musiques contemporaines - experimentales

Publié le 16 Février 2012

Douwe Eisenga - House of mirrors

   Beau titre qui touche juste pour ce nouvel album du compositeur minimaliste néerlandais Douwe Eisenga. Les amateurs de Douwe y retrouveront des pièces déjà enregistrées, réarrangées pour la formation de chambre italienne La Piccola Accademia degli Specchi, qui réclamait au compositeur des morceaux pour son répertoire. Douwe Eisenga a connu Matteo Sommacal, le directeur artistique de l'Ensemble, par l'intermédiaire d'un réseau social,  ayant vite perçu la convergence de leurs approches. La Piccola Accademia compte deux pianistes, une flûtiste, une saxophoniste, un violoniste et une violoncelliste.

   Le minimalisme aime les variations, on le sait. Faire le plus avec le moins. Alors, la même idée peut être déclinée pour deux pianos —comme dans The Piano Files, pour quatuor de saxophones — comme dans Music for Wiek, ou pour ensemble de chambre, ici, ce qui est d'ailleurs fréquent aussi bien dans la tradition classique en général. Là où les grincheux protestent et font les dédaigneux, c'est que cette école musicale aime la simplicité, au moins apparente. Le cœur d'une pièce peut se réduire à quatre ou cinq notes, combinées en motifs proches, répétés, décalés, inversés, tronqués, augmentés : la complexité est seconde, dans l'agencement. D'où la métaphore : toute composition minimaliste un peu étendue est une maison des miroirs. Certains sont agacés, surtout s'ils écoutent d'une oreille distraite. Les aficionados, dont je suis — vous l'aurez remarqué ! —, se régalent, se délectent, se prélassent avec volupté dans ces rêts serrés, fascinants. Et ici, me direz-vous ?

     Le disque s'ouvre sur le superbe "Motion", avec une belle attaque caracolante des deux pianos, bientôt reprise par les autres instruments : dynamique irrésistible, cercles langoureux escaladés tour à tour par un ou deux instruments qui se tiennent alors sur la crête, brèves suspensions comme des respirations dans le crescendo énergique. La "Passacaglia", après cet allegro, est un andante suave aéré par les phrases mélancoliques des pianos, les notes filées des cordes. Basée sur une sonate du compositeur néerlandais d'origine allemande Christian Ernst Graf (1723-1804), "La Musica del Giorno" prend la forme d'une danse enjôleuse, à l'exubérance proprement charmante : la musique nous enferme dans les développements de ses volutes, ne nous laissant aucun répit. "L'Atlante delle Nuvole" retravaille les thèmes de "Cloud Atlas" (pour deux pianos sur The Piano Files) mais aussi de Music for Wiek : chaleur du saxophone aux lignes sinueuses, piano sobrement percussif, flûte aux cercles veloutés, violoncelle calme et grave, violon en tant que rotor de cette sarabande irréelle, d'essence baroque au fond, tout en entrelacs, en reprises et envolées brumeuses ou miroitantes.Le plus long morceau avec ses seize minutes, "Kick", fait la part belle aux deux pianos dans son introduction d'un peu plus de trois minutes, marche légèrement claudicante, clapotante, épaulée par la flûte et le saxophone, avant un brutal emballement, ce tournoiement fou qui donne le vertige, toute la musique de Douwe tourne autour de cet emportement, cette entrée dans la ronde infernale et brillante, suivie de phrases ralenties dans l'attente pressentie d'une nouvelle irrésistible accélération. La vie est une succession de tours de manège plus ou moins rapides : pas question de descendre en route, si bien que l'on peut ressentir comme une panique à l'écoute de cette musique qui ne laisse guère le temps du doute. Sa douceur séductrice est au service d'une énergie au fond authentiquement violente, à laquelle on peut rester, cela m'arrive encore, extérieur : on écoute le manège tourner, étranger à cette férocité trop bien rodée, démultipliée jusqu'à la nausée. Le titre éponyme, en italien, donne la même impression en version courte : la majesté grave des phrases de violoncelle est laminée par la chevauchée épuisante. Vous voilà étonnés ? Je ne donne pas dans le dithyrambe, souvent homme varie : j'aimais hier, moins aujourd'hui ? Mais c'est surtout dû à ce que j'appelle l'effet Glass. Le minimalisme tourne parfois...en rond, se répète trop prévisiblement. Hier, j'extrayais le meilleur. Aujourd'hui, mon oreille est caustique, j'ai du mal à rentrer dans la ronde, sauf pour l'excellent "Motion". En somme, un disque agréable, non sans beautés, mais moins convaincant que les deux précédemment chroniqués : musique plus habile qu'habitée, trop narcissique à la longue ?  

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Paru en 2011 chez  Zefir Records / 6 titres / 56 minutes.

 

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

   Au passage, un coup de chapeau au label Tzadik fondé par John Zorn, et une pensée pour l'œuvre de Madge Gill (1882-1961), femme qui se disait inspirée par un esprit bienfaisant, "myrninerest", titre de l'album d'Ikue Mori auquel j'ai pensé en voyant un grand dessin sur un rouleau de calicot dans l'exposition "L'Europe des Esprits, La Fascination de l'occulte, 1750-1950", qui vient de s'achever au musée d'art moderne de Strasbourg (pour aller s'installer je crois à Berne : monumentale et superbe exposition !). En regardant cette œuvre (ci-dessous), je me dis qu'elle n'est pas sans rapport avec le minimalisme : multiplication en miroir de visages identiques ou quasiment, aspect labyrinthique de la composition, motifs répétés, décalés, horreur du vide, impression de tournoiement. Le dessin n'est pas daté, mais serait antérieur à 1958. 

