le piano sans peur

Publié le 4 Juillet 2024

Rodney Sharman - Known and Unknown (Rachel Kiyo Iwaasa, piano)

[À propos du disque et du compositeur]

    Compositeur et flûtiste canadien vivant à Vancouver (Colombie-Britannique), Rodney Sharman (né en 1958) est considéré par l'un de ses maîtres, Louis Andriessen, comme le compositeur canadien le plus doué de sa génération. Il a travaillé notamment avec le Hilliard Ensemble, le Quatuor Bozzini. Il écrit de la musique de concert, compose pour le cabaret, l'opéra et la danse. Il a collaboré avec le réalisateur Atom Egoyan pour son opéra de chambre Elsewhereless.

   Known and UnKnown est une sorte d'auto-portrait musical, préparé soigneusement depuis 2016, puisqu'il rassemble des œuvres écrites entre 1978 et 2021. C'est la pianiste Rachel Kiyo Iwaasa, alliée précieuse du compositeur depuis leur rencontre en 2000, qui interprète les dix-huit pièces de l'album. Sa virtuosité et sa sensibilité en font l'interprète idéale de la musique de Rodney Sharman.

La pianiste Rachel Kyo Iwaasa

La pianiste Rachel Kyo Iwaasa

   Les neuf premières pièces sont les trois livres de ses transcriptions d'opéra, transcriptions très libres, qui me rappellent les belles transcriptions d'Yvar Mikhashoff (voir mon Hommage à Yvar Mikhashoff). Qui retrouverait le Tristan und Isolde  de Richard Wagner derrière la deuxième pièce, délicate broderie méditative ajourée de silences ? Rodney Sharman montre dans ces fantaisies toute l'étendue de sa science mélodique, de son sens dramatique aussi, s'amuse à ajouter parfois du texte parlé ou chanté. C'est un régal d'un bout à l'autre !

   Son "Narcissus" (titre 10) est sévère, dramatique : le piano, percussif et tranchant, découpe de la glace, peut-être celle du miroir où il se contemple sans complaisance. Par contraste, le petit "Lento" de 1978, la plus ancienne pièce de l'album, est d'une brumeuse et touchante fragilité. La "Canonic Toccata" (titre 12), d'abord presque timide, explose en gerbes vigoureuses. "The Anglo Tango" pourrait être ajouté à la collection de tangos d'Yvar Mikhshoff (voir plus haut) : tango quasi orchestral, chatoyant et délicieusement chaloupé.

"The Garden" (titre 14), la plus longue composition (10'34), est une curieuse pièce parlée et chantée, humoristique et intimiste, qui prend l'allure parfois d'une petite pièce de théâtre ou de cabaret, avec de beaux passages rêveurs et sensuels. "Little Venice" est une autre miniature, fraîche et élégiaque : un petit bijou ! Vient ensuite un des sommets de l'album, "Watchful", pièce envoûtante et mystérieuse, construite sur des boucles inlassables, entrelacées.

   L'intérêt ne faiblit pas avec l'émouvant "Notes on Beautiful" (titre 17), tout en belles ombres, en profondeurs énigmatiques. Le dernier titre, éponyme, a été commandé par la pianiste à la mémoire de sa mère récemment disparue. Il est basé sur l'aria Ich habe genug, la cantate de Bach favorite de la disparue. C'est une méditation dépouillée, une avancée incertaine, comme titubante, entravée, mais décidée : l'aria de Bach, sauf un peu avant le milieu, est  doucement disloquée, redistribuée sur des plans séparés ou étirée jusqu'au silence final.

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Un disque magnifique de piano contemporain, remarquablement interprété !

Paru en mars 2024 chez Redshift (Vancouver, Colombie-Britannique / Canada) / 18 plages / 1 heure et 13 minutes environ.

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Publié le 1 Juillet 2024

Ingrid Schmoliner - MNEEM

[À propos du disque et de la compositrice-interprète]

    Compositrice et enseignante, la pianiste autrichienne Ingrid Schmoliner s'est fait un nom dans le domaine des musiques contemporaines, qu'elles soient d'avant-garde, improvisées, expérimentales. Commande du Wien Modern Festival en 2019, sa dernière composition MNEEM est un bloc d'un peu plus d'une heure qui exige une concentration absolue de l'interprète. Enregistrée dans la Wiener Konzerthaus, elle est jouée sur un piano à queue préparé avec des bouts de bois sculptés, des clous, du caoutchouc et des poils de porc-épic. Les pierres de l'album - photographiées par Maria Frodl - ont été collectées par l'artiste sur les rivières et les plages au cours de ses voyages. Ce sont des pierres qui accompagnent Ingrid Schmoliner. Sur les impressions, il est écrit de quelle rivière ou plage ces pierres ont été trouvées.

