musiques contemporaines - experimentales

Publié le 13 Novembre 2010

Steve Reich - Double Sextet / 2x5

Le Triomphe d'Éros

   Certains attendent de Steve Reich qu'il révolutionne le monde musical à chacune de ses œuvres. Ne nous a-t-il pas donné de mauvaises habitudes ? L'aventure commence dans les années 65-66, avec ses premières pièces pour bande magnétique, It's Gonna Rain et Come Out. Depuis, Steve n'a pas cessé de frapper fort : Drumming (1971), immense composition percussive influencée par ses études au Ghana ; l'étourdissant Six Pianos (1973), pour lequel Max Richter fonde l'ensemble du même nom ; Music for Eighteen Musicians (1976), monolithe de presqu'une heure et sommet de la transe reichienne ; Tehillim (1981), lié à ses études de la cantilation hébraïque, instruments et chant convergeant dans une psalmodie à nulle autre pareille ; Desert Music (1984), splendide rencontre avec la poésie de William Carlos Williams (1883-1963) ; Electric Counterpoint (1987), interprétée par le guitariste Pat Metheny ; Different Trains (1988), interprétée par le Kronos Quartet, dans laquelle pour la première fois des fragments d'entretiens (avec les témoins des voyages ferroviaires dans l'Amérique des années 40 -qui ne sont pas sans évoquer d'autres sinistres trains, européens ceux-là ) sont traités comme des parties instrumentales, un monument de cette fin de vingtième siècle ; City Life (1995), qui échantillonne les bruits de la ville moderne pour les intégrer aux sonorités acoustiques de l'ensemble instrumental ; Three Tales (2003), fulgurante traversée du vingtième siècle synthétisé pourrait-on dire en trois moments technologiques ("Hindenburg" / "Bikini" / "Dolly") ; 2005, c'est le magnifique Cello Counterpoint interprété par Maya Beiser ; 2008, les  Daniel Variations... et j'en oublie, en partie (in)volontairement !

      Les deux compositions réunies sur ce nouveau disque paru chez Nonesuch ont en commun d'utiliser une technique à laquelle Steve recourt régulièrement depuis Electric counterpoint : le ou les musiciens jouent contre une bande qu'ils ont préalablement enregistrée. Effet de miroir qui favorise les jeux de variations, au centre de sa musique de contrepoint. Steve précise toutefois que les œuvres peuvent être interprétées en concert par deux sextets et deux quintettes. Lorsqu'on lui a demandé d'écrire une pièce pour l'ensemble Eighth Blackbird, soit une flûte, une clarinette, un violon, un violoncelle, un vibraphone et un piano, Steve a d'abord refusé, arguant qu'il travaillait plutôt pour des paires ou des multiples d'instruments identiques, plus pratiques pour produire les canons à l'unisson. Par contre 2x5, interprété par Bang On A Can, s'inscrit dans la lignée des interprétations de ce groupe fondé par Julia Wolfe, David Lang et Michael Gordon pour interpréter la nouvelle musique américaine, hybride passionnant d'une écriture contemporaine rigoureuse -très marquée par les minimalistes bien sûr, et d'un esprit rock, énergique et ouvert à toutes les expérimentations. Bang On A Can n'a cessé de rendre hommage à Steve, qui inspire des musiciens très divers un peu partout, en saluant et servant l'énergie qui innerve sa musique. En retour, le compositeur signe une composition faite pour un groupe rock. Un percussionniste, David Cossin, qui joue notamment avec Glenn Kotche (tiens, je n'ai encore rien écrit sur ce musicien, déjà diffusé à plusieurs reprises...), Evan Ziporyn, polyinstrumentiste et compositeur au piano, Robert Black à la basse électrique, Mark Stewart et Bryce Dessner, - ce dernier noyau du groupe The National, aux guitares électriques : j'énumère les musiciens pour montrer que Steve est incontournable. Leur interprétation de 2x5 est radieuse : on entend chaque note avec une incroyable précision. La machine pulsante avance dans la double lumière des guitares, sous la houlette de la basse électrique et du piano, très percussif comme d'habitude, le percussionniste n'ayant pas le rôle moteur.. L'écriture est ramassée, d'une superbe densité, tranchante et légère. Ce qui me frappe toujours plus chez Steve, c'est son économie, rigoureuse, sa sérénité. Sa musique tourne le dos à la mélancolie, car elle est célébration continuée de l'instant propulsé vers l'avenir. Le pulse reichien est au fond la traduction musicale d'un culte de l'énergie d'essence érotique, ou religieuse comme je l'écrivais à propos des Daniel Variations, et il suffit de relire le Cantique des Cantiques pour comprendre que les deux sont loin de s'exclure. Toute composition chez lui vise l'orgasme : Fast / Slow / Fast, démarcation des indications pour les sonates bien sûr, mais aussi mouvement physiologique et schème mystique. Cette musique qui a horreur du vide, qui joue du contrepoint et de l'unisson, chante la Vie pleine, la vie des corps en fusion, la vie des esprits en quête d'Unité. Et ce n'est pas le magnifique Double Sextet qui ouvre le disque qui me fera dire le contraire. Écoutez-le à fort volume, intensément. Il est la foudre et le vent, la caresse et le discernement, le transport et la saisie très douce. Musique de rapt et d'envol, de ravissement et de si pure joie, miracle d'Eros juché sur les épaules d'Apollon. Je ne connais aucune musique plus solaire. Animée d'un irrésistible élan, elle semble répondre à un merveilleux appel, court vers l'Absolu sans réticence pour y jouir, infiniment plus encore qu'en chemin déjà où elle irradiait d'aise et d'émoi.