Madge Gill, Encre de Chine sur calicot

Madge Gill, Encre de Chine sur calicot

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 20 avril 2021)

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Publié le 30 Janvier 2012

David Lang - this was written by hand

L'art de l'écoute  

  Ce n'est jamais sans une intense émotion, et une certaine appréhension, que j'aborde la musique de David Lang, auquel ces colonnes consacrent une catégorie, "David Lang, Bang On A Can & alentours". J'ai la ressource provisoire de me réfugier derrière la note d'intention de la pochette, qui a déjà le mérite de nous informer clairement. L'album, sorti à la mi-novembre sur "son" label, cofondé avec Michael Gordon et Julia Wolfe, comporte une première pièce éponyme d'une dizaine de minutes, "this was written by hand", de 2003, et "memory pieces", un cycle de huit pièces à la mémoire de huit amis disparus, composé entre 1992 et 1997. Le tout pour piano solo. Quand on ajoute que la première est liée, comme l'indique son titre, à une époque pas si lointaine, avant d'acquérir son premier ordinateur en 1993, où écrire de la musique était une activité physique, éprouvante pour les doigts, les bras, que la seconde est une tentative invocatoire pour garder le souvenir d'amis chers, disparus, à travers un geste sonore qui condenserait leur personnalité, on n'a encore rien dit de la musique de David Lang, de son impact sur l'auditeur.

  Troublé par le bruit de mes doigts sur le clavier de l'ordinateur, parce qu'il redouble celui des doigts d'Andrew Zolinsky sur son piano, je m'arrête. L'évidence d'une commune lutte : contre la mort, l'effacement, la disparition. La volonté d'arracher quelque chose, une trace sonore, une phrase. Le piano de David cherche, inlassable, obstiné. Il se lance, s'interrompt, reprend, martèle, trouve soudain une note nouvelle, un accord jaillissant de la nuit du clavier, des souvenirs enfouis sous les touches et qu'il fallait convoquer comme des esprits farouches. C'est ça, le mouvement même de cette pièce admirable, bouleversante, "this was written by hand" : tâtonnante, aveugle, attentive à débusquer un éclat de lumière, elle ne sait pas où elle va, elle écoute autant qu'elle donne à entendre, entre les notes, ce qui creuse le monde et le vêt de mystère. Il arrive qu'elle trouve des sources, qu'elle bondisse, exultante, avant de se casser pour ainsi dire, comme troublée par la puissance du courant qu'elle vient de chevaucher le temps de quelques accords, recroquevillée dans une contemplation éblouie de ce qu'elle a révélé. La recherche reprend alors, plus haut ou plus bas, elle suit une piste intermittente qui joue à cache-cache avec le pianiste de plus en plus humble au point de disparaître progressivement dans l'aura de ses notes frappées du bout de l'âme, dans une exquise retenue : l'attitude même de l'orant devant le sacré manifesté.

Le cycle "memory pieces" n'est pas totalement inédit. On trouve "wed" sur Elevated (2005), interprété par Lisa Moore, et le pianiste Danny Holt en a donné une interprétation en 2009 (voir plus bas). Les huit pièces tentent de condenser, dans une démarche à mon sens exemplaire du travail de création de David, huit souvenirs d'amis proches, compositeurs, interprètes, artistes. Sa musique me fait souvent songer aux compressions des sculpteurs : ennemie du bavardage, de la fioriture, du remplissage, elle compacte, densifie pour atteindre l'essentiel. Elle nous livre une matière d'un noir abyssal, lourd, d'où cet état de choc provoqué par ses compositions orchestrales. Au piano, si la masse sonore est moindre, nécessairement discontinue malgré les notes parfois martelées dans un strumming à la Charlemagne Palestine, l'effet n'en est pas moins énorme : chaque pièce est un monolithe, à l'effet d'entraînement d'une incroyable puissance. La première du cycle, en hommage à John Cage, escalade et descend le clavier dans un mouvement terrifique. Rien n'arrête cette musique dans son avancée inexorable, implacable : formidable, au sens premier du mot. Et nous descendons dans le maelstrom vers la musique intérieure, portés par les vagues successives des harmoniques.

   Dédiée à la mémoire du pianiste Yvar Mikhashoff, "spartan arcs" ne nous laisse pas davantage de répit, car l'auditeur est soumis à un véritable bombardement d'arpèges descendant ponctués de notes fixes lentement variées, comme si une série de gouttes ne cessait de produire des cercles concentriques se chevauchant, des images diffractées. "wed" semble ensuite bien aérée, plus méditative, mais pas moins tenue, serrée dans son tissage patient, sans cesse repris : la même nécessité est à l'œuvre qui marie les notes les unes aux autres. "grind" martèle le piano en ostinato massifs, donnant l'impression qu'on s'enfonce peu à peu dans le clavier, opérant un véritable travail de terrassement...qui libère par contrecoup le caprice de "diet coke", étourdissante suite de pirouettes enchevêtrées. On arrive au magnifique "cello", dédié à la violoncelliste Anna Cholakian, du Cassatt quartet : paysage désolé, et pourtant étincelant de notes comme des bulles éclatées, on flotte dans une apesanteur radieuse, miraculeuse, maintenue là aussi avec une rigueur, une attention sans faille, car on n'avance qu'à ce prix, en équilibre au-dessus du vide. Peu de musiciens savent forcer l'écoute comme David Lang pour nous hisser hors des contingences. Par contraste, "wiggle", dans son trémoussement panique, sa frénésie, peut de prime abord sembler plus superficiel, plus gratuitement virtuose : il se révèle tout aussi vertigineux dans son épaisseur torrentueuse, parcouru d'étranges courants sous-jacents. L'album se referme avec "beach", presque neuf minutes pour entendre le piano comme rarement. Une mélodie se cherche, là encore, comme si nous revenions à la première composition, mais elle ne cesse d'accoucher de notes isolées, aiguës ou graves, sortes d'à-plats dans lesquels chaque note se révèle, galet sonore qui vient  s'offrir, s'écraser doucement, s'échouer sur le sable de notre attention. Tout simplement prodigieux !

   Un  grand disque, inépuisable.

