minimalisme et alentours

Publié le 24 Août 2013

Simeon ten Holt - Solo Piano music (Volumes I-V)

Dans l'Océan du Temps

   Décédé le 25 novembre 2012 à l'âge de 89 ans, Simeon ten Holt est sans doute l'un des compositeurs néerlandais les plus importants de la fin du vingtième siècle et du début de l'actuel. Très connu dans son pays, il l'est beaucoup moins (euphémisme ?) dans le nôtre. Lié au mouvement De Stijl, il a étudié auprès de compositeurs locaux, mais aussi pendant cinq années à Paris sous la direction de Arthur Honegger et Darius Milhaud (Philip Glass a aussi été l'élève de ce dernier), un apprentissage qu'il qualifie d'expériences  plaisantes, sans aucune importance sur sa trajectoire de compositeur. Un moment tenté par l'atonalité, le sérialisme, il élabore un procédé qu'il appelle "dialogisme", caractérisées par des structures en chiasme centrées sur des tritons. Souvent rattaché au courant minimaliste pour son écriture fondée sur des structures rythmiques répétitives, il conçoit des œuvres mouvantes, dont la durée n'est pas fixée, chaque interprétation permettant aux instrumentistes d'opérer des choix propres. De fait, chaque pièce devient une forme organique en perpétuelle évolution, travaillée par des boucles serrées variées. Je le comparerais volontiers à un Morton Feldman en raison de leur goût pour les longues tapisseries sonores. Mais autant l'américain crée un climat de quiétude par la juxtaposition de rares raréfiées, surtout à la fin de sa vie, autant le néerlandais (en tout cas ici) virevolte, caracole, donne à sa musique un caractère virtuose lié à une rythmique volontiers endiablée, infatigable...Deux compositeurs aux extrêmes de la constellation minimaliste, dans des marges très personnelles.

   Il doit sa célébrité à Canto Ostinato, élaboré entre 1975 et 1979, interprété pour la première fois dans une église de Bergen, la petite ville côtière néerlandaise où il vivait, pour trois pianos et un orgue électrique alors qu'il fut écrit originellement pour piano solo. Depuis ont fleuri différentes versions, au moins huit, une pour huit violoncelles étant imminente.

  Le pianiste néerlandais Jeroen van Veen, auquel on doit déjà deux coffrets formidables pour découvrir les facettes du minimalisme - Minimal piano Collection, 9 cds / Minimal piano Collection Volume X_XX, 11 cds - et un monumental coffret de dix cds consacrés aux œuvres pour plusieurs pianos de Simeon ten Holt, vient de publier un "petit" coffret de cinq disques dédiés aux compositions pour piano solo. On y retrouve sans surprise Canto Ostinato (interprété pour deux pianos avec son épouse Sandra au volume X de la Minimal piano Collection) en première position.

   Un peu plus de cent sections pour presque quatre-vingt minutes d'un chant obstiné, en effet, jamais en peine, nous entraînant au fil de ses variations incessantes, laissant entrevoir des bribes d'une mélodie tapie dans la trame profonde. Très vite, on perd tout repère, on s'abandonne au flux, sans souvenir, sans avenir. Le rythme est tel que la mémoire n'a plus le temps d'intervenir pour nous transporter en dehors du moment présent - je parle évidemment de l'auditeur qui n'a pas décroché, dérouté, effrayé par l'espace à parcourir. C'est une musique authentiquement séduisante, qui détourne du droit chemin des soucis pour nous ramener au temps pur. Le jeu lumineux de Jeroen, sa frappe joyeuse, sont irrésistibles !

  Et les quatre autres disques, me direz-vous ? Sur le disque 2, on trouve Natalon in E (1979-1980) une pièce en cinq mouvements, plus courte - quarante-deux minutes seulement ! - qui m'a parfois déconcerté, surtout dans le second mouvement, du Bach un peu mièvre aurait-on dit, mais qui m'a ensuite pris par surprise par des variations très imprévues, avec un "Lento Sustenuto" rare et émouvant et un finale "Molto Allegro Giusto"alternant brillamment moments graves et enlevés. Et un délicieux "Aforisme II" de 1974 dans la lignée d'un Chopin ou d'un Schumann : étonnant !

   Les disques 3 à 5 sont occupés pour l'essentiel par l'immense Solo Devil's Dance, dont les quatre versions voient le jour entre 1959 et 1998. Revoilà nos tritons, appelés dans la tradition musicale "Diabolus in Musica", réputés désagréables pour l'oreille et déconseillés à la fin du Moyen-Âge, mais employés ensuite par Bach, Berlioz, Stravinsky ou...Black Sabbath ! C'est à mon sens le cœur de ce coffret, insupportable pour nombre d'auditeurs, je m'en doute et m'y suis d'ailleurs rompu les oreilles lors des premières écoutes partielles. L'idéal, c'est l'écoute intégrale, à défaut par version. Alors seulement la magie peut jouer. Car c'est un ensemble de compositions fascinantes, comme une immense étendue de milliers de miroirs pivotant, en vis-à-vis, les cellules rythmiques intriquées se répondant en chiasmes parfaits ou subtilement modifiés... Absorbé dans l'avènement de ces schèmes, l'auditeur ne voit pas des intervalles temporels apparaître, il est face au perpétuel surgissant, dans l'abolition entre le rythme de la durée et celui des événements. Il vit ainsi ce que le philosophe Louis Lavelle appelle une « éternisation », éprouvant l'impression d'une éternité qui se réalise dans le temps, connaissant dans le présent immobile de son écoute une intense joie. Si l'on ajoute qu'à cela s'ajoute un autre effet, celui d'un éternel retour du même, mais un peu différent (voir une autre pièce de 1995, sur le disque 5, intitulée justement Eadem Sed Aliter), le sceptique comprendra que je célèbre les louanges d'une danse diabolique à la beauté virtuellement infinie, diffractée par la rythmique annihilant toute analyse historique de l'œuvre. Soulagé du poids du passé, ma faculté de sentir est décuplée, dirait un autre philosophe, Nietzsche...Le diable est léger parce qu'il ne connaît que l'instant présent, ignorant regret et remords et se souciant peu de l'avenir !