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Paru en 2010 chez Nonesuch /Deux compositions / Six plages / 43 minutes
 

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 15 mars 2021)

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Publié le 14 Octobre 2010

Nico Muhly - Mothertongue

        Languemusique !

   Mothertongue, paru en 2008, est le second disque de Nico Muhly, ce jeune compositeur prodige qui nous a déjà valu l'excellent Speaks volumes, paru l'année d'avant sur le même label Bedroom Community / Brassland. C'est un véritable oratorio de voix venues de très loin, du plus profond de nous. Des voix-instruments, des voix-émotions.

   Le titre éponyme, qui se développe en quatre mouvements pour un total de dix-neuf minutes environ, se veut une archéologie de notre banque de souvenirs. Nico s'est sondé lui-même : en résultent deux pages pleines de nombres, adresses, noms d'états, liste de capitales des pays de l'Afrique de l'Ouest, numéros de téléphones, de sécurité sociale, codes, bref de tout ce qui nous constitue, se dépose au fond de notre mémoire. Harpe, hautbois, cordes, les claviers de Nico et la basse électrique de Valgeir Sigurdsson accompagnent la mezzo-soprano Abigail Fischer dans cette composition somptueuse que j'ai envie de qualifier de micro-reichienne. Pulse reichien en effet, balbutiements démultipliés, enchevêtrement des textures sonores qui magnifie les timbres grâce à une écriture d'une exceptionnelle précision et densité. L'élève, à l'évidence, égale le maître, voire le surpasse (Est-ce possible ?? Blasphème !) par la variété des effets, le sens de la surprise.

   "Wonders", trois mouvements pour quinze minutes, est tout aussi splendide, d'une inventivité débordante. Clavecin, céleste, claviers entourent le trombone et la voix de Helgi Hrafn. Si le point de départ est un madrigal de Thomas Weelkes (1575-1623), Nico Muhly subvertit sans cesse avec une virtuosité confondante la forme classique. Et ce trombone, boisé, profond, qui accompagne les peurs éprouvées par le voyageur circulant dans les climats extrêmes des environs de l'Islande que le texte évoque, quelle trouvaille ! Merveilles, merveilles ! Après les "New things & New tidings", voici le diable importunant un cocher, le morceau qui part en quenouille, envahi par le trombone, le clavecin harcelant. La complainte de l'évêque de Chichester contre le compositeur Weelkes, ivrogne et d'une attitude dégoûtante en présence des enfants, devient une méditation lancinante traversée de voix superposées, entrecroisées, polyphonie vertigineuse ponctuée par les accents puissants du trombone.