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Paru chez Cantaloupe Music / 9 titres / 45 minutes

Pour aller plus loin

   En complément : le beau disque du pianiste Danny Holt, Fast Jump (Innova Recordings, 2009), avec un programme

passionnant de nouvelles musiques pour piano : Caleb Burhans, Lona Kosik, Graham Fitkin, Jasha Narveson... et l'intégrale des "Memory pieces" de David Lang, même si je trouve l'enregistrement chez Cantaloupe par Andrew Zolinsky nettement meilleur : dynamique, relief, éclat...Il y a toutefois dans l'album paru chez Innova un éloignement, une matité sourde, qui ne sont pas sans charme.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 15 avril 2021)

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Publié le 16 Janvier 2012

   Jusqu'au 31 janvier se déroule à la Casa delle Letterature de Rome une exposition titrée The Painted Song / Il Canto dipinto, consacrée au compagnonnage artistique de deux américains qui ont choisi de se fixer dans la capitale italienne. Alvin Curran est une figure marquante de la musique expérimentale, électronique - l'un des fondateurs et membre actif de Musica Elettronica Viva, ensemble né dans les années 60, qui donne encore des concerts-événements de temps à autre. Sa grande liberté d'écriture, son goût pour l'improvisation ne l'ont pas empêché d'écrire un monumental cycle de pièces pour piano, Inner Cities, loué dans ces colonnes (voir ma catégorie dédiée à Alvin). Je ne connaissais pas Édith Schloss, artiste américaine d'origine allemande née en 1919, écrivain et peintre active dans les milieux d'avant-garde où elle se lie d'amitié avec Willem de Kooning ou Meret Oppenheim, décédée dans sa quatre-vingt-douzième année quelques jours avant l'inauguration du mercredi 21 décembre 2011, alors qu'elle préparait activement cette exposition importante. En fait, j'avais déjà vu certaines de ses œuvres sur ou dans les livrets des disques d'Alvin, présentés dans l'exposition. Leur première collaboration artistique commune date de 1966, quatre ans après qu'elle se soit installée en Italie, pays qu'elle avait visité en 1936, avant son émigration aux États-Unis. Alvin venait de son côté de s'y installer.

   Le cœur de l'exposition est une série d'aquarelles d'assez grand format, 50 sur 70 centimètres, qu'elle a réalisée sur des fragments de partitions fournis par le musicien. L'idée leur était venue d'associer plus étroitement musique et peinture, d'où le titre.

Alvin Curran / Edith Schloss - The Painted Song : Etreindre le corps astral de la beauté !

   Édith pose ses couleurs sur les partitions soignées d'Alvin, à l'écriture fine et nette, qui créent un espace à la fois réglé et aéré, comme offert à la rêverie. La corne de brume ("Fog Horn" sur la première ligne) utilisée dans Maritime Rites semble appeler des esquisses fantasmatiques : une femme jambes ouvertes, écho de certains dessins d'Egon Schiele ; formes vaguement phalliques ; la mer mauve crache du sang sous un tournoiement très léger de constellations. 

Alvin Curran / Edith Schloss - The Painted Song : Etreindre le corps astral de la beauté !

   Sur la très belle partition du n°7 ci-dessus, "Bend very slightly", un centaure violet s'affronte à une créature féminine toute de sang, à moins qu'ils ne s'embrassent ou s'étreignent par-dessus un corps allongé bras derrière la tête, sous le regard d'un personnage à tête de chat, sans bras, à droite, derrière une forme debout, à la tête un peu bovine. Eros et Thanatos...crime passionnel à la face des dieux ? Ces rencontres entre le trait incisif de l'encre et les délavements de l'aquarelle disent le caractère fantasmagorique de toute musique. Mais tandis que Franz Liszt, dans ses poèmes symphoniques, prétendait transcrire les émotions éprouvées à la lecture de poèmes de Hugo ou de Lamartine, ou devant des tableaux, des sculptures, le mouvement est ici inverse, de la musique vers la peinture, ou plus exactement de la trace écrite de la musique, déshabillée de son vêtement harmonique, vers l'aquarelle, sœur évanescente du souvenir. Rien n'est fixé, figé, car dans le jeu des deux univers l'imagination est comme des abeilles en train d'essaimer - je me saisis de "like swarming bees", lu en haut à droite...

Alvin Curran / Edith Schloss - The Painted Song : Etreindre le corps astral de la beauté !

   Passionnée par la mythologie, sans doute parce que son père l'emmenait voir des tragédies grecques pendant son adolescence, Édith Schloss y revient souvent dans ses aquarelles. Ici, une étonnante carte du ciel répond à la partition éparpillée sur la feuille. Les constellations s'épousent dans une danse douce et folle devant un foetus astral, très improbable fantaisie de ma lecture : son cordon ombilical s'enroule autour d'un verre énorme dont le haut du contenu brûle et pétille. "Égratigne aussi fort que possible, ou ne fais rien", dit le titre anglais.

   Un dernier exemple, très flamboyant, inspiré de l'histoire de Léda s'accouplant avec Zeus sous la forme d'un cygne. Ce numéro 12 est donc l'une des toutes dernières créations d'Édith. Comme pour les autres, il m'a fallu du temps pour les voir. C'est après les avoir numérisées à partir du catalogue, en les observant pendant que je commençais cet article, qu'elles me sont apparues dans leur légère, exubérante délicatesse. Dans leur intensité sauvage aussi, car la scène ci-dessous relève de l'excès absolu. Le cygne blanc de l'iconographie traditionnelle cède la place à un animal ou une colonne fulgurante qui, comme des torrents de feu, envahit le corps fragile de Léda, d'un violet liturgique. De la bouche de la mère de Clytemnestre et des Dioscures sourd la musique sur sa partition tranquille, peut-être pour nous dire qu'elle est transmutation de la jouissance incommensurable. Léda est devenue Euterpe, muse de la musique, dont le nom signifie "la toute réjouissante", "qui sait plaire". Seule celle qui est réjouie, comblée d'amour par l'amant divin, peut nous réjouir grâce à l'harmonie exhalée par son souffle, son corps en état d'exultation majeure.

Alvin Curran / Edith Schloss - The Painted Song : Etreindre le corps astral de la beauté !

Pour aller plus loin

- l'exposition est visible à la Casa delle Letterature, 3 piazza dell'Orologio, dans le centre de Rome, jusqu'au 31 janvier. Du lundi au vendredi, de 9h30 à 18h30. Entrée libre.

