minimalisme et alentours

Publié le 24 Août 2026

Barbara Ellison - Murdúchann (Siren Sea Songs)

[À propos de la compositrice et du disque] 

   L'artiste visuelle et compositrice irlandaise Barbara Ellison est fascinée par le caractère spectral de certains univers sonores et visuels. Ses recherches autour de ce qu'elle appelle des fantômes visent à faire naître une présence fantasmatique en explorant des états d'ambiguïté auditive et visuelle. Elle a déjà publié CyberSongs chez Unsounds, un opéra de trois heures intitulé Cyber-Opera. Par ailleurs, trois volumes titrés comme ce nouveau disque et affectés d'un numéro, ont déjà été publiés entre avril 2025 et janvier 2026, mais les numéros ne correspondent pas : il semble que ce soit une série distincte du nouvel enregistrement.

« Murdúchann » désigne en moyen irlandais une créature semblable à une sirène, chanteuse des mers ou sirène marine. Les chants ensorceleurs de ces créatures sont devenus célèbres grâce à L'Odyssée d'Homère. Barbara Ellson a travaillé à partir d'un vaste corpus de voix féminines pour générer des fantômes sonores grâce à des superpositions de couches et des transformations. Une petite partie de la source provient d'un morceau remixé par la compositrice, créé à partir d'extraits de l'album Bleaching Bones de l'Ensemble vocal irlandais Landless, composé de quatre voix féminines.

La compositrice Barbara Ellison

La compositrice Barbara Ellison

[L'impression des oreilles]

Présence des fantômes...

   Le numéro 1 de ces chants de sirènes est titré "idir", « entre » en irlandais, ce que je comprends comme une invite à entrer dans le disque : note bloquée répétée de plus en plus vite, surgissements des voix en coulées croisées et glissantes et revenantes, dislocation en sons brefs résonnants, le tout agrémenté de différents "glitchs". C'est parti pour "glór" (Voix), respirations vocales syncopées, répétitives, échantillon de l'esthétique de Barbara Ellison, entre une curieuse techno vocale et un minimalisme ultra-répétitif. Très vite, la musique produit un effet hypnotique indéniable, un décollement du réel. Ces voix dirait-on machiniques, robotisées, paraissent surgies d'outre-mondes. En même temps, ces chœurs conservent des traces d'émission humaine qui les rendent troublants. La superposition d'un socle synthétique minimal et de voix réduites à leur souffle, à leur trace vibratoire, sur l'étonnant "draíocht" (Magie, titre 4, un peu plus de 15 minutes !) évoque un système bloqué dans lequel viennent se glisser les fantômes tels des cloches, puis des souvenirs de voix comme décortiquées, réduites à une enveloppe translucide. En fait, la pièce semble être une tresse dévoilant peu à peu des cordes cachées dans la torsade en train de se dérouler, de se multiplier magiquement en un crescendo foisonnant vers une extase pétrifiée dont jaillissent des souffles ardents. Quelle musique extraordinaire, authentiquement fantastique avec sa coda de quasi grognements de monstres à demi endormis !

entre / voix / secret / magie / sortilèges / nature sauvage / transformation / frontière / rêve / elle / brouillard / merveilles / seuil / évasion / retour
 

   Sirènes litaniques, mon amour !

   Le court "geasa" (Sortilèges) sonne comme un souvenir de chants médiévaux réduits à des soupirs et à des envolées coupées, tandis que l'ample "fiántas" (Nature sauvage, titre 6, plus de douze minutes) évoque des litanies païennes dans de lointaines forêts. Car les sirènes de Barbara Ellison ne sont pas cantonnées au milieu maritime, elles font apparaître aux auditeurs les paysages mentaux qui les hantent secrètement. Ne sont-elles pas des quintessences, des réductions raffinées qui, en faisant vibrer de manière répétitive certaines cordes enfouies, attirent à elles, dépaysent jusqu'à l'hypnose ? Après quelques minutes où la musique flirte avec la techno minimale, cette longue pièce libère des bouquets de voix, véritable feu d'artifice vocal se figeant dans la répétition d'une syllabe peu à peu rognée, avalée dans le battement percussif...

"claochlú" (Transformation, titre 7) joue sur des boucles de plus en plus rapides au point de rapprocher certaines voix d'instruments inconnus. La pièce devient pure scansion. "Teorainn" (Frontière) commence par une longue queue de comète, la coulée étirée de la profération initiale ramenée à son bourdonnement de base avant le surgissement d'autres voix plus étranges, plus archaïques dirait-on, venues de rituels brûlants ! "aisling" (Rêve, titre 9) se développe dans un brouillard épais, pièce ambiante irréelle traversée de voix éthérées, avec une coda mystérieuse à la limite du chuintement, de la murmuration (j'assume l'anglicisme, pour une fois - je pense à un autre disque !) diaphane. Retour à des boucles répétées avec "si" (Elle), au rythme lourdement marqué par un bloc sombre et des glitchs presque humains (voix transformées ?) en deux séries parallèles encadrant les voix féminines : prodigieux !

