musiques contemporaines - experimentales

Publié le 4 Juin 2011

Frédéric Lagnau : promeneur minimaliste inspiré.

    Emporté par un cancer le 30 avril 2010, Frédéric Lagnau n'a pas connu la célébrité qu'il aurait méritée. Je l'avais évoqué dans un article du 23 février 2007 titré "Jardins d'oubli", en hommage à son disque Jardins cycliques, paru chez Lycaon en 1998 : 70 minutes alternant pièces classiques et pièces contemporaines, minimalistes ou non, et quatre compositions personnelles. Or, voici quelques jours, un lecteur me signale un autre disque de ce pianiste discret : Journey to Inti, publié par le scène nationale d'Évreux en 1992. Quatre pièces, quatre promenades dans cet univers fluide du piano minimaliste qui est le sien, marqué par Steve Reich, mais beaucoup plus fantasque, rêveur, obstiné. Une musique en rapport avec les éléments, le vent, le fleuve : bucolique, elle aime à s'étirer, revenir inlassablement sur elle-même dans des enroulements secrètement voluptueux. Elle bourdonne dans le jardin aux herbes folles des harmoniques perdues comme dans ses "Chants initiatiques", ciselant les gouttes d'un soleil blanc, s'attardant aux herbes éblouies avec une grâce de nymphe diaphane. C'est une musique qui sait attendre pour renaître, suspendue à la recherche de ce qui vient au détour des boucles entêtantes, dans le creux soudain, imprévu, qui délivre la merveille endormie : la voilà qui se redresse, déborde, irrigue, source joyeuse et conquérante en plein milieu de "Journey to Inti", troisième titre de l'album éponyme. Très, très grand album, merci Bourbaki : je renvoie les lecteurs à la mise en ligne de l'album complet sur votre blog.

Frédéric Lagnau : promeneur minimaliste inspiré.

  Jardins cycliques, album très différent, propose un programme qui invite l'auditeur à oublier tous ses préjugés : l'on y passe allègrement de François Couperin à des compositeurs contemporains, vérifiant une fois de plus que le minimalisme n'est que le développement d'idées en germe chez les classiques, et non une régression paresseuse vers la facilité comme le pensent trop vite bien des auditeurs et des compositeurs imbus d'une complexité qu'ils dénient à ce courant trop populaire (si l'on pense au trio Reich - Riley - Glass) à leurs yeux. Il est temps d'admettre que le minimalisme, s'il a connu un âge d'or dans les années soixante, soixante-dix, continue d'influencer nombre de compositeurs nettement moins connus, voire inconnus, que l'on parle de post minimalisme ou non. D'ailleurs Frédéric Lagnau est un vrai minimaliste, je le vérifie encore en écoutant "À quelle heure arrive le vent", première pièce de Journey to Inti, ou "À mesure ou au fur", dix-neuvième de Jardins cycliques : jeu avec les combinaisons de motifs, plaisir du primesaut, du rebond, qui produit une labilité fragile ou océanique, mouvements de flux et stases contemplatives.

J'allais oublier : je crois devoir à Frédéric Lagnau la découverte de ce qui est devenu ma pièce préférée de John Cage, "In a landscape", qui clôt Jardins cycliques.

Pour aller plus loin

  - Jardins cycliques en intégralité ici au format MP4

(22 titres)

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 31 mars 2021)

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Publié le 25 Mai 2011

Sarah Kirkland Snider - Penelope : Mélodies d'une irrémédiable déchirure.

   Une frise de papillons offerte au regard (dessin intérieur de la pochette, dû à DM Stith) : envol des âmes, trajectoires croisées, délicatesses qui se frôlent. La pièce "Penelope", de la dramaturge Ellen Mclaughlin, est devenue un cycle de chansons mises en musique par la compositrice Sarah Kirkland Snider, interprétées par l'ensemble de chambre Signal et chantées par Shara Worden. Magnifiques retrouvailles avec cette voix incomparable, déjà célébrée ici lors de la sortie de  a thousand shark's teeth, second album de son groupe My Brightest diamond.

  Inspiré de l'Odyssée d'Homère, le texte tourne autour du difficile, problématique retour d'Ulysse à Ithaque après vingt années d'absence. Vainqueur fatigué, méconnaissable, devenu un étranger aux yeux de Pénélope, "the Stranger with the Face of A Man I loved" comme le présente le premier titre, qui est-il ? Comment rejoindre son épouse, alors que Calypso l'attend encore, et que le poursuit la haine de Poséidon ? Ulysse se sent perdu, et Pénélope ne peut plus le retrouver.
  