   Comme si tout cela ne suffisait pas, le disque se termine par "The only Tune", une chanson folk explosée, très inspirée par Three Tales, l'un des chefs d'œuvre de Steve Reich. La chanson a marqué Nico dans son enfance à cause du contraste entre la limpidité tranquille de la mélodie et la violence du texte, l'histoire de deux sœurs dont l'une pousse l'autre dans la rivière pour la noyer. La ratiocination minimaliste est parfaitement adaptée à ce récit traumatisant. L'ambiance hallucinée de l'ensemble, la déconstruction en restituent les tréfonds ténébreux avec le meunier repêchant le corps grâce à sa longue, longue gaffe ("with his long, long hook").

   Quel disque ! Ce coup de maître confirme le talent de ce jeune compositeur qui fait si bien son miel de tous ses souvenirs musicaux.

Paru en 2008 chez Brassland / Bedroom Community / 10 titres / 49 minutes

Pour aller plus loin

- la page du label Brassland consacrée à l'album, très bien renseignée.

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 23 Septembre 2010

Michael Fiday : "Same rivers different", toutes les lunes sont dans la mer.

   Sorti en 2009 chez Innova Recordings, label du Forum des Compositeurs américains, Same rivers different est le premier enregistrement entièrement consacré à Michael Fiday, compositeur né en 1961 que j'avais repéré grâce au disque du guitariste Seth Josel, The Stroke that killsÉlève notamment de George Crumb et de Louis Andriessen, il se caractérise par son écriture dense, quasi aphoristique : ses compositions sont des calligraphies musicales fondées sur un geste tout à la fois économe et expressif.

   Le disque s'ouvre avec neuf haïkus d'après Bashô, grand maître japonais du dix-septième siècle de cette forme lapidaire (5-7-5 syllabes). Cycle pour piano et flûte daté de 2005, l'ensemble vaut par sa nervosité délicate et ferme. De  trente-trois secondes à trois minutes et huit secondes, les pièces se déploient en jouant avec brio du contrepoint entre la flûte mélodieuse aux traits rapides et le piano percussif  plus intériorisé. Une merveille de précision, de justesse. "Hands On !", composition plus ancienne de 1993, interprétée par le Mantra Percussion Quartet, allie rigueur et légèreté tout en progressant vers un impalpable mystère. "Dharma Pops"  est un double hommage à Jack Kerouac, dont certains haïkus de son "Livre des Haïkus" sont mis en musique, et à Charlie Parker, parfait musicien et image de Bouddha selon le poète de la Beat Generation. Cela donne douze miniatures pour les deux violons de Graeme Jennings et Carla Kihlstedt et un narrateur : pièces arachnéennes tissées sur le silence autour des mots rares, une série de petits miracles étincelants. Le morceau éponyme est interprété par le percussionniste Christopher Froh : huit minutes trente emportées par le flux, le pulse d'une rivière tantôt calme, tantôt plus impétueuse, mais toujours transparente, dont le mouvement est donné par le vibraphone, combiné avec des percussions boisées ou métalliques. Le morceau est inspiré de fragments de textes du philosophe présocratique Héraclite : " Dans les mêmes rivières se mélangent différentes eaux qui se dispersent, se rassemblent, se réunissent et coulent ensemble, proches et séparées." Très grand moment de ferveur intériorisée. La "Protest Song" qui suit, d'après un texte du poète américain Peter Gizzi, parvient à échapper aux clichés qui collent à la musique contemporaine chantée. Le chant de la mezzo soprano reste mélodieux, se fond parfaitement dans le climat recueilli créé par le violon, la basse, la clarinette et le piano. Beau texte d'ailleurs, composé de cinq distiques qui énumèrent tout ce que ce chant de protestation n'est pas plutôt que de le définir. Le disque se termine avec une vaste pièce de plus de quinze minutes pour piano et percussion. "Automotive Passacaglia", titre emprunté à un essai de Henry Miller, déploie ses variations avec une labilité confondante : morceau à métamorphoses, d'une intensité splendide, qui nous invite, comme Kerouak ou Bashô, à prendre la route pour atteindre l'essentiel.

