le violoncelle en majeste

Publié le 20 Décembre 2008

Zoë Keating : le violoncelle puissance 16 !
  
Zoë Keating
Zoe Keating - one cello x 16 : natoma

   Née au Canada d'une mère anglaise et d'un père américain, Zoë Keating a commencé à jouer du violoncelle dans le placard à balais de son école primaire anglaise. Suit une formation classique à New-York où sa famille a déménagé, elle participe déjà à des orchestres de jeunes ou d'adultes. Une fois réussis ses examens, elle part pour Los Angeles, où elle joue dans des groupes rock. Les collaborations se multiplient, notamment avec Raspoutina, étonnant groupe de chambre-rock, entre 2002 et 2006, avec DJ Shadow ou encore Amanda Palmer. Avec son violoncelle et son ordinateur portable ou son matériel électronique, elle joue un peu partout, dans le désert ou dans les clubs punks, les églises médiévales ou les festivals.
   Elle se consacre maintenant pour l'essentiel à sa carrière solo, utilisant le son naturel de son violoncelle pour produire plusieurs couches sonores. Le son de l'instrument est capturé en direct par plusieurs microphones disséminés sur la table d'harmonie ou le manche, enregistré en temps réel par un ordinateur qu'elle contrôle avec les pieds et réutilisé immédiatement. Le résultat sur one celo x 16 : natoma, premier CD sorti en 2005, est impressionnant. Zoë Keating s'inscrit avec bonheur dans un post-minimalisme décomplexé, entre pop et musique contemporaine. Les morceaux sont rythmés en frappant sur l'instrument, développent des atmosphères envoûtantes à base de boucles et variations sinueuses. L'un des plus beaux titres, Frozen angels, est la musique d'un film de science-fiction éponyme sorti lui aussi en 2005. A chaque écoute des premières mesures de ces anges gelés, je pense au film de Roman Polanski, La Neuvième porte, c'est dire le troublant pouvoir de cette musique à ce moment-là spectrale. Rêverie frémissante ou langoureuse, mélancolie foudroyée, incantation hypnotique, sont distillées par ce véritable orchestre de violoncelles. Je ne sais s'il faut prendre à la lettre le" x 16" du titre, mais toujours est-il que l'auditeur est enveloppé dans la tourmente majestueuse, dans les échos démultipliés des anges déchus. Seule la dernière pièce, legions (aftermath), retravaille le son de l'instrument en l'étirant. Un disque hanté, qui vous hantera longtemps, longtemps...Le disque a été enregistré dans son studio personnel au 964, rue Natoma, à San Francisco.

 

 

Paru en 2005 / 8 plages / 53 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

- le site officiel de Zoë Keating.
- Zoe Keating en concert en décembre 2013

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 novembre 2020)

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Publié le 20 Juin 2007

Maya Beiser célèbre Astor Piazzolla et Joaquin Nin

Maya Beiser célèbre Astor Piazzolla et Joaquin Nin

(Nouvelle mise en page + illustrations sonores )
 

