minimalisme et alentours

Publié le 28 Mai 2026

Jozef Van Wissem - This Is My Blood

   Jozef Van Wissem ! J'écrivais en 2022, au moment de la sortie de Behold ! I Make All Things New : « Imaginez un luth, l'un des instruments fétiches de la musique baroque. Oui, mais un luth que Jozef van Wissem, néerlandais de Maastricht, d'abord guitariste, découvre à New-York grâce à un autre ancien guitariste, Patrick O'Brien. Un luth qu'il décide de sortir du musée et d'intégrer aux musiques d'aujourd'hui. Un luth dont il joue sur plus de dix albums, dont trois en collaboration avec le cinéaste Jim Jarmusch, qui y chante et joue de la guitare ! Un luth qui lui vaudra la consécration à Cannes en 2013 grâce à la musique qu'il co-écrit avec Jim pour son film Only Lovers Left Alive... Une belle histoire, non ? » Depuis, il a sorti d'autres albums, écrit des musiques pour jeu vidéo, pour des films. Et puis il y a eu en 2019 la commande par la Cinémathèque française d'une bande originale pour le Nosferatu de 1922, en 2025 la tournée mondiale en duo avec Jim Jarmusch... Jozef Van Wissem ne chôme pas !

   Ce nouveau disque, qu'il sort sur son label personnel Incunabulum Records, comprend sept titres. Il y joue des luths de la Renaissance  et de l'âge baroque, qu'il accompagne d'électronique, de battements percussifs, de sa voix (sur un seul titre, en chorale). Il signe la musique, les titres (importants !), les mots... Certaines pièces sont nées d'improvisations pour le film Maquina, tourné dans le désert du Colorado lors d'un voyage psychédélique du cinéaste Joaquim Pujol.

Luths d'Ombres et de Lumière éternelle

"WHAT THE ETERNAL BEGINNING IS", comme les titres suivants, est entièrement en majuscules : la musique de Van Wissem est transcendante, inspirée par les sermons du mysticisme chrétien le plus austère. Le monde est un désert que le luth remplit des échos désolés de la lumière des origines. La musique chaloupe, résonne, reproduisant un état de ferveur extatique marqué par un balancement régulier. C'est un luth qui arrache, un luth abrasif aux dérapages métalliques, pour se jeter à genoux et adorer l'Éternel. La trame répétitive minimaliste, d'une austérité sévère, s'embrase çà et là de rares flammes qui illuminent le cheminement hypnotique.

    L'énoncé du second titre est tout à fait clair : Les Louanges retentiront d'une rive à l'autre jusqu'à ce que le soleil ne se lève ni ne se couche plus. La perspective de la musique de Jozef Van Wissem est avant tout eschatologique. Plusieurs luths donnent à cette composition une chaleur, une rondeur chantante éloignée du titre précédent : les neuf minutes sont une suite de séquences entrecoupées d'un brève suspension résonnante avant la reprise augmentée de la précédente, ce qui donne à l'ensemble une dimension orchestrale lyrique, la pièce prenant l'ampleur d'un hymne de plus en plus vibrant.

   Par contraste, "CONCERNING OUR SAVIOURS SILENCE" est dépouillé, troué de silences dans lesquels s'engouffrent les résonances. Car c'est un Mystère, que ce silence de nos Sauveurs, un Mystère à méditer dans un temple. Les accords du luth rentrent en écho avec des amplifications électroniques suggérant la profondeur spatiale dans laquelle les notes se perdent en une lamentation condensée, intense...

   On croit revenir au premier titre avec "HOW YOU MUST ENTER INTO SUFFERING" (titre 4), ce luth sombre, rocailleux. Mais le motif implacable de l'instrument éveille un arrière-plan électronique de plus en plus inquiétant, gothique, peuplé de voix déformées, érasées. On comprend que Van Wissem ait été contacté pour réaliser la musique de films d'horreur !

  Introduit par une rare percussion, "REMISSION" a toutes les allures d'une danse de la Renaissance, une danse d'extase, celle du rituel du Sang évoqué par le titre de l'album, dédié à la mémoire de Elisabeth Van Wissem-Habets (1940 - 2025), probablement sa mère. Si "Ceci est mon Sang" renvoie au Christ, la formule célèbre peut aussi bien célébrer le lien du sang entre mère et fils, ce dernier demandant la rémission de ses péchés en un beau chant grave presque fondu dans le bourdonnement de la musique. Libérée de ce poids, la musique du sixième titre, le plus court, se tient à la limite de la grâce, auréolée par la lumière d'un luth plus diaphane.

   Mais "WHAT THE ETERNAL END IS", symétrique du premier titre, ramène l'âme vers la contemplation des fins dernières. Abrasements et glissements sur les cordes, cousins éloignés de la musique hawaïenne et souvenirs du passé de guitariste du compositeur, colorent toutefois cette fin d'album d'une atmosphère plus paisible.

