musiques contemporaines - experimentales

Publié le 28 Janvier 2010

Gina Biver et le Fuse ensemble : sur l'aile de la musique.

Gina Biver appartient à cette catégorie de compositeurs américains décomplexés, qui font miel de toutes les influences sans se soucier des appartenances à telle secte ou courant musical. « Je laisse le monde m'influencer. », écrit-elle : jazz, musiques du monde ou contemporaines, électroniques, la sollicitent. Pas étonnant qu'on la retrouve sur INACTUELLES. C'est d'ailleurs par l'intermédiaire d'Eve Beglarian, compositrice célébrée dans ces colonnes, que nous nous sommes "rencontrés". Guitariste de formation, elle écrit aussi bien des pièces acoustiques qu'électroniques, se plaît à tisser des rencontres entre les deux grâce à son ensemble FUSE, créé conjointement par l'artiste nouveau média Edgar Endress. Cet ensemble - qui réunit guitare électrique, piano et claviers électroniques, clarinette, flûte, basson, violon et violoncelle, percussions,  a pour vocation d'interpréter non seulement la musique de sa fondatrice, mais aussi les musiques nouvelles, et de proposer une expérience multimédia qui « fonde ensemble musique, vidéo et humains dans un état liquéfié » comme l'indique son site.

   Je ne connais pas le travail vidéo de l'Ensemble, mais on peut se faire une idée de sa musique par deux cds et les nombreux MP3s disponibles sur son site. "Big Skate" est le premier de l'Ensemble, un cinq titres attachant. Le premier titre éponyme s'ouvre par une grappe sautillante à la clarinette, reprise au violon électrique puis par les autres musiciens. Le morceau est vif, tout en reprises incisives de petits motifs, dans un esprit post-minimaliste, avec des échappées lyriques plus caressantes. S'agit-il de mimer les mouvements de la grande raie qui donne son nom au morceau ? Il y a comme des ondulations, l'atmosphère bucolique des plaines sous-marines suggérée par le rôle solo de la flûte, de brusques accélérations étincelantes, un art du surplace survolté. "Unhinge" joue du trouble des textures, qui bousculent une introduction champêtre à la flûte pour y introduire cassures, superpositions dissonantes, irruptions facétieuses de percussions, glissendi acides ou suaves de cordes. Musique frétillante, virevoltante pour les djinns si prompts à s'évanouir après d'imprévues apparitions. La flûte tente de reprendre le contrôle, tournée en dérision par les autres instruments. Gina dispose les timbres en peintre de miniature, parvenant à donner à la composition à la fois une étonnante profondeur et une grâce acérée dans les transparences.

   "Train" est le morceau phare de ce petit album. Deux marimbas nous entraînent dans un périple dynamique sur fond de sons électroniques mystérieux. Décidément, le train reste une source d'inspiration pour les musiciens. Après Darius Milhaud et Steve Reich, Gina Biver propose un voyage plus exotique. Le jeu entre les marimbas et l'arrière-plan est fascinant d'un bout à l'autre de ces 5'18. Le disque se poursuit avec un exercice difficile, accompagner musicalement un texte poétique, "Those who last", réflexion sur les forces de vie, le temps et l'univers. Je commence seulement à accepter cette composition, agacé d'abord par les intrusions de trompette. Elle a voulu éviter le piège de l'emphase, par un contrepoint volontiers jazzy, après tout concevable lorsqu'il s'agit d'évoquer l'énergie vitale. Ce qui n'empêche pas une fin tissée d'impalpable. Le disque se termine avec "L'infini" (titre en français), très belle composition : sonorités étirées de la clarinette, du violon et du violoncelle qui se répondent en échos majestueux pour une longue introduction, suivie d'un développement dansant traversé de phrases lyriques de violoncelle. J'aime assez que l'infini prenne le visage d'une danse, d'une cadence pleine d'accidents imprévus, de rebonds, sans pesanteurs appuyées. Quelques pirouettes diminuendo en guise de fin.
   Je suis tout étonné d'avoir tant écrit. Je regarde la pochette, si délicate. Une musique papillonnante, ailée, qui tournoie jusqu'au vertige, le vertige de vivre.
Pour aller plus loin
- le site de Gina Biver
- deux photographies de Steven Biver, son mari, que je publie avec sa très aimable autorisation.