Maya Beiser sur scène

Encore Maya ? Je suis hanté, que voulez-vous ! Les pochettes de ces deux derniers albums n'arrangent rien : yeux verts hypnotiques, cheveux rouges au vent dans un contre-jour qui blanchit par contraste l'ovale pur du visage sur Almost Human, elle vous tient, elle vous emporte avec feu vers les territoires inconnus qu'elle entend défricher. Parce qu'elle a grandi en Israël entre un village arabe à la vie scandée par les appels à la prière et une communauté argentine baignée par le tango alors qu'elle-même apprenait à jouer la musique de Bach sur son violoncelle, écoutait après les heures de pratique Janis Joplin ou Billie Holiday, Maya Beiser n'a jamais entendu les frontières musicales. Aussi, une fois installée aux Etats-Unis, a-t-elle tout naturellement intégré, au début des années 90, le Bang On a Can All Stars, " cet ensemble de virtuoses guerriers de la New Music", comme le définit l'un de ses fondateurs, Michaël Gordon. Elle est alors le violoncelle solo de "Industry", composition lancinante et inquiétante de ce dernier, à la texture qui s'épaissit et s'accélère progressivement dans un mouvement affolé de locomotive. Embarquée dans la nouvelle musique, qui réconcilie tendances contemporaines et rythmiques apparentées rock au sens très large, elle n'oublie pas pour autant la musique espagnole ou argentine qu'elle connaît si bien et enregistre avec le pianiste Anthony de Mare Oblivion, sorti en 1999 sur le label Koch International Classics auquel elle restera fidèle jusqu'à ce jour, disque consacré au créateur argentin du nuevo tango, Astor Piazzolla, et au compositeur Joaquin Nin, père de l'écrivain Anaïs Nin. Ce qui l'a séduit chez le second, c'est d'abord un parcours aussi itinérant que le sien. Né à La Havane, élevé en Espagne, Joaquin Nin, comme d'autres musiciens espagnols de son temps, Albeniz ou De Falla, vient bien sûr à Paris quelques années. De surcroît, il se passionne pour la musique de l'Espagne baroque, écrit de petites pièces, des "commentaires" à la manière des petits maîtres du dix-huitième siècle, quelque part entre Bach... et Ravel, décalé en somme dans un territoire non répertorié et partout chez lui, comme elle, dans la musique sans frontières. Sa carrière solo est ensuite ponctuée de deux disques faisant la part belle à la musique contemporaine dans sa diversité.

  

Maya Beiser - World to come
Maya Beiser - World to come

Le premier, World to come, réalise le rêve d'une sorte d'orchestre de violoncelles grâce à la technique d'enregistrement multi-pistes de son seul instrument : l'argentin Osvaldo Golijov lui écrit Mariel, courte pièce au lyrisme ample et foisonnant ; l'américain David Lang, l'un des autres co-fondateurs de  Bang On A Can, lui offre l'œuvre en quatre parties qui a donné son titre à l'album ; elle y interprète aussi deux oeuvres méditatives, Fratres -dans une version pour quatre violoncelles, de l'estonien Arvo Pärt, et Lament to Phaedra de l'anglais John Tavener. Quatre compositeurs, quatre écritures contrastées, quatre voyages dans de nouveaux territoires. Le second, Almost Human, sorti au début de cette année et partiellement chroniqué dans l'article du 7 juin, pousse plus loin encore le périple et l'expérimentation : narration, chant et violoncelle pour la vaste composition d'Eve Beglarian consacrée au texte du poète Henri Michaux "Je vous écris d'un pays lointain" (traduit en américain); violoncelle et échantillons électroniques (notamment vocaux) pour deux pièces visionnaires, puissantes,  du compositeur anglais Joby Talbot, connu pour sa collaboration avec le groupe de Neil Hannon, The Divine Comedy,  et des musiques de films notamment. Entre ces deux disques, il faut mentionner le Cello Counterpoint, que Steve Reich écrit pour elle, et figurant sur You are (Variations), trois mouvements enchaînés pour huit violoncelles (Maya en direct avec sept pistes pré-enregistrées) : un sommet de complexité sereine, le tissage reichien dans son mouvement irrésistible.
 

Maya Beiser

     Avec elle, le violoncelle s'affranchit de toute tutelle, de tout rôle codifié pour exprimer la plénitude de son âme universelle, protéiforme : lyrique, bien sûr, pathétique, sans doute, mais aussi introspectif, majestueux, déchiré, vibrant, explosif, tellurique, stellaire... Scientifiques, cessez de vous quereller sur la forme de l'univers : Maya nous prouve qu'il a celle d'un violoncelle.
Joaquin Nin : Chants d'Espagne (p.2 à 5, 8' 49) , extraits de Oblivion(Koch.., 1999)

Steve Reich : Cello Counterpoint (p.5, 11' 31), extrait de You are (Variations)(Nonesuch, 2005) . Le lien vous permettra(notamment) de la voir interprétant ce morceau.

Joby Talbot : Motion detector (p.9, 6' 07)
                          Falling (p.10, 8' 21), extraits de Almost Human(Koch.., 2007)
Arvo Pärt : Fratres (p.6, 10' 35)
Osvaldo Golijov : Mariel (p.1, 7' 32), extraits de World to come(Koch.., 2003)
Michaël Gordon : Industry (p.7, 10' 19), repris sur Bang On A Can Classics(Cantaloupe, 2002)
Pour des écoutes et des videos, se reporter à l'article du 7 juin déjà mentionné.