- un poème d'Édith Schloss, lu lors de la soirée d'inauguration : (avis aux traducteurs...je suis en train de m'y atteler de mon côté.)

 

Ode to the Unknown Photographer

La Serra 1979

 

Seeker of sunsets

and mothwing skies

shatter of sea on rock

and houses bleached apricot

your horizon striving

sailor's eye

fishes a view.

 

Catcher of peacock moments

- at the edge of this great wet

which has shivered

into whales, scales, whelks, and us -

of red suns, chinks of yellow,

bottle glass hills of waves

and yes

blues blues blues upon blues.

 

Are you just one or many

of the Ginocchio Postcard Company

who snaps these hues ?

 

But I know you man

for I too am a dealer in blues.

 

  - "For Cornelius" (1982, révisée en 1990) d'Alvin Curran, une pièce représentative de l'autre face du musicien : non plus le performeur, l'expérimentateur agité entre free jazz et expérimentale dure et folle, non, le compositeur exigeant, secret et fin, qui a donné au piano parmi les plus belles pages de la fin du vingtième et du début de ce siècle : écoutez le décollage extraordinaire après six minutes. Et en plus, interprété au piano par le grand Yvar Mikhashoff, trop tôt disparu :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 15 avril 2021)

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Publié le 12 Janvier 2012

Nico Muhly - Seeing is believing : le magicien d'Oz de la musique contemporaine.

   On n'échappe pas à Nico Muhly. J'avais bien sûr commandé son nouveau disque, le quatrième chroniqué sur ce blog. Reçu le 14 septembre, je l'avais mis de côté après une première écoute. Doué, ça crevait l'oreille à nouveau. Mais je restais extérieur, à la limite de l'agacement face à la virtuosité de l'écriture. Plusieurs lecteurs m'ont interpellé : alors, et Seeing is believing ? L'un d'entre eux - quasi collaborateur occulte de ce blog ! - n'a pas hésité : il le place au premier rang de son classement personnel de 2011, considérant sa pièce maîtresse, le concerto pour violon électrique éponyme, comme "une des premières œuvres majeures de ce nouveau siècle" (je le cite). Mon honneur de chroniqueur exigeait que je le sorte de sa pile, déjà recouvert par d'autres. J'avais au moins sa pochette sous les yeux : superbe, un plaisir. J'ai fini par le glisser dans le lecteur cd de ma chaîne, puis par l'emporter en voiture. Important, le test de la voiture : la musique surmontera-t-elle les vrombissements, s'imposera-t-elle malgré une attention accaparée par la conduite ? Et la musique a triomphé : je glissais dans la ville, illuminé (mais vigilant...). La musique m'avait envahi. J'étais la musique, j'épousais sa structure, ses inflexions.

   Je ne reviendrai pas sur les commentaires toujours limpides et passionnants que Nico donne sur sa musique dans le livret - un modèle du genre, trilingue : anglais, français et allemand ; lisible, ce qui devient rare, parce qu'on a pensé au lecteur au lieu de l'éblouir de couleurs ou par des mises en pages inutilement artys.

   Pourquoi Nico m'a-t-il à nouveau conquis ?

    "Seeing is Believing"commence dans le dénuement solo du violon électrique qui exécute quelques accords, virevolte lentement sur lui-même, torsions très lentes dans lesquelles viennent se glisser peu à peu les autres instruments à cordes de l'ensemble de chambre, mêlant pizzicati et glissandi. La suavité est ensuite fouettée de coups d'archets, morcelée par des silences : surgissent les cuivres et les bois, le piano. La pièce se densifie, jouant de la diversité des timbres, des vitesses, passant avec une facilité déconcertante d'une tonalité à une autre. C'est cette virtuosité qui faisait écran lors de ma première écoute. Loin d'être gratuite, c'est-à-dire démonstrative et creuse, elle est au contraire comme une ligne de fuite, comme si la pièce se cherchait, prenant un étonnant caractère improvisé - ce qu'elle n'est pas -, nous entraînant vers la seconde moitié, pour moi sublime, celle que je n'avais pas eu la patience d'attendre, que je n'avais pas entendu lors de ma première écoute. C'est vers 11 minutes et trente-cinq secondes que la composition atteint ce qu'elle cherchait à travers des contorsions brillantes, mais encore insignifiantes. Les strates se superposent, le rythme se ralentit, marqué par une percussion mystérieuse : la musique écoute ce qui vient, et qu'elle accueille dans une  brève explosion jubilatoire avant d'être reprise par la douceur extatique, les poussées intérieures d'une nouvelle harmonie. L'alternance lent / rapide, avec une prédominance du second, exprime alors la résolution de la matière contemplative (Seeing) en accents de joie tumultueux (Believing) opérée par l'alchimie orchestrale. Vers 21 minutes, le violon chante comme chez Arvo Pärt, soutenu par l'alto et le violoncelle. Comment peut-on aller si haut, si loin, dans le frissonnement des cordes, le gazouillis des bois ? Cette musique est proprement ravissante. Le granit de mon indifférence y a fondu, vaporisé. Et l'on se sent pris de l'ivresse de l'altitude, celle qu'a dû éprouver Icare à l'approche du Soleil de l'Idéal...avant de chuter dans le réel.

   La suite du disque alterne trois arrangements de motets de William Byrd (1543 - 1623) et Orlando Gibbons (1583 - 1625), deux compositeurs anglais que Nico Mully adore, et trois compositions personnelles.

   L'intérêt des arrangements, dont Nico revendique la liberté, réside à mon sens dans l'ajout de quelques touches qui viennent aérer ces compositions tellement prévisibles en raison du retour obligé des couplets et des refrains : le puissant trombone - Nico affectionne cet instrument qu'il place un peu comme un signe de reconnaissance dans beaucoup de ses compositions -  et le piano recueilli élargissent l'éventail harmonique et rythmique de "Miserere mei, Deus", le premier motet de Byrd, placé juste après l'ample concerto. Pour l'anthem "This is the Record of John" de Gibbons, Nico souligne le rôle de l'alto, qui remplace le contre-ténor absent dans ces versions orchestrales. Je soulignerai aussi celui du piano, qui remplace l'orgue. Sans oublier la clarinette basse. Et le basson en plus dans "Bow thine ear, O Lord" de Byrd. Sacré Nico, qui me replonge dans les suavités raffinées de la musique ancienne...délaissées ces temps.  

