le piano sans peur

Publié le 21 Mars 2024

Live Maria Roggen & Ingfrid Breie Nyhus - Skymt
Relire le répertoire romantique à partir de ses vestiges

   Live Maria Roggen (voix) et Ingfrid Breie Nyhus (piano), deux musiciennes norvégiennes, ont composé Skymt (Vaguement) à partir de mélodies et poèmes sur l'agitation, le désir, le trouble et le chagrin. Dans leur  premier disque en commun, Demanten, elles avaient déjà interprété des versions improvisées de mélodies de Jean Sibélius et de poètes finno-suédois. Cela fait plusieurs années qu'elles travaillent sur le répertoire des textes et musiques romantiques pour développer de nouvelles voies.

Live Maria Roggen (à gauche) / Ingrid Breie Nyhus (à droite)

Live Maria Roggen (à gauche) / Ingrid Breie Nyhus (à droite)

L'art de l'épure, au service de l'émotion décantée.  

    Du Romantisme, les compositions ont banni toute grandiloquence, toute rhétorique pathétique, pour n'en conserver que les affects nus, leur essence. D'où des pièces souvent très courtes, quatorze sur dix-huit durent moins de deux minutes.

   Le chant, toujours sans parole, peut roucouler comme dans le premier et plus long titre, "Pil", soupirer, languir, répéter des sons comme dans "Du" (titre 4), balbutier de désir, froufrouter (dans "Dugg", titre 5). Le lamento de "Vit" (titre 6) est un écorché d'un peu plus d'une minute.

   Le piano est tout aussi dépouillé de développements dramatiques, tout en arêtes ou phrases elliptiques, en bousculements, en aperçus élégiaques, en résonances. Il est parfois préparé, réduit à un quasi bourdon de graves ou frise l'atonalité, avec de rares accents jazzy sur "Sasusa" (titre 15), pièce exceptionnellement méditative par ailleurs. Les boucles de "Guld" (titre 6) sont  représentatives de cet art de l'épure auquel le duo ramène le Romantisme. Tout le pathétique est concentré en quelques mesures graves sur le splendide "Bue"  (titre 7).

   L'un des sommets du disque est le titre 8, "Iva", le plus lyrique, bouleversant, lamento méditatif d'une beauté interrogative. Au chant de désespoir de Live répond  le piano d'Ingrid, d'une sobriété magnifique.

   Chaque titre relève d'un art de l'épure, de la délicatesse, que même "Svane" (titre 11), l'un des quatre plus longs titres, ne dément pas. Le piano souligne de manière minimale, par une ligne de notes répétées, le chant très libre de Live.

    Un superbe disque de mélodies contemporaines, d'un raffinement exquis. Voix et piano sont enregistrés de manière impeccable.

Paru en décembre 2023 chez LabLabel (Oslo, Norvège) / 18 plages / 35 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Lire la suite

Publié le 14 Mars 2024

Michael Vincent Waller - Moments Remixes

   Compositeur américain installé à New-York, Michael Vincent Waller a étudié avec La Monte Young, Bunita Marcus (pianiste, amie proche et collaboratrice de Morton Feldman à la fin de sa vie). Deux ans après Trajectories, il sort en octobre 2019 Moments, un album de pièces pour piano solo, avec quelques compositions pour vibraphone solo. L'idée de faire des remix est contemporaine de la sortie de l'album. Le premier date de la fin 2019, avec Jlin, musicienne électronique, productrice et DJ originaire de l'Indiana. En janvier 2020, un second est sur les rails, avec Xiu Xiu, un groupe de rock expérimental américain. Fin 2021, presque tous les remix sont produits, mais il faudra encore trois années de maturation pour qu'ils trouvent leur forme définitive. Seize musiciens ou groupes interviennent sur ce double LP.

   Les pièces de Michael donnent ainsi naissance à une galaxie de titres appartenant à des genres variés : musique électronique, IDM (Intelligent Dance Music), rock d'avant-garde, musique ambiante ou de drones...Chaque remix est le fruit de la collaboration entre Michael et l'artiste intervenant.

Michael Vincent Waller à gauche et Jlin à droite

Michael Vincent Waller à gauche et Jlin à droite

    Une pléiade de musiciens talentueux...

   La deuxième partie du cycle Return from L.A. pourrait servir de fil directeur à cet ensemble. Remixée trois fois, par Moor Mother avec l'ajout d'une partie vocale à demi rappée (titre 3), par Tom VR avec glitchs, percussions syncopées et arrière-plan de synthétiseurs, (titre 5), par Jlin dans une version plus syncopée encore, véritablement trouée de dérapages et relativement hypnotique (titre 8), elle atteste du succès des mélodies de Michael Vincent Waller.