Maya Beiser - Je n'entends pas les frontières

 

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Publié le 14 Juin 2007

(Nouvelle mise en page + illustrations sonores / Proposition du 10/06/07)  
   
An On Bast - Welcome Scissors

  Déjà présente dans la proposition du 13 mai de cette année (voir article), la polonaise Anna Suda (An on Bast, c'est elle) reçoit enfin ici la place qu'elle mérite. Welcome scissors, son premier album paru en mai 2006, révèle une compositrice majeure de la mouvance électronique, qui n'a rien à envier à Aphex Twin ou Tim Hecker. Sa pratique du piano et du chant choral depuis des années nourrit son approche du matériau électronique. Elle produit ses propres échantillons à partir d'échantillonneurs, synthétizeurs analogiques et machines à rythmes pour créer une texture synthétique fluide, harmonique, hantée de murmures, fragments de conversation, scratches, bruits divers, entre downtempo et musique abstraite. Chaque titre suit une idée sonore avec une rigueur qui n'exclut pas un lyrisme ample, comme en témoigne notamment le titre 6, un De Profundis résultant d'un collage audacieux entre fragments d'une œuvre chorale de Liszt, piano, scratches puissants et cloches : stupéfiante beauté qui transcende les oppositions entre musique romantique et musique électronique. Lors des premières écoutes, j'avais pensé à Arvo Pärt ou à Penderecki, mais Anna m'a très gentiment signalé l'origine de l'emprunt. Toute la fin de l'album est magnifique comme les fins de Radio Head ou de The Eraser, le dernier album de Thom Yorke. Nappes d'orgue déchirées de rayures, trouées de voix inconnues, rythmées de beats lancinants, tissent aux confins de l'humain une toile subtile, lumineuse. Welcome scissors ! Anna a produit un second album, Happy-Go-Lucky, en septembre 2006 : je suis sur sa piste...Elle en annonce un troisième pour l'automne : il aura pour titre "Words are dead" et incluera le superbe "Just blast", présent sur la compilation de la Red Bull Academy Music.

An on Bast/ Robert le Magnifique/ Maya Beiser :  Variations sur l'(in)humain

   Robert le Magnifique, pseudonyme d'un musicien breton, bassiste manieur de platines et de machines rytnmiques, producteur, et le duo Abstrackt Keal Agram (Tepr et My dog is gay) signent la musique de la célèbre pièce de Shakespeare mise en scène par David Gauchard. Si le titre 5, "Claudius et Gertrude", au jazz très conventionnel, ne m'enthousiasme guère, le reste de l'album tient souvent la gageure, grâce à la participation du quatuor Debussy (titre 3), du rappeur Arm, et de quelques autres. Lire l' article consacré à la conception de cette version de la pièce.
Hamlet, thème et variations est paru en 2007 chez Idwet

Le dernier volet de ces variations sur l'(in)humain est fourni par la fin de la pièce d' Eve Beglarian sur le texte d'Henri Michaux, "Je vous écris d'un pays lointain" (voir article précédent), beau contrepoint aux délicates compositions synthétiques, infra-humaines et troublantes, de An on Bast.
Eve Beglarian Extraits de Almost Human ( Koch international classics, 2006), disque de Maya Beiser, qui vient de me signaler la disparition prématurée d'Alexandra Montano dont le chant accompagnait son violoncelle. Mezzo-soprano, Alexandra faisait partie du Philip Glass Ensemble, interprétait aussi bien de la musique médiévale que le répertoire français (Ravel, Debussy, Fauré). Avant Amost Human, on peut l'entendre sur
The Witches of Venice de Philip Glass, sorti à la fin de 2006.
 