 

   La musique est par conséquent d'un lyrisme frémissant, mélancolique. Douceur bouleversante des interrogations lancinantes, des élans arrêtés. Cordes enveloppantes, harpe mélodieuse, guitares électrique ou acoustique, percussions méditatives et sonorités électroniques discrètes tissent autour de la voix caressante et grave de Shara Worden une atmosphère d'introspection rêveuse. La réalité explose parfois sous les irruptions violentes des souvenirs qui hantent les personnages, les empêchent d'être vraiment là, de répondre à la demande de l'autre. À d'autres moments, tout s'arrête et se suspend. Voici "Dead friend": "You can't follow me where I go " : "Dead friend / Turn your back on me / Let me go / I've forgotten you / Forget me" , extrait des paroles de ce neuvième titre presque entièrement a capella, clé de voûte admirable de ce disque splendide, illuminé par l'intériorité rayonnante de la voix de Shara. Sarah Kirkland Snider a le sens de la densité, du mystère : l'écriture constamment mélodieuse épouse les mouvements de l'âme avec une rare sensibilité. Jamais d'emphase, une justesse légère qui saisit les moindres nuances, au plus près de l'émotion...avec toutefois une petite faiblesse sur l'avant-dernier titre, qui fait dans la joliesse bavarde, heureusement rattrapé en partie par un final recueilli. Quand même douze très beaux titres pour deux moins aboutis !

   Musique de chambre, ambre des muses ivres d'amour impossible...

Paru chez New Amsterdam Records en octobre 2010 / 14 titres / 54 minutes

Pour aller plus loin

- la page de l'album sur le site du label : tout est en écoute.

- le très beau livre d'Annie Leclerc, Toi, Pénélope, paru chez Actes Sud en 2001. Tandis que les textes d'Ellen Mclaughlin accordent autant d'importance aux deux époux, le roman d'Annie Leclerc adopte le point de vue exclusif de Pénélope. Comment a-t-elle vécu l'attente, le retour avec le terrible massacre des prétendants ? Dans les creux de L'Odyssée, la romancière rend à Pénélope son vrai visage inconnu, nié par le poème épique. Une Pénélope qui saisit ce qui sépare hommes et femmes :

« Tu avais vu apparaître entre hommes et femmes plus qu'un contraste, plus qu'une séparation, la distance d'un abîme. Ce n'était pas une guerre, c'était un sûr dissentiment, l'affirmation d'un différend d'autant plus réel qu'il n'était pas déclaré. Les femmes renonçaient — comme elles avaient déjà mille fois renoncé au cours des générations — à dire aux hommes ce qu'elles pensaient d'eux.

   Avant même de vous avoir quittées ils étaient embarqués ensemble et au plus loin de vous. Et vous, de même, ayant reculé sur la grève, vous sentiez vos pieds s'enfoncer dans la terre, vos bras se serrer autour de vos petits, jurant de garder toute la vie pour vous et pour vous seules.

   Tandis que les hommes se déployaient de toute part, grimpant, chargeant, escaladant, riant aussi d'une large ferveur colorée, comme si ce n'était pas à la mort qu'ils couraient mais à la vie elle-même, les cheveux au vent, la poitrine dénudée, les muscles bandés, et plus que satisfaits, exaltés d'être hommes ensemble et de fourbir le grand corps viril en partance, vous, les femmes, silencieuses et rigides comme la mort, fabriquiez votre forteresse de vie à laquelle ils n'auraient pas accès. Ce que vous pensiez vous ne le diriez pas. Vous garderiez tout pour vous. La douceur des heures, les enfants, les rêves.

   Ils pouvaient bien dire qu'ils partaient à cause d'une femme infidèle, vous n'en croyiez rien. Ils partaient pour courir les mers, les périls, les cités lointaines. Ils partaient pour quitter leurs femmes, pour se frotter les uns aux autres, pour chercher les dieux, pour approcher la mort. » (p.168-169)

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 30 mars 2021)

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Publié le 26 Avril 2011

Fuse ensemble - L'Usina Mekanica : réenchanter le monde !

   Après Big skate déjà chroniqué ici, le Fuse Ensemble dirigé par Gina Biver, qui en est aussi la compositrice pour l'essentiel, a sorti fin 2010 un nouvel album, L'Usina Mekanica, qui tient les promesses du premier. Presque 43 minutes cette fois, donc pratiquement la durée de bien des disques.
   La musique de Gina Biver associe très souvent des sonorités cristallines, des aigus affûtés, alliés à des sons percussifs de diverses textures. Quelques graves ménagent des contrastes tranchés. La conjugaison de tous ces éléments donne aux compositions une acidité onirique, une étrangeté déconcertante. La logique habituelle du développement thématique cède la place à des juxtapositions, des irruptions qui lui donnent aussi cet aspect kaléidoscopique caractéristique, comme si l'œuvre obéissait aux lois imprévisibles d'une fantasque déconstruction constructive. Le titre trois, "Infiltration of Memory", en offre un bel exemple : à chaque fois qu'une unité d'idée s'est brièvement développée, elle est frappée, se désagrège pour renaître autre. D'un frottis percussif créé par des jouets mécaniques surgissent un violoncelle, un violon, un piano, tous hésitant, puis la clarinette emmène la danse, bientôt évaporée, et commence un nouveau cycle plus échevelé, avec cymbales lancinantes, piano incantatoire en boucles serrées, tout se dérègle, se troue de silences avant un nouveau départ vers une destination plus énigmatique encore. Une musique pour certains contes d'Hoffmann ou pour les histoires d'Edgar Poe les plus insolites. 