     "For Papa", le premier titre de l'album initial, est remixé deux fois, par Xiu Xiu en première position, une très étonnante version expérimentale hyper élégiaque avec guitare saturée et chant tordu ou déformé, torrents de particules électroniques, et par DJ Marcelle /Another Nice Mess, version tribale avec percussions bondissantes au premier plan et arrangement de synthétiseurs languissants au second pour accompagner le piano (titre 12).

Deux remix aussi pour le magnifique "For Pauline" : d'abord celui de Yu Su (titre 9), l'un des plus beaux peut-être, brumeux et chaloupé, répétitif à souhait, avec un côté Terry Riley (mai oui, la compositrice revendique d'ailleurs son influence !) ou quasi reichien (Steve, bien sûr...), puis celui de Prefuse 73, alias de Guillermo Scott Herren, compositeur de musique électronique et de hip-hop, aussi remarquable, extrêmement élaboré, orchestral dans des textures changeantes splendides, qui donnent à la composition une profondeur vibrante.

...pour un double LP ambitieux !

   Deux remix encore pour "Vibrafono Studio", le premier à nouveau par Prefuse 73 (titre 11), avec une étrange version à deux vitesses, le second par Fennesz (titre 13), qui signe une version glauque, abyssale, d'une lenteur magnifique, autre grande réussite de ce double LP.

   Deux aussi pour "Jennifer", le premier par la britannique Loraine James (titre 14), vision d'un dub minimal presque entièrement percussif, le remix le plus déconcertant pour moi je ne le cache pas, le second (titre 18) par la norvégienne et mexicaine Carmen Villain, ambiant et répétitif, lent engloutissement dans une brume dévorante.

   Vous l'aurez compris. Michael Vincent Waller a soigneusement sélectionné les participants, a veillé à ce qu'on entende aussi sa musique. Les remix ouvrent les potentialités de ses pièces souvent courtes, limpides et mélodieuses. Le remix par Jlin de "Nocturnes - N°4" (titre 4) -- original superbe dans l'esprit d'Erik Satie, est d'une remarquable finesse, ponctuant les articulations de la composition de hoquets, glitchs et de très brèves interventions vocales. La ravissante et diaphane "Love - I. Valentine" est nimbée d'allégresse légère dans le remix de Lex Luger (titre 6), comme la danse d'une bergère dans un pré paradisiaque. Le très glassien "Bounding" (je pense aussi à Wim Mertens), dernière pièce de Moments (5'12), donne lieu au plus long remix (7'20), celui de Levon Vincent, d'un minimalisme "house" épuré jusqu'à la corde rythmique, juste brièvement agrémenté de voix spectrales sur la fin. Jefre Cantu-Ledesma creuse la veine élégiaque de la rayonnante première partie de "Return from L.A." dans le titre 10, distendu, caverneux, crépusculaire, n'ayant pas hésité à faire quasiment disparaître la musique originale. La française Lafawndah ose un remix en grande partie vocal (et a capella) de "Divertimento" (titre 15) : et c'est très beau, avec des résonances de musique indienne.

   Je n'oublie pas la version plutôt jubilatoire que donne Xiu Xiu de "Roman" (titre 16), cavalcade hennissante et fantasque dans un pays de fantômes...

   Régalez-vous, c'est du très beau travail collaboratif, une superbe traversée des musiques vivantes d'aujourd'hui !

Paraît le 15 mars 2024 chez play loud ! productions (Berlin, Allemagne) // 2 LP - 18 plages / 1 heure et 6 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Lire la suite

Publié le 5 Mars 2024

Frédéric Lagnau (piano : Denis Chouillet)
Hommage aux amis et lecteurs, d'abord...  

    Je célèbre Frédéric Lagnau depuis au moins les débuts de ce blog, en 2007. Qui le connaissait alors ? Merci encore à Michel C. qui me le fit découvrir ce si beau Jardins cycliques, paru chez Lycaon en 1998. Quatre ans plus tard, un lecteur me signala un second disque, antérieur au premier, publié par la scène nationale d'Évreux en 1992, Journey to Inti.

   Emporté par un cancer en 2010, Frédéric Lagnau n'a pas connu la célébrité qu'il méritait en dépit de sa reconnaissance dans certains milieux musicaux, mais il a suffisamment marqué ses admirateurs pour que peu à peu son audience s'élargisse. En 2014, le pianiste Nicolas Horvath, lors d'une nuit minimaliste à Kiev, jouait en concert deux pièces de Frédéric, Bagatelle sans modalité et Wind Mosaïcs, cette dernière en partie présente sur le disque que vient de lui consacrer le pianiste et compositeur Denis Chouillet pour Montagne Noire, passionnant support de diffusion du GMEA, Centre National de Création musicale d'Albi-Tarn. Denis Chouillet a cohabité avec Frédéric Lagnau lorsque celui-ci vivait isolé dans une ferme normande. C'est donc un ami proche qui rend hommage à ce compositeur si important à mes oreilles, et à celles de bien d'autres aujourd'hui.