   "Motion", première des pièces personnelles après "Seeing is Believing", joue effrontément entre des fragments répétés de Gibbons et  un aujourd'hui frénétique, tout en juxtapositions nerveuses, fractures pulsantes reichiennes. "By All Means" réemploie trois notes initiales utilisées par Webern dans son concerto pour neuf instruments opus 24 pour les enchâsser dans une orchestration chatoyante (aussi pour neuf instruments), au chromatisme appuyé, tout en dérobades et pieds de nez. Il y a du lutin facétieux chez Nico, qui s'empare de matériaux austères, les détourne pour les faire briller davantage. "Step Team" participe de la même esthétique : comment une danse presque militaire, le stepping, devient un hymne de la liberté, irrévérencieux, avec son trombone basse outrancièrement en avant dans des tempos ralentis. Ailleurs, des éruptions tumultueuses côtoient de courts motifs répétés dans un crescendo se complexifiant - Nico, rappelons-le, est imprégné de Reich - qu'il résout aisément grâce à un décrochement rythmique pour nous proposer un étonnant dialogue entre le piano rêveur et le trombone lyrique, enveloppés dans une coda méditative admirable, d'autant plus belle que totalement imprévue.

   Alors, oui, ce qui séduit chez Muhly, c'est l'intelligence d'une vaste érudition musicale transcendée par sa vivacité créatrice, sa capacité à métamorphoser les matériaux et à les organiser dans des compositions à la fois extrêmement élaborées et d'une incroyable légèreté. On ne peut s'ennuyer en écoutant (vraiment...) une musique aussi flexible, rieuse, qui touche au sublime avec une indicible grâce, au détour d'une idée musicale, sans crier gare. En un sens, Nico est, paradoxalement, une sorte de mystique naïf. Pas étonnant, me direz-vous, chez un ancien enfant de chœur. Encore lui a-t-il fallu savoir rester enfant de cœur. Regardez sa photo, au dos du livret : pureté angélique, humilité amusée...

Paru chez Decca en 2011 / 7 titres / 72 minutes

Pour aller plus loin

- le blog du compositeur.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 15 avril 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 10 Décembre 2011

Michael Gordon - Timber : Foisonnant désert percussif !

   Michael Gordon, l'un des trois cofondateurs du festival Bang On A Can, ce creuset formidable où se rencontrent les énergies des musiques pop-rock et la rigueur de l'écriture contemporaine, avait décidé de quitter pour un temps le domaine orchestral, dans lequel il avait donné des pièces amples, ambitieuses. Invité en 2009 par le Slagwerk Den Haag, un ensemble de jeunes percussionnistes néerlandais, il a donc décidé que Timber serait pour des percussions non accordées, et que chaque percussionniste ne jouerait que d'un instrument. Il voyait le processus compositionnel comme un voyage dans le désert, espérant que le paysage désolé et la lutte pour la survie l'aideraient à clarifier son esprit et lui apporteraient des visions... Tel est le point de départ d'une des œuvres les plus abouties, les plus stupéfiantes de Michael Gordon, qui m'avait moyennement convaincu dans ses grandes "machines" orchestrales comme Decasia (2001). Avec cette pièce, je le retrouve au meilleur de son énergie, de son sens inné de la transe.

      

Comme il voulait une percussion au son très sec, proche de l'électronique, après quelques essais le directeur artistique de l'ensemble néerlandais, Fedor Teunisse, lui a apporté des simantras en bois qu'ils conservaient parmi leurs instruments et matériaux divers. Ce beau mot désigne d'abord une percussion liturgique grecque. Iannis Xenakis en a utilisé. Ce sont plus couramment des poutres de bois, appelées 2x4, posées sur des sortes de tréteaux, frappées avec des mailloches. Le défi, c'était en somme de produire de la musique avec...des matériaux de construction ! On entend bien la frappe très claire, qui produit des champs harmoniques évidemment exploités par Michael Gordon.

   La composition, en cinq parties pour presque cinquante-cinq minutes, est fondée sur des motifs montant et descendant. Les six interprètes forment un cercle, chacun frappant un seul simantra, puis deux dans les parties quatre et cinq. Curieusement, on est très vite enveloppé par les vagues rythmiques produites par les frappes rapprochées. Si la pièce exige concentration et virtuosité de ses exécutants, elle exerce sur l'auditeur une fascination hypnotique impressionnante. Sous le crépitement des chocs circulent des nappes sonores profondes, fluides. Comme de la lave qui se vaporiserait dans des halètements, des lâchers de bulles rutilantes. Et n'imaginez surtout pas que l'on s'ennuie pendant l'écoute, tant la composition est vivante, animée de mouvements quasi respiratoires, de girations, de contractions et d'expansions qui font de l'œuvre un nuage percussif, une constellation mouvante, un univers en soi !

   Le boîtier en bois massif, si agréable au toucher, est un prolongement naturel de cette composition magistrale : l'équipe de Cantaloupe ne néglige rien !

Paru chez Cantaloupe Music en 2011 / 5 titres / 55 minutes

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp

- si vous souhaitez écouter d'autres compositions de Michael Gordon, ma sélection (provisoire...) :

Michael-Gordon-Selection.jpeg

 

Trance est initialement sorti sur le label Argo en 1996, avec une autre couverture / Weather et Light is calling chez Nonesuch Records en 1998 et 2004.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 14 avril 2021)

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Publié le 3 Décembre 2011

Jeroen van Veen & Friends - Minimal piano collection (vol.X-XX) : la bible du minimalisme (suite)

   Jeroen van Veen, compositeur et pianiste néerlandais, est un infatigable ambassadeur du minimalisme. Le deuxième volet de l'anthologie Minimal piano Collection, commencée en 2007 sur le label Brilliant Classics, est sorti depuis un an. Un travail monumental à mettre en parallèle avec l' Anthology of noise and electronic music dirigée par Guy Marc Hinant sur le label bruxellois Sub Rosa. Le coffret rassemblant les dix premiers volumes pour piano solo se terminait sur une adaptation pour plusieurs pianos de l'incontournable "In C" de Terry Riley, transition vers ces nouveaux Cds consacrés aux compositions pour deux à six pianos.