Paru en 2009 chez Innova Recordings  / 24 titres / 1 heure

Pour aller plus loin

- la page consacrée au disque sur le site d'Innova

- Voici deux des haïkus parus sous le titre "Dharma Pops":

Les gouttes de pluie

Ont beaucoup de personnalité :

Chacune d'entre elles.

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Inutile ! Inutile !

- Lourde pluie tombant

Sur la mer.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 14 mars 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 17 Septembre 2010

So Percussion + Matmos : "Treasure State", le bonheur est dans le son.

  Prenez un quatuor avant-gardiste de percussionnistes, interprète des musiques de Steve Reich, David Lang et d'autres. Ajoutez un duo de musique électronique très porté sur la musique concrète, qui a travaillé avec Björk sur deux albums de référence, Vespertine (2001) et Medúlla (2004). Laissez mijoter dans un studio du Montana, l'état du Trésor. Vous obtenez, sidérés, Treasure State, paru chez Cantaloupe Music, le label fondé par David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe.

   Le parti-pris de So Percussion et de Matmos est de tirer le plus possible leurs sons d'objets, de matériaux du quotidien ou de matières élémentaires : seaux d'eau, céramiques, cannettes de bière en aluminium, bidons de peinture, aiguilles de cactus (voyez la pochette !). Trois titres sont  signés par Matmos, deux par So Percussion, deux sont cosignés, et le dernier, le sixième des huit, est une improvisation de presque sept minutes. Loin d'être difficile, inaudible, le disque est limpide, magnifique, passionnant de bout en bout, autant le dire tout de suite.
  "Treasure" ouvre le bal, facétieux comme un morceau du divin Gong, mêlant glockenspiel,  vibraphone, percussions caquetantes et cris d'animaux en folie, sitar, guitare électrique de Mark Lightcap (du groupe Acetone). On est dans une sorte de fantaisie hawaïenne, polynésienne qui s'échoue en douceur sur les notes du grand piano. Signé So Percussion, "Water" est une composition d'une beauté sereine, l'un des titres inoubliables de l'album. À partir des sons d'un seau d'eau qu'on remplit, retraités électroniquement, et qui rythment les sept minutes de la pièce, les musiciens développent un hymne aux boucles cristallines parsemé de douces phrases lointaines de trompette. Une courte pause après le milieu, puis la musique repart, lyrique, gorgée par la trompette plus en avant, dans un mouvement perpétuel aux multiples couches sonores terminé par des clapotis  et crissements.

  Le morceau suivant, "Needles",  est entièrement conçu à partir de sons amplifiés  et traités d'aiguilles de cactus caressées ou frappées par les musiciens. Cela donne une pâte sonore étrange agitée de battements, parcourue de frémissements liquides. Dépaysement garanti ! "Cross", signé Matmos, est d'un dynamisme parfois sauvage à base de sons grinçants de guitare électrique, de textures entrelacées, trépidantes, à la manière du free jazz. Le disque, qui joue sur des contrastes hardis, propose ensuite le méditatif "Shard", évidemment signé So Percussion : pièce sculptée au millimètre, aux limites de l'audible dans un premier temps, sur beau tapis de vibraphone, et beaucoup à partir de céramiques manipulées en particulier par cet étonnant Dan Trueman qui retraite les sons produits avec ses propres logiciels. Au fil de la composition surgit une véritable jungle sautillante, comme si une multitude de gnomes frappaient d'improbables fûts minuscules pour nous emprisonner dans une forêt magique. Extraordinaire et jubilatoire ! Et ce n'est pas fini, car "Swamp", improvisation collective, démarre dans une atmosphère extatique, dépouillée, se charge peu à peu de cactus percussifs (si j'ose dire !), mêle eau et céramiques pour un cérémonial mystérieux : l'atmosphère est glauque, un vrai marécage en effet, habité. "Aluminium" est peut-être le titre le plus électronique, strié de vibraphones, animé de bondissements, de fourmillements. Une guitare, tiens une guitare, seule, au début de "Flame", puis, en plus des instruments déjà mentionnés (je ne les ai pas tous cités), une phono-harp inventée par Walter Kitundu, tout cela pour une atmosphère festive et débridée. Réjouissons-nous !