   Je reviens sur mon titre : "Dans l'Océan du Temps". La musique de Simeon ten Holt submerge, nous tient lieu de conscience pendant toute écoute véritable ; elle semble sans début ni fin, toute à la joie de sourdre en nous pour nous donner un pur bonheur, celui d'être... C'est une expérience unique, une méditation puissante dont on ne peut "sortir" que régénéré...

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Paru chez Brilliant Classics en 2013 / 5 cds / 27 pistes / Plus de cinq heures    

Pour aller plus loin

-le site officiel du pianiste Jeroen Van Veen

- le site officiel consacré à Simeon ten Holt

 

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 26 juillet 2021)

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Publié le 10 Mai 2013

Julius Eastman - Unjust Malaise

Quel point commun y a-t-il entre Peter Maxwell Davies, chantre du néosérialisme anglais, Meredith Monk, l’exploratrice du chant et de la voix et Jace Clayton, alias DJ Rupture ? Sans doute aucun et pourtant, un nom émerge de ce trio improbable : Julius Eastman. Et comme chaque fois que je découvre un compositeur dont j’ignorais jusqu’au nom, je me trouve enchanté de la découverte et un peu surpris si ce n’est vexé d’être passé à coté !

   Si j’avais déjà lu le nom de Julius Eastman sur deux livrets des disques de Meredith Monk (Dolmen Music et Turtle Dreams) il ne m’apparut alors que comme chanteur et organiste de l’ensemble vocal de Meredith Monk. De même à l’époque où je fis une tentative de m’intéresser à « l’avant garde britannique », j’aurais pu entendre sa magnifique voix de baryton dans « Eight Songs for a Mad King » de Peter Maxwell Davies, et même dans ce cas, Eastman ne me serait toujours pas apparu comme un compositeur, mais comme un interprète. C’est le disque de Jace Clayton paru chez New Amsterdam Records qui, par l’hommage qu’il rend à Julius Eastman, m’a fait découvrir ce compositeur.

   Né en 1940, Julius est un compositeur Afro-américain associé au courant minimaliste et répétitif. Après des études de piano et de composition à Philadelphie, il se fera connaître comme chanteur et occasionnellement danseur. En 1970, il cofonde avec Petr Kotik le S.E.M. Ensemble, qui se signale par des programmes non seulement consacrés aux compositeurs déjà consacrés comme John Cage ou Morton Feldman, mais aussi à  des originaux comme Cornelius Cardew (en hommage auquel Alvin Curran a écrit une pièce folle et superbe). En 1973, il enregistre pour le label Nonesuch « Huit chansons pour un roi fou » de Peter Maxwell Davies ; il participera à deux disques de Meredith Monk, Dolmen Music (1981), en tant que chanteur, et Turtle Dreams (1983), en tant qu’organiste. Parallèlement, il compose des oeuvres pour piano et petit ensemble, dont une vingtaine ont pu être sauvées de l’oubli. L'affirmation de sa négritude et de son homosexualité, son refus de faire parti du système médiatique et financier entourant le monde musical le conduisirent sur la pente de l’alcoolisme et de la misère. Il mourut dans l’anonymat  en 1990.

   Il n’existe à ce jour qu’un seul disque regroupant des œuvres de Julius Eastman. Le coffret Unjust Malaise est la compilation d’archives historiques et d’enregistrements de concerts des années 1970/80. Six œuvres pour découvrir un compositeur à la marge, au radicalisme exacerbé et au destin tragique.

      Datant de 1973 - c’est à dire avant Music for 18 Musicians de Steve Reich et avant Music in Twelve Parts de Glass - Stay on It, œuvre pour  voix, piano, violon, clarinette, saxophones et percussion, fait penser dès les premières seconde à In C de Terry Riley, et convoque également avec son joyeux « bazar » le souvenir de Harry Partch, autre compositeur américain méconnu.

  La deuxième pièce avec son titre en forme de boutade, " If You’re So Smart, Why Aren’t You Rich" (1977) pour un piano, un violon, deux cors, quatre trompettes, deux trombones, chimes (jeu de cloches) et deux contrebasses, n’est pas d’inspiration répétitive. Cet exercice de style avec ces ascensions et ces descentes de la gamme chromatique, parfois un peu austère, éclaire une autre face du compositeur.