    Ceux-ci s'ouvrent sur les soixante-dix-neuf minutes et seize secondes des vingt-cinq sections du "Canto Ostinato" de son compatriote Simeon ten Holt, né en 1923, qui fut l'élève à Paris d'Arthur Honegger et de Darius Milhaud : une adaptation pour deux pianos, interprétée par Jeroen et son épouse Sandra, de cette composition monumentale, à l'origine pour quatre pianos, écrite entre 1976 et 1979. Magnifique entrée que cette musique d'une incroyable fraîcheur, au rythme entraînant, constamment chantante : l'auditeur est porté par une douce houle, dont la surface est aérée par des bulles mélodiques récurrentes. Cette musique est naïve, dans la plus belle acception du terme, animée d'un rêve de jouvence, de perpétuelle renaissance. Vous voilà prêts au long bain de vigueur qu'est le minimalisme bien compris, chaque Cd gorgé à bloc. Si les minimalistes américains se taillent évidemment la part du lion, vous y rencontrerez aussi le sud-africain Kevin Volans, l'anglais Tim Seddon, le russe Alexander Rabinovitch, l'estonien Arvo Pärt, le belge  Wim Mertens, quelques autres néerlandais, mais aucun français...la renommée de Frédéric Lagnau étant peut-être trop limitée. Je n'irai pas jusqu'à dire que tout est admirable dans ces dix volumes, mais que de pages splendides rassemblées : le "Long night" de Kyle Gann  pour trois pianos, "Two pianos" et "Piece for four pianos" de Morton Feldman, "Piano phase" et "Six pianos" (évidemment !) de Steve Reich, avec un volume XIX extraordinaire. D'abord , du Philip Glass, du meilleur : "In Again Out Again" (en écoute plus bas), de 1968, une pièce qui s'apparente à "Piano phase" de  Steve Reich, avec une structure en miroir, chaque pianiste jouant vingt motifs, le premier de 1 à 20, le second de 20 à 1. Puis "Theme von Wiek", de son compatriote Douwe Eisenga, une de mes belles découvertes récentes : une ronde envoûtante, gracieuse, tout en transparences mélancoliques. Puis les deux pianistes attaquent "Orpheus Over and Under" (en écoute aussi plus bas) de David Lang, composition de 1989 basée sur des tremolos crescendo et decrescendo, en strumming à la Charlemagne Palestine, mais avec la rigueur implacable de David. C'est un obstiné forage pour accoucher d'une beauté vertigineuse. Enfin le capricieux et concertant "Incanto" (en écoute plus bas) du pianiste-compositeur lui-même, inspiré par sa machine à café de marque Incanto, nous confie-t-il, et par une chanson pop qu'il écoutait beaucoup dans sa voiture, chanson réduite, augmentée, variée : pièce enjouée, qui caracole en grappillant des notes nouvelles, rebondit, virevolte, se suspend pour mieux repartir.

   La musique minimaliste est au fond un hymne vibrant au bonheur de vivre, un refus de la crise, de la déprime fabriquée par des médias trop souvent aux bottes de la finance ivre de son pouvoir illusoire. Il faut revenir aux sources, par delà les artefacts d'une civilisation égarée.

Paru en 2010 chez Brilliant Classics / 10 Cds / 83 pièces / 854 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Jeroen van Veen

- l'intégrale de "Canto Ostinato" de Simeon ten Holt, en concert en septembre, interprété par Jeroen et Sandra van Veen, Elizabeth et Marcel Bergmann :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 14 avril 2021)

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Publié le 11 Novembre 2011

Wim Mertens - Series of Ands / Immediate Givens

   Wim Mertens, compositeur flamand minimaliste né en 1953, pianiste et chanteur à l'étrange voix haut perchée de haute-contre, n'était pas encore dans mon index ! Évoqué de temps à autre, certes, mais c'est tout. Après l'avoir écouté, je ne dis pas assidûment - je ne fréquentais que quelques uns de ses nombreux enregistrements - , je l'avais oublié, submergé par le flot des sorties, passionné surtout par bien d'autres musiciens. J'avais à son égard un peu le même sentiment que pour Philip Glass : disons-le tout net, oui, il était pour moi comme une sorte de Philip Glass belge. Comme lui, à la fois très populaire, grâce notamment à leurs musiques de film, ressassant des airs, recyclant sans cesse des ritournelles, presque jusqu'à la nausée pour l'auditeur. Et puis, en même temps, ce sont deux musiciens beaucoup plus subtils qu'ils n'en ont l'air, capables au détour d'une phrase mélodique, d'une reprise, d'atteindre au sublime, à une grâce limpide. En somme, ils ont en commun d'être tantôt agaçants, insupportables même lorsqu'ils flirtent avec la mièvrerie, tantôt fins ensorceleurs, mélodistes et harmonistes accomplis. Cette double face les rend aussi assez attachants : deux musiciens qui ne s'en laissent pas compter, qui persistent dans leur voie sans souci des modes ; deux hommes qui cherchent inlassablement, à partir de leur vocabulaire, de leur syntaxe musicale si reconnaissable que d'aucuns s'en gaussent un peu vite, oubliant sans doute que le génie n'est pas une donnée, qu'il est parfois, et parfois seulement, de manière discontinue, imprévisible le plus souvent, au bout des méandres du parcours. Je ne sais plus pourquoi il m'est venu à l'idée d'entendre ce qu'il devenait. J'ai constaté qu'il était toujours aussi prolifique, et me voici tombé sur ce double album, son dernier en date.

   Le premier, titré "Series of Ands", ne dépayse pas tout de suite l'auditeur. On reconnaît des airs, les paysages sont connus, si bien que l'on se dit d'abord : « Tiens, Wim fait encore du Mertens. », et l'on s'apprête à faire la moue, dépités, à lâcher le fiel de notre semi déception. Tout tourne si rond. Mais il s'agit de réécritures, de vraies réécritures, qui nous prennent au dépourvu.