Ingrid Schmoliner / Photographie © Thomas Plattner

Ingrid Schmoliner / Photographie © Thomas Plattner

[L'impression des oreilles]

   Les Métamorphoses du piano

   La main droite répète jusqu'à la fin un motif de croches rapides, qui changera peu au long de la pièce. Sur cette assise minimaliste, Ingrid Schmoliner construit une œuvre fascinante, constamment mouvante. Fragile et cristalline au début, elle est dramatisée par la main gauche et ses interventions percussives d'abord espacées, mixées et amplifiées, envoyées dans la salle par des haut-parleurs. Puis la main gauche coule aussi des motifs rapides, épaississant la trame sonore. Cette même main intervient à la fois comme piano grave et comme une sorte de xylophone. Puis interviennent des sonorités évoquant des gongs de gamelan. La composition se creuse, telle le déversoir de plusieurs sources intarissables, croisées, mêlées, accélérant ou ralentissant. Nous voilà en pleine mer, bercés par une douce houle. La main gauche introduit grincements et chocs bruitistes dans ce continuum halluciné, qui met l'auditeur dans un état second, propre à recevoir tout un monde étrange surgi de l'intérieur du piano, devenu nef craquante, martelée. Au milieu de la pièce, c'est comme un cauchemar, un cercueil qu'on frapperait pour l'ouvrir, et puis c'est l'irruption d'une lumière imprévue, une autre phase. Car cette œuvre prend différents visages : après trente trois minutes, la pièce se fait solennelle, puissante, grondante, de plus en plus sourde, de plus en plus mystérieuse, mécanique incantatoire ténébreuse parcourue de déchirements, craquements. Un véritable passage au noir, le piano devenu un instrument infernal ! Puis d'énormes torsions internes agitent la masse, soulevée, aérée, à nouveau cherchant le chemin de la lumière dans le retour d'un fracas menaçant. Il y a dans cette musique quelque chose de mythologique, l'écho de luttes titanesques. C'est la matière même dont on entend le vacarme, l'effort contre la pétrification, l'immobilité. C'est le chant obstiné d'une révolte obscure, immémoriale, qui s'enfle dans l'irrésistible et long crescendo final.

   Une composition prodigieuse !

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  Je ne peux hélas rien vous dire du titre...

Paru en mars 2024 chez Vintil Records (Vienne, Autriche) / 1 plage / 61 minutes environ

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Publié le 3 Juin 2024

Melaine Dalibert (7) - Eden, Fall
L'algorithme, un moyen et non une fin !  

Je suis dans les séries. Après mon septième article consacré à Yannis Kyriakides, voici le septième consacré au pianiste et compositeur français Melaine Dalibert, que j'ai suivi depuis son premier disque,  Quatre pièces pour piano sorti en 2015,  jusqu'au sixième, night blossoms en 2021. Les deux disques suivants m'ayant laissé sur ma faim, je me suis abstenu, fidèle à ma ligne éditoriale : n'écrire que sur des disques aimés. Aussi suis-je très heureux de retrouver Melaine pour son dixième album, composé de trois titres de durée très différente. Fidèle à son amour des algorithmes, Melaine Dalibert s'est expliqué dans une courte vidéo sur l'usage qu'il en fait, sans passer par un ordinateur ou un logiciel, concevant « l'algorithme comme une série d'opérations posées sur papier, qui (lui) permettent de générer des hauteurs de note, des intervalles, des durées, c'est-à-dire de paramétrer le flux sonore au plus près de (ses) intentions musicales ». L'humain reste donc au premier plan, et s'il recourt aux mathématiques, aux fractales par exemple, c'est en tant que moyen d'obtenir ce qu'il souhaite.

   Assomption baroque...