   "The Holy Presence of Joan D’Arc" (1981), est en deux parties, un prélude pour voix seule qui permet d’entendre la magnifique voix d’Eastman, pièce entre les vocalises de Meredith Monk et It’s Gonna Rain de Steve Reich, une œuvre vocale de toute beauté et assez poignante. La deuxième partie, pour dix violoncelles, commence comme un morceau de rock, avec son ostinato énergique, qui n’est pas sans rappeler Led Zeppelin ou même Deep Purple; puis, passant au deuxième plan, la rythmique va être ornementée de phrases musicales frisant l’atonalité et le sérialisme et faire de cette pièce une aventure musicale des plus intéressantes.

   Eastman parlait de « formes organiques » pour décrire sa musique : « Chaque phase contient l’information de la phase précédente, avec des matériaux nouveaux qui viennent s’y ajouter progressivement et d’anciens qui en sont progressivement supprimés. » C’est ce coté organique qui est puissamment ressenti dans cette pièces pour dix violoncelles.

   "The Nigger Series" (1979/1980) est une œuvre pour quatre pianos en trois parties (Gay Guerrilla, Evil Nigger et Crazy Nigger) d’une durée d’une heure quarante cinq environ. L’enregistrement proposé ici est celui d’un concert donné en janvier 1980 à la Northwestern University avec Julius Eastman au piano. Le critique musical et compositeur Kyle Gann, étudiant à l’époque, se souvient que, les titres des pièces faisant polémique, ils furent supprimés du programme imprimé. Ces trois pièces, par leurs apports d’éléments venant du blues, du rock et de la pop, produisent sur l’auditeur un effet tout à fait différent de Piano Phase ou Six Pianos de Steve Reich. "Evil Nigger" avec son rythme soutenu et cette voix qui crie « One, Two, Tree, Four », comme dans un vieux rock, semble un appel à taper du pied pour marquer le rythme, plus qu’à l’écoute méditative que crée souvent la musique répétitive.

   Le dernier document d’archive du coffret est l’introduction que fit Eastman lors du concert de la Northwestern University, il y explique ses « formes organiques » ainsi que les titres des trois compositions, un document touchant au regard de son destin.

   Le radicalisme d’Eastman, s’il se trouvait dans sa vie, dans sa démarche musicale et dans les titres de ses oeuvres, est finalement absent de sa musique. Sa musique est débarrassée de tout dogmatisme, elle n’est pas enfermée dans une forme rigide comme pouvait l’être la musique de Philip Glass et Steve Reich au début des années 70. Eastman s’est servi de l’oralité de la musique africaine pour la libérer du carcan dans lequel sa forme la maintenait. Je pense à ce que Michael Gordon fera subir à la belle mécanique répétitive dans Trance. Comme si les trains de Steve Reich déraillaient pour emprunter des chemins de traverse...

   Une oeuvre qui précède les grandes compositions de Steve Reich et Philip Glass, et qui, dans le même temps, préfigure ce que sera la deuxième génération de minimaliste par l’apport d’élément de musique pop, rock et blues dans ces compositions.

   Le disque de Jace Clayton The Julius Eastman Memory Depot n’est pas un  remix de DJ d’oeuvres d’Eastman. Le disque reprend deux des trois parties de la Nigger Series (Evil Nigger et Gay Guerrilla), interprétées par deux pianistes (David Friend et Emily Manzo), sur lesquelles, Jace Clayton va intervenir avec de l’électronique : c’est donc plus une oeuvre pour piano et électronique qu’un simple remix de DJ. Tout à la fois indispensable s’il permet de faire découvrir un compositeur et discutable quant à son réel intérêt musical !

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Unjust Malaise paru en 2005 chez New World Records / 3 cds / 8 titres / 3h10 environ.

The Julius Eastman Memory Depot paru chez New Amsterdam Records en avril 2013 / 9 titres / 53 minutes.

Une chronique de Timewind

Une des rares partitions subsistantes de Julius Eastman.

Une des rares partitions subsistantes de Julius Eastman.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 5 juin 2021)

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Publié le 6 Avril 2013

Nico Muhly - Drones

Le bourdonnement ambiant de nos habitations

 

   Il m’est souvent arrivé l’expérience suivante : je mets sur ma platine un nouveau disque que je viens de recevoir, une oeuvre nouvelle que je découvre. J’écoute la musique, plus ou moins attentivement, quand un son, un bruit vient perturber mon attention, titiller mon oreille — un chant d’oiseau, une sirène, un vrombissement — et de me demander : est-ce dans le disque ou dans mon jardin, dans la rue, est-ce le réfrigérateur dans la cuisine ou un vrombissement dans le disque ?? Où s’arrête la musique, où commencent les bruits ambiants qui nous entourent dans nos habitats ?

« J’ai commencé à écrire les pièces de Drones (bourdonnements) comme une méthode de développement d’idées harmoniques sur une structure statique. Une idée de quelque chose pas très différente que de chanter seul avec un aspirateur, ou avec le subtil mais constant murmure que l’on trouve dans la plupart des habitations. Nous nous entourons d’un bruit constant, et les pièces de Drones sont une tentative pour honorer ses bourdonnements et les styliser. » écrivait Nico Muhly en 2012.

    En réfléchissant à cette idée de Drones en tant que bourdonnement, murmure ambiant, omniprésent dans nos habitats, je me suis mis à fredonner un air, puis à murmurer des paroles...