   "HOles in the Wall", le premier titre pour deux pianos-jouets et sons électroniques en direct, ne serait-ce pas la musique même que pourrait jouer Olympia, la belle automate de L'Homme au sable ? Tout l'album oscille entre mécaniques carillonnantes déréglées et processus pervertis, subvertis de l'intérieur par des surgissements prodigieux. Le titre éponyme, dernier de cet opus, se situe à cet égard aux antipodes des musiques industrielles. L'automatisme mécanique n'y tient qu'une place restreinte, cerné et envahi par des phrases ironiques et charmeuses. Enrichi par sa propre débâcle, il renaît plus beau de ses cendres. Dans "Parallels", le violoncelle proteste contre le ruissellement obstiné de la boîte à musique : il racle, griffe, en vain, réduit à admettre ce flux discret que rien n'endigue. La pièce semble raconter une lutte archaïque et éternelle, celle du yin et du yang, car il faut bien que le mâle violoncelle, rouge de colère, finisse par se mettre à l'écoute du féminin. "Bloody Mary" a des allures de cauchemar, ponctué par un piano obsessionnel, agité par une frénésie épisodique inexplicable suivie de remontées épaisses creusées de turbulences. Magnifique musique horrifique, avec d'inévitables poussées grotesques. Le violon interroge fébrilement, la clarinette chevauche le magma et les hoquets percussifs, la guitare électrique s'en mêle jusqu'à l'acmé qui coïncide avec la résolution merveilleuse des tensions : la fin est un champ de ruines sur lequel le piano dispose des découpures moqueuses. Serions-nous dans un théâtre de marionnettes, un théâtre d'ombres ? "L'Inquiétante étrangeté", composition de Jorge Sad dont le titre renvoie évidemment à Sigmund Freud, nous mène au cœur d'un mystère angoissant, à l'intérieur du crâne d'un aliéné assailli par les voix multiples des incarnations possibles qui le déchirent. Cela balbutie, se bouscule parmi les froissements électroniques. Mais un crissement synthétique annonce une période plus calme marquée par une ambiance de fête foraine à l'arrière-plan. Quelque chose se cherche, se fraye un chemin dans l'obscur, l'harmonie frôle l'innommable avant de se résorber...

   "L'Usina Mekanica" est un disque sans doute un peu aride au départ, parce qu'il est extrêmement dépaysant. Entre acoustique et électronique, le Fuse Ensemble invente de nouveaux chemins pour découvrir des territoires mentaux, des espaces imaginaires d'une plasticité superbe. L'on est tout surpris de se retrouver au pays des métamorphoses et des anamorphoses : pour notre plus grand plaisir, cette musique se joue de nous !

  Bien sûr, il manque à cette chronique de rendre compte de la dimension multi-média que Gina et Edgar Endress, responsable vidéo et auteur de la couverture du cd, donnent à leurs performances.

Paru en 2010 / Auto-produit / 7 titres / 43 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Gina Biver.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 29 mars 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 4 Avril 2011

Newspeak - sweet light crude

   Après Victoire et Janus, deux ensembles américains qui se consacrent aux musiques d'aujourd'hui, voici Newspeak, toujours sur New Amsterdam Records. L'ensemble compte huit membres : Caleb Burhans au violon, Melissa Hughes au chant, James Johnston au piano, synthétiseurs et orgue, Taylor Levine à la guitare, Eileen Mack, codirigeante aux clarinettes, Brian Snow au violoncelle et deux percussionnistes, Yuri Yamashita et David T. Little, également son directeur artistique, selon lequel Newspeak est né sous les feux conjugués de Black Sabbath, Louis Andriessen, Dead Kennedys et Frederic Rzewski. L'ouverture est donc de rigueur et cela donne un album stimulant, sans doute un peu dispersé, mais n'est-ce pas lié au concept lui-même, puisqu'il rassemble six pièces de six compositeurs ?

   J'avoue ne guère accrocher au premier titre signé Oscar Bettison, très jazzy, construit sur des tempi variables. Par contre, dès la seconde pièce, la magie s'installe. " I would prefer not to", de Stefan Weisman, se déroule comme un magnifique adagio transfiguré par le dialogue entre la voix archangélique de Mélissa Hughes et les autres instruments : la guitare électrique lumineuse et incisive, le piano qui pose ses notes répétées, les déchirures percussives, le violoncelle et le violon qui les encerclent dans des volutes glissantes, ce qui donne une pièce mystérieuse, d'une douceur ineffable. La seconde partie de la composition, comme hachurée par des silences et des baisses de tension, prend un relief extraordinaire, si bien que j'ai pensé à plusieurs reprises à l'opéra de David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe,  The Carbon Copy Building,  notamment l'ouverture et le finale.