Gina Biver et le Fuse ensemble : sur l'aile de la musique.
Gina Biver et le Fuse ensemble : sur l'aile de la musique.

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 29 janvier 2021)

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Publié le 9 Janvier 2010

So Percussion - Trollstilt : un jardin d'instruments !
   

Revoilà nos percussionnistes de So Percussion (Eric Beach, Josh Quillen, Adam Sliwinski, et Jason Treuting), cette fois au service d'un compositeur et polyinstrumentiste étonnant, Dan Trueman, cheville ouvrière du duo Trollstilt.

Dan joue du violon traditionnel norvégien, mais aussi d'autres violons, et utilise volontiers son ordinateur portable, si bien que sa musique transcende allègrement les genres. Monica Mugan pratique la guitare classique et des guitares à cordes en acier.

Pour Five gardens (and-a-half), sorti en 2007 sur le label Shhh Productions, le renfort des gars de So Percussion propulse cette musique parmi les plus expérimentales d'aujourd'hui. Le résultat n'est pas très éloigné des propres productions des quatre percussionnistes, on pense en particulier à Amid the noise (Cantaloupe, 2006). En plus des instruments déjà cités, tubes amplifiés, pots en terre cuite,  pianos jouets, morceaux de bois et de métal, coquillages marins et brouette (vous n'avez pas la berlue...) sont traités par ordinateur pour produire des textures sonores diffusées sur des enceintes hémisphériques (conçues par Dan) disséminées parmi les interprètes. L'idée est de produire des jardins inspirés de grands artistes : trois peintres (Agnes Martin, Henri Matisse, Georges Noël), un musicien (John Cage), et un photographe (Harry Callahan). Et le demi en sus ? Celui des peintures animées de Judy Trueman sur  le superbe DVD qui accompagne le disque.
 
Si les premiers titres font encore penser au folk, sans doute en raison de la place des violons, l'album devient très vite plus inclassable, expérimental et méditatif. Splendeurs étranges, en apesanteur, de gouttes percussives ; murmures et scansions courtes ; appels feutrés du violon méconnaissable, de flûtes veloutées.  « Il y a des fleurs partout pour qui veut bien les voir », phrase leitmotiv, donne l'esprit des treize titres ponctués de petits textes dits en anglais ou en français par Rinde Eckert et Jennifer Trueman. Rien à redire à ce parcours riche et varié d'un raffinement absolu, d'une sensibilité exquise qui comble l'oreille si souvent maltraitée. On est dans un jardin enchanté pour 55 minutes. Les peintures animées du DVD sont d'une légèreté rafraîchissante, dessinant tableaux abstraits aux lignes géométriques frêles, aux couleurs à la fois douces et vibrantes.
Paru en 2008 chez New Amsterdam Records / 12 plages / 52 minutes environ
Pour aller plus loin
- le site de So Percussion.
-- album en écoute et en vente sur bandcamp :
Une des sources d'inspiration du disque : Matisse, "La Leçon de piano"

Une des sources d'inspiration du disque : Matisse, "La Leçon de piano"

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 janvier 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 18 Décembre 2009

William Duckworth : "The Time Curve Preludes", chef d'oeuvre du post-minimalisme.

   Que voilà un cycle admirable ! Découvert grâce à l'interprétation du livre I par Bruce Brubaker (voir mon article précédent). On peut encore se procurer l'enregistrement intégral des deux livres, 24 préludes comme chez Debussy, par un autre pianiste américain, Bruce Neely : c'est un des très beaux disques du label new-yorkais Lovely Music, fondé en 1978 et consacré aux nouvelles musiques américaines. L'enregistrement initial remonte à 1979, le cd est de 1990, d'une fraîcheur extraordinaire. Rien à ajouter à l'article précédent, le second livre est aussi beau que le premier. Bien sûr, l'écoute des deux livres permet de mieux percevoir l'architecture en courbe du cycle. Tout ce que l'on peut attendre de la musique : force et douceur, limpidité et chatoiements, éclat et mystère. Quelques morceaux sont en écoute ici.

Paru en 1979 puis 1990 pour le Cd chez Lovely Music / 24 plages / 57 minutes environ
Pour aller plus loin :

En 2011, le pianiste américain R. Andrew Lee a enregistré le cycle chez Irritable Hedgehog.

-Album en écoute et en vente sur bandcamp

 
William Duckworth : "The Time Curve Preludes", chef d'oeuvre du post-minimalisme.

