standards (Jouer avec les standards). Le musicien Koen van Meel éclaire d'un jour intéressant la pratique de Seppe Gebruers : « Dans le choix de jouer chaque clavier avec une seule main… les possibilités de microtonalité atteignent leur plein potentiel désorientant. Placer deux pianos différemment accordés l'un à côté de l'autre ou l'un en face de l'autre fait perdre toute signification au jeu « juste » et « faux » et permet à la musique de se déployer dans toute sa gloire kaléidoscopique. » Imaginez ce que cela peut donner avec quatre pianos, deux Érard accordés un quart de ton plus bas que deux Yamaha ! Le disque a été enregistré en direct au fond de la Fonderie Kugler. Les deux musiciens sont face à face, échangent leur place à un moment, et sont surveillés par des "divinités", notamment les ours en peluche dont aime à s'entourer Charlemagne Palestine.

Seppe Gebruers et Charlemagne Palestine (de dos)

Seppe Gebruers et Charlemagne Palestine (de dos)

[L'impression des oreilles]

[Le disque est découpé entre trois moments de durée décroissante, plus de vingt minutes pour le premier, un peu moins de six pour le dernier.]

L'innocence pianistique...

  Un petit carillonnement pour commencer, et tant de douceur, étonneront les admirateurs de Charlemagne Palestine, habitués à son strumming torrentiel. Les notes résonnent longuement, comme nous a prévenu le titre avec la répétition six fois de la consonne finale des deux mots clés. Intrigué par le titre, "Gotcha", qui signifie Je t'ai eu, je me suis demandé qui se faisait avoir dans cette interprétation. Plus qu'une allusion à une éventuelle rivalité ou surenchère entre les deux pianistes, il m'a semblé y comprendre soit une allusion malicieuse à notre surprise d'auditeur, soit l'expression de la satisfaction des interprètes, parvenus à leurs fins artistiques, les deux ne sont d'ailleurs pas antinomiques. Tous nos repères auditifs étant brouillés, nous sommes livrés à la musique, à son étrangeté radicale  - qui étonnera un peu moins ceux qui sont familiers avec l'intonation juste, mais ici cela va au-delà, ou les inconditionnels de John Cage et de son piano préparé... Peu à peu, des gerbes de notes jaillissent, se croisent, se répondent, créant des bouquets sonores denses, colorés, sertis d'harmoniques bourdonnantes. De très brèves séquences semblent retomber dans une musique impressionniste, néo-classique, comme une remontée de souvenirs anciens, mais la musique s'en va ailleurs, elle explore l'inconnu, patiemment, d'où des silences qui ne sont pas ceux d'une méditation à proprement parler, encore que, mais d'une écoute de ce qui pourrait venir. La musique va de pétillements artificiers à des gravités ensauvagées, retrouvant brièvement en fin de "Gotcha 1" la balancement fatidique d'une horloge, intercalé avec de nouvelles en-allées lumineuses.

   "Gotcha II" commence plus sévèrement par des notes graves répétées. Proximité de ténèbres, montée d'une sombre frénésie : retour d'un strumming puissance quatre, dans un cliquetis et un martèlement des cordes frappées. Pourtant, la pièce se déplace vers un kaléidoscope chatoyant façon gamelan, myriade de notes sonnantes et résonnantes. La musique bouillonne, s'évapore dans des échappées, puis se tait, reprend dans une répétition forcenée de notes aiguës. À chaque nouveau silence, elle se reprend, se concentre, cherche, appelle, et trouve un chemin vers une rivière limpide, elle roule sur des galets, étincelle, monte comme aspirée, barattée par un tourbillon fantastique.

   Le titre éponyme porte à son plus haut point la distorsion généralisée de nos repères : tout est faux, et tout est étonnant de fraîcheur, ruisselle. L'irruption soudaine de graves profonds interroge le Mystère avec aplomb, soutenue par de grands à-plats bourdonnants, des répétitions extatiques, pour nous entraîner...au-delà des notes !

P.S. Pas d'extraits de cette rencontre, mais vous trouverez bien des concerts des deux musiciens pour vous faire une idée !

 

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Deux pianistes prodigieux pour une fête sonore vivifiante !

Paru en février 2025 chez Konnekt (Genève, Suisse) / 3 plages / 40 minutes environ

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Publié le 16 Février 2025

Marta Finkelštein - between a thousand moons

   Interprète et conservatrice musicale, ia pianiste lithuanienne Marta Finkelštein s'est beaucoup consacrée ces dernières années à l'ensemble de musique contemporaine Synaesthesis qu'elle dirige. Elle a rassemblé sous le titre  between a thousand moons un programme constitué de courtes pièces pour piano solo écrites entre 1905 et 2024 par des compositeurs de son pays. C'est donc un panorama de la musique de ce pays, de ses caractéristiques et de sa grande diversité stylistique qui nous est proposé. 