   La composition du directeur artistique, David T. Little, qui donne son titre à l'album, est aussi une belle réussite. Présentée comme une chanson d'amour et de dépendance, elle évolue entre lied passionné et effervescence rock, servie par une mise en place instrumentale impeccable. Missy Mazzoli, directrice et compositrice de l'ensemble Victoire déjà évoqué, signe le quatrième titre,  "In Spite of All This", dominé par les glissements du violon, des courbures suaves qui m'ont rappelé une compositrice dont on parle assez peu, Lois V. Vierk. Morceau à la fois mélancolique et virtuose, intense, comme travaillé par des bouillonnements intérieurs finalement recouverts par la trame répétitive qui tisse son cocon insidieux. "Brennschluβ", de Pat Muchmore, est une pièce détonante, écartelée entre les incursions sidérales dans les aigus éthérés, les convulsions électriques désordonnées et le chant suspendu de Mélissa, pythie farouche et vindicative ou charmeuse d'arcs-en-ciel - la pochette ne nous rappelle-t-elle pas que le mot allemand du titre désigne le sommet de la trajectoire balistique d'un missile, plus particulièrement le moment où le moteur cesse de brûler du carburant ? Quant au dernier titre signé par le violoniste de l'ensemble, Caleb Burhans, c'est bien un requiem, comme l'indique le titre, "Requiem for a General Motors in Janesville", mais un requiem nettement post-rock, dominé par les interventions étirées de la guitare électrique et la langueur des cordes, et pour finir l'envolée de la voix dans le beau climax brûlé.

   Cette nouvelle langue, à la différence de la novlangue imaginée par George Orwell dans 1984 (immense roman, faut-il le rappeler, terriblement d'actualité...), est à découvrir sans inquiétude...

  Paru en 2010 chez New Amsterdam Records / 6 titres / 42 minutes

Pour aller plus loin

- le blog de Melissa, encore elle : concerts, recettes de cuisine (une apple pie notamment !), et des trouvailles musicales à faire, entre autre une belle pièce de David First, électronique et voix : on peut écouter et suivre le texte anglais d'Anselme  Berrigan.

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 mars 2021)

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Publié le 10 Mars 2011

Joëlle Léandre - La contrebasse, "visible corps étonnant d'innocence"

   Joëlle Léandre est l'âme de la contrebasse : dans sa simplicité, l'affirmation résume cette carrière exceptionnelle de l'une des musiciennes françaises les plus prestigieuses, qu'il est impossible d'enfermer dans un champ musical précis. De formation académique, elle a imposé la contrebasse comme instrument soliste, si bien que de nombreux compositeurs contemporains ont écrit des pièces spécialement pour elles. Mais elle a aussi participé à des formations de musique expérimentale, de jazz, collaboré avec tous les grands noms des musiques improvisées. Pas étonnant que dans son cursus, à côté de chaires et de résidences, on la retrouve au Mills College d'Oakland (Californie), où ont enseigné ou enseignent encore des musiciens comme Fred Frith ou Daan Vandevalle, John Cage, Terry Riley.

   Elle était en concert solo ce 9 mars 2011 à Reims, dans l'auditorium de Césaré, le Centre national de création musicale installé depuis décembre 2009 dans des locaux parfaitement adaptés à une écoute rapprochée.

   Le public est à quelques pas de Joëlle Léandre, qui a ouvert sa prestation par une improvisation, une manière de faire corps, tout de suite, avec le public, de l'emporter, le ravir par la force d'une musique imprévisible, qui impose l'écoute par son incroyable liberté. Le visage se crispe, la sueur coule, la main gauche vole sur le manche, monte  et descend, caresse, appuie, tandis que la droite pince les cordes ou manie l'archet sans ménagement particulier. Tout est franc, entier. La bouche s'ouvre sur des sons inarticulés, modulés en grognements, en cris rauques ou phrases chantées-glissées. Car la voix surgit assez régulièrement pour accompagner l'instrument, comme si la vibration des cordes métalliques et la résonance de la caisse en bois émouvaient la musicienne qui laisse alors venir une voix du fond du corps, du fond des âges, sauvage. Venue d'ailleurs, comme celle que le compositeur italien Giacinto Scelsi, avec lequel elle a beaucoup travaillé, lui demandait avec insistance, qu'il voulait pour sa pièce "Maknagan", et qu'elle espérait retrouver ce soir pour l'interpréter. Elle nous a dit sentir qu'elle la retrouverait. Qu'en a-t-il été ? Pour nous, cette voix primale était là, tout au long du concert, pas seulement pour cette pièce étrange, si dépaysante comme toute la musique de Giacinto.

   Deux pièces de John Cage, transcrites pour elles, sont également au programme.

Elle s'assoit derrrière sa contrebasse posée sur le flanc contre le sol, essaye de trouver la meilleure place pour la petite partition, se demande si elle a besoin de ses lunettes, ponctue le tout d'involontaires "voilà". Elle est prête. La contrebasse remplace le "piano fermé" initialement prévu par Cage : on ne joue pas avec les cordes. L'instrument est utilisé comme percussion, frappé à coups rapides, légers, irréguliers, pour rythmer le chant, plus proche du lyrisme traditionnel, mais segmenté en phrases ponctuées de silences significatifs. "The wonderful widow of eighteen springs", pièce de 1942 dont le texte est inspiré par un extrait de Finnegans Wake de James Joyce, n'a rien perdu de sa grâce vagabonde. "Flower" est peut-être plus émouvante encore dans son dépouillement diaphane.