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 janvier 2021)

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Publié le 13 Décembre 2009

Bruce Brubaker (2), défricheur des musiques d'aujourd'hui.
  Bruce Brubaker fait décidément partie de ces rares pianistes qui n'ont peur de rien, qui vont jusqu'au bout de leurs enthousiasmes musicaux. Sur hope street tunnel blues, sorti en 2007, il propose un programme qui alterne des œuvres de Philip Glass et d'Alvin Curran. Si le premier a gagné les faveurs du grand public, le second reste dans l'ombre alors qu'il est l'un des compositeurs majeurs de ce temps. De Glass, Bruce interprète une transcription de "Knee Play 4", un fragment de l'opéra Einstein on the beach", "Wichita Vortex sutra", deux morceaux typiques de ce minimaliste au lyrisme fluide, le célébrissime "Opening",  un morceau que je ne me lasse pas de réécouter, mais aussi une des très belles études pour piano, la cinquième, intériorisée et frémissante, un versant moins grand public de ce compositeur prolifique. D'Alvin Curran, Bruce retient le morceau éponyme, prodigieux, une machine à accumuler de l'énergie avant de se résoudre en fleuve irrésistible, en vrai blues lancinant. Et il se lance à nouveau dans ce monument pour piano, "Inner cities", dont il interprète cette fois, après la première pièce sur son disque précédent, la seconde, tout aussi radicale dans sa beauté  lumineuse et désolée, dans son obstinée recherche d'absolu. Plus de vingt minutes si loin des vaines agitations, si près du son originel et ultime à la fois...

Paru en 2007 chez Arabesque Recordings / 6 plages / 60 minutes environ
Bruce Brubaker (2), défricheur des musiques d'aujourd'hui.

   Fidèle à Philip Glass, Bruce Brubaker a sorti voici quelques mois un nouvel opus où il interprète ses six études dans la version originale de 1994. À écouter pour ne pas enfermer le minimaliste dans des clichés injustes ! Comme dans ses disques précédents, le pianiste en profite pour entraîner ses auditeurs vers de nouveaux continents. Cette fois,  vers un autre de ses compatriotes, né en 1943, William Duckworth, compositeur, professeur de musique à l'université de Bucknell, à qui l'on doit un superbe cycle pour piano, The Time curve preludes (1977-1978), que certains considèrent comme l'une des premières manifestations du postminimalisme. En tout cas, un grand cycle, dont nous n'avons ici que le premier livre de 12 préludes. Alors, un Debussy du postminimalisme ? Assez juste pour quelques pièces vaporeuses, lignes impalpables et clapotements. Il y a aussi du John Cage - compositeur qu'il a beaucoup étudié, dans ces pièces imprévisibles, discrètement envoûtantes, je pense au sixième prélude, carillon en boucles serrées, l'une des pièces où le titre d'ensemble se comprend le mieux, l'auditeur pris dans les filets du temps courbe. Comme des miniatures d'une extraordinaire fraîcheur, labiles, des truites qui s'échappent dans les éclaboussures, éblouissantes et rieuses.

Time Curve (Musique de Philip Glass et William Duckworth)

Paru en 2009 chez Arabesque Recordings / 18 plages / 70 minutes environ
Pour aller plus loin
- mon article précédent consacré au pianiste, le 19 novembre.
- une vidéo où Bruce montre comment il "prépare" son piano pour jouer la musique de William Duckworth.

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 janvier 2021)

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Publié le 19 Novembre 2009

Bruce Brubaker (1), interprète sensible des musiques d'aujourd'hui.
   Tout me menait vers Bruce Brubaker, ce pianiste américain enseignant à la Julliard School et directeur du département de piano du New England Conservatory de Boston. Parce qu'il compte parmi ses élèves Francesco Tristano Schlimé, l'un des deux pianistes de l'excellent trio Aufgang (chroniqué récemment). Et parce qu'il interprète les grands compositeurs américains que je défends depuis longtemps. Philip Glass et John Cage dans son premier disque paru en 2000 sur le label Arabesque, auquel il reste fidèle depuis. John Adams et Alvin Curran sur Inner Cities paru en 2003. Voilà un enregistrement magnifique pour découvrir ces deux immenses compositeurs, même si trois (quatre ?) des cinq œuvres proposées sont disponibles ailleurs. "Phrygian Gates" et "China Gates" de John Adams ont été enregistrées par la pianiste Gloria Cheng-Cochran sur le label Telarc en 1998. Ce sont deux compositions qui témoignent d'une première période minimaliste de John Adams, qui a depuis pris ses distances avec ce courant. Sous les doigts de Bruce, la première est une longue pulsation flottante sur un brouillard lumineux coupé de cadences dynamiques ; la seconde,  incantation en boucles chromatiques intenses. Le pianiste belge Daan Vandewalle a quant à lui consacré un coffret de quatre cds aux Inner Cities d'Alvin Curran, l'un des premiers monuments pour le piano de ce vingt-et-unième siècle (cf. chronique).