Gradually                                                                                 progressivement

we became aware                                                  nous avons pris conscience

of a hum in the room                                   d’un bourdonnement dans la pièce

an electrical hum in the room        un bourdonnement électrique dans la pièce

it went mmmmmmm                                          cela faisait hum m m m m m m

  Je fredonnais le premier couplet de la chanson d’ouverture de Songs from the liquid days de Philip Glass. « Changing Opinion », le texte écrit par Paul Simon était l’exact écho de ce que je venais de lire.

   L’album Drones est la compilation de trois maxis (Drones & Piano / Drones & Viola / Drones & Violin), qui furent d’abord téléchargeables sur le site de Bedroom Community avant d’être édités en cd avec un bonus, "Drones in Large Cycles" en forme de coda.

   Nico Muhly a enregistré sur bande des sons de piano et de violon, qu’il va utiliser comme un bourdonnement statique sur lequel il va faire jouer tour à tour un piano dans la première pièce, puis un alto et enfin un violon. "Drones & Piano" est en fait, la seule vrai pièce pour instrument solo des trois, les deux suivantes étant des « solos » avec piano (alto et piano, violon et piano).

   Ce qui frappe dès les premières secondes de "Drones & Piano", c’est un jeu de  piano sec, froid, sans aucun vibrato, une musique qui semble dénuée de toute émotion, presque une caricature de certaines oeuvres sérielles ; pourtant, la musique est parfaitement tonale. Ce n’est pas un hasard si Nico Muhly a choisi le pianiste  Bruce Brubaker  (bien connu de ces pages) pour interpréter ces pièces. Nico Muhly dit de lui : « Il a cette capacité à faire émerger des émotions d’une musique apparemment sèche, comme les études de Philip Glass, ou mes propres expériences étranges de drone ». Mais de cette apparente froideur, va naître une musique qui devient rapidement addictive. Drones est certainement le disque que j’ai le plus écouté l’été dernier.

   C’est à partir de "The 8th Tune", la partie la plus courte de "Drones & Piano", que le piano devient presque lyrique, puis quasiment élégiaque dans la partie suivante ; la mélodie est juste esquissée, comme une ombre entraperçue. Les  puissants accords de piano reviennent pour la dernière partie  qui se termine par une série d’accords au violon.

   Émergeant du brouillard du drone, l’alto de Nadia Sirota pose le décor pour "Drones & Viola", mais semble rester en arrière plan. Il faudra attendre la deuxième partie pour que l’alto prenne de l’ampleur et devienne le vrai soliste et que là aussi, un certain lyrisme l’emporte sur la froideur apparente de la musique.

   C’est bien le violon qui a le premier rôle au début de "Drones & Violin", mais dès la deuxième partie, le staccato du piano revient au premier plan et la pièce devient un duo. Un effet miroir se crée alors entre les deux solistes et leurs doubles murmurant dans le drone conçu par Nico Muhly.

    "Drones in Large Cycles", la coda du disque, beaucoup plus électro, est plus une ouverture vers d’autres oeuvres à venir qu’une conclusion d’un cycle. Tel ce "Drones, Variations, Ornaments" écrit pour le Crash Ensemble.

   À remarquer également, sur la pochette du disque, quatre magnifiques photos noir et blanc du photographe portugais Luis Filipe Cunha. Des photos de racine et de tronc d’arbre qui, à défaut d’avoir un lien évident avec les murmures de nos habitats, apportent une belle touche finale à ce superbe disque.

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Paru chez Bedroom Community en 2012 / 14 titres / 50 minutes


Une chronique de Timewind

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 5 juin 2021)

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Publié le 25 Septembre 2012

Le pianiste Nicolas Horvath © Marine-Pierrot-Detry

Le pianiste Nicolas Horvath © Marine-Pierrot-Detry

   Une fois n'est pas coutume, je vous fais part d'un événement concocté par Nicolas Horvath, jeune pianiste rencontré lors de l'(entre)ouverture du Palais de Tokyo, le 12 avril dernier, après le semi-échec de la nuit consacrée à une autre intégrale, celle des Inner Cities (ce blog balbutiait encore) d'Alvin Curran , cycle pourtant magnifiquement servi par le pianiste Daan Vandewalle, mais desservi par une organisation déplorable, incapable d'assurer le silence dans la salle.

Concert Exceptionnel

"Hors les murs"  : Première intégrale des concertos pour piano de Philip GLASS
Jeudi 27 Septembre 2012 à 20h / Théâtre des Variétés - Monaco

 A l'occasion de son 3ème Anniversaire, l'Entrepôt, à Monaco, propose un concert exceptionnel: la première intégrale des Concertos pour piano de Philip GLASS.
De plus, en hommage à Philip GLASS, trois grands compositeurs internationaux offrent trois "bis" en création mondiale.
Programme :
- Philip GLASS : 1er Concerto pour piano, dit  "Tirol Concerto", deuxième exécution nationale.
- Jeroen VAN VEEN : « Minimal Prelude 26 ; Hommage to Philip Glass »
                                        (première exécution mondiale)

 - Philip GLASS : "Dracula : Suite", première exécution nationale.
- Regis CAMPO : « A Smiley for Mister Glass », (première exécution mondiale)

Entracte

- Philip GLASS : 2ème Concerto pour piano, "After Lewis and Clark", première exécution nationale.
- Kyle GANN : « Going to bed », première exécution mondiale