   Le premier titre, "Eden", dure un peu plus de trente-sept minutes. La pièce repose sur une petite phrase musicale de sept notes, répétée et étirée, soutenue par des entrées en canon. Il faut toutefois préciser que le piano n'est pas premier : ce qu'on entend d'abord, qui va sous-tendre la composition dans toute sa durée, c'est un bourdon d'orgue positif passé au synthétiseur, bourdon légèrement oscillant sur lequel le piano vient se poser. C'est en quelque sorte le plateau des miroirs, allusion au disque de Brian Eno et Harold Budd The Plateaux of mirrors, sorti en 1980 avec pour sur-titre "Ambient 2". La date de 1980 n'est pas anodine. Melaine Dalibert joue sur un piano Yamaha des années quatre-vingt, comme il les aime. D'emblée, cette musique est donc inactuelle, intemporelle. Sur ce plateau, la phrase est répétée comme sur un miroir, puis sur plusieurs miroirs au fur et à mesure des entrées. Ce jeu de réflexions creuse la surface, multiplie les plans, si bien que la répétition se dilue. L'intérêt de jouer sur la durée, c'est de faire oublier l'algorithme, la répétition. La pièce prend un aspect labyrinthique grâce aux longues résonances : les harmoniques se chevauchent à différents niveaux. Tout se passe alors comme si l'on entendait une génération spontanée de notes, une éclosion de bulles sonores. C'est cela, l'Éden, cette moire tintinnabulante, ce flottement immense, cette irréalité montante : plus rien ne pèse, et la beauté lumineuse dissout les contours. La musique monte au ciel comme les chants d'oiseaux entendus dans le dernier tiers de la composition. Elle exulte dans les dernières minutes, sublimée dans la magnificence de ce qui est devenu une imperceptible giration archangélique.

   En ce sens, c'est une authentique musique baroque, l'image de la pochette, avec sa trouée d'azur dans laquelle baigne un troupeau de nuages, pouvant être mise en relation avec les Assomptions des grands tableaux des peintres de ce courant et aussi avec les dômes d'églises d'un Francesco Borromini par exemple. Le cercle, d'ailleurs, est irrégulier, tend vers l'ellipse. Par baroque, il faut entendre ici une forme d'aspiration religieuse, caractérisée par l'oubli du Monde et de sa temporalité, sa densité, provoquée par la lente déréalisation de la phrase initiale, tellement diffractée, multipliée, qu'elle en a perdu sa réalité.

   Il faut être toujours ivre...

    Le second titre, "Jeu de Vagues", le plus court des trois avec un peu plus de trois minutes est une étude pour la main droite seule reposant sur un motif de treize notes. Dans la même vidéo, Melaine Dalibert parle à son sujet de créer, par des perturbations presque aléatoires, « un contrepoint en trompe-l'œil, ou plutôt en trompe-l'oreille ». Or, le trompe-l'œil est au cœur de l'esthétique baroque. On sait que Steve Reich est lui-même influencé par cette musique. La répétition variée d'un motif (regardez le plafond de Saint-Charles aux Quatre Fontaines), surtout ici avec son rythme soutenu, sans pause aucune, jette le trouble en produisant un clapotis. Le tuilage, la superposition rapide des harmoniques tourbillonnantes, crée un quasi bourdon, renforcé par le bruit sourd des marteaux. On n'entend plus que les crêtes des notes sur une énorme vague résonnante. Pièce brumeuse et étincelante à la fois, trop brève pour être hypnotique : l'ivresse de la course lui suffit pour tromper le Temps !

Une Ode à la Vie !   

   « Étude implacable de percussion », dit Melaine de sa troisième pièce, "Fall", qui descend de l'extrême aigu du piano dans les graves. Partant d'une seule note répétée, la composition s'étoffe peu à peu jusqu'à agréger un accord de dix sons au bout de ses quatorze minutes. Des trois, c'est la pièce la plus répétitive, la plus serrée. En somme, le disque propose trois études comparatives des effets des différences de densité, "Eden" étant la plus aérée. "Fall" rejoint  les expérimentations d'un Charlemagne Palestine avec son "strumming" (martèlement). Si "Fall", en anglais, signifie aussi bien « chute(r) » que « automne », il me semble que cette troisième étude est d'abord celle de la chute, par opposition à "Eden", pièce de l'ascension, "Jeu de Vagues" se situant à mi-chemin, restant à la surface, à l'horizontale. Cette fois, la durée, ajoutée aux battements incessants du piano, produit un effet hypnotique : elle occupe le cerveau, le submerge par la montée en puissance des accords. Le martèlement correspond à un mantra répété inlassablement, dans une obsession farouche du plein, assez fréquente chez les Minimalistes : atteindre le vide par le plein, la saturation. L'étude est fascinante, souvent d'une grande beauté, et, paradoxalement, dans le dernier tiers, avec l'élargissement du spectre sonore, elle se retourne en irrésistible pulsation vitale, très reichienne, perdant la sécheresse systématique de ses débuts. De chute il n'y a plus, et c'est l'automne, saison de l'éclosion, des Vendanges. Superbe !

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   Un triptyque pour deux envolées transcendantes et le surplace extasié d'un oiseau au ras des vagues du monde flottant. Trois saisons ? Printemps, Été, Automne...

   Je reviens à l'image de la pochette. J'y vois aussi un nid, un nid troué, celui qui permet l'ascension. Des trois titres, "Eden" est celui qui me touche le plus, justement parce qu'il échappe à l'enfermement d'une structure défaite par la Grâce légère, impondérable, folle comme une graminée qui s'envole dans la Lumière.