Bruce Brubaker propose en plus une transcription inédite pour piano d'une aria de l'opéra Nixon in China de John Adams : page au lyrisme fluide, sensible, toute en transparences tranquilles.  Et puis il joue, il ose jouer la musique d'Alvin Curran. "Endangered species", un morceau ailleurs interprété au diskklavier, échantillonneur et synthétiseurs. Ici, c'est une interrogation litanique d'une bouleversante douceur posée au bord du silence dans la ouate de l'impalpable.

Et puis il y a "Inner Cities I", première pièce de l'immense cycle d'Alvin. Comparer les interprétations de Daan et de Bruce ? Les deux sont remarquables. Daan, rigueur analytique, tenue et densité, toucher ferme ; Bruce, attention, retenue et douceur, toucher tendre... Pour aller vite ! À chaque écoute, de toute façon, je bascule, quelque chose s'ouvre, se déclenche, je frémis, j'écris. Ceci par exemple :

 

Touche le fond

Touche-le

Touche le fond           le fond

Touche

Et

Rebondis

Bondis

Touche le bond

Le bond du fond

Tout au fond

Touche tout le fond                           

Le Tout du fond

Au fond du fond

Sans relâche

Touche

Ne te lasse pas

Appuie sur la touche

Qui les contient toutes

Délivre-nous des touches

Ne lâche pas la touche

Tu la tiens       ne cesse pas de la frapper

Ostinato

Ça vient          ça cède

Touche la touche

Coule dans la douceur des dessous

Touche sous la touche

Il n’y a plus de fond

Tout vient       l’eau des touches remplit la bouche d’infini

La touche fait souche dans la renverse du ciel

La touche touche

Accouche le silence    le silence qui lance

Le silence délicat des aubes diaphanes

Le silence qui danse éperdu au bord des notes caressées

 

En écoutant Inner Cities I d’ Alvin Curran

27 septembre -19 novembre 2009

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 janvier  2021)

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Publié le 13 Novembre 2009

Charlemagne Palestine / Tony Conrad : à la recherche du Son d'or.
    Ancien carillonneur, organiste et pianiste maître du strumming, Charlemagne Palestine a rencontré le compositeur et violoniste Tony Conrad dans les années soixante où ils ont joué ensemble de leurs instruments respectifs, mais aussi d'instruments de leur invention comme le "long string drone" de Tony et "l'alumonium" pour lui,  avant de le perdre de vue pendant plus de trente ans. Au début des années 2000, ils se retrouvent en Belgique où Philippe Franck de Transcultures organise une série de concerts : ils joueront à nouveau ensemble, et le résultant est tellement sidérant qu'un disque naît, fruit d'un "aural symbiotic mystery", titre qui sera donné à l'album paru en 2006 chez Sub Rosa.
  Voilà pour l'histoire des retrouvailles entre ces deux géants des débuts du minimalisme, avant que la génération Steve Reich ne l'infléchisse vers une tendance répétitive.à la fin des années soixante. Toujours vivants, plus que jamais, ils marient le strumming , les drones, les sons tenus, pour envelopper l'auditeur dans un réseau serré d'harmoniques, de résonances dont l'effet est hypnotique. La musique progresse par nappes, se déploie avec lenteur ou dans un climat de transe. L'orgue en fond continu joue un peu le rôle de la vînâ dans la musique indienne, musique que les deux compères ont étudiée et pratiquée depuis longtemps. Le violon est souvent méconnaissable, son épais, comme écorché, saturé, trituré par des étirements, avec le piano qui vient se loger dans la pâte sonore, rejoint à mi-parcours de cet unique morceau d'un peu plus de cinquante et une minutes par la voix de Charlemagne à pleins poumons dans ce qui devient de plus en plus un  magma en suspension travaillé par le pulse obstiné du piano, avec d'imprévisibles chutes de tension, des stases fabuleuses. Symbiose, en effet, entre les deux  musiciens qui n'ont rien préparé : ils jouent ensemble, c'est tout et c'est totalement inouï, inoubliable, une musique qui balaye, torrentielle par accès. Il arrive que le violon rie, qu'il rabote le temps tandis que l'orgue pleut des tuyaux de lumière, que la voix et le violon s'orientalisent dans des aigus tordus de cornemuse étranglée, un chant de gorge chamanique... Une rencontre au sommet, le disque rare de deux chercheurs d'absolu.
Enregistré au théâtre Mercelis de Bruxelles en octobre 2005.
Paru en 2006 chez Sub Rosa, le label bruxellois si précieux dans le domaine des musiques contemporaines, expérimentales, électroniques / 1 plage / 51minutes environ
Pour aller plus loin
- un article antérieur sur un autre album de Charlemagne Palestine.
- un entretien avec Daniel Varela en juin 2002, très intéressant (en anglais)