Vertiges et charmes du minimalisme  

    Le disque est balisé par trois des "Wind Mosaïc", en position 1- 6 et 10 pour respectivement la N°1 - N°2 - N°5. Ce sont trois courtes pièces d'une lenteur mystérieuse : on avance avec précaution au bord du silence, la seconde revenant inlassablement à la charge avec une boucle répétée et variée, la dernière et plus courte (moins d'une minute) comme du Satie figé dans la mémoire des siècles.

   Quatre autres pièces sont aussi en-dessous de trois minutes. La piste 2, "Je me souviens de do dièse majeur dans un prélude de Jean-Sébastien Bach" est une brillante illustration du talent de Frédéric Lagnau à jouer sur les décalages de hauteur, les reprises en écho pour créer un univers fascinant, celui d'un feuilleté de la mémoire... "Ville invisible" (titre 5) serait un concentré de jazz, absolument dépouillé de son brio extraverti, ramené sans cesse vers la contemplation de la ville invisible du titre ! Les gammes arpégées de "La gamme qui teinte" (titre 7) créent un malaise par leur répétition crescendo, comme s'il s'agissait d'une question vitale, d'appeler Godot... qui ne vient pas, si bien que le pianiste quitte son piano, on entend ses pas s'éloigner. Humour ou désespoir, ou les deux ?

   Je mets à part "Les Charmes de la marche" (titre 9), art savant et délicat de l'anagramme, de la décomposition en facettes juxtaposées comme des pas en équilibre sur le vide : pièce funambule tout à fait bouleversante dans sa progression vers la disparition.

    Restent trois compositions entre presque sept et plus de huit minutes. D'abord une version longue de "À mesure et au fur" (deux minutes et douze secondes seulement sur Jardins cycliques) : une version brumeuse, magnifique dans ses répétitions, ses superpositions de formes inversées, son tuilage hypnotique, comme une avancée hallucinée vers l'extase. Je ne sais pas s'il y a deux partitions, mais cette version est incomparablement plus belle que celle du disque évoqué. Un chef d'œuvre !

   Puis une pièce au minimalisme brillant, voire virtuose, "Solar loops", aux rapides boucles enchevêtrées, là aussi une très belle surprise. L'interprétation un peu raide de Jardins cycliques disparaît, et voici une pièce primesautière, tout en souplesse. Beau bouquet de jaillissements continus, feu d'artifice d'une joie solaire qui n'exclut pas des moments d'une exquise délicatesse. C'est resplendissant !

   La troisième pièce longue, "Morning song of the jungle sun" (titre 8), est la plus narrative, aux couleurs variées. Elle devient un flux mouvementé, aux accents jazzy dans sa partie centrale, avant de se mettre à chanter à piano ivre dans une longue envolée, si légère à la fin.

   Décidément, Frédéric Lagnau est un compositeur à ne surtout pas réduire à un minimalisme formaliste. Admirateur de Steve Reich, il sait tirer de ce courant le meilleur en suggérant un vertige quasi métaphysique, des mystères au cœur des boucles et sur le fil des souvenirs musicaux, mais aussi parfois une allégresse assez rare, et il s'échappe alors, se laisse aller aux alentours...il muse comme ça lui chante, libre ! Pour notre plus grand bonheur.

   L'interprétation de Denis Chouillet restitue la grande sensibilité de cette musique formellement fascinante, et pourtant si ouverte, si humaine, au fond. La prise de son est vraiment magnifique.

P.S. Je viens d'ajouter une petite discographie à l'article Wikipédia consacré à Frédéric Lagnau. Si j'ai oublié un disque qui lui soit entièrement consacré, merci de me le signaler par le formulaire de contact du blog.

Paru en novembre 2023 chez Montagne Noire (Albi, France) / 10 plages / 38 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Lire la suite

Publié le 27 Février 2024

Sylvain Chauveau - ultra-minimal

   Enregistré au Café Oto à Londres en mars 2022, le nouveau disque de Sylvain Chauveau, vingt-quatre ans après Le livre noir du capitalisme reparu en même temps que celui-ci sur le même label berlinois sonic pieces, permet d'entendre l'un de ses rares concerts solo et le premier avec uniquement des instruments acoustiques : piano, guitare, harmonium et mélodica, joués séparément. Le disque comporte pièces nouvelles et versions en direct de compositions anciennes déjà sorties, mais réarrangées pour instrument solo.