Paru le 24 mai 2024 chez Ici D'Ailleurs - Mind Travel Series (Nancy, France) / 3 plages / 55 minutes environ

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Coupole de Saint-Charles des Quatre Fontaines, à Rome. Architecte : Francesco Borromini.

Coupole de Saint-Charles des Quatre Fontaines, à Rome. Architecte : Francesco Borromini.

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Publié le 30 Mai 2024

Samuel Reinhard - For Piano and Shō
Prendre le temps de la lenteur... 

    Samuel Reinhard (né en 1980) est un compositeur suisse de musique électroacoustique installé à New-York. Profondément transformé par une résidence selon lui manquée dans le désert Mojave (Californie), il compose une musique inspirée par un minimalisme décanté et des principes aléatoires, fondée sur des répétitions et des durées prolongées. En juillet 2022, il a sorti un disque superbe, intitulé tout simplement Répétitions, édité conjointement par Hallow Ground (label suisse que l'on retrouve régulièrement dans ces colonnes) et Präsens Editionen (autre label suisse de Lucerne), disque qui rassemble quatre pièces de longueur similaire formant un cycle pour trois pianos. Le nouveau disque édité par elsewhere music continue et approfondit sa recherche d'une musique visant à rapprocher les interprètes et les auditeurs dans une écoute profonde de la lenteur, des infimes fluctuations au fil des répétitions et des silences.

Piano et shō : rencontre harmonique !

    Dès le départ, j'aimais beaucoup l'idée d'associer le piano et le shō, orgue à bouche avec dix-sept tubes de bambou de la musique traditionnelle japonaise Gagaku (musique de cour raffinée) : le frapper du piano, son côté percussif, et le souffle, la respiration. Mais le shō est à sa manière un petit clavier, et le piano, en faisant résonner les notes longuement, se rapproche de ce petit orgue : pour les deux instruments, l'harmonique prime alors sur le mélodique. Le disque réunit le pianiste canadien Paul Jacob Fossum et la japonaise Haruna Higashida, joueuse de shō dans le style Gagaku très impliquée dans la musique contemporaine.

Samuel Reinhard par Hatnim Lee

Samuel Reinhard par Hatnim Lee

     Plénitude de la Vacuité

   Deux pièces de durée voisine constituent l'album. Dans la première, enregistrée en session multipiste, trois pianos et trois shōs se succèdent, se répondent. Quelques notes égrenées, répétées, forment l'armature de la composition. Elles résonnent longuement. Peu à peu se crée comme un escalier intérieur, un colimaçon réfracté sur plusieurs niveaux, aéré de silences. La mélodie restreinte fournit des pas, des marches harmoniques. On est enveloppé par un lent enchevêtrement, les notes des shōs formant comme des traînes scintillantes aux harmoniques des pianos. Les répétitions se dissolvent dans cette matière mouvante, ce flottement presque immobile des harmoniques. Tout n'est plus qu'infinie douceur, sérénité immense. L'auditeur s'abandonne à une temporalité étirée, véhicule d'une ineffable beauté. Samuel Reinhard est l'architecte minutieux du Ravissement.

  Visages de l'Éternel Retour...

    La seconde pièce est pour un seul piano et un seul shō. Samuel Reinhard la présente ainsi : « Dans la deuxième pièce, un piano se déplace à travers un trio de figures – un arpège, une improvisation, un accord – pendant toute la durée de l'interprétation. Chaque itération de cette séquence est accompagnée d'un seul shō, qui sélectionne et joue librement une note ou un accord, émergeant de la première figure du piano et disparaissant dans la troisième. Tout au long, les joueurs maintiennent les notes par le toucher ou la respiration jusqu'à ce que le son disparaisse. » Le piano se trouve tantôt seul, tantôt accompagné par le shō dont les harmoniques doublent les siennes. On dirait que le piano appelle le shō, qu'il le fait surgir pour l'épouser, l'écouter, se fondre avec lui dans le silence. Chaque séquence est en effet comme une étreinte aérienne, renouvelée et approfondie, de plus en plus gorgée de temps, de plus en plus informée par le silence. Elle nous emmène toujours plus dans un hors-temps qui esquisse peut-être le profil aveugle de l'Éternité.

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          Un disque miraculeux. Le mariage mystique de l'Occident et de l'Orient aux Portes secrètes du Silence.