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 janvier  2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 22 Octobre 2009

Andrew Byrne : "White bone country", "desert music" pour piano et percussions.
   Australien installé à New-York, Andrew Byrne balise de nouveaux territoires entre post minimalisme et expérimentations autour des polyrythmies, des musiques  extra-européennes. White bone country, le second cd à lui être exclusivement consacré, est un disque qui peut paraître froid, désincarné à première écoute, ce qui ne serait pas en contradiction avec la signification du titre : pays de l'os blanc, blanchi, pays désossé de sable et de sel...Le disque est en somme à l'image du désert. D'abord on ne voit que du dénuement, de la matière pure, de l'horizon. Puis l'œil s'habitue, toute une vie minuscule surgit, tout se met à vibrer d'une lumière étrange et belle. Ainsi en est-il de cette musique qui se révèle après quelques écoutes fascinante.
   Le programme propose deux cycles séparés par un morceau de piano, "Tracks", presque le seul moment où l'on entend l'instrument sonner normalement : composition au dynamisme vigoureux, jouant sur des  polyrythmies complexes, des glissements comme dans une dune de sable qu'on escaladerait en accéléré pour se retrouver à intervalles irréguliers plus bas et recommencer la montée sans se lasser...Les neuf premières pistes présentent le cycle éponyme, pour piano et percussions, subdivisé en "Desert Terrain", "Desert Life" et "Desert Weather". Cela commence comme du Steve Reich, avec un vrai pulse percussif. (premier mouvement à écouter ici)

   Mais Andrew Byrne joue sur la quasi fusion des sonorités traitées du piano et des percussions : nous voilà plongés dans l'univers trompeur du désert qui abolit les différences, nivelle. Monde de micro-différences, d'unités rythmiques fragmentées à l'extrême, réitérées et redistribuées jusqu'à ce que surgissent de nouveaux motifs, que de la sécheresse nerveuse des aigus frappés naissent des sonorités cristallines, rayonnantes. Magnifique ouverture, sur laquelle s'élève le strumming à la Charlemagne Palestine de la pièce suivante, comme l'aura majestueuse du désert, gorgée d'harmoniques. Du vide naît la plénitude. L'auditeur est maintenant prêt à entendre le chant du désert. Crotales, cristaux en suspension dans la lumière radieuse.

   Piano massif et rocailleux accompagné de gongs  incantatoires dans le lointain trouble. Piano et cloches, courte pluie diaphane, miraculeuse. Piano déguisé en cloche, coups frappés à l'intérieur, terre de fantômes. Piano seul, condamné au martèlement, ivre d'échos. Invasion des graves, le côté tellurique, chaos de roches, approche de tempête, et le neuvième mouvement revient sur les 2 et 5, une danse de particules du piano-jouet, des crotales et du glockenspiel.
   Le second cycle, "Fata Morgana : Mirages on the horizon", comprend quatre mouvements composés d'assemblages des sons du piano préparé. La référence à John Cage est explicite, assumée. Quatre paysages d'une étrangeté troublante, avec des échos aux pièces du premier cycle. Le piano se fait orchestre de gamelan à lui tout seul, obstiné, métallique, sautillant.
Paru en août 2009 chez New World Records / 14 pistes, 55 minutes.
Pour aller plus loin
- le site d'Andrew Byrne.