   Le minimalisme... décanté !

   ultra-minimal : un pléonasme ? Du minimalisme au carré ? Une esthétique du dépouillement radical, avec laquelle la couverture du disque, sobre et minimale comme toujours chez sonic pieces, consonne. Une esthétique qui s'oppose à un minimalisme prolixe, ennemi du silence, hanté par le plein. Ici le minimalisme tutoie le vide et le silence, se condense au lieu de s'allonger en longues pièces.   

   Peu de notes sur le premier titre (piano solo), engendré par deux notes répétées, variées et augmentées. Suffisantes pour créer une atmosphère recueillie, intime. Elles ouvrent une attente, s'épanouissent comme des fleurs en ouvrant leurs résonances, tandis qu'en arrière-plan s'entendent de très menus bruits mécaniques ou de frottements sur le siège. Le second titre, à la guitare, plus rythmé, plus rapide, est nettement plus répétitif, avec de longues boucles, ce qui donne une superbe pièce hypnotique, limpide, pour courir jusqu'au bord du vertige, l'air de rien... La courte troisième pièce, au piano, pousse la répétition plus loin en alternant deux motifs tintinnabulants en miroir. La quatrième décante encore, réduite pour l'essentiel à un balancement entre deux notes, répétées ou variées. Et c'est d'une beauté incroyable !

"i" (piste 5) laisse pantois, harmonium aux notes tenues, vibrantes, comme hachurées par le halètement rythmique d'un cœur affolé, avec sa coda aux vagues oscillantes. Retour au piano en 6, un piano en échappée libre, capricieuse, un piano mystérieux guetté par l'ombre, le silence, à l'écoute à la fin d'une note obstinément répétée. "med", pour guitare, semble se contenter d'accords hésitants. Elle cherche sa voix, puis s'y engouffre, s'arrête, reprend, tissage inlassable d'une boucle qui s'éclaire de l'intérieur. Que voudriez-vous entendre de plus que cet encerclement, ce piège lumineux pour envoûtement progressif ?

    Titre le plus court avec un peu plus d'une minute, "u" forme diptyque (au piano) avec le suivant, "l" (titre 9), à peine plus long : quintessence de l'art de Sylvain Chauveau, ces deux miniatures sont comme des interrogations obstinées, ou des protestations d'innocence, une dentelle pour dessiner l'absence.

   Deux titres longs terminent l'album. "Deu", comme une bal(l)ade pour guitare, trouée d'abord, puis bien calée sur une pulsation assez douce qui s'effiloche de timidité ou de respect avant de pousser plus loin et de trouver des accents nouveaux dans une belle ascension mélodique. L'harmonium ondule doucement sur "116", le dernier titre, très élégiaque, presque funèbre, respiration magnifique des tréfonds, puis il laisse la place au mélodica deux minutes environ avant la fin, pour prolonger la plainte en lui ôtant une partie de ses draperies résonantes, la ramener vers l'humilité, la simplicité de l'émotion nue .

    L'ultra-minimalisme est un art de l'épure, de l'ascèse, comme une gifle cinglante à toutes les artilleries lourdes des machines, logiciels. Sylvain Chauveau nous touche et nous ravit en nous ramenant à l'essentiel, ce si peu qui vient de l'âme, du souffle des instruments acoustiques, joués avec une extrême attention.

------------------------

« L'attention absolument sans mélange est prière. »

Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce (Plon, 1947)

---------------------------

Paru début février chez sonic pieces (Berlin, Allemagne) / 11 plages / 44 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Lire la suite

Publié le 23 Février 2024

Dominique Lawalrée - De Temps en Temps (Nicolas Horvath, piano)
   Un immense compositeur à (re)découvrir !

   J'ai découvert Dominique Lawalrée (1954 - 2019) grâce au double album Satie et les Gymnopédistes du pianiste François Mardirossian. Sur le deuxième volume se trouvent trois pièces magnifiques de ce compositeur belge trop peu connu. Hasard des parutions ou convergence des intérêts, le pianiste Nicolas Horvath a sorti à la fin de septembre 2023 un cycle de quarante-sept pièces pour piano, De temps en temps, qui n'avaient été publiées que sur deux cassettes aux Éditions Walrus en 1986. Entre-temps, sur internet, je me suis aperçu que ce musicien ne manquait pas de défenseurs, avait son article Wikipedia (auquel je renvoie pour sa biographie, etc.) et d'autres articles dédiés, avec une liste de ses œuvres et une discographie très abondante. Éclectique, inclassable, lit-on partout. Voilà un homme qui écoute tout ou à peu près, écrit des pièces d'ambiance comme un Brian Eno (ils se connaissaient et s'appréciaient), se rattache au minimalisme, fuit la virtuosité au profit du silence, de la résonance, et ne cesse d'évoluer, mais c'est une autre histoire...