   Le dernier titre avant les bonus, "ceo" (Brouillard, titre 11) prend une dimension quasi orchestrale, semble sombrer dans les marais sans fond de l'Hadès, Hadès dont il ramène des voix sinueuses, fantomatiques, évoquant notamment le premier titre, pour en épuiser la substance dans une fin d'une immense douceur.

   Et les bonus ? Généreux et tout aussi réussis, à commencer par l'envoûtant "iontai"(Merveilles, piste 12), au montage audacieux, abrupt ! On entend des échos des chants irlandais traditionnels, si grandioses, dans "ealú (Évasion, piste 14).

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   Un disque stupéfiant, enivrant, monument de la musique répétitive pour voix et électronique.

On imagine un tel disque utilisé pour la séquence des sirènes du film L'Odyssée de Christopher Nolan, séquence hélas si anodine et à la bande originale sans intérêt. Mais ce serait rêver à une poésie qui est la grande absente du film.

Paraît le 4 septembre 2026 chez Unsounds Records (Amsterdam, Pays-Bas) / 11 plages + 4 bonus numériques de 19 minutes / 1 heure et 31 minutes environ au total.

Pour l'instant en écoute totale sur le site Soundcloud

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Publié le 27 Juillet 2026

Terry Riley - The Holy Liftoff (Claire Chase / JACK Quartet / Samuel Clay Birmaher))

[À propos du disque et des musiciens impliqués] 

   Ce disque de la flûtiste Claire Chase s'insère dans le projet de célébration du centenaire de Density 21.5, pièce pour flûte seule composée en 1936 par Edgar Varèse. C'est le onzième volet de cette initiative qui se déploiera au total sur vingt-quatre ans, dans le but de constituer un répertoire nouveau et audacieux pour la flûte. Le compositeur en est.. Terry Riley ! En 2022, alors âgé de 87 ans, il commence la composition de The Holy Liftoff (Le Saint Décollage), sous la forme d'un carnet d'esquisses à partition ouverte destinées à être interprétées par Claire Chase en collaboration avec un nombre variable de musiciens. Terminée en 2024, l'œuvre comporte d'importantes sections entièrement écrites et d'autres en notation graphique, laissant aux interprètes une grande liberté d'interprétation. La version que nous entendons, conçue par le compositeur new-yorkais Samuel Clay Birmaher, en étroite collaboration avec Terry Riley et les interprètes, est écrite pour plusieurs flûtes et un quatuor à cordes.

[L'impression des oreilles]

« ...et toutes les énergies s'élevaient vers un paysage céleste surréaliste. » *

Joies et gravités d'une Suite illuminée !

   The Holy Lifthoff est caractéristique de la veine cosmique prise par Terry Riley depuis quelques années. Les vingt-deux mouvements évoluent dans une atmosphère douce et fluide, vaporeuse dans la première partie, plus grave parfois dans la seconde moitié. On y entend à plusieurs reprises la voix de Terry annonçant le titre de la nouvelle section. La flûte, seule ou en chœur multi-pistes à huit voix, dialogue avec le quatuor à cordes dans une joie merveilleuse. Ce sont d'abord comme des vignettes, des tableautins charmants inspirés par les dessins du compositeur. La flûte y est tantôt pastorale (deux sections sont titrées "Pastorale" et "Pastorale Hymn"), suave, tantôt brillamment dans des harmonies envolées. Le quatuor la soutient de ses boucles minimalistes et incantatoires. La musique est çà et là tapissée de bruits de pierres frottées ou de vents, de chants d'oiseaux.
   Presque au centre de l'œuvre, "Ishi Dream" (titre 13) campe brièvement une atmosphère presque grinçante se résolvant en une élégie bourdonnante. Ishi, dont le nom revient pour plusieurs sections, est-il une référence au dernier du peuple autochtone Yahi en Californie, ou le mot japonais (Terry vit au Japon depuis quelques années) signifiant « pierre ou roche » ? Je penche pour la première solution, qui rend mieux compte de l'alternance entre joie et mélancolie dans la seconde moitié du disque, avec le poignant "The Realm of the Silver Balloons" et le grand moment de "The Tragedy of What We Lost" en mémoire à la tragédie de la fusillade d'Uvalde le 22 mai dans une école du Texas (titres 16 et 17), cordes envoûtantes, mystérieuses et flûte passant d'une suprême douceur à d'étourdissantes arabesques. La gravité cède à nouveau la place à la légèreté, à la fantaisie sur "Angels in the Snooker Parlor" : qu'on s'imagine des anges jouant au billard américain, et figurez-vous qu'ils dansent et jouent comme des claquettes ! "Horizon Streakers Rag" est tout aussi réjouissant, cordes charmeuses et flûte sémillante.

   Avec "All Arise" (piste 20), on est au cœur de l'alchimie à la Riley, de ses meilleurs quatuors à cordes : envolées frémissantes, voltes et contre-voltes, bousculades sur un bourdon, atmosphère irréelle de conte et passages élégiaques. Une splendeur ! Que l'étonnant "Pulsing Liftors" prolonge d'une rêverie frémissante, où la flûte se baigne dans les cordes et par-dessus elles en tremblements et roulements. "Escape" conclut par une pulsation farouche, écorchée, caquetage d'un poulailler halluciné, suivie d'une échappée glissante, cette œuvre inépuisable qui n'a cessé de nous surprendre et de nous enchanter !