    Cela m'est arrivé avec "Sonsigns", le deuxième morceau : le piano caracole, surmonté d'une ligne de cuivre, enveloppé de cordes ; survient la voix, en virgules aiguës, serrées, une boucle se boucle dans un arrondi ralenti, et puis cela arrive, à une minute et quarante sept secondes, pour être précis, rupture de rythme et bascule dans un monde délicat, d'un baroque raffiné, sorte de danse disloquée magnifique, avec de belles envolées filées. On respire, on se laisse reprendre par cette musique de chambre colorée, tout en spirales, en volutes empilées. L'album ne cessera d'ailleurs d'osciller entre quasi ambiances de fêtes foraines, de kermesses à flonflons - vous imaginez ma tête dans ces moments ! -, et sarabandes esquissées dans un crépuscule à la Watteau, bluettes translucides et si belles dans leur naïveté : qui d'autre en serait capable ? Écoutez "Face à main", simplicité touchante, grâce surannée du piano, puis la fanfare se déchaîne sans que le pire survienne, car une habile surenchère des textures qui s'enchevêtrent dessine des entrechats fascinants, pièges voluptueux qui - je l'imagine - ont dû inciter Peter Greenaway à faire appel à Wim Mertens pour la musique du Ventre de l'Architecte. Le dernier titre, "Man-in-person", est un majestueux autoportrait sous forme d'élégie en demi-teintes, volte-face inattendue qui dévoile le Wim introverti pudiquement caché derrière la façade ostensiblement chargée, parfois outrancière, dont il s'affuble : cordes nues, retenues, graves, suaves, beau pied de nez à ceux qui le voyaient en bouffon grotesque se contorsionnant dans la poussière des arènes populaires , superbe transition vers le second cd, Immediate givens.

  "Kerf width" nous introduit dans de nouveaux territoires :  cet austère solo de percussion creuse l'écart avec l'empreinte sonore de l'univers mertien, véritable ascèse invitant l'auditeur à chasser tous ses préjugés. Le second titre "The biggest fable of all", un solo de harpe d'un peu plus de trois minutes, est tout aussi surprenant par la rigueur économe de son dialogue entre une cellule refrain et des réponses énigmatiques qui procèdent souvent par grappes de notes répétées, obstinées. Avec "In.Zones", le plus long titre avec plus de treize minutes, on revient vers des rivages plus connus, mais c'est le meilleur du musicien : magnifique mélodie au piano, reprise très vite par tout l'ensemble de chambre, la trompette répondant tout en haut, et un jeu de variations éblouissant, des fractures franches donnant au développement une fraîcheur, un dynamisme irrésistibles. On sent le plaisir des musiciens à nous donner une musique de chambre à la fois évidente et d'une belle élaboration. Un des sommets de ce double-album qui met ensuite en avant tantôt le trombone, la harpe à nouveau, les percussions encore pour finir, en alternance avec des morceaux de bravoure où l'ensemble brille autour du piano chantant, comme dans "Tactility", sa merveilleuse aisance, ce goût de l'étourdissement qui serait factice s'il n'était pas le signe d'un besoin de chaleur, de bonheur facile : n'oublions pas la Flandre balayée par les vents glaciaux ! Il y a du funambule en Wim Mertens, une manière de se tenir sur la corde, de refuser le clivage entre musique populaire et musique savante, et s'il lui arrive de faire quelques faux pas, il se rattrape le plus souvent par des pirouettes et des échappées confondantes pour qui accepte de l'écouter vraiment.

   Un double album à facettes pour (re)découvrir un musicien au fond mal connu (presque rien sur le net au sujet de cette parution...). À noter sur la pochette ce reptile à deux têtes trouvé en Chine et qui daterait d'il y a cent millions d'années... mais qui me semble une manière indirecte d'annoncer la double face de ce disque.

Paru en 2011 chez Usura - EMI Classics / 2 Cds / 8 et 11 titres / Presque deux heures.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 13 avril 2021)

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Publié le 24 Octobre 2011

La couverture retenue

La couverture retenue

   Je ne m'étendrai pas sur la polémique qui a conduit Nonesuch et le compositeur à renoncer à la couverture avec la photographie de Masatomo Kuriya. Je constate qu'on a hélas plus parlé d'elle que de la musique de Steve. 

   Je sais que, mis à part les détracteurs qui lui reprochent de créer une œuvre à partir d'un événement terrifiant, certains trouvent ce disque incohérent, voire anecdotique. Je voudrais ici répondre aux uns et aux autres.

   Concernant le reproche d'incohérence, d'abord. Les trois compositions de l'album, si différentes d'allure, s'inscrivent dans la cohérence  globale du parcours de Steve. WTC 9/11 appartient à une veine que je qualifierai d'impure - sans connotation péjorative - : confrontation d'un quatuor à cordes et d'une bande pré-enregistrée, dans la lignée de Different Trains en 1988, avec déjà le Kronos Quartet, ou encore de City Life (1995), même si les sons préenregistrés sont joués en principe en direct sur deux claviers à échantillons. La pureté acoustique se confronte au trouble des sonorités électroniques, des voix retraitées. Le Mallet Quartet représente la ligne pure, plus ancienne, pures percussions dans la lignée de Drumming (1970-1971) ou de Music for Mallet Instruments (1973). Quant à Dance patterns, je la rattacherai à un filon hybride, dont le caractère dansant  a été perçu par nombre de chorégraphes, et ce filon ne comprend pas que des pièces de commande de ces derniers, puisque j'y ferais figurer Music for 18 instruments  de 1978, une de mes préférées, magnifiquement chorégraphiée notamment par une troupe belge dont j'ai oublié le nom. Des percussions, plus deux pianos dans le cas présent, et parfois un véritable orchestre de chambre qui chante la vie. Aussi la réunion des trois ne me paraît-elle pas hétéroclite, dans la mesure où elle fait se côtoyer trois lignes compositionnelles de la galaxie reichienne, et pas non plus le fruit du hasard.