   Un des grands disques de cette année 2010.

Paru en 2010 chez Cantaloupe Music / 8 titres / 49 minutes...de bonheur. Et de ravissantes illustrations de Robert Syrett.

Pour aller plus loin

- So Percussion et David Lang

- le site de So Percussion. (en écoute : des extraits de leur version de  Drumming de Steve Reich, etc.)

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 14 mars 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 6 Août 2010

Maya Beiser : "Provenance", le frisson des origines.

   Cinq titres, cinquante cinq minutes pour évoquer notamment l’Âge d’Or de la musique espagnole, entre le neuvième et le quinzième siècle, quand les trois monothéismes, musulman, chrétien et juif, se côtoyaient dans une relative harmonie. Pourtant, le nouveau disque de Maya Beiser, violoncelliste de toutes les expériences avant-gardistes de la musique contemporaine américaine, de Steve Reich à Bang On A Can, n’est pas une entreprise folklorique. Cinq compositeurs d’aujourd’hui donnent leur version de la tradition, de l’origine, les deux revivifiées par une véritable écriture. Oud, percussions, viennent épauler le violoncelle roi sur trois des cinq titres. Kayhan Kalhor, compositeur iranien maître du kémantché, signe "I was there", le premier titre d’un peu plus de quinze minutes. Maya considère le kémantché, cette vielle à archet fondamentale du Moyen-Orient, comme l’un des ancêtres possibles du violoncelle occidental. Longue introduction sinueuse avant l’entrée du oud : c’est le titre le plus oriental, rêveur et méditatif, caressant, avec un dernier tiers assez dans l’esprit de la musique soufie. L’arménien Djivan Gasparian, maître du duduk, l’équivalent de notre hautbois, donne "Memories", une pièce  pour violoncelle solo d’une mélancolie alanguie, un peu comme la spirale qui s’échapperait d’une pipe dans l’air calme. Le tour de Méditerranée se poursuit avec "Mar de leche", de la compositrice israélienne Tamar Muskal : le morceau greffe sur une mélodie traditionnelle de la musique des juifs sépharades, interprétée a capella par la chanteuse Etty Ben-Zaken au tout début, des variations nettement plus contemporaines. Le sommet de ce magnifique parcours est "Only Breath" de Douglas J Cuomo, méditation envoûtante pour violoncelle solo et environnement électronique inspiré à la fois par l’Andalousie et la Turquie soufie : plus rien toutefois d’exotique ou pittoresque, tout simplement une page sublime de violoncelle démultiplié par une mise en espace d’une infinie suavité. Le dernier titre, "Kashmir", étonnant arrangement d’Evan Ziporyn d’un morceau de Jimmy Page et Robert Plant, s’il surprend au premier abord, s’intègre à merveille dans cette exploration tous azymuth des origines…de Maya Beiser elle-même, enfant bercé par les mélopées orientales mais aussi par le rock. Un disque abouti, dispensateur de paix…

Paru en 2010 chez Innova / 5 plages / 54 minutes environ

Pour aller plus loin

- un article antérieur sur les disques précédents de Maya.

- un autre sur elle et le groupe rennais Psykick Lyrikah : deux lyrismes inspirés, visionnaires.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 11 mars 2021)

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Publié le 4 Mai 2010

Graham Fitkin : "Circuit", la fougue et la si calme lumière.