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 22 janvier  2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 15 Octobre 2009

Selon David Lang : "the little match girl passion"
   Chaque nouvel enregistrement d'œuvres de David Lang confirme l'importance de ce musicien américain, cofondateur avec Michael Gordon et Julia Wolfe de Bang On A Can, nom qui désigne à la fois cet énorme festival new-yorkais consacré aux musiques contemporaines les moins sectaires et l'ensemble instrumental qui les porte.
   "the little match girl passion" est à ma connaissance la seconde incursion d'envergure de David dans le domaine de la musique vocale. La première remonte à cet étonnant "comic strip opera", The Carbon Copy Building, cosigné avec Michael et Julia, aux confluences du rock expérimental et de la musique contemporaine. Cette fois, la musique, interprétée magnifiquement par le Theater of Voices de Paul Hillier, et peut-être sous son influence, semble une étonnante rencontre entre l'univers dépouillé, mystique, de l'estonien Arvo Pärt - que les chanteurs de Paul Hillier connaissent si intimement, et celui... de David lui-même, marqué par un constructivisme d'une absolue rigueur, une densité extraordinaire.
  La Passion de la petite fille aux allumettes, inspirée du conte d'Andersen, le conte préféré de sa femme Suzanne Bocanegra à qui est dédiée l'œuvre, suit le modèle de la Passion selon saint Matthieu de Bach en alternant fragments du conte et extraits qui sont l'équivalent  des réponses de la foule et des personnages ajoutés par Bach au texte évangélique. " Mais il n'y a ni Bach, ni Jésus dans mon œuvre - disons plutôt que la souffrance de la Petite fille aux allumettes se substitue à celle de Jésus, et (du moins je l'espère) place sa douleur sur un plan transcendant", précise le compositeur sur le très éclairant livret trilingue. [Lutter contre le déclin du disque passe par la réalisation de tels livrets, indispensables !! Combien de livrets d'accompagnement sont désespérément vides, parfois beaux certes, souvent illisibles, indigents...]

   "Come, daughter", la pièce d'ouverture, donne le ton de cet opus admirable : à peine ponctuée par une percussion étouffée, elle se développe comme un lamento lancinant, une convergence bouleversante de voix qui mêle appels déchirants et hoquets en bourdon tremblé ou tremolos discordants, presque caricaturaux. D'une beauté stupéfiante. Les fragments narratifs sont autant de récitatifs intenses segmentés, éclairés par la  vibration parcimonieuse de percussions cristallines. Comme toujours chez Lang, aucun bavardage, aucune emphase, une tenue qui creuse dans le tuf d'un absolu étincelant avec une obstination implacable, si bien que tout bref envol de voix lâchées prend des allures sublimes. Une cloche suffit pour que le rapprochement avec Arvo frappe encore, comme dans le morceau 9, "Have mercy, my God". Cloches diverses et crotales rappellent que David Lang est aussi le compositeur de pièces percussives, parmi les plus belles de ce début de siècle. Le morceau conclusif de cette passion, "we sit and cry", en témoigne à nouveau, balbutiement répété qui bute sur la lumière, intérieure, de l'ultime repos.
  

   Le disque propose quatre autres œuvres vocales. La première, inspirée du Cantique des Cantiques, "for love is strong",  est la déclinaison litanique des comparaisons qui illustrent la puissance de l'amour. "i lie", d'après une chanson yiddish, illustre une situation d'attente, d'espoir : chant baigné d'une douce lumière, modeste et fragile."evening morning day" célèbre la création du monde à partir du chapitre 1 de la Genèse à la manière d'un chant grégorien déconstruit. "again" dit l'éternel retour du même selon L'Écclésiaste avec des voix angéliques chargées d'accablantes chimères...
Paru en  2009 chez Harmonia Mundi usa / 19 plages / 65 minutes

Illustration de Yann d'Argent (1824 - 1899)

Illustration de Yann d'Argent (1824 - 1899)

Voici le conte (Noël n'est pas si loin...). Traduction de MM. Ernest Grégoire et Louis Moland.  