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* Terry Riley présentant son œuvre.

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   Un nouveau chef d'œuvre de Terry Riley !

Paru le 17 juillet 2026 chez Sono Luminus (Boyce, Virginie / États-Unis) / 22 plages / 1 heure et deux minutes environ

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Publié le 8 Juillet 2026

XKatedral Anthology Series III

Une anthologie des musiques à évolution lente fondées sur le timbre

    Le premier volume de cette compilation est sorti en avril 2022, le second fin juin 2023. Comme toute anthologie, on s'attendrait à y trouver une qualité inégale. mais c'est de très haute tenue (il ne faut jamais généraliser...). Je vais tenter de ne pas être trop technique...

   Ce troisième volume contient des pièces vraiment magistrales, notamment la première, "My Falling Sinks" de la compositrice et organiste américaine Kali Malone (née en 1994), pour orgue en intonation juste, violoncelle et guitare électrique, interprétée par Lucy Railton et l'excellent Stephen O'Malley.

    "Empyrean Flare"  de Maria W. Horn, compositrice suédoise née en 1989, atteint une grandeur cosmique -- éclat empyréen est la traduction du titre, ne l'oublions pas, par glissandi, saturation de bande analogique et oscillateurs Supersaw. "Tesselation" du suédois David Granström (né en 1987) est construit à partir de boucles de bandes synthétisées et figées. La pièce explore un espace immense entre des mondes antithétiques, l'un tout en glissements, vagues irisées, l'autre en grincements, poussières et chocs percussifs sourds. "Smoking Mother" (piste 5) de Stephen O'Malley, créé pour un spectacle inspiré par l'œuvre de Robert Walser, puise dans les œuvres de Zia Mohiuddin Dagar, Krzysztof Penderecki et Popol Vyuh pour atteindre un minimalisme extatique.

   La composition suivante, "Att böja själarna" (Pour plier les âmes) de Mats Erlandsson, compositeur de musique électroacoustique et artiste sonore suédois né en 1985, est également une pièce superbe, juxtaposition de gerbes bruissantes et flamboyantes sur un fond de bourdons granuleux, striés, ondulés et de frappes percussives aux longues résonances.

  Ce volume III termine en beauté avec "Fault Lines" (Lignes de faille) de Daniel M Karlsson, un compositeur suédois intéressé par  la texture et le timbre. Composée à l'aide de méthodes génératives (créées par un système ou/et des algorithmes), la pièce est presque un immense glissendo de textures synthétiques et de voix humaines en évolution lente. Le résultat est confondant, les voix par moments donnant l'impression de venir d'outre-tombe tandis que les textures semblent se tordre, moirées, comme issues d'un au-delà transcendant.

Volumes I et II : à écouter absolument !

 

 

 

 

 

 

   On y retrouve quelques-uns des compositeurs du dernier volume : Kali Malone, Daniel M Karlsson -- prodigieux "Shipwrecks" (titre 6), sur le I, Kali Malone encore, Mats Erlandsson et Maria W Horn [le splendide "Dies Irae (live)" ] sur le II. Mais on en entend d'autres, comme Isak Edberg avec "Lamé" (titre 3 / Volume I) ;  Marta Forsberg explorant comme le précédent la richesse harmonique des timbres de l'orgue baroque de l'église Tyska de Stockholm sur "Disquiet (Heart)" (titre 2 / Volume I) ; le très étonnant "Glory" (titre 5 / Volume I) de Caterina Barbieri et Kali Malone, pour deux guitares électriques ; Jessica Ekomane pour "First Light" (titre 2 / Volume II), superposition de textures synthétiques dans un flux mouvant sonnant presque comme de la musique orientale ; Wilma Hultén pour "Inertia" (titre 5 / Volume II), pièce synthétique somptueuse se gonflant et dégonflant, incrustée d'esquisses délicates, raffinées...

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  Une anthologie remarquable pour découvrir ces musiques "timbrales" post-minimalistes.

Paru fin mai 2026 chez XKatedral (Stockholm, Suède) / 7 plages / 1 Heure et 7 minutes environ