Paru début mai 2024 chez elsewhere music (Jersey City, New Jersey / États-Unis) / 2 plages / 41 minutes environ

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Publié le 27 Mai 2024

Merzbow + Nicolas Horvath - Pia-Noise
   Deux artistes hors-normes

    Faut-il encore présenter ces deux hommes ? Merzbow (né en 1956), pseudonyme du japonais Masami Akita, est l'un des musiciens majeurs du courant bruitiste expérimental, auteur d'une œuvre prolifique. Il a collaboré avec de nombreux musiciens et, hasard qui n'en est pas un, avec le guitariste français Richard Pinhas dont je viens de chroniquer End of the Line. Il assure la composition électronique de l'album, à base d'effets variés et de générateurs de bruits. Côté piano, c'est Nicolas Horvath (né en 1977), pianiste virtuose auteur d'une intégrale Erik Satie, d'une autre intégrale consacrée à Philip Glass, infatigable défricheur  des musiques d'aujourd'hui, à la recherche de musiciens injustement oubliés de notre époque ou des siècles passés. Il vient de sortir un disque consacré aux Nocturnes secrets de Frédéric Chopin, incluant pour la première fois les Nocturnes révisés par Chopin lui-même, retrouvés sur les partitions de ses élèves. Mais Nicolas Horvath est aussi improvisateur, compositeur de musique électroacoustique, impliqué depuis des années dans la scène expérimentale, notamment sous les pseudonyme de Dapnom ! Aussi n'est-il pas si surprenant qu'il ait multiplié les collaborations avec des artistes  a priori assez éloignés de la musique classique ou contemporaine même.  Défenseur ardent des Minimalistes, y compris les moins (re)connus, n'a-t-il pas osé déconstruire le monument inaugural de ce courant, November de Dennis Johnson, dans une collaboration avec le musicien électronique Lustmord, représentant majeur du courant de l'ambiante sombre (dark ambient), sous le titre The Fall ? S'il fallait chercher une lignée menant à cette nouvelle collaboration, elle viendrait en partie de là, et de la volonté du pianiste de collaborer avec le maître du Japanoise depuis fort longtemps.

   Les deux musiciens ont communiqué à distance pour ce disque. Le premier titre, "N9512MIX", résulte d'une longue improvisation du pianiste envoyée à Merzbow, lequel a "réagi" en ajoutant sa musique. C'est l'inverse pour le second titre, "914 for Horwath", sauf que Nicolas Horvath a moins improvisé pour mieux suivre les sons électroniques du japonais et assurer une certaine unité à l'album.

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Ce qui reste Après...  

   Sur la pochette du disque (il existe deux variantes de l'image), on voit un piano dans une salle presque vide, comme laissée à l'abandon, délabrée, au sol jonché de salissures diverses. Sur l'une des deux images, le piano n'a plus de pieds, incroyablement sale. Vous êtes prévenus : n'attendez pas une musique propre, bien élevée. Vous êtes dans un non-lieu, à l'écart de toutes les académies. C'est une scène expérimentale peut-être, un lieu de fin de monde probablement, un lieu de déréliction. Un lieu détruit. Il ne reste presque plus rien. Carcasses et ossatures, débris. Et fantômes...

   Les bribes d'une improvisation au piano cherchent à se faire entendre sous un déluge de crachotis, sifflements, ondes troubles, traversées non identifiées. C'est "N9512MIX" : vestiges d'un lyrisme lisztien bombardés en continu sous une pluie bruitiste, laquelle se change parfois en plainte face au piano massif, capable de devenir lui aussi liquide. Les deux musiques se heurtent, se fuient, se rejoignent improbablement. Parfois l'électronique se calme, le piano se fait mieux entendre, se met de la partie, devenant agressif, outrageusement contemporain pour mimer une destruction à l'œuvre, conjointe cette fois. C'est une union contre-nature, monstrueuse, on entend des hurlements et des martèlements. Deux larrons en foire terminale, un jeu de massacre, jubilatoire, ubuesque. La pâte sonore se fait grouillante, les fragments mélodiques s'y fondent avec délice sans craindre la fusillade électronique. C'est la mise à mort de toute musique romantique, recouverte d'un linceul électronique grimaçant, et c'est aussi une apothéose inverse du piano, survivant à ce déluge infernal : rien ne tue la beauté, elle résiste, elle persiste, elle transcende ce qui devait la recouvrir. Je ne comprends tout cela qu'à la quatrième écoute. Je ne vous cache pas qu'à la première, je trouvais cette musique calamiteuse. En un sens, je ne me trompais pas, car elle est tout sauf pitoyable, mais elle annonce en effet des calamités. Elle est poreuse aux désastres et destructions de notre temps. Elle les intériorise et les joue comme une tragédie, elle est au contraire impitoyable, brutale. Il n'est plus temps de séduire quand tout se délite et se désagrège, semble-t-elle nous dire avec un acharnement et une énergie terribles.