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Ci-dessous, une partie du dos du disque, avec un texte tiré de l'Apocalypse, 15, 1-4

Nota * de mon titre en rouge : je n'ai vu le possible jeu de mots qu'après, je vous assure !

Jozef Van Wissem - This Is My Blood

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  Jozef Van Wissem est un authentique Inspiré égaré dans nos temps de mécréance et de consommation matérielle. Sa musique retrouve une âpreté fascinante en abolissant l'opposition factice entre l'Ancien et le Nouveau, à la lumière farouche de l'Éternité.

Paru début mai 2026 chez Incunabulum Records (Rotterdam, Pays-Bas) / 7 plages / 40 minutes environ

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Publié le 28 Avril 2026

Ben Vida - Oblivion Seekers

À la première écoute...

   J'avais vite écarté les fichiers, submergé par le flot d'anglais. Je m'étais dit que je ne pourrais pas rendre compte du texte, que ça n'intéresserait que les anglo-saxons. Le sort du disque semblait réglé pour moi.

À la seconde écoute...

 Par hasard, j'ai réécouté le premier titre en faisant de la photographie (c'est souvent ma phase de test...). Et je n'ai plus lâché le disque, emporté, conquis. La langue n'était pas un obstacle en soi, d'ailleurs je me débrouille plutôt bien en anglais, mais peu importe. Au-delà du texte, les mots constituent la musique de cet album à égalité avec les différents instruments (acoustiques). À ce propos, je n'ai pas compris pourquoi sur Bandcamp il est affublé du seul mot-clé "electronic", quand bien même on trouve une vidéo de présentation et d'entretien avec Ben Vida enregistrée par INA Grm / PRÉSENCES électronique...

[À propos du compositeur et du disque] 

    Né en 1974, l'artiste, compositeur et improvisateur new-yorkais Ben Vida est actif dans le domaine des musiques expérimentales depuis une vingtaine d'années, multipliant projets et collaborations, actif aussi en tant qu'artiste visuel, ses œuvres étant présentées dans divers pays. Cofondateur du quatuor minimaliste Town & Country, il joue de différents instruments, notamment guitare et trompette, et travaille depuis ses derniers disques sur la manière dont nous percevons textes et voix. Partant du constat que le langage imprègne notre monde, que la parole résonne partout, proliférant à l'infini, il élabore une musique qui fait du flux vocal une sorte d'hyper-instrument, mis à égalité avec le contrepoint instrumental. Le sens des paroles devient secondaire, sans être annulé pour ceux qui veulent suivre ce curieux libretto formé de bribes accumulées par le compositeur. Il ne s'agit pas de cut-up à la William Burroughs, plutôt d'un gisement personnel de fragments entendus, lus, tout au long de sa vie : des petits riens pour dire à travers leur agencement l'intense étrangeté du monde La couverture fournit le texte intégral du titre éponyme, et on peut trouver les autres textes sur les vidéos disponibles. On y remarque aisément les répétitions obsédantes, les anaphores, qui créent du lien dans le vaste ensemble disparate. Le fait même de juxtaposer des fragments dont le sens peut être éloigné produit du sens, on le sait depuis fort longtemps. On reste toutefois très éloigné du hip-hop, dont les textes veulent signifier, discourir, sont aussi charpentés que les rythmes puissants ou disloqués du genre. Ici le sens n'est pas donné à l'avance, il jaillit du montage, des rencontres, des rythmes, de la manière de prononcer les mots, influencé par la partie instrumentale. Le résultat est très anglais (plus qu'américain, mais qu'est-ce à dire ??) - dans le meilleur sens du terme. Je pensais au disque magnifique de Mark SpringerSleep of Reason, avec la participation vocale de Neil Tennant, chanteur du duo britannique Pet Shop Boys. Le disque repose sur une suite de duos parlés en rythme, ou murmurés, dialoguant avec les instruments. Cinq voix au total, celles de Nina Dante, Christina Vantzou, John Also Bennett et Félicia Atkinson. Du côté de l'accompagnement, la harpe de Nina Dante, la flûte basse de John Also Bennett, le saxophone ténor et alto de Matt Bauder, la basse acoustique de Henry Fraser, le violon de Cleek Schrey, la percussion de Booker Stardrum, sans oublier les instruments du compositeur, claviers, vibraphone, guitare (liste ouverte). Le disque a été enregistré dans la vallée de l'Hudson, mais aussi à Athènes, à Welches (Oregon), à New-York...et en Normandie !

Ben Vida - Oblivion Seekers

[L'impression des oreilles]

Le brouillard d'un bourdonnement intertextuel s'insinue...