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Publié le 23 Juin 2026

Anne Chris Bakker - Thinking an Ocean

   Anne Chris Bakker ! Je retrouve Anne Chris ! Je me souviens du choc de Weerzien, en 2013, de Tussenlicht, en 2014, puis j'ai suivi son association avec les frères Romke et Jan Kleefstra, par exemple sur Dize en 2018, son duo avec Romke sous le nom de Transtilla, ainsi Transtilla III en 2023, ses disques en duo avec Andrew Heath, notamment Lichtzin en 2017...Je m'aperçois en faisant ce rapide inventaire d'une partie des articles que je lui ai consacrés qu'il appartient de fait à ce blog dont il est un des (nombreux) piliers. Son nouveau disque solo sort sur la petite maison de disques Driftworks fondée et dirigée par Andrew Heath. Néerlandais, Anne Chris Bakker vivait dans un environnement rural du nord des Pays-Bas. Mais après un voyage en Norvège en 2022, il a déménagé pour s'établir à Averøy, île de la côte ouest norvégienne. Voici comment il présente son disque  : « Je me souviens de la route que nous avons prise depuis chez nous vers l'inconnu. De la façon dont nous avons quitté notre maison. Comment nous avons laissé derrière nous ces rues familières et leurs habitants, l'odeur du sol sablonneux, les vastes plaines peuplées de troupeaux d'oies près du lac, et la forêt — avec ses feuillus et ses pins — un peu plus éloignée de notre maison. Pour la plupart, les morceaux de l'album portent les noms de lieux géographiques situés près de la mer. Lorsque je repense à notre voyage en Norvège, je me rappelle toujours à quel point la mer nous a accompagnés. Le scintillement de la lumière à la surface de l'eau lors de notre visite d'un minuscule village de pêcheurs nommé Nyskund, ou la façon dont nous restions là, à contempler longuement la mer dans cette lumière de septembre d'une si grande douceur. » Les caractéristiques de sa musique sont dans ses mots simples : l'émotion, la nostalgie, les éléments...

   Enregistré pendant ses déplacements entre les deux pays, le disque utilise seulement un ordinateur portable, un clavier MIDI et un enregistreur pour les sons de terrain.

  Chants des Eaux premières...

   C'est une musique imprégnée du souffle des grands espaces. Elle respire, ample et lente, chargée de lumières et d'ombres. C'est une musique sans âge qui appelle l'âme, d'où le frémissement de ma peau dès "Fra Inndyr til Rodane" (D'Inndyr à Rondane). Je largue les amarres, happé par les sonorités boisées, profondes, ce chant immémorial des éléments. C'est le bruissement doux du Mystère dont la plupart des hommes des villes sont désormais coupés, orphelins de la Terre-Mère. Cela ruisselle de partout, sourd d'entre les pierres et se répand dans les lointains.

   "Langholmen" (titre 2) déploie la splendeur de l'Appel en boucles envoûtantes. Les volutes mélodiques se chargent de voix diaphanes d'une poignante suavité, comme si Anne Chris Bakker écrivait le chœur secret des archanges chantant la Beauté intacte de la Création. Ne sont-ils pas réfugiés à "Fleinvær", localité du nord de la Norvège qui donne son nom au troisième titre ? L'océan, imaginairement, n'a pas de bornes : il est le contenant-contenu, la matrice, ce qui revient toujours et toujours, et qui caresse l'indicible. Aussi le minimalisme ambiant d'Anne Chris Bakker en préserve-t-il la forme naturelle, sans aspérités, sans traumas, dans une inlassable ferveur. Ce qui surgit dans le quatrième titre, "Dønna", c'est la floraison bouleversante de l'âme saisie par la splendeur grandiose du monde-océan, parcouru de courants scintillants, d'oscillations lumineuses. "Nyksund" intègre des bruits de mouvements d'eaux, contrepoint (é)mouvant aux nappes bourdonnantes dans lesquelles se love un piano méditatif tandis que passent de grands oiseaux aux cris stridents... Puis les cordes troubles et frissonnantes chantent "Averøy", l'arrivée au nouveau port pour le musicien conquis : long hymne exalté de la fusion de la mer et des cieux, les eaux levées et poudroyantes dans une salutation majestueuse, somptueuse...

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  Un chef d'œuvre, encore un, de ce musicien discret qui écoute le monde primordial, un peu comme John Luther Adams dont il est sans le savoir peut-être un cousin éloigné par la distance et si proche par l'esprit. 

   Magnifique photographie de couverture, à l'image de la musique limpide et grandiose du disque.

Paru début avril 2026 chez Driftworks (Stroud, Royaume-Uni) / 5 plages / 39 minutes environ

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Publié le 16 Juin 2026

Atonauer - Ocean in A

[À propos du compositeur et du disque] 

   Atonauer est le pseudonyme de Lauri Wuolio, compositeur et artiste finlandais qui dirige depuis 2019 la maison de disques Future Rust, dont la vocation première est de soutenir la musique pour handpan, cette percussion faite de deux coupelles métalliques creuses assemblées et embossées au marteau, en forme de carapace de tortue, qui se joue à la main, surtout les doigts [ Merci au Grand dictionnaire terminologique de l'Office québécois de la langue française ! ]. Son projet Kumea Sound a grandement continué à développer son audience en mêlant handpan, électronique et exploration spatiale. Son nouveau disque Ocean in A inaugure son nouveau label Future Sonant, plus exploratoire et expérimental, en même temps qu'il coïncide avec la première apparition de son pseudonyme Atonauer, personnage qui lui serait apparu en rêve en 2023, le tirant du côté de la musique ambiante, des drones et d'une musique plus expérimentale. Il bénéficie de la finalisation de Taylor Deupree, fondateur et dirigeant du label 12k.