Persistances lyriques
dans un monde dévasté...  

   "914 for HORVATH" s'inscrit dans la même perspective, mais le piano n'est plus en-dessous, il est en première ligne, à égalité avec l'électronique de Merzbow. On peut suivre la composition frémissante du pianiste, en dépit des assauts bruitistes. Étranges épousailles, naissance d'un autre lyrisme, post industriel si l'on veut. Vers huit minutes, la musique de Merzbow peut évoquer les hélicoptères  du film de Coppola, Apocalypse now, dont les pâles, d'abord à plein régime, ne parviennent ensuite plus à tourner rond, tandis que le piano médite, indifférent à cette ankylose passagère de la technologie, qu'il renaît pour mieux marteler face au retour des fraises et des rotors. La pièce est une alternance de crescendos et de decrescendos, d'invasions et de quasi disparitions. N'entend-on pas les convulsions d'un monde touché au cœur, qui ne fonctionne plus que par à-coups, passant d'accélérations à ralentis dans une jactance post-rock avec souvenirs de guitare électrique et de rythmes rock'n roll détraqués à la moulinette, le piano mélodique en dépit de tout ? Si la rage gagne parfois le piano dont les reliefs dramatiques gardent grande allure, ces derniers font mieux ressortir la veine élégiaque intériorisée se frayant un chemin dans les décombres. Et les ombres de Leoš Janáček, d'Alexandre Scriabine, ou encore d'Erik Satie, viennent hanter et enchanter le cauchemar.

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     Un sacré choc, que je n'ai digéré et apprécié qu'après les premières écoutes (pas assez concentrées, je le reconnais). Une expérience des limites, symptôme d'une société perturbée dans ses fondements, cherchant à tâtons au milieu des ténèbres fracassantes des raisons d'espérer...ou de désespérer plus encore. Comme on dit, âmes sensibles s'abstenir ? La sensibilité affleure partout dans ce disque brûlant d'une frénésie nihiliste.

 

Paru le 2 mai 2024 chez Sub Rosa Label 5bruxelles, Belgique) / 2 plages / 44 minutes environ

Pas d'extrait à vous proposer en écoute...

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Livret avec un excellent texte de présentation du musicologue Guillaume Kosmicki.

Traduction du texte en anglais figurant à l'intérieur du digipack, et non crédité. [ j'ai systématiquement traduit "noise" par « bruit », tout simplement, avec une majuscule, pour le distinguer du bruit ordinaire. ]

Confession du Bruit

Le Bruit est Méditation

Le Bruit est Extase

Le Bruit est Sacrifice

Le Bruit est Résurrection

Le Bruit est Liberté

Le Bruit est Expérience

Le Bruit est proche de la Lisière

Le Bruit est au-delà de l'Horizon

Le Bruit est intérieur

Le Bruit est extérieur

Le Bruit est partout

Le Bruit est classique

Le Classique est Bruit

Le Bruit est Musique

La Musique est Bruit

Le Bruit est le Début

Le Bruit est la Fin

Pendant l'Antiquité, la Vie n'était que Silence,

Locus classicus futuriste.

L'ancien monde était vraiment silencieux.

Pourtant, il y eut le Bruit au Tout début,

Cela nous rappelle la théorie du Grand Boum

Et toutes les conséquences à venir.

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Publié le 13 Mai 2024

Micah Pick - Frameworks

   Après Brighter Than I Thought (2020), le label britannique Audiobulb Records vient de sortir un deuxième album, Frameworks, du pianiste, compositeur et producteur américain Micah Pick. La particularité la plus audible de ce nouvel opus, c'est l'emploi pour le piano de l'intonation juste (pour cette notion, voir ici) selon des gammes précisées par le compositeur. Les micro-intervalles utilisés peuvent au début surprendre l'auditeur néophyte, créer un certain inconfort d'écoute. L'oreille s'habitue, rassurez-vous. Assez vite, l'intonation juste impose son charme propre ! En plus du piano, vous entendrez des synthétiseurs analogiques et modulaires, des rythmes programmés, des sons de terrain, le tout bien sûr traité électroniquement, si bien que la part purement acoustique est difficile à cerner, comme souvent maintenant.

    "Have this Mind" plonge dans l'ambiance : une poussée de bourdon de synthétiseur sur fond pailleté de poussières électroniques précède l'entrée du piano, doublé par les synthétiseurs. Le piano scintille, en gerbes mélodieuses. Il patauge dans des eaux un peu troubles, distille un air un peu mélancolique, puis tout s'embrase dans un grand jeu orchestral avant le retour au calme, piano méditatif. Rien d'agressif dans cette musique aimable, séduisante même. Avec "Glacial Requiem", Micah Pick passe à la vitesse supérieure. Piano dramatique sur un fond rayé, fracturé, aux textures granuleuses. Pièce impressionnante, qui donne toute sa mesure au piano en intonation juste : c'est de toute beauté !