   Une autre temporalité

   De temps en temps compte 47 séquences, la plus courte (n°32) de dix-huit secondes, la plus longue (n°2) de cinq minutes et dix-huit secondes. La première séquence commence par trois notes espacées, répétées, auxquelles viennent se greffer d'autres notes très douces. Il faut s'abandonner à la musique pour entrer dans cet univers délicat, feutré. De séquence en séquence, l'auditeur est peu à peu envahi par les cercles des boucles très larges, fasciné par le miroitement des notes, leur égrènement, leurs lents ricochets à la surface du silence, qui vous mènent de plus en plus loin. De séquence en séquence, tout semble recommencer, et pourtant rien n'est tout à fait pareil, comme si on explorait des univers parallèles, différentes facettes d'un objet irreprésentable. Il arrive que le rythme s'accélère, comme sur la n°5, mais il s'enlise dans les répétitions, ce n'est qu'une velléité, en somme, et non la nature du cycle, profondément méditatif. 

   Prières à peine...

    La séquence n°2 ressemble à l'égrènement d'un rosaire, inlassablement repris, augmenté ou diminué, chaque note résonnant dans les intervalles comme un moment de l'ascèse, de la tentative d'escalader le ciel. La n°3 carillonne très lentement, la n°4 hésite entre deux notes, élargit  son domaine pour s'évader dans les éclaboussements d'une joie...

   Beaucoup de séquences ont la pureté des esquisses, frêles et brèves, concentrées, intenses. Peu de notes suffisent pour dessiner une recherche de l'absolu.

  S'agenouiller sur les dalles froides, tendre son cœur avec humilité (N°42).

  De temps en temps un contrepoint sensible fait entendre comme un dialogue...

 

  

   Minimaliste, mais pas systématique...

    Du minimalisme, la musique de Dominique Lawalrée a gardé les boucles, les motifs et leurs variations, mais aucune pulsation, aucune construction systématique. Si elle en a le dépouillement, elle n'en a aucunement le flux. C'est une esthétique du fragment, du montage, jouant des reprises et des échos proches ou éloignés entre les séquences, par exemple entre la n°5 et la n°17, puis la n°26 et la n°32, petite colonne vertébrale du cycle (il y en a d'autres). Elle ménage des surprises dans ce tissu de reconnaissances. La magnifique n°18 après le retour de la 5 sous la forme de la 17, qui nous touche à l'âme comme une source retrouvée, jaillissante... Prolongée par son double, la n°19, à la coda suspendue dans le vide...

   C'est une musique qui cherche, parfois têtue, mais délicate, et qui varie ses chemins selon ses caprices. Souvent élégiaque, nostalgique, parfois facétieuse, oh pas trop, avec des éclats vifs d'ivresse folle.

   Elle aime chanter de petits bouts de mélodie qu'elle répète gaiement. Elle ne pense à rien, elle s'amuse, elle muse. Elle apprivoise le temps, qu'elle emprisonne dans ses lacs qui n'ont l'air de rien. Elle danse aussi sur les pointes, délicieusement. (N°41)

   Elle tutoie le sublime, soudain, et c'est à pleurer de beauté. Oh la n°18 et la n°19, et aussi la n°29 et la n°30, deux doublets, deux condensations trouvées au fil de cette longue dérive tranquille. Et l'envoûtante n°38 ! Et la bouleversante n°46...

   Elle aime le vertige, à condition de vite s'échapper de boucles algorithmiques qui entraveraient sa liberté (N°35).

   Rêver le temps, le défaire, le retisser, l'aérer, pour accueillir l'émotion pure, simple, et la beauté, dans sa lumière et son mystère.  Pluie radieuse de la n°43...

  Se battre avec l'ange, énergiquement et non sans une troublante douceur : extraordinaire n°44 !

La dernière séquence rassemble les fils dans une marche obstinée, nimbée d'une lumière diffuse...

----------

   Un absolu de la musique pour piano de ce début de vingt-et-unième siècle, dans l'interprétation précise, limpide et sensible de Nicolas Horvath.

Reparution fin septembre 2023 chez 1001 Notes / Nicolas Horvath Discoveries // 47 plages / 1heure et 29 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Lire la suite

Publié le 23 Janvier 2024

Delphine Dora - As Above, So Below
  Butineuse d'aubes continuelles...