   Saxophone et vibraphone, rejoints par les claviers, ouvrent en douceur le premier titre "Be Yr Own Abyss" (Sois ton propre abîme - quel beau programme! ). C'est le début du lent envoûtement. On coule dans le flux verbal, ses articulations, emporté par des boucles parfois dédoublées, onduleuses. Sur cette trame minimaliste, la flûte basse hante les lointains. Après un duo masculin-féminin, un duo entièrement féminin, puis mixte, suggèrent comme un oratorio (non religieux, non vraiment dramatique), à tout le moins une musique de chambre raffinée, au cours de laquelle les vocables se dissolvent parfois en leurs composantes élémentaires. Tout cela est feutré, on nous murmure des secrets, on nous enchante, on nous enchaîne, comme Ulysse à son mât !

Une spirale se répète presque toujours en rimes, au fil du temps...

"New Distortion Properties" avance sur un rythme tranquillement implacable, mécanique, comme celui d'un voyage en train, enveloppé dans des volutes lentement tourbillonnantes. La partie vocale est plus enchâssée, lovée au milieu des instruments enjôleurs. J'ai totalement oublié la question du sens, honte sur moi ? Non ! Chaque auditeur n'appartient-il pas à la secte des chercheurs d'oubli ? Les mots s'empilent, est-ce une ligne ou un cercle, une spirale avec son histoire ? Les mots se perdent dans l'indistinction...

Rêve répétitif traînant l'infini après lui...

Et c'est le troisième titre éponyme, définitivement envoûtant. Piano et vibraphone ponctuent et enrobent le texte dans une ouate de résonances en suspension. Le texte déploie son surréalisme discret auquel la basse bourdonnante vient progressivement donner une dimension dramatique. « RÉVEILLÉ EN SURSAUT FAUX SEUILS BORDS DÉCHIRÉS UNE VAGUE SUBTILE À TRAVERS L'ESPACE À TRAVERS UNE FRONTIÈRE UNE CHANCE DE SE SOUVENIR MAIS SANS TOUCHER À BAS PROVOQUÉ PAR UNE DOSE RAMENÉE DU SOMMEIL UN ESPACE PRÉ-IMAGINÉ QUI A MAINTENANT EXPLOSÉ EN UN NOMBRE ÉTONNANT DE DIMENSIONS » (traduction minimale...). En écoutant ces fragments d'un vertige aux symétries déconcertantes, j'ai parfois pensé au film de Bernard Queysanne adapté du roman de Georges Perec Un homme qui dort. On se laisse porter vers une vacuité à la fois incroyablement douce et anéantissante.

   Ne s'agit-il pas de défaire un monde ("Unmake a World", quatrième et dernier titre), de le détisser avec l'aide de la harpe insidieuse, arachnéenne, mêlée à la guitare enfermée dans ses boucles trop paisibles ? Rien n'est vraiment réel, tout se dissout dans les répétitions, dans le clapotis de l'accompagnement musical ravissant.

   Ce disque est au fond une tentative délibérée d'enchantement réussi au royaume évanescent des ombres qui se déconstruisent sans cesse pour mieux ressurgir dans les coins...

« TU DORS TOUJOURS REPRENDS TON ÉTAT D'ESPRIT LE RÊVE S'EST TERMINÉ, TU DORS TOUJOURS TU APPRENDS CES CHOSES DEMANDE À LIZ SI ELLE TRAVAILLE POUR MAYO NE DEMANDE PAS À MAYO SON OPÉRA ET MAINTENANT, TU ÉCOUTES DES RÊVES ANCIENS ET NOUVEAUX DES HAUT-PARLEURS QUI S'EFFORCENT VERS UNE SORTE D'EXTASE »

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   Un disque magistral pour se perdre dans le flux des mots et la beauté ensorcelante des arrangements.

Paraît le 1er mai 2026 chez Shelter Press / 4 plages / 39 minutes environ

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Publié le 6 Mars 2026

John McGuire - Double String Trios

[À propos du compositeur et du disque]

   Double String Trios rassemble trois œuvres pour deux trios à cordes  du compositeur américain John McGuire (né en 1942, présentation dans l'article consacré au disque Pulse Music sorti en 2022). Formé en partie dans les studios électroniques de l'après-guerre, à Cologne, John McGuire composait pour des synthétiseurs. Depuis, il a élargi sa palette compositionnelle et l'a adaptée aux instruments à cordes pour ces trois doubles trios : "Jump Cuts" (Coupes franches) de 2009-2012, "Double Bars" (Doubles barres) de 2013-2016 et "Playground" (Aire de jeux) de 2016-2019, tous les trois enregistrés en 2023 et 2024 à la Kunst-Station Sankt Peter de Cologne, l'église des Jésuites étant devenue un haut lieu où dialoguent la foi, la liturgie, l'art contemporain et les nouvelles musiques. Sur la couverture choisie par McGuire, "Perspective (Alberti)", peinture de Crockett Johnson (1906-1975), auteur de bandes dessinées, illustrateur et peintre américain, qui réalisa de 1965 à sa mort une centaine de peintures liées aux mathématiques et à la physique. Le tableau pourrait visualiser le face à face des deux trios se répondant alternativement en une antiphonie inspirée par les traditions anciennes et revue à la lumière du minimalisme et du sérialisme dont McGuire est l'héritier post-minimaliste, comme le signalait le critique et compositeur Kyle Gann. Pour deux trios (violon, alto et violoncelle) sous la direction de Axel Lindner.