  La musicienne a ponctué son parcours par une pièce personnelle, "Cut Studies", tout à fait dans l'esprit d'humour et de dérision de John Cage. Morceau d'une vivacité ravageuse, sur un texte en français, des consignes qu'une propriétaire laisse pour qu'on s'occupe de son appartement et de son chat. Seulement les mots changent de place, les vilains, si bien que les consignes deviennent délirantes : on vide la javel dans la soucoupe du chat, on essuie les poussières avec le chat, et tout à l'avenant.

   Tout au long du concert la musicienne nous a ainsi promené entre les extrêmes, une proximité prosaïque avec les cordes qui grincent, l'archet qui semble les tordre jusqu'à en tirer des craquements inquiétants, ou au contraire tout un dégradé de lointains entre caresses et frottements à peine, au gré de mouvements infimes et de saillies humoristiques, jouant et se jouant de nous avec une aisance confondante.

Pour aller plus loin

- le site de Joëlle Léandre

    La partie entre guillemets du titre vient du début d'un poème de Giacinto Scelsi - qui écrivait en français, extrait des Poèmes incombustibles (1988), repris dans Giacinto Scelsi / L'homme du son (Actes Sud, 2006).

Voici le poème (p.258) :

Visible                                              

corps étonnant                            

d'innocence.

Qui peut jeter

le sang brûlé

au vent sans violence.

Les dunes du temps

sont lasses d'attendre

l'amie musicienne

 

(Elle) qui jouait

hallucinée de lumière

parmi les ombres

de naissance.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 26 mars 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 19 Février 2011

Janus - I am not

    New Amsterdam Records, maison de disques non commerciale et organisation au service des nouvelles musiques, appartient à cette grande famille qui compte dans ses rangs Cantaloupe Music, Innova, Bedroom Community. Le catalogue de ce jeune label est une mine, dont j'ai déjà extrait le quintette féminin Victoire. Janus est une autre formation féminine qui mérite le détour. Ce trio, composé  d'Amanda Baker, à la flûte, aux percussions et au chant, de Beth Meyers, à l'alto, au banjo, aux percussions et au chant, et de Nuiko Wadden à la harpe et aux percussions, vient d'enregistrer son premier disque, I am not, qui regroupe les compositions  de six musiciens new-yorkais. L'album est scandé par les quatre titres de Jason Treuting, l'un des membres de So Percussion, en position 1-4-7-9, qui déclinent le titre I-am-not-(blank). Dès le premier titre, "I", on est enchanté par la légèreté délicate de la musique, mélodieuse et malicieuse. Les trois voix des musiciennes disent ce qu'elles ne sont pas tandis que la harpe nous entraîne dans une ronde grisante, que la flûte psalmodie très doucement à l'arrière-plan. Serions-nous dans le Valois nervalien avec ces nouvelles sirènes souriantes ? "Keymaster" accentue l'impression de rêve suave : la musique glisse, tisse des torsades incantatoires avant de se changer en danse à la Nyman ou à la Wim Mertens. C'est la fête, c'est un régal. Déprimés de tous les pays, cessez d'absorber des médicaments douteux, écoutez Janus, laissez-vous emporter dans le beau pays des tissages lumineux. Voilà qui donne envie de découvrir le compositeur, Caleb Burnhans, également violoniste, altiste, contreténor...

 

   Le morceau suivant, "Drawings for Meyoko", confirme que décidément, on tient un trio formidable : aisance et professionnalisme au service des meilleures musiques d'aujourd'hui, ici Angélica Negrón, musicienne originaire de Porto Rico, qui leur a écrit une pièce de chambre dense, avec sous-bassement de claviers et de sons électroniques. Arabesques intrigantes, micro-nappes pulsantes sur lesquelles l'alto s'élève à petites touches, une voix chantonne sur le clapotis de la harpe qui donne une ambiance discrètement celtique à ce très, très beau titre : comme une cérémonie d'envoûtement près d'une fontaine cachée. "Am", second titre signé Jason Treuting, sonne japonais, tout en éclats et en petites bulles percussives : jardin de petites pierres, flûte espiègle et mélancolique, à peine. Envol et frissons avec "Gossamer Albatross", pièce lyrique de Cameron Britt, qui est aussi percussionniste : magnifique chant d'alto sur les découpes de la flûte et la mer de la harpe, creusé en son milieu par des battements percussifs recueillis. "Beware Of" d'Anna Clyne commence avec la harpe liquide, une voix lointaine au téléphone peut-être. Percussions et flûte prennent le relais en imposant leurs hachures, créant comme une musique pixellisée qui découvre sans cesse des arrière-plans imprévus, les textures s'épaississent, s'évanouissent, voyage à Lilliput, grouillement soudain de nains sonores. Jason Treuting, avec "Not", propose sans doute le morceau le plus énigmatique : glissements lents de l'alto répétés ad libitum, bondissements percussifs, traits de flûte et petits surgissements. Une petite merveille. Avant d'aller voir sous le tapis, "Under the Rug", pièce de Ryan Brown : sobre trame de harpe, frottements et  frappe sourde, l'alto qui surgit, cygne, dans la danse ténue des galets qu'on entrechoque, mais pas trop fort. Jason Treuting conclut le disque par une pièce mystérieuse, marche lente de pizzicati et d'expirations électroniques.