Delphine Dora ne s'en laisse conter par personne. Après les flamboiements expressionnistes de Si nous faisons du bruit, le temps va encore recommencer (fin mars 2023), elle se tient sur les seuils entre tous les mondes, là où l'on peut accueillir L'intime intérieur [Intimo Interior ], la Contrée du dedans, le Mirage du temps dans un Éblouissement, un Cantique spirituel venu de L'Aube éternelle, L'Écho des limbes baigné de L'Ellipse du doute...Ses titres (en italique) sont autant de promesses de poèmes. La musique est liberté. Vocalises flottantes sur fond mouvant de synthétiseur, oiseaux : "Intimo Interior" est un ouvroir d'échappées nonchalantes, en apesanteur. Son cher piano l'accompagne dans nombre des titres. Les compositions ont l'air d'improvisations, légères. "Mirage du temps" ne voudrait-il pas ressaisir les années de l'enfance, ses rires ? Le synthétiseur accompagne la trame nostalgique du piano comme un écho, une buée, une traînée de doigt sur une fenêtre humide ; des bruits de moteur, un tracteur peut-être dans la campagne alentour, viennent hanter l'évocation. "Cantique spirituel" propose une lecture extasiée, en allemand et en français, de Novalis (1772-1801) : quelle joie de retrouver la poésie, si absente de notre temps, encadrée de piano fervent, d'une polyphonie diaphane :

Was wär ich ohne dich gewesen?

Was wär ich ohne dich gewesen?
Was würd ich ohne dich nicht sein?
Zu Furcht und Ängsten auserlesen
Ständ ich in weiter Welt allein.
Nichts wüßt ich sicher, was ich liebte,
Die Zukunft wär ein dunkler Schlund;
Und wenn mein Herz sich tief betrübte,
Wem tät ich meine Sorge kund?
 
Einsam verzehrt von Lieb und Sehnen,
Erschien mir nächtlich jeder Tag;
Ich folgte nur mit heißen Tränen
Dem wilden Lauf des Lebens nach.
Ich fände Unruh im Getümmel,
Und hoffnungslosen Gram zu Haus.
Wer hielte ohne Freund im Himmel
Wer hielte da auf Erden aus?
 
Hat Christus sich mir kund gegeben,
Und bin ich seiner erst gewiß,
Wie schnell verzehrt ein lichtes Leben
Die bodenlose Finsternis.
Mit ihm bin ich erst Mensch geworden;
Das Schicksal wird verklärt durch ihn,
Und Indien muß selbst im Norden
Um den Geliebten fröhlich blühn.
 
Das Leben wird zur Liebesstunde,
Die ganze Welt sprücht Lieb und Lust.
Ein heilend Kraut wächst jeder Wunde,
Und frei und voll klopft jede Brust.
Für alle seine tausend Gaben
Bleib ich sein demutvolles Kind,
Gewiß ihn unter uns zu haben,
Wenn zwei auch nur versammelt sind.
 
O! geht hinaus auf allen Wegen,
Und holt die Irrenden herein,
Streckt jedem eure Hand entgegen,
Und ladet froh sie zu uns ein.
Der Himmel ist bei uns auf Erden,
Im Glauben schauen wir ihn an;
Die Eines Glaubens mit uns werden,
Auch denen ist er aufgetan.
 
Ein alter, schwerer Wahn von Sünde
War fest an unser Herz gebannt;
Wir irrten in der Nacht wie Blinde,
Von Reu und Lust zugleich entbrannt.
Ein jedes Werk schien uns Verbrechen,
Der Mensch ein Götterfeind zu sein,
Und schien der Himmel uns zu sprechen,
So sprach er nur von Tod und Pein.
 
Extrait des Geistliche Lieder (Cantiques Spirituels, 1802)

Le musicien et compositeur britannique Andrew Chalk, producteur et arrangeur du disque, ajoute à chaque titre comme une ombre portée, un filigrane, creusant sous le piano ou projetant au-dessus de lui une toile fuyante et légère. Aussi les pièces se détachent-elles nimbées d'une aura, apparitions d'un autre monde. Le piano scintille d'une lumière un peu irréelle, déroule ses mélodies prenantes dans une atmosphère de recueillement. Les musiques de Delphine Dora (D'aura !) ont un parfum d'enfance éblouie (d'où le titre "Éblouissement"). Ce sont des réminiscences, des chants de l'âme, à la beauté miraculeuse, d'une fraîcheur intacte.