Le compositeur John McGuire (Photographie du label Unseen Worlds)

Le compositeur John McGuire (Photographie du label Unseen Worlds)

Interprétation de "Jump Cuts" en novembre 2024 à Cologne

Interprétation de "Jump Cuts" en novembre 2024 à Cologne

[L'impression des oreilles]

Ivres variations...

   Plonger dans ces trois trios d'une durée chacune entre dix-huit ("Playground" et près de vingt-rois minutes"("Double Bars") est une aventure toujours exaltante. La musique de John McGuire ne laisse pas l'auditeur en repos. D'un dynamisme inlassable, elle ne connaît pas les silences. Elle avance inexorablement, portée par une pulsation sans cesse renouvelée, au fil de variations subtiles qui ne manquent pas de faire songer aux spirales fascinantes des coquillages. Tout est ici affaire de micro-proportions. On sent que tout est mesuré, à sa place dans le déroulement de structures savantes. "Jump Cuts" ouvre le disque avec ses coupes franches : violons étincelants, altos frémissants et violoncelles voluptueux. Le dialogue entre les deux trios est vif, tantôt très serré, tantôt plus lâche, dans une belle alternance rebondissante, de plus en plus ample au fur et à mesure de l'élargissement de la spirale. "Jump Cuts" est d'une fascinante splendeur !

   "Double Bars" est de prime abord plus foisonnant, avec son jeu grisant de reprises. Puis la composition joue d'alanguissements, de tempi et de hauteurs changeants. C'est une fleur ou un corps qui s'éploie, s'étire au ralenti, se laisse regarder complaisamment avant de se dérober en de nouvelles variations aux sinuosités caressantes qui se prolongent en rêveries. Mais la pulsation revient toujours emporter le mouvement dans les cadences lumineuses des frottements rapprochés des archets, et lorsque les notes serrées se changent en glissendos langoureux, on accède soudain à un hors-temps délicieux.

  "Playground" est sans doute le double trio qui évoque à la fois le plus la tradition baroque et la modernité. La somptuosité de la pâte sonore rappelle fugitivement les sonates du Rosaire de Heinrich Ignaz Franz Biber (1644-1704). D'un autre côté, sa dimension répétitive hypnotique s'inscrit dans un minimalisme presque austère. C'est un double trio qui ne cesse de s'enflammer,  dans un dialogue incandescent. Les instruments étincellent et pétillent dans les aigus, portés par les graves majestueux des violoncelles et aussi parfois des altos. L'écriture ciselée ménage éblouissements et dérapages quasi mystiques jusqu'à la fin inattendue.

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   Un chef d'œuvre de la musique de chambre d'aujourd'hui.

Paraît le 20 mars 2026 chez Unseen Worlds (Brooklyn, New-York) / 3 plages / 1 heure et 3 minutes environ

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Publié le 2 Février 2026

Craven Faults - Sidings

   L'artiste et producteur sonore britannique Craven Faults m'a pris dans ses filets à nouveau avec son troisième double album Sidings (Voies de garage).  Standers, en juin 2023, m'avait déjà conquis, malgré quelques réticences. Comme les précédents, il serait enraciné dans le Yorkshire post-industriel où se trouve l'ancienne usine qui l'abrite. C'est difficile  d'en juger à l'écoute, aussi n'en dirais-je pas plus à ce sujet. Ce qui est certain, c'est que la lourdeur que je lui reprochais ne me semble plus un défaut. C'est une caractéristique de cette esthétique hypnotique, post-industrielle et post-pop. Les synthétiseurs modulaires remplacent batterie et basse, boucles et retards soutiennent et font durer des mélodies réduites à quelques notes. Craven Faults est le laboureur d'une musique électronique qui enfonce lentement en vous les socs de ses boucles inlassables.

La musique souvent vous prend comme une mer...   

   Huit titres, dont trois de plus ou moins quinze minutes, les deux premiers et le dernier. Il a raison, Craven Faults, il lui faut la durée. Le temps de nous traîner dans son labyrinthe de reprises, d'appuis percussifs massifs, comme dans "Ganger", le premier titre lancinant, orageux, hanté d'appels comme des lassos, un titre de post-rock minimaliste électronique dont on a peine à ressortir. La répétition obstinée d'une ou deux notes sert de matrice au second titre "Stoneyman" (Homme de pierre, traduction éloquente !), au rythme puissant, implacable, laissant entendre comme des voix enfouies dans les textures tourbillonnantes. L'évocation hallucinée d'un monde industriel transformé en matériau musical fascinant !