  Graham Fitkin est revenu à son instrument de prédilection, le piano, comme j'en formulais le vœu à la fin d'un article de septembre 2007 consacré à sa deuxième incursion du côté des lutheries électroniques et des claviers électriques. En France, il est difficile de suivre la carrière de ce compositeur anglais pourtant assez prolifique, mais systématiquement absent des programmations. Né en 1963, il se rattache au post minimalisme bien qu'il soit plus juste de le qualifier de "constructiviste" ou de "structuraliste". Il adore en effet jouer avec des structures complexes pour en tirer des compositions à la fois virtuoses et extatiques. "Circuit", pièce pour deux pianos et orchestre, qui ouvre l'album,  télescope la forme tripartite traditionnelle d'un concerto, un peu comme le ferait un circuit électrique, l'analogie insistant sur la circulation d'énergies qui en résulte. Le début est très reichien avec son ostinato martelé au piano, mais très vite on retrouve la manière Fitkin, ce goût des décrochages, cette façon de bousculer les lignes, de jouer des contrastes et des couleurs. Les percussions se déchainent, l'orchestre dentelle l'arrière-plan, tandis que les pianos caracolent. Puis la vague sonore s'affaisse brutalement, commence un dialogue élégiaque entre les solistes et l'orchestre. Des blocs de notes se développent, s'enrichissent, la tension remonte, l'orchestre gronde, les pianos pulsent, l'énergie fuse entre les grappes, dans les fulgurances. Tout se tait soudain, les pianos se répondent dans une atmosphère recueillie, on imagine des sources pures entre les rocs, l'orchestre se fait diaphane. Miracle, mystère, captage des forces. La composition s'allège, pétule, repart à l'assaut, s'évanouit à nouveau pour recueillir la beauté d'entre les lignes, la grâce des interstices. La baisse de tension caresse les harmonies pour les déployer au vent échevelé de reprises fulgurantes. Les pianos escaladent le ciel. Tout cela serait emphatique et lourd si Graham ne fissurait pas ces masses en ébullition par des décharges salutaires. Seule concession à l'écriture académique, un finale puissant, cuivré, heureusement assez ramassé pour ne pas être amphigourique. Il faudrait considérer la musique de Fitkin comme une sculpture de César, sous l'angle d'un art de la compression dirigée qui recycle et dépayse des matériaux. En ce sens, de même que César se rapproche des Nouveaux Réalistes, Fitkin est un nouveau classique qui se sert de la rigueur structurale pour sculpter un hymne à l'énergie.
  

   La suite du disque est consacrée à quatre pièces pour piano solo et trois autres pour deux pianos. On y trouve le sublime "T1" pour deux pianos : la reprise lancinante d'une phrase ascendante, interrrogation illuminée par les silences et les résonances, dans une écriture qui rejoint les Inner Cities d'Alvin Curran. Et dire que j'accusais Graham de flirter avec la mièvrerie dans ses escapades harpiques... Balayés mes griefs !! Le revoici au mieux de son talent, ce que confirme toute la suite. "Relent" pour piano solo est une longue ligne dédoublée, puissamment dynamique, à la fois d'une grande rigueur et d'une belle allure semi improvisée, qui ne souffle guère qu'à mi-parcours pour rebondir dans la joie étincelante. "Carnal", pour piano solo encore, déploie une chevauchée tumultueuse, heurtée, dans une écriture d'une grande densité dramatique, avant de s'effondrer dans le calme. On oublie tout pour écouter un chant très simple et lent, mais la course reprend, effrénée, avant d'être soumise à nouveau à la loi des contraires, d'être rabattue presque sauvagement sur le silence. Rien de spectaculaire avec la miniature suivante, une des premières pièces reconnues par le compositeur, "From Yellow to Yellow", d'une beauté simple et lumineuse, si loin des tensions qui traversent toute son œuvre ultérieure. Tensions qui travaillent le syncopé "White" pour deux pianos, qui prend parfois l'allure d'un ragtime, l'obsessionnel "Furniture" où le piano se fait mécanique déréglée. Fin tranchante avec "T2" pour deux pianos, écho sans orchestre de "Circuit": tandis qu'un des pianos se fait percussif, l'autre bondit, emporté par une virtuosité ivre d'elle-même, à peine tempérée de brefs ralentis, qui vient se fracasser une fois encore sur le silence. Tumultueux comme la vie, ce disque. Une gangue nerveuse avec un cœur secret de discrètes merveilles.