   Encore un disque qu'il faut savourer dans son ensemble, beau parcours sans faute, sans esbroufe. Six compositeurs pour une musique de chambre de notre temps : sereine, intimiste, sobre, débarrassée des affects grandiloquents, attentive aux beautés discrètes. Réconfortante, en somme.

Paru chez New Amsterdam Records en 2010 / 9 titres / 44 minutes

Pour aller plus loin

- le site d'Angélica Negrón.

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 26 mars 2021)

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Publié le 7 Janvier 2011

David Mahler - Only Music Can Save Me Now

La Rose fleurit en eau profonde.   

   "Seule la musique peut me sauver maintenant." Comment ne pas répondre à l'appel d'un tel titre ? Il est impossible d'imaginer un monde sans musique. Pour quelques uns comme pour moi, elle est vitale, elle nous sauve en effet, parce qu'elle nous rappelle que nous participons de cette suprême harmonie qu'est l'univers et parce qu'elle aide à nous délivrer de la laideur.

  J'ai donc répondu, et découvert un musicien américain indépendant, éclectique, d'esprit profondément démocratique. Loin des institutions académiques, David Mahler, né dans le New Jersey en 1944 est venu très progressivement à la composition. S'il étudie la musique, il l'enseigne aussi quelques années avant de reprendre ses études sous l'impulsion de sa découverte personnelle de Pauline Oliveiros, Morton Subotnick et John Cage notamment. Tous les trois lui indiquent de nouveaux territoires pour une musique américaine qui ne se contente plus d'arranger et de recréer la musique du passé. Il a la chance de fréquenter la récemment ouverte CalArts (California Institute of Arts, régulièrement évoquée dans ces colonnes), qui encourage chacun à trouver sa voie personnelle. Il en sort en 1972, ayant eu parmi ses mentors Harod Budd (tiens, tiens !), plus éclectique que jamais : passionné par les ballades sentimentales américaines, la musique chorale religieuse, le ragtime, Charles Ives ou...Henry Cow (Fred Frith, l'un des membres fondateurs de ce groupe britannique mythique, enseigne depuis 1999 la composition et l'improvisation dans un autre établissement musical fondamental dans l'histoire des musiques contemporaines américaines, le Mills College d'Oakland, toujours en Californie). Dès lors, son parcours est atypique, jalonné d'expérimentations collectives multiples dans plusieurs villes : chœurs pour enfants, création d'un studio de musique électronique accessible au public, d'une collection publique permanente de cloches représentant les trente-neuf comtés de l'état de Washington... Pianiste, chanteur, arrangeur, choriste et directeur d'ensemble de chambre, musicien d'église, compositeur et professeur, David Mahler écrit aussi bien des œuvres électroniques, pour bandes magnétiques, pour chœur, pour des installations, des ensembles de chambre ou encore ...neuf pianos-jouets. Il reprend à son compte les propos d'un autre musicien expérimental contemporain, Larry Polansky, qui affirme ceci au sujet du fait d'être un compositeur aujourd'hui aux États-Unis : « Notre travail devrait toujours avoir pour but notre propre transformation, et pas notre auto-glorification. Une communauté d'esprit est à notre portée, et nous ne devrions pas nous en détourner. » La musique est faite pour être partagée, d'où le titre choisi par Amy C.Beal pour le grand texte de présentation du livret du disque : "Why we sing". Musique de joie, de chant, nourrie de chansons et d'hommages à des compositeurs aimés.
   Le disque paru chez New World Records  est consacré à son instrument de prédilection, le piano. C'est l'excellente Nurit Tiles, membre de longue date du Steve Reich Ensemble, qui interprète ce choix généreux (presque quatre-vingt minutes !) et, à l'image du compositeur, d'un éclectisme (déconcertant pour certains) rarement dénué d'humour. L'album s'ouvre sur une petite pièce, de 2006, à l'origine dédiée au tromboniste Stuart Dempster, d'un peu moins de cinq minutes : modestes variations dansantes, brisées et approfondies par un motif répété qui donne soudain à cette piécette une gravité, une résonance, imprévues. David y pousse un filet de sa voix de baryton, sans paroles, avant et après la rupture, laissant une coda plus hiératique. Le titre,  "An alder. A catfish.", est emprunté au poète Richard Hugo : « Un aulne. Un poisson-chat. Voici mes surnoms favoris pour les maîtres de survie. »

"After Morton Feldman" (1987-1988) nous engage dans une autre voix, plus intériorisée, en hommage à l'immense compositeur qui venait juste de mourir. Pastiche proustien : notes éparses coulées dans le silence, contrastes et soudaines grappes merveilleuses, la magie d'un temps sous le temps qui carillonne pour toujours. Comme d'habitude, je suis envoûté. David devenu Morton, ce spéléologue du piano, ce scrutateur de tapis, ce débusqueur de beauté...Arrêtez-moi ! Ce n'est plus Morton, mais "Deep Water" qui suit est d'une veine assez proche, plus rigoureusement minimaliste, plus sentimentale aussi : lente promenade nostalgique pleine d'hésitations, de fausses avancées, avec quelque chose de somnambulique, de raide sur lequel  la voix de David vient poser le baume d'une courte phrase : « Descendant la rivière des rêves, abysses sonnantes des souvenirs - eaux profondes ! », puis le morceau reprend sa promenade, plus lumineuse, transfigurée par le mouvement pendulaire d'un motif répété de cloche. Enveloppé dans les harmoniques, l'auditeur est cette rivière souterraine qui nous transit et nous traverse de beauté. 

