Publié le 10 Juillet 2025
[À propos de la pianiste, de la compositrice et du disque]
J'avais beaucoup aimé Shadow Piano de la pianiste Xenia Pestova, paru en 2013 chez Innova Recordings. Je n'avais sans doute pas eu le temps de lui consacrer un article, mais j'avais fait figurer l'album dans Les disques de l'année 2013. Je la retrouve avec grand plaisir sur cet album consacré à la compositrice américaine Annea Lockwood (née en 1939), d'origine néo-zélandaise comme elle. Familière des instruments non-conventionnels, autochtones, Annea Lockwood a un parcours tout à fait atypique. Enseignant un temps la musique électronique, elle s'intéresse aux sons naturels, s'inspire de l'environnement, collabore avec des chorégraphes, des poètes du son, des artistes visuels. Ses compositions sont aussi bien microtonales, électro-acoustiques, vocales, et n'oublient pas un instrument comme le piano, dont la combustion ou la noyade lui ont inspiré des pièces proches du mouvement artistique FLEXUS !
Ce qui me touche aussi dans ce programme, c'est de retrouver indirectement des pianistes que je soutiens depuis longtemps. RCSC (2001), la quatrième et dernière pièce, a été commandée à la compositrice par Sarah Cahill, interprète magnifique de Terry Riley, Leo Ornstein, Kyle Gann...Ear Walking Woman (1996), la première, a été commandée par Lois Svard, grande découvreuse à laquelle on doit des interprétations sublimes des Variations on the Orange Cycle d'Élodie Lauten ou de la Desert Sonata de Kyle Gann (encore lui !) sur le disque Other Places paru en 1997, et le beau programme de With and Without Memory (1994) avec des œuvres de William Duckworth ou Robert Ashley.
La pianiste a rencontré l'œuvre de la compositrice pendant ses études musicales à Wellington (Nouvelle-Zélande) à la fin des années quatre-vingt dix, puis a fait sa connaissance bien plus tard et a commencé à collaborer avec elle. Parmi les incroyables expérimentations imaginées par Annea Lockwood, mentionnons celle du Piano-Jardin planté dans la Cour de Justice européenne, et ainsi préparé par les interventions des plantes, des animaux curieux et les effets de la météo... Sans parler du Piano Burning de 1968...également de la série de ses Pianos Trnasplants !
Sur ce disque, le piano « d'intérieur » intègre le bruissement de billes de cèdre sur les cordes, grattements stridents, rugissements de basse, est en somme la source de mondes sonores découverts au fil du temps à travers des objets, des connexions tactiles, modifiés par l'emplacement choisi, le moment, la résonance du lieu. Je ne vous cache pas que tout cela paraît un peu mystérieux, mais ce qui compte, c'est le résultat !
[L'impression des oreilles]
Le début de "Ear Walking Woman" évoque une sorte d'écrasement, une déflagration : rupture symbolique avec le monde du piano d'avant. Bienvenu dans une galaxie post-cagienne du piano réinventé par des préparations imprévisibles. Le piano émettra des cliquetis, chantera de ses cordes écorchées, hurlera comme un loup dans un univers dévasté, tapissé de décharges sourdes, zébré de griffures métalliques. L'instrument se prête à la liquéfaction, à des résonances. Il devient cloche (est-ce encore le piano ?), portique de cloches. Il gémit, se tapit, à la fois dans des aigus fragiles et des graves percussifs. Une fois accepté le changement de paradigme, si l'on peut dire, la musique d'Annea Lockwood est fascinante, d'une inventivité extraordinaire. Et elle est belle, étrangement belle, telle une méditation sur les ruines, comme dans la magnifique seconde moitié de la pièce, pendant laquelle j'ai souvent pensè aux compositions du pianiste Alain Kremski, qui associait à son piano tout un portique de cloches tibétaines. Sauf qu'ici, c'est le piano qui est la seule source de tous ces sons ! En un sens, Annea Lockwood écrit une musique authentiquement fantastique, en ce qu'elle fait apparaître l'autre côté, la face inconnue du visible que les grands visionnaires comme Goya ou Alfred Kubin ont rapporté pour nous.
Écrite après un voyage en solitaire dans le sud-ouest américain, sur le plateau du Colorado dans la région des Four Corners, "Red Mesa" (1989) est une pièce aride structurée dans un premier temps par des "tables" (signification de « mesa» en espagnol) ou plateaux répétitifs tuilés. Le piano y sonne "normalement", à part de brèves déchirures métalliques. C'est une ascension par paliers, avec échappées, pauses méditatives. On y sent parfois une hâte, contredite par ce que je viens de signaler dans la phrase précédente.Toujours on repart, on monte, on s'approche de zones mystérieuses, le piano gronde, ses cordes grincent et résonnent finement, il ne s'exprime plus que par bribes, puis il s'enthousiasme, tintinnabule, joue de grandes phrases extasiées, avant de se taire, de se recueillir laconiquement au seuil de l'inconnu. Du très grand piano !
Après un tel sommet, "Ceci n'est pas un piano" n'est pas la pochade qu'on pouvait attendre avec un tel titre. Cette courte pièce ne manque pas de grandeur. Impressionnante, elle frappe et vibre, résonne, exploite ses cordes intérieures. C'est un piano qui joue de toutes ses ressources, montrant un sens du raccourci, de la flamboyance même.
En hommage à la compositrice américaine Ruth Crawford Seeger (1901 - 1953), "RCSC", dont le titre forme un quasi-palindrome de son nom et de celui de la commanditaire et dédicataire, Sarah Cahill, est une pièce curieuse alliant voix et piano. Un haut-parleur transducteur transforme la voix et la mémoire de la pianiste elle-même dans une version spécialement réalisée pour ce disque, alimentée par la résonance du cadre. Concrètement, si j'ai bien compris, on entend alternativement des propos autobiographiques de Xenia Petrova Bennett, qui parle de ses mains, de celles de son père, de sa mère, et leur transmutation par l'appareil mentionné, ainsi que le piano. On assiste à une conférence inédite, les propos de Xenia enveloppés d'un halo insolite, prolongés par le surgissement de voix quasi animales, de résonances telluriques. Le grand piano est devenu dépositaire d'une mémoire qu'il transfigure, charge d'une puissance chamanique. L'exercice, périlleux, débouche sur une pièce éblouissante, sibylline.
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Arrangé par les soins conjoints de la compositrice et de l'interprète, le piano débusque des univers sonores fascinants, de nouvelles formes de la beauté convulsive dont rêvait André Breton.
Paru le 20 juin 2025 chez Unsounds (Amsterdam, Pays-Bas) / 4 plages / 42 minutes environ
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![Michael Vincent Waller - Trajectories [réécoute ]](https://image.over-blog.com/UL4g-DbOi8BhtlOiTXTzVBmfZQw=/filters:no_upscale()/image%2F0572177%2F20250526%2Fob_212c43_michael-vincent-waller-trajectories.jpg)
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