     Les plus courtes pièces (entre trois minutes au moins, quand même, et six) ne sont pas insignifiantes pour autant. "Three Loaning End" (titre 4) chaloupe un univers de pluies de suie sur fond de bourdons et de claviers suspendus dans des résonances chaleureuses. "Up Goods Distant, Down Goods Home" (titre 5), ce serait un train de marchandises cheminant parmi les collines, allant son allure nonchalante et obstinée, soufflant et sifflant. "Incline Huttes"(Huttes en pente) commence dans des glissendos, en pente comme son titre, impose son balancement, marque de fabrique du compositeur, ses boucles majestueuses, gorgées de sinuosités mélodiques. L'étonnant "Drover Hole Sike" esquisse un univers plus inquiétant, réchauffé par un lyrisme de voix synthétiques.

   Enfin, "Far Closes" (Fermetures lointaines), aux synthétiseurs diaprés et tournoyants, est une pièce répétitive superbe. Il y a une forme de poésie épique dans cette musique volontiers planante nous entraînant dans ses immenses girations extatiques.

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Massive attaque de musique électronique enveloppante et hypnotique !

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N.B. (titre en rouge) Petit détournement du poème de Charles Baudelaire, La Mer...

Paru le 23 janvier 2026 chez The Leaf Label (Royaume-Uni) / 8 plages / 1 heure et 9 minutes environ

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Publié le 9 Décembre 2025

Samuel Reinhard - For 10 Musicians

   Après  For piano and shō (mai 2024)  et une courte incursion sur un autre label passionnant, Hallow Ground, pour Movement en octobre de la même année,   le compositeur suisse Samuel Reinhard, installé à New-York, revient chez  elsewhere music pour Music for 10 Musicians. Difficile pour un reichien comme moi de ne pas penser à Music for 18 instruments... Sauf que...à l'esthétique du plein du minimalisme de Steve Reich répond l'esthétique du vide de Samuel Reinhard. Tandis que le maître développe des pièces fondées sur une pulsation irrésistible et l'enchaînement des notes et des accords, Samuel Reinhard cultive la lenteur, l'espacement, ce qui le rapproche des compositeurs du groupe Wandelweiser. La présentation des quatre mouvements, de longueur à peu près identique (autour de  douze minutes vingt) est éclairante : « Dans chaque mouvement, deux pianistes se voient attribuer un accord unique et sont invités à le répéter à leur propre rythme pendant toute la durée de la pièce. Entre les répétitions, ils improvisent un court motif à partir d'un groupe de notes prédéfini. Ils sont rejoints par des instrumentistes à vent et à cordes – deux clarinettes, deux clarinettes basses, deux altos, un violoncelle et une contrebasse – qui choisissent et jouent des notes individuelles de ce même groupe. » Dans cette musique "non directionnelle", comme aime la qualifier le compositeur, les interprètes sont invités à jouer aussi doucement que possible et à utiliser le temps imparti à leur guise.

[L'impression des oreilles]

Quatre exercices de Félicité

   Une note de piano résonne et meurt doucement avant qu'une seconde lui succède de la même manière, juste prolongée par une troisième, et que d'autres groupes de eux tissent un accord minimal. Lorsque les pianos se taisent, les autres instruments s'emparent du silence pour laisser de longues traces. Comme on voit sur la couverture, celles-ci ne sont pas appuyées, elles glissent à la surface d'une neige silencieuse. Ce que Paul Verlaine, dans Art poétique (in Jadis et Naguère) souhaitait pour son mètre impair, on dirait que Samuel Reinhard l'applique à sa musique :

Plus vague et plus soluble dans l'air

Sans rien en (elle) qui pèse ou qui pose

   Toute hâte ici est bannie, qui détruirait l'impression que cette musique souhaite produire, celle d'apparitions sonores se tenant en équilibre entre son et silence. Cette musique crépusculaire ne veut d'ailleurs à proprement parler pas faire impression : elle est pure suggestion, encore une caractéristique verlainienne. Elle laisse les sons s'informer, au sens de trouver en eux-mêmes leur forme. Alors que dans la plupart des musiques les notes ne valent que par leur succession, leur enchaînement pour produire mélodie et harmonie, chaque note ici vaut pour elle-même : elle apparaît, se gonfle dans son sillage d'harmoniques pour retourner à la disparition. C'est ce qui confère à la musique de Samuel Reinhard une exquise sensualité en même temps qu'elle la gorge d'une joie par-delà tous les affects. Car elle congédie tous les romantismes, refuse tout lyrisme ostentatoire, en ennemie résolue des effets et des passions vulgaires. Elle se contente d'être, d'occuper le temps par sa sérénité ineffable. Dans la durée extasiée de ses lentes variations, elle esquisse les signes frêles d'une langue indicible. 