La couverture écartée

La couverture écartée

     Steve précise avoir voulu que WTC 9/11 soit brève, ramassée : pièce "documentaire", dramatique, poignante sans commisération appuyée, remémoration et non monument aux morts, car ouverte sur le monde à venir, "World To Come", comme le lui suggérait la composition éponyme de son ami David Lang. L'ouverture, c'est le Mallet Quartet, dans sa pureté, sa transparence, son évidence lumineuse, et ce sont les Dance Patterns, n'en déplaise à ceux qui rêvent de transformer le 11 septembre en apocalypse noire, en événement interdit de représentation sous prétexte qu'il serait au-delà de toute possibilité de le dire, d'en rendre compte. Quelle naïveté de leur part, et quel orgueil ! L'artiste ne représente jamais le réel : il en propose une vision subjective pour donner à penser. De plus, la tragédie du 11 septembre, aussi épouvantable soit-elle, n'est hélas ni unique ni pire que bien d'autres : c'est pourquoi s'offusquer qu'un artiste s'en empare est à mon sens rien moins que ridicule. Reproche-t-on à Delacroix sa vision des Massacres de Chios ? à Francis Ford Coppola son Apocalypse now ? Le paradoxe du véritable artiste, c'est qu'il parvient à tirer de la beauté de l'horreur, et il n'y a pas à s'en scandaliser si l'on y réfléchit - à moins d'une volonté évidente d'exploitation commerciale dont on ne saurait soupçonner Steve - , car le tabou, le refoulement, produisent de facto une véritable putréfaction de leur contenu qui, faute d'être appréhendé, alimente toutes les phobies liées au sacré, à l'inhumain. La musique de WTC 9/11 ne fait rien d'autre que de s'approprier l'événement pour lui restituer sa dimension humaine : il va falloir que tous les Américains acceptent l'évidence et cessent d'être honteux de ce qui leur est arrivé. Les États-Unis ne sont pas intouchables, le rêve américain s'est écroulé avec les deux tours, c'est arrivé à bien d'autres dont on ne parle même pas.

   J'ai fait écouter à une jeune fille la composition de Reich, sans donner aucune information à son sujet. Elle était très impressionnée, mal à l'aise : "C'est une musique de meurtre, d'épouvante", m'a-t-elle dit. Steve ne triche pas, ne maquille pas : il donne à entendre avec une incroyable justesse, une puissance dramatique rarement atteinte. Il faut écouter WTC 9/11 à pleine puissance, comme du rock. L'impact est extraordinaire : le Kronos étincelant, en archange-keroubim flamboyant, démultiplié, comme des sirènes striées, bloquées, cerné de ces voix voilées, fantomatiques, de ces creux peuplés de nuages de particules, dans un climat de compte-à rebours. Une réalité irréelle à force d'intensité chaotique, cauchemardesque, un dies irae d'après la mort de dieu : une punition, un châtiment, d'une certaine manière la fin d'un monde, mais non pas la fin du monde ! Les deux mouvements suivants prennent en charge l'humain, avec ces témoignages de voisins, de pompiers. La musique des voix est bouleversante : la monstruosité ne parvient pas à bout de la beauté de l'homme, voilà ce que nous dit Steve. Dans cette procession de voix distordues, harmonisées, coulées dans la musique du quatuor à cordes se donne à entendre la dignité, l'éminente dignité de l'homme face au pire. Le symbole orgueilleux est tombé, restent les hommes et les femmes qui témoignent, et c'est beau, je ne trouve pas cela choquant, car l'homme est musique lorsqu'il se contente de son humble dimension, qu'il exprime ses émotions vraies. À cet égard le dernier mouvement est le plus abouti : distorsion des voix filées, insertion de fragments psalmodiés de la Shmira, cette pratique juive qui consiste à s'asseoir près du mort et à réciter des psaumes ou des passages de la Bible jusqu'à l'enterrement : majesté de la douleur, et juste après la tête se relève, il y a un monde qui attend, le quatuor tranche en gestes clairs, à peine nuancés par le violoncelle élégiaque, « and there's the world right here ». On entend à nouveau les sirènes du début, mais le coup d'archet final y met un terme péremptoire : le temps des lamentations est fini, place à l'espérance, à la vie qui continue.

   Le Mallet Quartet rompt avec tout pathos. On y retrouve le pulse dionysiaque, la joie de la frappe sur les deux marimbas et les deux vibraphones, et même de véritables mélodies. Comme d'habitude, l'ensemble So Percussion y est extraordinaire, lumineux, précis. Le dvd qui accompagne l'album les montre dans leur studio garage, hyper concentrés et détendus à la fois. D'une durée très voisine de WTC 9/11, c'en est le contrepoint idéal. Après le concret éprouvant, l'épaisseur d'un réel inquiétant, voici l'abstrait translucide, la ferveur attentive à capter les harmoniques, la joie qui surgira plus belle encore après le second mouvement lent, intériorisé. De quoi dissiper les fumées noires, ne faut-il pas vivre quand même après ? La danse de la vie, syncopée, tout en déhanchements, on l'entend dans les Dance Patterns qui terminent cet album. Deux vibraphones et deux xylophones, plus deux pianos pour une pièce à la limite du facétieux, avec un moment miraculeux de retenue et de grâce très rare chez Steve - j'ai pensé à Peter Garland - avec cette formidable intrication rythmique, ce tricotage rigoureux qui font tout le charme de ce musicien au meilleur de sa forme.

   Un disque remarquable, l'un des grands chefs d'œuvre de Steve Reich, dont j'admire et salue l'intégrité rigoureuse, l'humanité simple. À écouter dans les meilleures conditions pour entendre le remarquable travail sur le son, d'une précision magnifique.

    On n'échappe pas à la polémique. La pochette écartée était évidemment meilleure...

Paru en 2011 chez Nonesuch / 7 titres / 37 minutes.

Pour aller plus loin

- le deuxième mouvement de "WTC 9/11" , puis la première partie du "Mallet Quartet" :

 

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 13 avril 2021)

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