   Ajoutons pour les amateurs de handpan que cet instrument est totalement absent de ce nouvel album, que  Lauri Wuolio présente ainsi : « L'album est né d'un simple désir : entendre une note tenue très longuement jouée sur une flûte très grave. Il en résulte une exploration du minimalisme maximaliste : toutes les compositions s'articulent autour de notes de la tenue, de pulsations et de mouvements dans le champ stéréo, s'aventurant parfois dans l'harmonie. Je souhaitais explorer la relation entre une note tenue, les textures et la perception spatiale.» Comme son titre l'indique, l'album est construit autour de la note LA, en sept mouvements de presque cinq à huit minutes..

[L'impression des oreilles]

   "A1", c'est un un souffle initial énorme, suivi d'une pulsation respirante, bourdonnante. On est lancé en plein océan, dans une houle sereine traversée d'un entrelac1de frottements rythmés. La répétition obstinée d'une note forme le soubassement de "A2", lente apparition d'autres répétitions de sons tenus ou non. C'est un creuset harmonique, celui de l'envol majestueux d'un bourdonnement profond autour duquel croisent des irisations, des ondes chaleureuses qui occupent peu à peu le cœur de la pièce, d'une extraordinaire douceur que le retour du bourdon ne rompt pas en dépit d'une courte montée finale en spirale.

    La dimension minimaliste de l'album s'affirme avec "A3", à la pulsation très reichienne, mixte de clapotements harmoniques et de micro-battements rugueux. Cette fois, la pièce décolle dans une vision grandiose, oscillations et longues traînées se lovant dans une toile bourdonnante de remous épais. Au contraire, "A4" prend le temps de se déployer, entre corne de brume et tournoiements lointains aux bordures irisées. Le presque chant se creuse d'un charme mystérieux, comme l'écho de rivages mélancoliques...

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1 Je maintiens sans "s", comme Flaubert ou Aragon !

   Contre quels rochers viennent buter les vagues de "A5" ? Des vagues longues, parfois énormes, qui charrient des formes vagues, des objets sonores cliquetant dans le mouvement, le puissant levain peu à peu fractionné, vaporisé. Quant à "A6", c'est l'un des mouvements les plus beaux, agité de bruissements, de plaintes, habité par l'étrange de sons perdus. Il y a là une fermentation monstrueuse, une montée innommable de torsions rauques et déchirées, saccadées, comme au bord de l'épuisement. Le splendide "A7", bolide pulsant d'oscillations implacables, laisse imaginer ce qu'aurait pu donner une version techno d'un tel disque, auquel il ne manque guère qu'une sauvagerie définitive.

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  Une musique électro-ambiante tapissée de bourdons pour évoquer les chatoiements mystérieux de l'Océan. Une belle plongée dans les textures sonores frémissantes d'un minimalisme expérimental méditatif.

Paru le 8 mai 2026 chez Future Sonant (Helsinski, Finlande) / 7 plages / 47 minutes environ

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Publié le 28 Mai 2026

Jozef Van Wissem - This Is My Blood

   Jozef Van Wissem ! J'écrivais en 2022, au moment de la sortie de Behold ! I Make All Things New : « Imaginez un luth, l'un des instruments fétiches de la musique baroque. Oui, mais un luth que Jozef van Wissem, néerlandais de Maastricht, d'abord guitariste, découvre à New-York grâce à un autre ancien guitariste, Patrick O'Brien. Un luth qu'il décide de sortir du musée et d'intégrer aux musiques d'aujourd'hui. Un luth dont il joue sur plus de dix albums, dont trois en collaboration avec le cinéaste Jim Jarmusch, qui y chante et joue de la guitare ! Un luth qui lui vaudra la consécration à Cannes en 2013 grâce à la musique qu'il co-écrit avec Jim pour son film Only Lovers Left Alive... Une belle histoire, non ? » Depuis, il a sorti d'autres albums, écrit des musiques pour jeu vidéo, pour des films. Et puis il y a eu en 2019 la commande par la Cinémathèque française d'une bande originale pour le Nosferatu de 1922, en 2025 la tournée mondiale en duo avec Jim Jarmusch... Jozef Van Wissem ne chôme pas !

   Ce nouveau disque, qu'il sort sur son label personnel Incunabulum Records, comprend sept titres. Il y joue des luths de la Renaissance  et de l'âge baroque, qu'il accompagne d'électronique, de battements percussifs, de sa voix (sur un seul titre, en chorale). Il signe la musique, les titres (importants !), les mots... Certaines pièces sont nées d'improvisations pour le film Maquina, tourné dans le désert du Colorado lors d'un voyage psychédélique du cinéaste Joaquim Pujol.

Luths d'Ombres et de Lumière éternelle

"WHAT THE ETERNAL BEGINNING IS", comme les titres suivants, est entièrement en majuscules : la musique de Van Wissem est transcendante, inspirée par les sermons du mysticisme chrétien le plus austère. Le monde est un désert que le luth remplit des échos désolés de la lumière des origines. La musique chaloupe, résonne, reproduisant un état de ferveur extatique marqué par un balancement régulier. C'est un luth qui arrache, un luth abrasif aux dérapages métalliques, pour se jeter à genoux et adorer l'Éternel. La trame répétitive minimaliste, d'une austérité sévère, s'embrase çà et là de rares flammes qui illuminent le cheminement hypnotique.