  Comment rendre compte de "Day Creek Piano Works and The Teams Are Waiting in the Field",(1995) trente-sept minutes en douze sections, avec triple intervention de chant choral (voix de Nurit, David et sa femme) ? Commandée par un ami compositeur et fermier, qui, après avoir construit seul sa ferme au milieu de quelques hectares fertiles de Day creek, dans l'état de Washington, venait de recevoir son piano, la pièce fut interprétée à l'occasion de la cérémonie de réception de l'instrument. On comprendra mieux l'intention de Malher d'en faire le prétexte à une exploration de toutes les ressources de l'instrument. La composition se fait virtuose, d'une rigueur difficile, chaque section explorant un geste pianistique, un secteur du clavier, voire ses extrêmes. Pour autant, elle fascine par sa clarté, son altitude, culminant dans les longues cascades immobiles-mobiles de la section "Cascades" : quatorze minutes qui exigent de l'interprète une véritable ascèse et de l'auditeur...un effort de compréhension dont il sera récompensé, car l'œuvre est fidèle à l'esprit minimaliste, faire le plus avec le moins. En dépit de la débauche de notes frappées, l'économie d'écriture préside à de véritables exercices spirituels : c'est du saint Ignace pour piano, avec à la clef, si j'ose dire, une intelligence de l'écoutant transporté latéralement sur place dans un autre ordre. Monumental ! Après les cascades, "Always Birds", délicieux frissonnements d'ailes dans les ramures. Et ce n'est pas fini. Si le chant choral, d'après un texte de 1843 du révérend John Mason Neale, rassure par ses interventions, avec leur côté musique religieuse anglo-saxonne, ce monstre se termine par le fulgurant "Distant sounds", martèlements roulants en nappes puissantes ponctués de fractures surnaturellement calmes avant l'entrée très douce dans la lumière.

   Il reste deux petites pièces : "A Rose blooming for Charles Ives"(1971 / 1976), bitonale et inspirée d'un chant de Noël du quinzième siècle, est un bel hommage à l'un des pionniers de la musique américaine. "Frank Sinatra in Buffalo" (1987-1988), carte postale décalée, détournement d'accords de jazz vers des séries répétitives et des jeux d'échos, diffuse une clarté mystérieuse.

  Et puis encore...Rien à jeter dans ce disque ! La pièce titre, "Only Music Can Save Me Now", de 1978, contemporaine de l'âge d'or du minimalisme, en est l'un des aboutissements les plus éclatants. Ce que David Mahler disait en 1980 de la musique d'Harold Budd et Brian Eno convient à ce morceau d'anthologie : « consonante, suggestive, synthétique au meilleur sens du terme, rythmiquement passionnante (en dépit de la simplicité du matériau), aussi imprévisible qu'un enfant. » On s'embarque dans cet océan virtuellement infini (la durée de la pièce n'est d'ailleurs pas déterminée, le compositeur permettant à l'interprète de choisir le nombre de répétitions de motifs contenus dans  un simple mesure) de motifs oscillants, à la fois allègre et calme. Je pense au radeau sur une mer de lait de Brian Eno, au Wang-Fô de la nouvelle orientale de Marguerite Yourcenar, disparaissant dans le tableau qu'il est en train d'achever, échappant ainsi à la vengeance de l'Empereur. Une œuvre-univers, qui se suffit à elle-même, nous élève à notre sur-vie.

Paru en juin 2010 chez New World Records / 18 titres / 79 minutes.

Pour aller plus loin

-  sur le site du label, toujours passionnant, avec des extraits.

- Ou encore sur Kalvos & Damian, chroniques de la Non Pop Revolution : un court entretien avec le compositeur et une étonnante pièce vocale,"Cup of coffee" : déconstruction du langage et art du collage poussé à un point sidérant. (voir ce que fait AGF aujourd'hui).

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 22 mars 2021)

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Publié le 3 Janvier 2011

Alvin Curran / Solo works : the '70s

  Chants de l'Innocence extatique

   Un triple cd pour quatre albums d'Avin Curran parus entre 1973 et 1977 : c'est le superbe et généreux cadeau du label New World Records, qui avait déjà réédité en décembre 2008 une anthologie consacrée à Musica Elettronica Viva, ensemble d'improvisation acoustique et électronique dont Alvin fut l'un des membres avec Steve Lacy, Richard Teitelbaum et Frederic Rzewski notamment.