   Les lignes qui suivent doivent les informations sur les compositeurs à l'excellent site du Centre d'Information musicale de Lithuanie [ avec un joli "h" !, que je conserve...].

La pianiste Marta Finkelštein

La pianiste Marta Finkelštein

    Les treize pièces du programme ne sont pas présentées selon l'ordre chronologique de leur parution, sans doute volontairement. La première place est toutefois accordée à l'une des plus anciennes (1906), au titre savoureux, J'ai nourri le cheval, j'ai nourri l'âne, de Mikalojus Konstantinas Čiurlionis (1875 - 1911), compositeur phare de l'identité nationale et contemporain de Maurice Ravel, qui fut aussi un peintre dans la mouvance su Symbolisme et de l'Art nouveau. C'est une miniature délicate, intimiste et doucement solennelle. Belle entrée en matière. On retrouve Čiurlionis pour le prélude de la pièce six, tumultueuse traversée sur une mer agitée à calme.

   Titrée "Esquisses de M. K. Čiurlionis – Vignette pour une chanson folklorique", sans doute en hommage au compositeur précédent, la pièce d'Anatolijus Šenderovas (1945 - 2019), deuxième du disque, offre un curieux et réussimélange d'écriture impressionniste, folkloriste et contemporaine. La compositrice Žibuoklė Martinaitytė (née en 1973) signe la troisième, au titre magnifique, "Dégradés de lumière III. Comme dans des rêves transparents" (2018). C'est ma pièce préférée. Minimaliste avec ses boucles serrées, elle avance décidément dans un flux enveloppé d'un halo mystérieux.

 

   La compositrice Nomeda Valančiūtė (née en 1961), signe avec " Fin de la fête" (1987) une pièce follement post-cagienne sur piano préparé, presque une danse, facétieuse. De 1998, "Lemtis" (être destiné [?]) de Julius Andrejevas (1942 - 2016) oscille entre grave méditation et aperçus lumineux, passages dramatiques se changeant en rapides glissades, cascades, peut-être à l'image des phases de la vie, qui revient à son point de départ mystérieux. L'étude de concert N°2 (1981) de Vytautas Barkauskas (1931 - 2020) marche sur la pointe des notes, légère, au seuil d'une féérie devinée, tourne comme une folle, se lance dans une ébouriffante escalade avant de ralentir et de se reposer. L'étude n°2 (1933) de Vytautas Bacevičius (1905 - 1970) est une sorte de rêverie atonale, flottante et intrigante, non sans charme. La gavotte de Balys Dvarionas  (1904 - 1972) est un exemple brillant de l'inspiration folklorique sous-jacente à la musique lithuanienne. La "Chanson de pluie joyeuse" (titre 10, 1987) de Kristina Vasiliauskaité (née en 1956) est à mi-chemin de l'inspiration folklorique et de la musique savante, alerte et rayonnante.

   Les trois pièces enchaînées de Julius Aglinskas (né en 1988), "I. Moi, la fille à bicyclette / II. Arbre solitaire / III. Vélo sans volant" sont nimbées quant à elles d'une émouvante et très douce mélancolie.

 

   "Circa" (2024) de Dominykas Digimas (né en 1993) est la pièce la plus récente du programme. Magnifique exemple d'une musique intemporelle, introspective, comme de calmes réflexions au bord d'une pièce de silence, qui prélude fort bien à la dernière pièce, "Bangos (Flots, 2010) de Zita Bružaitė (née en 1966), mon autre pièce préférée de ce disque. Son lyrisme fluide, sur une structure de boucles et variations, atteint des accents d'une profonde beauté. Les presque six minutes de la composition servent l'élan de cette musique altérée d'infini.

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    Un très beau disque de piano, intelligemment conçu pour découvrir  des compositeurs lithuaniens à peu près inconnus en France (et probablement en Europe) et impeccablement interprété.

Paru fin janvier 2025 chez Music Information Centre Lithuania (Vilnius, Lithuanie) / 13 plages / 45 minutes

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

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   En marge de ce programme, vous pouvez aussi écouter "Blue Dusk", magnifique pièce de musique de chambre de Julius Aglinskas qui rend bien falotes certaines musiques ambiantes...

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Le piano sans peur, #Des Classiques pour Aujourd'hui