    L'énoncé du second titre est tout à fait clair : Les Louanges retentiront d'une rive à l'autre jusqu'à ce que le soleil ne se lève ni ne se couche plus. La perspective de la musique de Jozef Van Wissem est avant tout eschatologique. Plusieurs luths donnent à cette composition une chaleur, une rondeur chantante éloignée du titre précédent : les neuf minutes sont une suite de séquences entrecoupées d'un brève suspension résonnante avant la reprise augmentée de la précédente, ce qui donne à l'ensemble une dimension orchestrale lyrique, la pièce prenant l'ampleur d'un hymne de plus en plus vibrant.

   Par contraste, "CONCERNING OUR SAVIOURS SILENCE" est dépouillé, troué de silences dans lesquels s'engouffrent les résonances. Car c'est un Mystère, que ce silence de nos Sauveurs, un Mystère à méditer dans un temple. Les accords du luth rentrent en écho avec des amplifications électroniques suggérant la profondeur spatiale dans laquelle les notes se perdent en une lamentation condensée, intense...

   On croit revenir au premier titre avec "HOW YOU MUST ENTER INTO SUFFERING" (titre 4), ce luth sombre, rocailleux. Mais le motif implacable de l'instrument éveille un arrière-plan électronique de plus en plus inquiétant, gothique, peuplé de voix déformées, érasées. On comprend que Van Wissem ait été contacté pour réaliser la musique de films d'horreur !

  Introduit par une rare percussion, "REMISSION" a toutes les allures d'une danse de la Renaissance, une danse d'extase, celle du rituel du Sang évoqué par le titre de l'album, dédié à la mémoire de Elisabeth Van Wissem-Habets (1940 - 2025), probablement sa mère. Si "Ceci est mon Sang" renvoie au Christ, la formule célèbre peut aussi bien célébrer le lien du sang entre mère et fils, ce dernier demandant la rémission de ses péchés en un beau chant grave presque fondu dans le bourdonnement de la musique. Libérée de ce poids, la musique du sixième titre, le plus court, se tient à la limite de la grâce, auréolée par la lumière d'un luth plus diaphane.

   Mais "WHAT THE ETERNAL END IS", symétrique du premier titre, ramène l'âme vers la contemplation des fins dernières. Abrasements et glissements sur les cordes, cousins éloignés de la musique hawaïenne et souvenirs du passé de guitariste du compositeur, colorent toutefois cette fin d'album d'une atmosphère plus paisible.

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Ci-dessous, une partie du dos du disque, avec un texte tiré de l'Apocalypse, 15, 1-4

Nota * de mon titre en rouge : je n'ai vu le possible jeu de mots qu'après, je vous assure !

Jozef Van Wissem - This Is My Blood

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  Jozef Van Wissem est un authentique Inspiré égaré dans nos temps de mécréance et de consommation matérielle. Sa musique retrouve une âpreté fascinante en abolissant l'opposition factice entre l'Ancien et le Nouveau, à la lumière farouche de l'Éternité.

Paru début mai 2026 chez Incunabulum Records (Rotterdam, Pays-Bas) / 7 plages / 40 minutes environ

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Publié le 28 Avril 2026

Ben Vida - Oblivion Seekers

À la première écoute...

   J'avais vite écarté les fichiers, submergé par le flot d'anglais. Je m'étais dit que je ne pourrais pas rendre compte du texte, que ça n'intéresserait que les anglo-saxons. Le sort du disque semblait réglé pour moi.

À la seconde écoute...

 Par hasard, j'ai réécouté le premier titre en faisant de la photographie (c'est souvent ma phase de test...). Et je n'ai plus lâché le disque, emporté, conquis. La langue n'était pas un obstacle en soi, d'ailleurs je me débrouille plutôt bien en anglais, mais peu importe. Au-delà du texte, les mots constituent la musique de cet album à égalité avec les différents instruments (acoustiques). À ce propos, je n'ai pas compris pourquoi sur Bandcamp il est affublé du seul mot-clé "electronic", quand bien même on trouve une vidéo de présentation et d'entretien avec Ben Vida enregistrée par INA Grm / PRÉSENCES électronique...

[À propos du compositeur et du disque] 