Paru en 2009 chez Bis Records / 8 plages / environ 69 minutes

Pour aller plus loin

- la page du compositeur

- la page du label Bis consacrée au disque de Graham, avec en écoute à peu près la moitié de chacun des titres.

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 8 mars 2021)

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Publié le 29 Avril 2010

Duane Pitre : "The Harmonic Series", pour découvrir l'intonation juste.

Duane Pitre n'est pas un inconnu sur ce blog (voir article notamment). Ce compositeur et instrumentiste qui circule entre New-York et San Diego est l'un des artistes majeurs des nouvelles musiques. Travaillant sur les sons longs, les drones, la microtonalité, il écrit des œuvres qui combinent avec bonheur l'instrumentation acoustique et les sons électroniques. Il a travaillé deux ans sur cette compilation de pièces écrites selon l'intonation juste (je vous renvoie à ma présentation de cette notion), disque paru en novembre 2009 sur le label Important Records. Huit titres, huit compositeurs. On y retrouve sans surprise un extrait du splendide Revelation de Michael Harrison, ce proche de La Monte Young qui fait sonner son piano comme personne. Duane Pitre donne un solo semi-improvisé de ukelin,

instrument à cordes de la famille des cithares, sans frette. "Comprovisation for Justly Tunes ukelin n°1", inspiré au départ par le koto japonais, est une merveille de délicatesse qui joue de la transparence des résonances. Musique limpide de méditation, de joie pure. Le disque s'ouvre avec "Blue Tunnel Fields" d'Ellen Fullman & Theresa Wong. La première est cette étonnante compositrice, née en 1957, conceptrice d'un instrument incroyable, à cordes longues, le "long string instrument", dont les cordes doivent atteindre entre 16  et 60 mètres et être jouées par des mains enduites de résine. Son instrument est depuis le début accordé en intonation juste, dont elle est une pionnière. Le morceau joue sur une succession de sons glissés, étirés, qui créent un continuum ondulatoire fascinant. L'auditeur se sent enveloppé de boucles sonores insinuantes, en perpétuelle métamorphose. J'imagine qu'en concert l'impression doit être extraordinaire, un véritable massage vibratoire. La compilation m'a permis de découvrir James Tenney (1934-2006) compositeur qui fut l'un des interprètes du légendaire "Pendulum Music" (1969) de Steve Reich. Le deuxième titre, "Star Primes" lui est en effet dédié par Greg Davis, artiste de Chicago qui a déjà quelques cds à son actif depuis 2001et qui travaille à la fois avec l'ordinateur portable et des instruments acoustiques. Ses recherches récentes portent sur les drones, ces sons tenus parfois en clusters denses, et sur les très basses fréquences. Ici, ces dernières, synthétiques, sont agitées de microvibrations, pulsent lentement grâce à l'utilisation de systèmes de retardement et d'écho. R. Keenan Lawler utilise une sorte de guitare préparée, guitare résonante à archet pour un extrait de "Bow Shock", longs drones scintillants comme produits par des corps à grande vitesse dans la stratosphère. Retour d'un instrument apparemment plus conventionnel avec l'accordéon de Pauline Oliveros, compositrice qui a théorisé le "deep listening", notion qui distingue l'entendu de l'écouté. Artiste du courant minimaliste et des musiques électroniques, elle joue de son accordéon accordé en intonation juste comme une déesse. L'instrument est transfiguré, éblouissant, si bien que cet extrait de "Beauty of Sorrow" est l'un des sommets du disque. La compilation se termine avec deux titres très différents.  Zachary James Watkins propose une pièce quasi orchestrale, "Country Western" pour un ensemble composé de koto, guitare préparée, violon, clarinette, saxophone, trombone, percussion, tous les instruments en intonation juste, bien sûr, voix et poème, programmation : musique extatique, en lévitation majestueuse. Puis "Stanzas set Before a Blank Surface" de Charles Curtis, nappes d'aigus à l'unisson parsemées de trous noirs, difficile, vraiment expérimental.