Paru en mai 2023 chez Recital (Glendale, Californie) / 9 plages / 40 minutes

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

Lire la suite

Publié le 16 Octobre 2023

Jürg Frey - Les Signes Passagers

   Sur la couverture, quelques barres obliques de couleur, à peine appuyées, à peine visibles sur le fond blanc-crème. Il aura fallu que votre rétine fasse un effort pour que ces signes passagers vous apparaissent, que vous discerniez enfin quelque chose. Toute la musique de Jürg Frey, dont j'avais déjà célébré le triple cd Lieues d'ombres (je renvoie les lecteurs à cet article pour des précisions biographiques), est dans ce tremblement d'apparition, dans cette discrétion pudique, en complète opposition avec un certain monde moderne et les musiques qui vous prennent d'assaut, au risque de vous assourdir, voire de réellement vous rendre sourd. Ici, il faut tendre l'oreille, les attendrir pour qu'elles captent le chant secret de l'ineffable. Ces sept pièces pour piano-forte, plutôt que de vouloir s'imposer à nous, sont des propositions de transport pour les auditeurs qui sauront les accueillir. Je comprends le choix du piano-forte de cette manière : non pas une volonté puriste de revenir aux origines, mais le désir de profiter des « imperfections » de l'instrument pour nous entraîner par-delà l'uniformité sonore des pianos modernes. Par « imperfections », il faut entendre des différences dans les sonorités selon les registres, des couleurs inattendues et, en somme, une fragilité émouvante. Curieusement, alors même que je n'avais pas prêté une attention particulière au nom de la pianiste, laquelle m'était inconnue, j'avais l'impression à certains moments qu'elle jouait du koto, tant ce piano-forte est dépaysant dans les compositions de Jürg Frey, tant on croirait alors entendre des cordes pincées ! Cela m'a fait sourire, car j'ai regardé attentivement le livret pour voir si les pièces n'étaient pas pour piano et/ou koto selon les passages...

   Ne te laisse saisir qu'à portée de silence...

   Les titres en français ressemblent à des indications de tempo ou de nuance, sans coïncider avec la liste des termes italiens consacrés par l'usage. Si on trouve "Avec sonorité, mais très calme" (titre 2) ou "Lumineux et calme" (titre 4), d'autres renvoient plutôt à une atmosphère, comme "Léger et silencieux" (titre 1), "Tendre et monotone" (titre 6), ou indiquent une distance : "Au lointain" (titre 5) et "Discrète et loin" (titre 7).

   "Léger et silencieux" commence par un couple répété de notes, comme l'esquisse d'un léger balancement, des notes qui s'espacent, s'éloignent, reviennent pour nous entraîner sur un chemin de résonances. Chaque note est reine, rayonne dans un halo clair ou plus opalescent : plus rien ne compte que la note suivante sur les rives du silence, ce fleuve méconnu. Si vous passez le cap de ces cinq premières minutes merveilleuses, la musique de Jürg Frey vous attend..."Avec sonorité, mais très doux" redouble en plus grave la pièce initiale. Ses boucles lentes dérapent vers un ailleurs pour revenir à une espèce d'incantation hypnotique. Après ce diptyque, la musique s'échappe, minimale et répétitive si l'on veut, mais surtout à la recherche d'une mélodie, patiemment cernée, suggérée, ce en quoi la musique de Jürg Frey est parfois verlainienne, ce qui n'exclue pas, dans "Lumineux et calme" (titre 3), une fermeté, un tranchant qui, par contraste, souligne l'aspect processionnel du battement de cloche du piano. Superbe pièce ! J'aime beaucoup aussi le très répétitif "Très calme" (titre 4), véritable ascèse sonore, dramatique affirmation ou fragile suspension face au mystère dans lequel la composition revient toujours s'enfoncer. La répétition, chez Jürg Frey, est toujours une manière de frapper à la porte, de percer obstinément pour mettre à jour l'autre côté, le lointain, qui attend tout près derrière la cloison. La plus longue composition, "Tendre et monotone", de près de dix-huit minutes, ne signifie rien d'autre que ceci : la tendresse tord le cou à la monotonie, apparente, parce qu'elle en révèle la diversité réelle. La même note ne sonne jamais exactement pareille, différente en hauteur, intensité, couleur, différente aussi par son contexte. L'enregistrement, qui capte le bruit des marteaux, des frôlements, entoure les notes d'un voile fantastique, comme si celles-ci venaient caresser des esprits dormants pour les réveiller, oh, à peine, et ces remuements infimes donnent une vie émouvante à la tendresse précautionneuse des touches. De pièce en pièce revient le motif de deux notes en balancier, motif proprement sublime à partir duquel les variations tournent, tâtonnent, cherchent les Signes Passagers d'une Unité perdue, d'une Vie fragile qu'il ne faut pas effaroucher, "Discrète et loin", nous dit le dernier titre aux notes raréfiées, de plus en plus espacées.

    Un chef d'œuvre de musique transcendante à la sensibilité contenue, frémissante, interprété magnifiquement par la pianiste Keiko Shichijo, au toucher tranquille et lumineux.