ENSEMBLE INSTRUMENTAL DE NICE / DIRECTION : Avner SOUDRY 

PIANO : Nicolas HORVATH

Le concert sera suivi d'un cocktail anniversaire à l'Entrepôt, au 22 rue de Millo.
 Plein tarif : 28€ / Tarif réduit : 15€
Tarif réduit en vente uniquement à la Galerie l'Entrepôt, 22 rue de Millo, Monaco

 Notes concernant les œuvres au programme :
 - 1er Concerto pour piano : Aussi nommé « Tirol Concerto », écrit pour piano et orchestre à corde, sans doute influencé par Dimitri CHOSTAKOVITCH, il possède tous les éléments typiques de l'écriture minimaliste de GLASS. Le concerto est devenu fameux car la mélodie de son deuxième mouvement a été réutilisée dans le film « The Truman Show », musique qui a valu à Philip GLASS un Grammy Award.
- Dracula : Suite / En 1998, alors qu' Universal s'apprête à rééditer le chef d'œuvre de Tod BROWNING, on commande à Philip GLASS de composer une Bande Originale qui par faute de moyens n'avait jamais été exclusivement composée. Philip GLASS voulant selon ses mots : « refléter l'atmosphère de cette fin du XIXè siècle ». Ayant un grand succès l’œuvre est souvent présentée en version Ciné-Concert. Beaucoup plus rare en concert, la « Dracula : Suite » en est un condensé adoptant la forme d'un concerto pour piano. En se recentrant sur les éléments principaux et en évitant les nombreuses répétitions nécessaires pour une BO, l’œuvre est sombre et dense.
-  2ème Concerto pour piano : Aussi nommé « Concerto After Lewis and Clark » en hommage à la première expédition transcontinentale. D'une écriture bien plus traditionnelle pour le piano, de facture fortement romantique, l’écriture est plus virtuose et de même que, pour la première fois des passages solo de hautes envolées font leur apparition. Œuvre brillante et lyrique.

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Nicolas, je ne pourrai pas être à Monaco ! Je me console en espérant t'envoyer quelques spectateurs - auditeurs de plus.

En attendant, le second mouvement du "Tirol concerto", orchestre dirigé par Dennis Russell Davies :

 

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 12 mai 2021)

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Publié le 25 Septembre 2012

Gavin Bryars - Piano Concerto (The Solway Canal)...

Je viens de vérifier que le nom de Gavin Bryars ne figurait dans aucun titre d'article de ce blog. Incidemment, on le trouve dans un article consacré à Carla Bozulich, et un second à Pierre-Yves Macé...

Meph. - Je te sens consterné, effrayé par ce trou incompréhensible dans ta liste de références sacrées.

Dio. - Content de te revoir, vieux démon. Tu ne crois pas si bien dire !

Meph. - Parce que Gavin, quand même, est au cœur de ton parcours.

Dio. - Je me rappelle le choc produit par l'écoute du Quatuor à cordes n°1.

Meph. - Interprété par le Quatuor Arditti, qui comprenait encore Alexander Balanescu avant qu'il ne fonde son propre quatuor. Un enregistrement de 1986 des nouvelles séries d'ECM encore assez récentes.

Dio. - Oui, la collection commence en 1984.

Meph. - Et va publier, en plus de Gavin, Steve Reich, Meredith Monk...

Dio. - Je te vois venir : tu ne vas quand même pas verser une larme, toi ?

Meph. - Big brother, il serait interdit de se souvenir ? Le fait est que tu as décroché de la production de Gavin après cette période féconde de la fin des années quatre-vingt et du début des années quatre-vingt dix.

Dio. - J'ai moins aimé ses disques du label Point Music, une filiale de Philips. Et j'en ai manqué quelques suivants.

Meph. - Tu le retrouves chez Naxos.

Dio. - Label indépendant fondé en 1987, qui fête donc en 2012 son vingt-cinquième anniversaire.

Meph. - Et cela ne te chagrine pas de le retrouver dans cette collection réputée d'abord pour être bon marché ?

Dio. - Pas du tout. D'abord, parce que Klaus Heymann, son fondateur, n'a jamais sacrifié la qualité. Ensuite parce qu'il a édité des compositeurs peu connus en valorisant des répertoires nationaux. Enfin, parce qu'il a l'audace de consacrer des disques à des compositeurs d'aujourd'hui, et pas n'importe lesquels. Vois le disque consacré à David Lang, magistral !

Meph. - Tu as raison. Je le retrouve avec plaisir.

Dio. - Quelques mots rapides pour le présenter : compositeur britannique né en 1943, contrebassiste de jazz, fondateur de ce drôle d'orchestre, le Portsmouth Sinfonia, qui avait le toupet de proposer des versions sonores approximatives de pièces classiques...

Meph. - Et membre du Collège de pataphysique, n'oublie pas, ça situe le bonhomme au parcours atypique. Devenu compositeur post minimaliste en suivant sa pente, pas un véritable cursus académique.

Dio. - Que nous retrouvons ici avec deux pièces pour piano seul et le concerto qui donne son titre à l'album. Je m'étonne qu'il te plaise, toi l'amateur d'énergie, de force. Ne le trouves-tu pas un tantinet mou ?