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Samuel Reinhard continue d'inventer une musique miraculeuse, en suspension dans l'aurore et la brune des chemins de repos. *

dans l'ombre du meilleur Alfred de Musset

Paru le 1er novembre 2025 chez elsewhere music (Jersey City, États-Unis) / 4 plages / 50 minutes environ

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Publié le 29 Novembre 2025

Connor D'Netto - Some Kinda Way

[À propos du disque, du titre et du compositeur]     

Le titre de l'album et sa présentation visuelle m'intriguent. Some Kinda Way  : d'une manière ou d'une autre. Soit. Sur l'image, trois positions de la main, que j'ai tendance à interpréter comme trois manières de tenir un instrument. J'ai tout faux, mais me voilà lancé sur une piste plus intime qui n'est pas dans la manière de mes articles. Comme j'ai posé la question, alors autant donner la réponse fournie par le compositeur lui-même. De retour après un long séjour loin d'Australie pendant lequel il a suivi notamment une résidence de trois semaines avec Bang On A Can et terminé ses études musicales à Londres, fin 2019,  Connor D'Netto a progressivement affirmé son homosexualité (ou/et son refus du binarisme de genre) auprès des siens et de ses amis, décidant d'être enfin lui-même, consolidant une image fracturée de son moi. Les trois images de la couverture, prises en 2017 sur son iPhone, montrent trois postures de sa main gauche arborant un vernis à ongle pastel. Devenu plus à l'aise avec son identité affirmée, il a décidé des les placer en en-tête de son nouvel album Some Kinda Way, dont la problématique personnelle sous-jacente est celle de l'exploration du moi.

    Salué comme un des plus marquants compositeurs australiens contemporains, Connor D'Netto, grand amateur de la musique de Steve Reich, reconnaît que ce dernier a eu une influence formelle sur l'instrumentation de l'album par l'intermédiaire du New-York Counterpoint, pièce au répertoire de Jason Noble, le clarinettiste qu'on entend dans le disque. On y entend aussi la multi instrumentiste Shannon Luk, spécialiste des instruments d'époque, à la viole gambe et à la nickelharpa (instrument de musique traditionnel à cordes frottées par un archet, originaire du nord de Stockholm). En fait il y a trois clarinettes, une en si bémol, une clarinette basse et une troisième contrebasse. Électronique et traitements, une touche de synthétiseur modulaire rajoutent des couches sonores superposées qui contribuent à créer une musique de chambre électroacoustique post-minimaliste.

Le Compositeur Connor D'Netto

Le Compositeur Connor D'Netto

[L'impression des oreilles]

Avec Steve Reich, être Soi enfin...

L'introduction (Intro/tattoo) nous immerge dans un monde grouillant, saturé, avant de nous abandonner à la clarinette de Jason Noble pour le titre éponyme, en trois parties. La première est la plus dépouillée : un solo élégiaque, très pur, qui fait entendre chaque note soufflée se répandant dans l'espace un peu comme la volute d'une fumée de cigarette. C'est peut-être le Moi, tel qu'en lui-même, s'essayant à être vraiment, sans témoin, dans la solitude essentielle. Il chante, pour le plaisir, se gargarise de petites envolées. C'est très émouvant. Dans la seconde partie, la clarinette se démultiplie, tout en restant au ras d'une mélancolie qui lui fournit son bagage, son paysage. Le contraste entre une clarinette chantante et une ou deux autres en contrepoint tenu nourrit un dialogue de toute beauté. La troisième partie, avec ses boucles envoûtantes, correspond à un véritable envol du Moi, maintenant solidement appuyé sur une charpente sonore étoffée. La fameuse pulsation reichienne s'empare des instruments qui vibrent profondément...

"interlude/nails" (titre 5) se place d'emblée sur un autre plan, celui d'un accomplissement sonore, d'une plénitude souveraine. Les couches superposées acquièrent une majesté magistrale. Acoustique et électronique ne sont plus discernables, la viole de gambe et la nickelharpa serties d'une gangue synthétique dans laquelle elles évoluent comme par miracle, la trame sonore ponctuée d'attaques percussives sourdes. C'est un monde en fusion, en déflagration...qui laisse la place à "Feeling More like", ahurissante réécriture à la manière de Steve Reich, sauf que Connor D'Netto déconstruit la trame reichienne compacte, lui injecte des envolées presque méditatives en distendant le tissu, ou en le saturant monstrueusement, congédiant la pulsation du maître ! "Outro/piercing" étale sans complexe les sons rutilants des différents instruments, fastueusement portés par un mur sonore de graves grondants. Il y a là une belle onctuosité, une plénitude doucement euphorisante...