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Publié le 7 Juin 2007

Psykick Lyrikah / Maya Beiser : "C'est vers là-bas qu'on vit d'éloquence"
(Nouvelle mise en page + illustration sonore / Proposition du 03/06/07)
   Arm, Maya, le rappeur inspiré et la violoncelliste prodige, nous ramènent à la poésie, pas la mièvre, la consensuelle qui englue, non, la forte qui emporte et ravit vers "un ciel étrange dont l'éclat sera triste et rare". Au cœur des villes se creuse comme le "pays lointain" dont Henri Michaux, ce mutiné intérieur, ramenait dans les années trente du siècle passé douze lettres à l'énigmatique beauté. Deux disques qui n'ont pas peur des textes, et qui les servent avec ferveur, dans un geste d'une évidence lyrique confondante.
Le groupe rennais, composé au départ du rappeur Arm, du compositeur Mr Teddybear et de DJ Remo, s'est d'abord fait connaître dans le milieu hip-hop par une cassette de 90 minutes très soignée avant  de s'affirmer par une réussite éclatante, l'album "Des lumières sous la pluie", sorti en octobre 2004, noire et hallucinée descente aux enfers urbains servie par des textes percutants, nourris (pour le meilleur !) de références littéraires, et par une musique qui mêle scratchs, électronique, guitare dans un contrepoint foisonnant d'une incroyable puisssance d'appel. Le nouvel album pourra surprendre, mais il est bien dans la continuité de l'univers d'Arm. A l'aspect torturé, visionnaire, du précédent, visible sur la pochette et sur les visuels, répond l'image frontale du duo : ils nous regardent, d'hommes à hommes. Le sépia antérieur cède la place au noir et blanc. Plus d'accompagnement flamboyant, mais une guitare, celle d'Olivier Mellano, pour l'essentiel, pour l'émotion. Le rap d'Ar
m est l'arme du spleen, du crime poétique, car "c'est vers là-bas qu'on voit graviter les ruines" et "qu'on perdra nos styles factices". C'est un acte de dépouillement, celui d'un  homme qui "a raté quelques trains et (qui) est resté là l'air de rien", et qui découvre l'amour, malgré la ville prédatrice. "C'est ta main que je cherche dans l'élan la foudre dans la course et n'aimant que cette voix qui s'est tue.." Bouleversant titre 4, "L'aurore", inspiré du film de Murnau. "Comment faire pour atteindre l'aurore" pourrait être la question qui traverse ces textes que la guitare d'Olivier Mellano prolonge d'accents blues (le titre 6, "Rétines larges"), de rock oppressant (le titre 8, "Patience"), souvent d'accords déchirants, ciselés dans une lumière électrique au ras des mots qui consument et conjurent le quotidien mortel. La poursuite (titre 3) s'interrompt parfois, bute sur des clairières, des aveux qui sonnent justes, loin des postures d'un certain rap tonitruant (surtout truand ?) : " j'ignorais tout des paysages au calme plat / des nuages scintillants sur un ciel aux couleurs de soie ". Ce disque est un acte de courage, un face à face sans fard avec la grâce, avec les grands vides. La place d'Arm, vulnérable...
 

  

Maya Beiser Almost Human

Interprète du Cello Counterpoint de son maître et mentor Steve Reich, morceau qui figure sur You are, sorti en 2005, Maya Beiser poursuit une carrière solo éclectique et toujours passionnante. L'essentiel de son nouvel album est consacré à "I am writing to you from a far off country" une oeuvre de Eve Beglarian, compositrice qui, d'habitude, aime associer voix, électronique, samples, sur les textes d'Henri Michaux, "Je vous écris d'un pays lointain". Mais ici, juste les voix d'Alexandra Montano pour un chant en arrière-plan, de Maya qui dit le texte de Michaux et de son violoncelle, bien sûr. Le résultat est envoûtant, décalé, comme la prose de Michaux : nous sommes au seuil de l'humain, en effet, quelque part ailleurs, au bout du monde, là où "l'éducation des frissons n'est pas bien faite", où il n'y a "qu'un soleil par mois, et pour peu de temps", entre Steve Reich et Ingram Marshall, sur les nouvelles terres du lyrisme sauvage.
Almost Human est paru fin 2006 chez Koch International classics

Pour terminer :
- un site consacré à
Henri Michaux, avec la fin de "Je vous écris d'un pays lointain".
- un extrait de "cette vie est la nôtre", rhapsodie de Benoît Conort, paru en 2001 chez Champ Vallon. Entre le rap d'Arm et lui, il y a des affinités...

Benoît Conort - Cette vie est la nôtre

 

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