Meph. - Cela m'arrive de lui décocher ce reproche. Pour cet enregistrement, je retiens ma langue. J'apprécie en lui la mélancolie, le sens de la lenteur, le goût des graves. Sa musique est chaleureuse, brumeuse. Elle me semble témoigner de la faiblesse humaine. Éloignée de toute prétention, elle coule comme une rivière modeste aux beautés discrètes.

Dio. - Une musique facile, dans le meilleur sens du terme, en somme : pas de tics avant-gardistes,  un zeste d'électronique...

Meph. - L'équivalent britannique d'un Philip Glass : tous les deux ont réussi à être vraiment populaires, ce qui déplaît, tu t'en doutes.

Dio. - Gavin, comme d'autres minimalistes, revient aux sources anciennes. La première pièce l'affiche dès son titre "After Handel's Vesper", à l'origine prévue pour clavecin.

Meph. - Clavecin ? Impensable pour Gavin, l'homme des cordes sombres. Déjà, le piano, c'est une surprise.

  
Dio. - Cela donne une pièce fluide, parfois lente, à d'autres moments d'une belle vigueur, qui tient à la fois de l'ornementation baroque et du minimalisme par les accès de flux pulsant la dynamisant à intervalles réguliers, héritage de la première période de Gavin.

Meph. - De l'allure, vraiment, une ligne mélodique prenante, un lyrisme parfois orchestral.

Dio. - La composition suivante, "Ramble on Cortona", doublement dérivée d'une pièce antérieure de Gavin, "Laude", et de thèmes issus d'un manuscrit du treizième siècle trouvé à Cortona...

Meph. - Je t'arrête : à chaque fois, je pense à Janácek, "Dans les brumes".

Dio. - Gavin appartient donc au passé ?

Meph. - Il y a du néo classicisme dans le post minimalisme, non ?

Dio. - Je te l'accorde. Pour en revenir à Janácek, je trouve la narration de Bryars plus simple, et s'il y a brouillard, il est plein de douce lumière, ce n'est pas oppressant : le piano résonne tranquillement, il nous montre un chemin. "ramble", c'est une balade. Tu vois, moi, je pense bien plus à Gurdjieff, surtout dans les deux dernières minutes.

Meph. - On bavarde, mais on va  bientôt excéder la longueur maximum d'un article.

Dio. - Signe des temps : se presser, jeter. J'en arrive et termine avec le concerto.

Meph. - Le gros morceau, presque une demi-heure. Impressionnant, grave, dramatique, sur le temps qui passe. Une méditation élégiaque au bord dudit canal, sur les mots du poète écossais Edwin Morgan - on regrette que le livret ne nous en dise pas plus, ne fournisse pas le texte, le chant passant de temps en temps à l'arrière-plan de surcroît -, par un bel ensemble vocal, la Cappella Amsterdam.

Dio. - Le piano est plus lyrique que jamais, tandis que l'orchestre compose une tapisserie sonore vaporeuse, chatoyante.

Meph. - Et l'on se laisse porter par cette coulée profonde, hypnotique, le grand Gavin du Sinking of the Titanic...

Dio. - Bien avant le film...Oui, la vie est un songe aux multiples couleurs, un nuage qui passe, somptueux et changeant. On pourrait reprendre les mots de Walt Whitman que je citais dans l'article sur The Open road de Kate Moore : « We will sail pathless and wild seas ; / We will go where winds blow, waves dash... / Allons ! with power, liberty, the earth, the elements ! »

Meph. - C'est en effet un hommage émouvant à la vie. Le canal ne mène-t-il pas à la mer, à l'infini ?

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Paru en 2011 chez Naxos / 3 titres / 52 minutes environ.

Pour aller plus loin

- le site personnel de Gavin Bryars

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 10 mai 2021)

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Publié le 10 Juillet 2012

Delphine Dora - A Stream of Consciousness

   Compositrice, pianiste, chanteuse, Delphine Dora, née en 1980, rejoint tout naturellement ces colonnes. N'a-t-elle pas sorti en 2010 un disque consacré à des fragments des Feuilles d'herbe de Walt Whitman, recueil également célébré par Kate Moore dans The Open Road, sujet de l'article précédent ?

   A Stream of Consciousness, paru en 2011 chez Sirenwire Recordings, est un album de piano solo : de piano en liberté pure, quatorze plages d'oubli des cadres, des genres, dans une mouvance minimaliste très fluide. Le flot est rapide ou plus lent, toujours limpide, miroitant, léger. Il caresse, il dévale le temps, il caracole comme un cheval fou.