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Le disque de Connor D'Netto, vibrant hommage à Steve Reich, vaut par sa chaleur et sa plénitude rayonnante. 

Paraît le 5 décembre 2025 chez A Guide to Saints (label frère de Room40, Melbourne, Australie) / 7 plages / 36 minutes environ

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Publié le 7 Novembre 2025

Kory Reeder - In Place

[À propos du compositeur et du disque]      

   Bassiste, parfois pianiste ou violoncelliste, voire faiseur de bruit, le compositeur américain Kory Reeder, installé au Texas, gravite autour de la constellation du Groupe Wandelweiser, collectif de compositeurs inspirés par la démarche de John Cage - et l'univers musical de Morton Feldman, dans lequel on retrouve Jürg Frey et Michael Pisaro, collectif dont la musique expérimentale se caractérise par la nature calme, méditative, raréfiée. L'œuvre de Kory Reeder ne compte pas moins de 150 pièces, interprétées par de nombreux orchestres ou ensembles. Influencée par les arts visuels et la théorie politique, elle touche aussi bien à l'opéra, au théâtre, à la danse, qu'au bruitisme ou à la libre improvisation. Lui-même enseigne la composition, la musique électronique et rock, les rapports entre musique et politique. In Place  est son dixième album. On y entend le compositeur au piano, accompagné par deux collaborateurs de longue date, les altistes Kathleen Crabtree et Michael Moore. C'est la première parution ne contenant que des pièces de la série intitulée "Grid Series", influencée par le travail de la peintre canado-américaine Agnès Martin (1912 - 2004), qui se considérait elle-même comme une expressionniste abstraite plutôt que comme une minimaliste, étiquette vite collée en raison de ses "grilles", toiles composées de traits géométriques verticaux et horizontaux destinés à capter émotions et sensations les plus profondes. En écho à sa méthode à l'intersection entre structure et spontanéité, Kory Reeder utilise des partitions à base de textes et de grilles de notations graphiques pour créer des environnements sonores intimistes et ouverts invitant l'auditeur à l'exploration, jouant du potentiel poétique d'une musique entre silence et son. Chacune des trois pièces offre un équilibre unique entre structures harmoniques fixes et liberté d'interprétation. L'expérience de l'interprète et le souvenir émotionnel persistant de l'auditeur y comptent pour beaucoup : plus que le détail, c'est l'impression produite, "l'aura" de la pièce qui permettra à l'auditeur d'y mettre la beauté qui est en lui, selon une conviction forte d'Agnès Martin. L'album comprend trois pièces, d'une durée chacune entre seize et vingt minutes.

[L'impression des oreilles]

   "Landscape Study" (Étude de terrain) joue de l'opposition entre les sons tenus des altos et les notes discontinues du piano, ces dernières répétées dans un halo réverbéré. Les altos tracent des horizontales, le piano indique les verticales potentielles ou bien, lorsqu'il répète inlassablement une ou deux notes en alternance, indique une centralité, une zone de concentration dans laquelle les trois instruments se fondent, en place. L'étude oscille entre des moments de forte matérialité et des périodes d'étirement, d'effilochement, de raréfaction, alors au bord du silence. Ce serait comme une élégie, parfois dramatique, vigoureusement ponctuée, parfois rêveuse, en partance vers une plainte infinie, d'où ces images tremblées d'arbres à l'automne. Le piano  devient une cloche battant une déréliction inconnue. Ce minimalisme-là, car minimalisme il y a bien, est en effet affectivement chargé, d'où une forme d'expressionnisme indéniable. La musique est sous-tendue par un déchirement qui cherche sa résolution dans des structures obsessionnelles, une abstraction lyrique bouleversante.

   "Field" se construit à partir d'enregistrements de terrain effectués au Nebraska, sol ou champ sonore dont émergent et se détachent parcimonieusement les trois instruments, laissant la part belle au bruit de fond, chants ou cris d'oiseaux - perruche(s) ou perroquet(s) peut-être, tourterelles, abois de chiens, bruits lointains de moteurs. Comme si la musique s'efforçait de ne pas détruire ce paysage mental, forcément reconstruit par l'auditeur, d'en prolonger la grâce fragile. Le contraire, en somme, des musiques ordinaires, qui accaparent l'oreille, voire l'assourdissent de leur plénitude arrogante. Ici, la musique n'est qu'un élément parmi d'autres, la consonance humble et poétique d'un monde rêvé, gorgé d'humanité comme une séquence de film d'Andréi Tarkovski, je pense en particulier au début de Nostalghia (1983).