    Le court " A Moment" nous enfonce plus encore dans un monde tumultueux où les couches sonores se bousculent, prélude à un autre grand sommet du disque, le superbe "Broken Trellis", flottant dans une apesanteur inquiétante. Le piano interroge le mystère, tente de surnager dans un chaos de forces troubles. De le très belle musique électronique !  

    "Shapes and Shards" (titre 5) est plus noir encore, comme si nous étions au point de rencontre de courants telluriques, glauques et clapotants, parcourus de percussions erratiques. Le piano réapparaît dans le titre suivant, "Chiastic Crux" (titre 6). Il semble planer sur un brouillard de bourdons en voyage, puis il impose sa marque, le morceau prenant une tournure presque techno répétitive. Il caracole limpidement au milieu d'un déluge de zébrures, avant de revenir royalement calme sur un fond désolé. Quelques enregistrements de terrain posent le décor de "Afterwind", pièce plus apaisée au début. Mais la méditation du piano se détache sur des structures rayées aux mouvements entrecoupés. Le piano se fait plus énergique, rentre en synergie avec l'arrière-plan décidément rien moins que dompté.

    "Earth Everlasting" (titre 8, Terre éternelle) reprend une des mélodies de "Broken Trellis" dans un contexte plus ambiant. C'est un hymne élégiaque, peu à peu à nouveau envahi par des forces obscures, épaisses, hymne qui voudrait être chant de lumière et qui est étouffé par les ténèbres !

   "Be Interlude" (titre 9), c'est le court retour des puissances glauques, écrasantes, avant "Bursting Downstream", long (pas trop : trois minutes trente environ) bouillonnement informe, pas le meilleur titre. Très belle fin heureusement avec "Sea Coda".

   Le meilleur dans ce disque généreux, c'est le piano, à chaque fois que la composition lui donne un rôle marqué pour donner forme à l'électronique, éviter en somme une musique électro-ambiante trop facile.

    Un très bon disque tout de même !

Titres préférés :

1) "Glacial Requiem" (titre 2)

2) "Have This Mind" (titre 1) / "Broken Trellis" (titre 4)  / "Afterwind" (titre 7) et "Sea Coda" (titre 11)

Remarque

   En écoutant "Glacial Requiem", j'ai à chaque fois eu l'impression que je connaissais déjà ce titre, depuis longtemps même. Je pensais à Harold Budd. J'ai cherché en vain dans sa discographie. Rien trouvé ! 

Paru en avril 2024 chez Audiobulb (Sheffield, Royaume-Uni) / 11 plages / 48 minutes environ

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Publié le 27 Avril 2024

Simon Toldam - Fem Små Stykker Med Tid

   Couvert de prix et de récompenses dans son pays, le pianiste et compositeur danois Simon Toldam, après avoir sorti avec son trio en 2019 l'album Omhu, salué comme le meilleur disque de jazz danois de l'année, s'est décidé pour un disque de piano solo. Du jazz ? Il n'en reste qu'un peu d'écume, ici ou là, et c'est tant mieux. Sa musique, il la dit fondée sur la notion de « mellemrum » (écart), mais on peut se référer au concept japonais de Ma : une pause dans le temps, un intervalle ou un vide dans l'espace. Ma désigne le temps et l'espace dont la vie a besoin pour respirer, pour sentir et établir des relations. Ces Cinq petites pièces avec le temps (traduction du titre danois) sont enregistrées dans la Sendesaal de Brême, réputée pour son acoustique.

Simon Toldam, photographié par © Andreas Omvik

Simon Toldam, photographié par © Andreas Omvik

   Aucune prétention à révolutionner la musique dans ces cinq pièces. Elles prennent le temps, cultivent donc l'écart, le Ma. C'est une musique qui respire, qui laisse résonner les notes. On est comme en apesanteur, suspendu entre les notes. Le temps et l'espace sont d'abord vibrations. La séparation entre les notes est illusoire : l'intervalle est durée pure, pleine en dépit de son vide apparent. En se laissant aller au Ma, on parvient, on vient-par, dans des contrées d'une absolue douceur, comme à la fin de la première pièce, "To Linger".

   Si "Insekt" débute par un court phrasé jazzy, la pièce y renonce vite, renforce son intériorité par des à-plats massifs, puis des graves, et c'est une marche au pays des ombres, une merveille d'étrangeté, feuilletée de froissements, suivie d'interrogations étincelantes et d'une suite de blocs abrupts, comme des rocs sur lesquels il faut passer pour atteindre la source vive, la grande résonance, qui défait les apprentissages (du jazz, avec ses tics...).