Parution prévue le 1er novembre chez elsewhere music / 7 plages / 49 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

© Photographie personnelle : Signes Passagers dans le ciel

© Photographie personnelle : Signes Passagers dans le ciel

Lire la suite

Publié le 26 Septembre 2023

Eve Egoyan + Mauricio Pauly - Hopeful Monster

  Je connais la pianiste canadienne Eve Egoyan depuis ses interprétations du cycle Inner Cities d'Alvin Curran et de la musique de sa compatriote Ann Southam. Je sais qu'elle n'a peur d'aucune audace, d'aucune aventure. Et en voici une belle, risquée, avec Mauricio Pauly, compositeur et musicien anglais, né au Costa Rica, désormais installé à Vancouver. La simple revue des instruments utilisés par le duo donnera déjà la mesure du dépaysement probable. La pianiste joue certes d'un simple piano acoustique, mais augmenté par la manipulation d'un piano modélisé et par des échantillons acoustiques ; elle utilise aussi sa voix, pas seulement pour chanter ! Mauricio Pauly manipule des échantillons et des traitements électroniques en direct, joue de la chromaharpe (une sorte de cithare) désaccordée et d'un ensemble de percussions (sous réserve, traduction de "drum bundle").

   Le disque comporte dix pièces, entre deux minutes trente et un peu moins de neuf minutes. Je considérais au début les premières comme des mises en oreille, entre free jazz et musique expérimentale. Très vite cependant, et déjà dans le premier titre "Spore", le disque prend une autre envergure, devient l'exploration de continents sonores d'une fascinante étrangeté. Indéniablement, le disque s'inscrit dans la lignée ouverte par les pièces pour piano préparé de John Cage. Seulement, il ne s'agit pas d'un piano seul. On entend souvent plusieurs instruments en même temps grâce aux traitements, et tous sont plus ou moins affectés d'une augmentation, d'un déréglage  sonore, ils dérapent vers l'inconnu, si bien qu'on est tout surpris, émus même quand le piano redevient le piano qu'on connaît. Sans cesse, la musique s'échappe, s'engage dans des chemins imprévus. Le piano ouvre un labyrinthe, un palais des échos et des distorsions. Des sources surgissent, ruisselantes, ou bien grincements et frottements nous mènent avec le piano martelant, comme dans "Dive", dans une forgerie de cristal. "Braid", orchestral et polyphonique par moments, laisse planer une atmosphère inquiétante, drones à l'arrière-plan et paquets foisonnants de tresses (l'un des sens de "braid") tordues, de glissendos résolument hors des clous de la gamme, comme des loups tournant en guimauve. "Dialing with abandon" poursuit l'amollissement des sonorités, et monte peu à peu la voix d'Eve, démultipliée, dans ce concert purifié par la plus pure fantaisie sonore, loin des règles anciennes : s'élève alors une curieuse ode fragile, soutenue par le piano en apesanteur et des drones légers. Moment d'une grâce indicible !

    Tout est devenu possible, les amarres larguées. "Stilled Shadow", si sobre, si calme, ménage une plage méditative, travaillée par de profonds remous : nous sommes ailleurs. La seconde partie peut commencer ! "Single spore flexing gently" réaffirme la torsion à l'œuvre dans tous les sons : échos courbes, glouglous et bondissements rythmiques, c'est une dévastation tranquille, une table rase. La folie semble s'installer dans "Agree no frown" : percussions déchaînées, voix mêlées, pour une cacophonie euphorique tournant aux hoquets hagards ! Après ces rivages difficiles parfois pour l'auditeur, il faut le dire, nous abordons sur trois terres splendides, trois pièces assez longues entre six minutes trente et presque neuf minutes. On respire, on écoute ces chants extatiques, le grouillement percussif d'un monde lointain, de nouvelles harmonies subtiles. Là tout est miroitements, surgissements translucides, feuilletages en vrilles. Là règnent les illusions, vaporeuses ou puissantes, les cordes qui sonnent comme des instruments asiatiques frémissants d'inflexions désaccordées. Le neuvième titre, "Height", est sans doute le chef d'œuvre de l'album, d'une magnificence somptueuse dans ses dérapages incessants qui donnent l'impression de voix démoniaques surgies des profondeurs. "Effort grind braid", après un début chaotique, inaugure une musique post-industrielle proliférante, répétitive, dans laquelle le piano augmenté monte à une incroyable puissance dans une atmosphère découpée par une rythmique erratique, avant de nous ramener au piano presque "pur" dans des méandres élégiaques assez émouvants.

   Il faut avoir confiance en ce « monstre plein d'espoir », lui passer ses moments les plus "destructifs", car il recèle des beautés inouïes. Eve Egoyan et Mauricio Pauly, plus que des musiciens, interprètes ou compositeurs, sont des créateurs d'univers sonores, à l'arraché de l'aventure.

Paraît le 6 octobre 2023 chez No Hay Discos (Montréal, Canada) / 10 plages / 57 minutes environ

Pour aller plus loin

Pas d'extraits autres à vous présenter, mais il reste...

- disque en écoute et en vente sur bandcamp :

Lire la suite