    Né en 1974, l'artiste, compositeur et improvisateur new-yorkais Ben Vida est actif dans le domaine des musiques expérimentales depuis une vingtaine d'années, multipliant projets et collaborations, actif aussi en tant qu'artiste visuel, ses œuvres étant présentées dans divers pays. Cofondateur du quatuor minimaliste Town & Country, il joue de différents instruments, notamment guitare et trompette, et travaille depuis ses derniers disques sur la manière dont nous percevons textes et voix. Partant du constat que le langage imprègne notre monde, que la parole résonne partout, proliférant à l'infini, il élabore une musique qui fait du flux vocal une sorte d'hyper-instrument, mis à égalité avec le contrepoint instrumental. Le sens des paroles devient secondaire, sans être annulé pour ceux qui veulent suivre ce curieux libretto formé de bribes accumulées par le compositeur. Il ne s'agit pas de cut-up à la William Burroughs, plutôt d'un gisement personnel de fragments entendus, lus, tout au long de sa vie : des petits riens pour dire à travers leur agencement l'intense étrangeté du monde La couverture fournit le texte intégral du titre éponyme, et on peut trouver les autres textes sur les vidéos disponibles. On y remarque aisément les répétitions obsédantes, les anaphores, qui créent du lien dans le vaste ensemble disparate. Le fait même de juxtaposer des fragments dont le sens peut être éloigné produit du sens, on le sait depuis fort longtemps. On reste toutefois très éloigné du hip-hop, dont les textes veulent signifier, discourir, sont aussi charpentés que les rythmes puissants ou disloqués du genre. Ici le sens n'est pas donné à l'avance, il jaillit du montage, des rencontres, des rythmes, de la manière de prononcer les mots, influencé par la partie instrumentale. Le résultat est très anglais (plus qu'américain, mais qu'est-ce à dire ??) - dans le meilleur sens du terme. Je pensais au disque magnifique de Mark SpringerSleep of Reason, avec la participation vocale de Neil Tennant, chanteur du duo britannique Pet Shop Boys. Le disque repose sur une suite de duos parlés en rythme, ou murmurés, dialoguant avec les instruments. Cinq voix au total, celles de Nina Dante, Christina Vantzou, John Also Bennett et Félicia Atkinson. Du côté de l'accompagnement, la harpe de Nina Dante, la flûte basse de John Also Bennett, le saxophone ténor et alto de Matt Bauder, la basse acoustique de Henry Fraser, le violon de Cleek Schrey, la percussion de Booker Stardrum, sans oublier les instruments du compositeur, claviers, vibraphone, guitare (liste ouverte). Le disque a été enregistré dans la vallée de l'Hudson, mais aussi à Athènes, à Welches (Oregon), à New-York...et en Normandie !

Ben Vida - Oblivion Seekers

[L'impression des oreilles]

Le brouillard d'un bourdonnement intertextuel s'insinue...

   Saxophone et vibraphone, rejoints par les claviers, ouvrent en douceur le premier titre "Be Yr Own Abyss" (Sois ton propre abîme - quel beau programme! ). C'est le début du lent envoûtement. On coule dans le flux verbal, ses articulations, emporté par des boucles parfois dédoublées, onduleuses. Sur cette trame minimaliste, la flûte basse hante les lointains. Après un duo masculin-féminin, un duo entièrement féminin, puis mixte, suggèrent comme un oratorio (non religieux, non vraiment dramatique), à tout le moins une musique de chambre raffinée, au cours de laquelle les vocables se dissolvent parfois en leurs composantes élémentaires. Tout cela est feutré, on nous murmure des secrets, on nous enchante, on nous enchaîne, comme Ulysse à son mât !

Une spirale se répète presque toujours en rimes, au fil du temps...

"New Distortion Properties" avance sur un rythme tranquillement implacable, mécanique, comme celui d'un voyage en train, enveloppé dans des volutes lentement tourbillonnantes. La partie vocale est plus enchâssée, lovée au milieu des instruments enjôleurs. J'ai totalement oublié la question du sens, honte sur moi ? Non ! Chaque auditeur n'appartient-il pas à la secte des chercheurs d'oubli ? Les mots s'empilent, est-ce une ligne ou un cercle, une spirale avec son histoire ? Les mots se perdent dans l'indistinction...

Rêve répétitif traînant l'infini après lui...

Et c'est le troisième titre éponyme, définitivement envoûtant. Piano et vibraphone ponctuent et enrobent le texte dans une ouate de résonances en suspension. Le texte déploie son surréalisme discret auquel la basse bourdonnante vient progressivement donner une dimension dramatique. « RÉVEILLÉ EN SURSAUT FAUX SEUILS BORDS DÉCHIRÉS UNE VAGUE SUBTILE À TRAVERS L'ESPACE À TRAVERS UNE FRONTIÈRE UNE CHANCE DE SE SOUVENIR MAIS SANS TOUCHER À BAS PROVOQUÉ PAR UNE DOSE RAMENÉE DU SOMMEIL UN ESPACE PRÉ-IMAGINÉ QUI A MAINTENANT EXPLOSÉ EN UN NOMBRE ÉTONNANT DE DIMENSIONS » (traduction minimale...). En écoutant ces fragments d'un vertige aux symétries déconcertantes, j'ai parfois pensé au film de Bernard Queysanne adapté du roman de Georges Perec Un homme qui dort. On se laisse porter vers une vacuité à la fois incroyablement douce et anéantissante.

   Ne s'agit-il pas de défaire un monde ("Unmake a World", quatrième et dernier titre), de le détisser avec l'aide de la harpe insidieuse, arachnéenne, mêlée à la guitare enfermée dans ses boucles trop paisibles ? Rien n'est vraiment réel, tout se dissout dans les répétitions, dans le clapotis de l'accompagnement musical ravissant.

   Ce disque est au fond une tentative délibérée d'enchantement réussi au royaume évanescent des ombres qui se déconstruisent sans cesse pour mieux ressurgir dans les coins...