   La troisième pièce, "Present Tense", suit un parcours ouvert où se retrouvent des motifs lancinants, tout en méandres, le tout troué de profonds silences. La musique, qui semble renaître quand elle veut, est à la fois granuleuse, scintillante, d'une matière mystérieuse aux lumières internes démultipliées. Seul le présent existe, tendu comme un arc, et sa réfraction dans la mémoire de l'auditeur qui se souvient des gestes antérieurs, les mêmes ou presque, ou pas du tout, car les surprises jaillissent dans une vigoureuse fraîcheur.

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In Place déploie trois espaces d'écoute profonde, entre minimalisme et expressionnisme concentré, vibrant d'une densité intérieure magnifique.

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Pas d'extrait sonore à vous proposer pour le moment, en dehors de Bandcamp.

Paru fin août 2025 chez Thanatosis (Stockholm, Suède) / 3 plages / 55 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

En complément

- Première partie du disque Snow, paru en janvier 2024. Pour violon, violoncelle, percussion et piano. Absolument superbe ! 

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Publié le 24 Octobre 2025

IKI - Body

  [À propos des chanteurs et du disque] 

    Fondé en 2009, IKI est un groupe vocal composé de cinq chanteurs originaires de Norvège, de Finlande et du Danemark. Il explore la voix comme instrument principal et recourt à l'improvisation comme moyen d'expression privilégié. Depuis leur premier disque en 2011, Iki a multiplié les collaborations, notamment avec Blixa Bargeld et Laurie Anderson. Chaque son de leur nouvel album est créé à partir de la voix brute, avec ses imperfections, et non de la voix traitée, d'où une musique à la fois vocale et électroacoustique. Conçu comme un cycle à écouter en boucle, sans début ni fin définis, l'album décline différents moments liés à des activités physiques différentes et à leur répercussion rythmique, ménageant trois pauses méditatives intitulées "Circuit". Une mélodie cyclique de onze syllabes réapparaît sous différentes formes avant d'énoncer la phrase finale, révélatrice de leur philosophie artistique : « Êtes-vous parti lorsque votre corps ne respire plus ? »

Anna Mause (DK) / Guro Tveitnes (NO) / Johanna Sulkunen (FIN) / Kamilla Kovacs (DK) / Randi Pontoppidan (DK)

Anna Mause (DK) / Guro Tveitnes (NO) / Johanna Sulkunen (FIN) / Kamilla Kovacs (DK) / Randi Pontoppidan (DK)

[L'impression des oreilles]

Polyphonies post-minimalistes...

   "Circuit I" nous entraîne dans une irrésistible ronde des voix, prolongée par son émanation électronique, manière d'entrer dans "Run", qu'on dirait purement électronique si on ne nous avait pas dit que chaque son est tissé à partir des voix. Pulsation rythmique envoûtante, fins bourdons et vibrations, tourbillons de voix éthérées, un bain de voix lardé de syllabes fondues dans le mur sonore impressionnant. Juste magnifique, quelle claque !

    Le bref "Circuit II" nous repose par une atmosphère de polyphonie médiévale, nous lâchant pour "Dance", très reichien et à la fois écho lointain d'un David Hykes avec des voix presque de gorge ou de chants bouddhiques gutturaux. "Breathe", avec la répétition incessante et hachée de "Breathing", évoque Laurie Anderson. Le morceau s'envole en un hymne somptueux hanté de boucles, du Steve Reich de la grande période vocale encore. L'interlude "Awake" nous secoue de voix pour nous éveiller du rêve antérieur. "Walk", à la limite du hip-hop, semble une incantation rythmée, s'agrandissant en courtes envolées merveilleuses. "Float", d'abord médiéval dans sa polyphonie épurée, se mue en broderies rêveuses, répétitives, émaillées de sonneries étranges. La répétition lancinante et descendante de "When" occupe la courte pièce du même titre, tandis que, un peu sur le même principe, "Wander" tournoie follement jusqu'au vertige sur des gloussements sonores avant de finir sur des soupirs qui se changent en sorte de glitchs et de cliquetis sur "Regenerate", du Alva Noto, quasi ! Décidément, ces cinq chanteuses concentrent dans ce disque incroyable des influences diverses qu'elles rejouent non sans malice, avec une jubilation qui s'entend nettement dans le jouissif "Explode" (titre 12), kaléidoscope hoquetant. C'est en "Circuit III" qu'on entend enfin la fameuse phrase-clé signalée plus haut, avant le dernier titre, "Remember", vagues de voix angéliques et déformées, association du pur et de l'impur, si l'on veut, qui prélude à un concert sublime dans des hauteurs réunifiées.

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Un disque en état de grâce, au plus haut lorsqu'il se souvient de Steve Reich et de quelques autres pour chanter le corps des anges que nous sommes à notre corps défendant...

Paru le 17 octobre chez Tila (Copenhague, Danemark) / 14 plages / 34 minutes environ

Pour aller plus loin

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