 

   "Efterdønninger" (titre 3) s'aventure en contrées plus accidentées. Arêtes coupantes, et soubassements à longues résonances ou feutrés, d'une délicatesse pudique. La musique rêve, en dépit de tout, entre brisures et courtes éclaboussures lumineuses, jusqu'au seuil de quelque chose : encore une magnifique fin de pièce...

   ""Eng" secoue sa chevelure de jazz, sans parvenir à s'en libérer totalement, mais entre les souvenirs se dessinent des reliefs plus originaux, des aperçus d'une grande beauté. Avec "To ord", les amarres sont jetées, la musique flotte dans un bain de mystère, elle respire avec lenteur, avec précaution, s'enfonce dans de douces ténèbres et en même temps met au jour les fragments d'une mélodie lumineuse. Instants magiques !

    De belles études de piano à l'écoute de l'espace dans le temps...

Titres préférés : 1/ "Insekt" (le 2), "To ord" (le 5)

2/ "To Linger" (titre 1)

Paru fin février chez ILK Music (Copenhague, Danemark) / 5 plages / 38 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

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Publié le 3 Avril 2024

Roman Rofalski - Fractal

   Comme il est bon d'entendre une musique qui ne prétend rien d'autre qu'être musique, qui ne défend aucune cause, qui ne s'englue dans aucun bon sentiment ou dolorisme, qui ne se camoufle derrière aucune théorie ou aucun concept. Voilà un pianiste et compositeur, Roman Rofalski, qui n'aime pas tourner en rond dans les mêmes ornières. Inspiré par Andy Stott ou Tim Hecker, sans doute aussi par Pierre Boulez et même Morton Feldman, ce musicien ne dédaigne pas les expérimentations et tiendrait volontiers compagnie à Klaus Schulze et Karlheinz Stockhausen ! Ses oreilles n'aiment pas les frontières. Là on respire, on ouvre ses oreilles, et on a bien raison !

Roman Rofalski - Fractal
Le piano, autrement...  

   Roman Rofalski  a pris les sons magnifiques de son piano à queue Schimmel K280, piano souvent préparé, et les a « déchiré » dans une combinatoire multiple à coup de réenregistrements, boucles, coupes, déformations et extensions sonores parfois brutales, inventant un nouvel instrument décapé de toute molle sentimentalité. Du rythme, de l'énergie, des résonances multipliées, une musique aux formes découpées, fracturées...

   Le premier titre, "Perpetuum", associe au piano incisif, éblouissant, la batterie énergique du néerlandais Felix Schlarmann et des tapis de grondements menaçants. Un bel orage initial ! "Bass resonance" nous ramène au piano préparé, quelques notes suspendues, déformées, arrachées, fracturées et lancées résonantes dans l'espace en de longues trajectoires râpeuses ou entourées de brouillards de particules. Pièce ramassée, tendue, qui ménage de belles échappées lumineuses par-delà les basses en rafales sourdes. Superbe !

   

...électroniquement dépaysé et prolongé.  

"Slow Fox" (titre 3), c'est de l'essence de piano transfiguré : longues résonances, frappes glacées, bourdons déchirés. Une magnifique flagellation sonore ! Et "Fractal Waves" qui suit, c'est une plongée dans une ambiante noire, peuplée de boucles rapides. La composition est d'un minimalisme halluciné, le piano devenu pure percussion, fondu avec les percussions synthétiques, enveloppé d'un halo de vertige brumeux, de grésillements et sifflements.

   Avec "Calum" (titre 5), le piano devient comme une projection de sons électroniques en grappes serrées : pièce étrange, multi-fracturée, en hommage à deux musiciens électroniques et informatiques, l'écossais Calum Gunn et l'artiste interdisciplinaire Mark Fell installé à Rotherham au Royaume-Uni. Au contraire, "Opsi" (titre 6) semble revenir au piano pur, un piano tranchant, implacable, avare de ses notes, sur fond de paysage d'électronique tintinnabulante, de grondements de plaques tectoniques : sur quelle planète lointaine sommes-nous ?

   Le dernier titre, "Bumper", hésite entre ambiante mélancolique et musique onirique. Le piano est presque caché au centre d'un lent tourbillon, d'un fourmillement de bruits insolites qui donne l'impression d'une sorte de hip-hop industriel absolument fascinant.

   Une étincelante réussite, celle d'une écriture ciselée, minimale et terriblement efficace !

Paru le 19 janvier 2024 chez Oscillations (Londres, Royaume-Uni) / 7 plages / 30 minutes environ

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