   C'est en effet un courant de conscience qui emporte, charrie à travers les espaces vides pour une ode démultipliée à l'infini - le premier morceau s'intitule "An Ode to Infinity", le second "Crowd vs Empty Spaces". Cette manière de grouper les notes en grappes serrées n'est pas sans évoquer à certains moments les musiques orientales, notamment la musique chinoise, le piano remplaçant la cithare qîn. Comment ne pas penser aussi à un musicien comme Lubomyr Melnyk et à son piano en mode continu ? On flotte sur un océan, dont la surface est constamment agitée par des bulles qui viennent éclore à la lumière. Les notes se mélangent, tissent un réseau serré d'harmoniques. C'est une musique de plénitude heureuse, une pluie qui tombe des étoiles. Lorsque le rythme ralentit, comme sur l'élégiaque "Fragments of Dreams Are Only Echos of Memories", le piano chante un lieu inconnu, où les corps alanguis se reposent d'être dans l'oubli de tout, rafraîchis par ces notes qui clapotent, se vaporisent pour donner naissance au chant d'avant le temps. "Mysterious Meanderings", comme son titre l'indique, sinue jusqu'à mimer une pâmoison extatique : Narcisse se contemple et voit son image multipliée dans l'eau tremblante ; comment ne pas plonger, rejoindre cette perfection d'en bas, dont les ondes l'atteignent au fond de l'âme ? En un sens, cette musique est profondément d'essence baroque, tout en trompe-l'oreille, en "Obsessions" (titre 7) incantatoires : la simplicité est un leurre pour nous perdre dans les lacs serrés d'un jeu qui envahit notre "Psychic Mind"(titre 8). Nous courons à notre perte à dévaler ainsi les "Serious Conversations"(titre 9), emportés par la gravité impavide du piano, avec délices ! D'ailleurs, Delphine Dora ne joue pas du piano, elle déclenche des marées, arrange des syzygies pour réjouir nos oreilles encrassées par la laideur d'un quotidien mal irrigué.

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Paru en 2012 chez Sirenwire Recordings / 13 titres / 43 minutes

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

 

 

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 avril 2021)

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Publié le 30 Avril 2012

Terry Riley - Aleph

Splendeurs de l'intonation juste.  

   Le sens originel de l'aleph est l'énergie primordiale. C'est en effet un véritable bain de jouvence que ce nouveau double album de Terry Riley. Presque deux heures d'une méditation sur les différentes significations de cette première lettre de l'alphabet hébraïque. L'instrument, un Korg Triton Studio 88 spécialement conçu par le compositeur pour l'occasion,  est accordé selon le principe de l'intonation juste, encore peu utilisé en Europe, mais pratiqué aux États-Unis par son ami La Monte Young dans son monumental Well-Tuned Piano (créé en 1974), par Lou Harrisson —auquel il rend explicitement hommage en reprenant une échelle utilisée par ce dernier dans son œuvre ultime, Scenes —, ou encore par Michael Harisson (vous trouverez quelques précisions sur l'intonation juste dans l'article), Duane Pitre.

  Comme d'habitude chez Terry Riley, l'improvisation tient une large part dans l'émergence de l'œuvre. La pièce a d'ailleurs été enregistrée avec des moyens limités pour cette raison, "restaurée" et renforcée ensuite par l'ingénieur du son pour le disque. Cela importe peu. Terry Riley est un authentique inspiré, un chamane musical, fidèle à un esprit psychédélique obtenu sans substances hallucinogènes, par le seul pouvoir de l'imaginaire créatif. L'intérêt ne faiblit pas tout au long des deux heures. Les énergies ne cessent de surgir, de nous envelopper dans un présent éternel, à la fois presque le même et toujours différent. Les motifs s'enchevêtrent, naissent et meurent sans cesse, rayonnent dans de multiples directions. Terry Riley vit une transe qu'il transmet avec une incroyable chaleur. La musique se fait courant irrésistible, vague de fond, geyser d'harmoniques, si bien que le moi étriqué de l'auditeur ne résiste pas, baisse les barrières, se laisse envahir pour s'ouvrir à ces flux colorés obstinés. L'être redevient poreux avec délices, se contorsionne sous le chant charmant. Voilà l'esprit qui danse tel un feu follet, se vaporise et se grise. Plus rien ne pèse dans ce ballet d'émanations. L'aleph, c'est le taureau de feu, la force cosmique indomptable, enfin retrouvée sous les doigts de ce prodigieux musicien qui tutoie l'infini avec une fougue et une douceur somptueuses. Au commencement était le synthétiseur et son maître, Terry Riley. Et le commencement ne cesse de recommencer, aussi neuf qu'au premier jour...

   En guise de prolongement, Terry Riley cite Jack Kerouac, un extrait de Some of the Dharma :

 

The sun is a big wheel

And cosmic particle's a little wheel

And I'm a medium wheel

 

My vibration is on a motor vegetable level

And the sun on a million-yeared gaseous pulse level

And Cosmic particle lasts a second, owns a tiny wheeel

And the solar wheels

And the swing of my wheel

Engulf and circumscribe it.
Essence of Heating

Hears vibration

       Of all wheels and levels everywhere.

       S-h-h-h-h-h-h it sounds like.

 

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Paru en janvier 2012 chez Tzadik / 2 cds / 2 titres / 1h 53'

Pour aller plus loin

- le  domaine de Terry Riley.

- hélas pas d'extrait disponible : vous pouvez trouver le disque sur la page du label Tzadik.

- un bel article titré Le sutra de la béatitude consacré à Jack Kerouac.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles le 24 avril 2021)

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Publié le 16 Février 2012

Douwe Eisenga - House of mirrors

   Beau titre qui touche juste pour ce nouvel album du compositeur minimaliste néerlandais Douwe Eisenga. Les amateurs de Douwe y retrouveront des pièces déjà enregistrées, réarrangées pour la formation de chambre italienne La Piccola Accademia degli Specchi, qui réclamait au compositeur des morceaux pour son répertoire. Douwe Eisenga a connu Matteo Sommacal, le directeur artistique de l'Ensemble, par l'intermédiaire d'un réseau social,  ayant vite perçu la convergence de leurs approches. La Piccola Accademia compte deux pianistes, une flûtiste, une saxophoniste, un violoniste et une violoncelliste.