« TU DORS TOUJOURS REPRENDS TON ÉTAT D'ESPRIT LE RÊVE S'EST TERMINÉ, TU DORS TOUJOURS TU APPRENDS CES CHOSES DEMANDE À LIZ SI ELLE TRAVAILLE POUR MAYO NE DEMANDE PAS À MAYO SON OPÉRA ET MAINTENANT, TU ÉCOUTES DES RÊVES ANCIENS ET NOUVEAUX DES HAUT-PARLEURS QUI S'EFFORCENT VERS UNE SORTE D'EXTASE »

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   Un disque magistral pour se perdre dans le flux des mots et la beauté ensorcelante des arrangements.

Paraît le 1er mai 2026 chez Shelter Press / 4 plages / 39 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

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Publié le 6 Mars 2026

John McGuire - Double String Trios

[À propos du compositeur et du disque]

   Double String Trios rassemble trois œuvres pour deux trios à cordes  du compositeur américain John McGuire (né en 1942, présentation dans l'article consacré au disque Pulse Music sorti en 2022). Formé en partie dans les studios électroniques de l'après-guerre, à Cologne, John McGuire composait pour des synthétiseurs. Depuis, il a élargi sa palette compositionnelle et l'a adaptée aux instruments à cordes pour ces trois doubles trios : "Jump Cuts" (Coupes franches) de 2009-2012, "Double Bars" (Doubles barres) de 2013-2016 et "Playground" (Aire de jeux) de 2016-2019, tous les trois enregistrés en 2023 et 2024 à la Kunst-Station Sankt Peter de Cologne, l'église des Jésuites étant devenue un haut lieu où dialoguent la foi, la liturgie, l'art contemporain et les nouvelles musiques. Sur la couverture choisie par McGuire, "Perspective (Alberti)", peinture de Crockett Johnson (1906-1975), auteur de bandes dessinées, illustrateur et peintre américain, qui réalisa de 1965 à sa mort une centaine de peintures liées aux mathématiques et à la physique. Le tableau pourrait visualiser le face à face des deux trios se répondant alternativement en une antiphonie inspirée par les traditions anciennes et revue à la lumière du minimalisme et du sérialisme dont McGuire est l'héritier post-minimaliste, comme le signalait le critique et compositeur Kyle Gann. Pour deux trios (violon, alto et violoncelle) sous la direction de Axel Lindner.

Le compositeur John McGuire (Photographie du label Unseen Worlds)

Le compositeur John McGuire (Photographie du label Unseen Worlds)

Interprétation de "Jump Cuts" en novembre 2024 à Cologne

Interprétation de "Jump Cuts" en novembre 2024 à Cologne

[L'impression des oreilles]

Ivres variations...

   Plonger dans ces trois trios d'une durée chacune entre dix-huit ("Playground" et près de vingt-rois minutes"("Double Bars") est une aventure toujours exaltante. La musique de John McGuire ne laisse pas l'auditeur en repos. D'un dynamisme inlassable, elle ne connaît pas les silences. Elle avance inexorablement, portée par une pulsation sans cesse renouvelée, au fil de variations subtiles qui ne manquent pas de faire songer aux spirales fascinantes des coquillages. Tout est ici affaire de micro-proportions. On sent que tout est mesuré, à sa place dans le déroulement de structures savantes. "Jump Cuts" ouvre le disque avec ses coupes franches : violons étincelants, altos frémissants et violoncelles voluptueux. Le dialogue entre les deux trios est vif, tantôt très serré, tantôt plus lâche, dans une belle alternance rebondissante, de plus en plus ample au fur et à mesure de l'élargissement de la spirale. "Jump Cuts" est d'une fascinante splendeur !

   "Double Bars" est de prime abord plus foisonnant, avec son jeu grisant de reprises. Puis la composition joue d'alanguissements, de tempi et de hauteurs changeants. C'est une fleur ou un corps qui s'éploie, s'étire au ralenti, se laisse regarder complaisamment avant de se dérober en de nouvelles variations aux sinuosités caressantes qui se prolongent en rêveries. Mais la pulsation revient toujours emporter le mouvement dans les cadences lumineuses des frottements rapprochés des archets, et lorsque les notes serrées se changent en glissendos langoureux, on accède soudain à un hors-temps délicieux.

  "Playground" est sans doute le double trio qui évoque à la fois le plus la tradition baroque et la modernité. La somptuosité de la pâte sonore rappelle fugitivement les sonates du Rosaire de Heinrich Ignaz Franz Biber (1644-1704). D'un autre côté, sa dimension répétitive hypnotique s'inscrit dans un minimalisme presque austère. C'est un double trio qui ne cesse de s'enflammer,  dans un dialogue incandescent. Les instruments étincellent et pétillent dans les aigus, portés par les graves majestueux des violoncelles et aussi parfois des altos. L'écriture ciselée ménage éblouissements et dérapages quasi mystiques jusqu'à la fin inattendue.

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   Un chef d'œuvre de la musique de chambre d'aujourd'hui.

Paraît le 20 mars 2026 chez Unseen Worlds (Brooklyn, New-York) / 3 plages / 1 heure et 3 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

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