  En somme, une compilation indispensable pour aborder les expérimentations musicales d'aujourd'hui et, dernier titre excepté, des œuvres d'une belle tenue, très souvent superbes, qui donnent un sentiment de grande plénitude.

Paru en 2009 chez Important Records / 8 plages / 73 minutes environ

Pour aller plus loin

- le site officiel de Duane Pitre

- le site officiel d'Ellen Fulman.

- pas d'extrait du disque, alors je vous propose une video en public, plus récente que le disque :

 

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 4 Février 2010

Joan Jeanrenaud : "Strange toys", le violoncelle éperdument.

   Le temps est venu de célébrer une violoncelliste dont la carrière a été associée pendant vingt ans à celle du Kronos Quartet, c'est-à-dire à l'un des quatuors les plus étonnants de notre temps, à la fois par la qualité de ses interprétations et son engagement indéfectible du côté des meilleures musiques contemporaines. Joan Jeanrenaud a rejoint le quatuor de David Harrington en 1978, pour le quitter en 1999. Depuis, elle se consacre à une carrière solo tournée vers  diverses expérimentations. Strange toys, sorti en 2008 sur le label californien Talking House Records est le résultat d'une série d'envies sonores, d'un face à face avec son violoncelle en studio, et de rencontres avec quelques musiciens.

   Le premier titre, "Sling shot", nous plonge dans une ambiance mystérieuse, un jeu d'écho entre glissendi langoureux et pizzicati énigmatiques. Étirement des cordes, lâcher du projectile qui rebondit dans des jungles courbes. "Axis" : le violoncelle se déploie somptueusement, se multiplie sur fond de boucles. Joan ne s'enfonce pas dans des expérimentations pénibles pour l'oreille. Son violoncelle chante, magnifié par une utilisation intelligente de la technologie. "Kaleidoscope" peut ainsi proposer un curieux duo avec les beats acidulés de Pc Muñoz, juste avant que ne surgisse...deux violes de gambe sur "Transition", le plus long titre, presque treize minutes intemporelles, sur un schéma ABA : majestueuse introduction des violes dans le goût baroque ; développement d'esprit minimaliste aux deux violoncelles, tout en inflexions capricieuses et décrochements, violes en sourdine ; court retour au premier plan des violes pour une languide extase. On peut être catalogué "avant-garde" et jouer et composer dans la grande tradition ! "Tug of wars" prolonge "Transition" par une plainte dépouillée, le violoncelle dans un jeu de miroirs exsangues. La suite de l'album invite à deux reprises le percussionniste William Winant, au marimba sur "Dervish" et au vibraphone sur "Livre", l'un des morceaux les plus fascinants de cet album atypique et si personnel. "Air & Angels" convoque  autour du violoncelle une sculpture  carillonnaire, un quadrachord -instrument électroacoustique à longues cordes, pour accompagner la lecture par Pc Muñoz d'un poème de John Donne : moment extraordinaire aussi ! Bref, laissez-vous transporter par le violoncelle réinventé d'une musicienne pleinement d'aujourd'hui. Une grande !!

Paru en 2008 chez Talking House Records / 14 plages /

Voici le texte de John Donne, "Air & Angels", dit (fort bien dit !) par Pc Muñoz.

Joan Jeanrenaud : "Strange toys", le violoncelle éperdument.

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 29 janvier 2021)

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