   Les années soixante-dix : point culminant de l'individu, carrefour cosmique, et de l'artiste solipsiste. Alvin, seul, compose, interprète, mixe, enregistre. Des plages, dont la plus courte est à presque vingt minutes. Le temps ne compte pas. L'artiste bricole, laisse venir. Quelques sons pré-enregistrés, un synthétiseur, un cor, une voix féminine, la sienne aussi. Un chien aboie, on entend la mer. Le synthé commence à onduler, c'est parti, il a fallu se laisser aller, car on en est déjà à la deuxième plage de Canti e veduti del Giardino Magnetico (1974), enregistré et mixé dans son studio romain de la via dell'Orso. La musique transcende le temps, le condense. Tout flotte : musique planante, de voyage interstellaire ou intérieur, cela revient au même. C'est ça : l'artiste dans un monde flottant, non pas celui, visuel, de l'estampe, de l'ukiyo-e., celui des sons qui abolissent les cloisons. Le sujet irradie, oublie ses limites, devient nébuleuse ou onde vagabonde. Les titres sont bien sûr programmatiques : Chants et vues du Jardin Magnétique ! Magnifique ! Le monde par le grand bout de la lorgnette. Comme on respire ! C'est une musique pour des êtres libres, pas encore abrutis par les médias tyranniques et l'Opinion staracadamickée. Vous avez dit psychédélique ? Pourquoi voir des drogues dès qu'il y a extase ? C'est l'euphorie d'exister, de se laisser traverser par des harmonies que l'on a fait venir à soi par un patient travail d'approche. C'est la joie créatrice, radieuse et folle. 

   Suit Fiori Chiari Fiori Oscuri (plaisir d'oublier le titre anglais "Light Flowers Dark Flowers" : Alvin n'est-il pas un Américain à Rome ?), une évocation incantatoire de l'enfance et de ses sortilèges, avec une première partie envahie par une narration enfantine accompagnée d'une computation jubilatoire, relayée par le phrasé répétitif d'une flûte et les boucles de son nouveau Serge Modular Synthesizer. L'œuvre s'enfonce dans un jardin de stridulations et de modulations serrées à l'effet totalement hypnotique, mixe bruits de cour de récréation et crissements d'insectes, cliquetis, pour une symbiose rêvée entre le culturel et le naturel. L'enfant reprend sa narration au début de la seconde partie : il raconte son voyage dans la lune, où il dit être allé trois fois. Il hésite, on devine qu'il invente au fur et à mesure. Bien des auditeurs seront agacés : dix minutes à écouter cet enfant, et bien oui, une manière paradoxale de faire le vide, de se préparer à accueillir, après quelques tatonnements à l'ocarina, le pianiste Alvin, qui tisse de plus en plus vite des motifs martelés dans une improvisation sauvage digne d'un Charlemagne Palestine, improvisation qui s'arrête brutalement. Silence. Le piano cherche quelques notes, enfourche de biais un standard de jazz, "Georgia on My Mind", qu'il triture, fracture, réinvestit par des sons enregistrés dans un zoo, un carillonnement d'aluminium.

   Je ne reviens pas sur les Canti Illuminati (1977), déjà évoqués dans un article antérieur. La réapparition de ce pur chef d'œuvre, réédité confidentiellement en Italie dans les années 2000, justifie à elle seule l'achat du coffret. 

  The Works (1976) est fortement marqué par la musique indienne : chant presque carnatique, chant de gorge, structure de raga. Le morceau (quarante-cinq minutes en deux parties) s'ouvre sur la voix qui dialogue avec les appels amoureux d'un chien, le tout accompagné du piano qui vient vite sur le devant, mis en espace par des bruits divers. C'est parti : nous sommes à cinq minutes du début, et déjà la magie opère. Dépaysés, apaisés, attentifs à toutes les modulations de la voix, magnifique, aux variations pianistiques brillantes qui l'enveloppent de ses spirales. Expérience du vertige infiniment langoureux, téléportation imaginaire. La musique est dérive, invasion, creusement têtu qui traverse les vagues sonores venues la parasiter pour un temps. La première partie se termine par une apothéose somptueuse aux multiples miroitements. La voix réapparaît au début de la seconde partie, cette fois accompagnée du synthé et de sons électroniques. Nous sommes entrés dans l'océan des modulations intriquées, des courtes vagues répétées, des chevauchements harmoniques. The Works forme diptyque avec les Canti Illuminati, et semble annoncer l'une des plus belles compositions de John Adams, Light over Water (1978), symphonie pour cuivres et synthétiseurs publiée par le label New Albion Records en 1987 (avec Shaker Loops). Splendide, avec une fin pleine d'humour pour nous ramener en douceur ici-bas !

  Plus de trente ans après, ces pièces sont toujours aussi fraîches, naïves dans le meilleur sens du terme. Illuminantes.

 Coffret paru en octobre 2010 chez New World Records / 3 cds de 50, 78 et 64 minutes.

Pour aller plus loin 

- le site d'Alvin Curran.

- disque en écoute (partielle) et en vente sur le site de New World Records

Alvin Curran / Solo works : the '70s

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 22 mars 2021)

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