   Le minimalisme aime les variations, on le sait. Faire le plus avec le moins. Alors, la même idée peut être déclinée pour deux pianos —comme dans The Piano Files, pour quatuor de saxophones — comme dans Music for Wiek, ou pour ensemble de chambre, ici, ce qui est d'ailleurs fréquent aussi bien dans la tradition classique en général. Là où les grincheux protestent et font les dédaigneux, c'est que cette école musicale aime la simplicité, au moins apparente. Le cœur d'une pièce peut se réduire à quatre ou cinq notes, combinées en motifs proches, répétés, décalés, inversés, tronqués, augmentés : la complexité est seconde, dans l'agencement. D'où la métaphore : toute composition minimaliste un peu étendue est une maison des miroirs. Certains sont agacés, surtout s'ils écoutent d'une oreille distraite. Les aficionados, dont je suis — vous l'aurez remarqué ! —, se régalent, se délectent, se prélassent avec volupté dans ces rêts serrés, fascinants. Et ici, me direz-vous ?

     Le disque s'ouvre sur le superbe "Motion", avec une belle attaque caracolante des deux pianos, bientôt reprise par les autres instruments : dynamique irrésistible, cercles langoureux escaladés tour à tour par un ou deux instruments qui se tiennent alors sur la crête, brèves suspensions comme des respirations dans le crescendo énergique. La "Passacaglia", après cet allegro, est un andante suave aéré par les phrases mélancoliques des pianos, les notes filées des cordes. Basée sur une sonate du compositeur néerlandais d'origine allemande Christian Ernst Graf (1723-1804), "La Musica del Giorno" prend la forme d'une danse enjôleuse, à l'exubérance proprement charmante : la musique nous enferme dans les développements de ses volutes, ne nous laissant aucun répit. "L'Atlante delle Nuvole" retravaille les thèmes de "Cloud Atlas" (pour deux pianos sur The Piano Files) mais aussi de Music for Wiek : chaleur du saxophone aux lignes sinueuses, piano sobrement percussif, flûte aux cercles veloutés, violoncelle calme et grave, violon en tant que rotor de cette sarabande irréelle, d'essence baroque au fond, tout en entrelacs, en reprises et envolées brumeuses ou miroitantes.Le plus long morceau avec ses seize minutes, "Kick", fait la part belle aux deux pianos dans son introduction d'un peu plus de trois minutes, marche légèrement claudicante, clapotante, épaulée par la flûte et le saxophone, avant un brutal emballement, ce tournoiement fou qui donne le vertige, toute la musique de Douwe tourne autour de cet emportement, cette entrée dans la ronde infernale et brillante, suivie de phrases ralenties dans l'attente pressentie d'une nouvelle irrésistible accélération. La vie est une succession de tours de manège plus ou moins rapides : pas question de descendre en route, si bien que l'on peut ressentir comme une panique à l'écoute de cette musique qui ne laisse guère le temps du doute. Sa douceur séductrice est au service d'une énergie au fond authentiquement violente, à laquelle on peut rester, cela m'arrive encore, extérieur : on écoute le manège tourner, étranger à cette férocité trop bien rodée, démultipliée jusqu'à la nausée. Le titre éponyme, en italien, donne la même impression en version courte : la majesté grave des phrases de violoncelle est laminée par la chevauchée épuisante. Vous voilà étonnés ? Je ne donne pas dans le dithyrambe, souvent homme varie : j'aimais hier, moins aujourd'hui ? Mais c'est surtout dû à ce que j'appelle l'effet Glass. Le minimalisme tourne parfois...en rond, se répète trop prévisiblement. Hier, j'extrayais le meilleur. Aujourd'hui, mon oreille est caustique, j'ai du mal à rentrer dans la ronde, sauf pour l'excellent "Motion". En somme, un disque agréable, non sans beautés, mais moins convaincant que les deux précédemment chroniqués : musique plus habile qu'habitée, trop narcissique à la longue ?  

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Paru en 2011 chez  Zefir Records / 6 titres / 56 minutes.

 

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

   Au passage, un coup de chapeau au label Tzadik fondé par John Zorn, et une pensée pour l'œuvre de Madge Gill (1882-1961), femme qui se disait inspirée par un esprit bienfaisant, "myrninerest", titre de l'album d'Ikue Mori auquel j'ai pensé en voyant un grand dessin sur un rouleau de calicot dans l'exposition "L'Europe des Esprits, La Fascination de l'occulte, 1750-1950", qui vient de s'achever au musée d'art moderne de Strasbourg (pour aller s'installer je crois à Berne : monumentale et superbe exposition !). En regardant cette œuvre (ci-dessous), je me dis qu'elle n'est pas sans rapport avec le minimalisme : multiplication en miroir de visages identiques ou quasiment, aspect labyrinthique de la composition, motifs répétés, décalés, horreur du vide, impression de tournoiement. Le dessin n'est pas daté, mais serait antérieur à 1958. 

Madge Gill, Encre de Chine sur calicot

Madge Gill, Encre de Chine sur calicot

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 20 avril 2021)

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