Il faisait effroyablement froid; il neigeait depuis le matin; il faisait déjà sombre; le soir approchait, le soir du dernier jour de l'année. Au milieu des rafales, par ce froid glacial, une pauvre petite fille marchait dans la rue: elle n'avait rien sur la tête, elle était pieds nus. Lorsqu'elle était sortie de chez elle le matin, elle avait eu de vieilles pantoufles beaucoup trop grandes pour elle. Aussi les perdit-elle lorsqu'elle eut à se sauver devant une file de voitures; les voitures passées, elle chercha après ses chaussures; un méchant gamin s'enfuyait emportant en riant l'une des pantoufles; l'autre avait été entièrement écrasée.
Voilà la malheureuse enfant n'ayant plus rien pour abriter ses pauvres petits petons. Dans son vieux tablier, elle portait des allumettes: elle en tenait à la main un paquet. Mais, ce jour, la veille du nouvel an, tout le monde était affairé; par cet affreux temps, personne ne s'arrêtait pour considérer l'air suppliant de la petite qui faisait pitié. La journée finissait, et elle n'avait pas encore vendu un seul paquet d'allumettes. Tremblante de froid et de faim, elle se traînait de rue en rue.
   Des flocons de neige couvraient sa longue chevelure blonde. De toutes les fenêtres brillaient des lumières: de presque toutes les maisons sortait une délicieuse odeur, celle de l'oie, qu'on rôtissait pour le festin du soir: c'était la Saint-Sylvestre. Cela, oui, cela lui faisait arrêter ses pas errants.
   Enfin, après avoir une dernière fois offert en vain son paquet d'allumettes, l'enfant aperçoit une encoignure entre deux maisons, dont l'une dépassait un peu l'autre. Harassée, elle s'y assied et s'y blottit, tirant à elle ses petits pieds: mais elle grelotte et frissonne encore plus qu'avant et cependant elle n'ose rentrer chez elle. Elle n'y rapporterait pas la plus petite monnaie, et son père la battrait.
   L'enfant avait ses petites menottes toutes transies. «Si je prenais une allumette, se dit-elle, une seule pour réchauffer mes doigts? » C'est ce qu'elle fit. Quelle flamme merveilleuse c'était! Il sembla tout à coup à la petite fille qu'elle se trouvait devant un grand poêle en fonte, décoré d'ornements en cuivre. La petite allait étendre ses pieds pour les réchauffer, lorsque la petite flamme s'éteignit brusquement: le poêle disparut, et l'enfant restait là, tenant en main un petit morceau de bois à moitié brûlé.
Elle frotta une seconde allumette: la lueur se projetait sur la muraille qui devint transparente. Derrière, la table était mise: elle était couverte d'une belle nappe blanche, sur laquelle brillait une superbe vaisselle de porcelaine. Au milieu, s'étalait une magnifique oie rôtie, entourée de compote de pommes: et voilà que la bête se met en mouvement et, avec un couteau et une fourchette fixés dans sa poitrine, vient se présenter devant la pauvre petite. Et puis plus rien: la flamme s'éteint.
   L'enfant prend une troisième allumette, et elle se voit transportée près d'un arbre de Noël, splendide. Sur ses branches vertes, brillaient mille bougies de couleurs: de tous côtés, pendait une foule de merveilles. La petite étendit la main pour saisir la moins belle: l'allumette s'éteint. L'arbre semble monter vers le ciel et ses bougies deviennent des étoiles: il y en a une qui se détache et qui redescend vers la terre, laissant une traînée de feu.
   «Voilà quelqu'un qui va mourir » se dit la petite. Sa vieille grand-mère, le seul être qui l'avait aimée et chérie, et qui était morte il n'y avait pas longtemps, lui avait dit que lorsqu'on voit une étoile qui file, d'un autre côté une âme monte vers le paradis. Elle frotta encore une allumette: une grande clarté se répandit et, devant l'enfant, se tenait la vieille grand-mère.
- Grand-mère, s'écria la petite, grand-mère, emmène-moi. Oh! tu vas me quitter quand l'allumette sera éteinte: tu t'évanouiras comme le poêle si chaud, le superbe rôti d'oie, le splendide arbre de Noël. Reste, je te prie, ou emporte-moi.
   Et l'enfant alluma une nouvelle allumette, et puis une autre, et enfin tout le paquet, pour voir la bonne grand-mère le plus longtemps possible. La grand-mère prit la petite dans ses bras et elle la porta bien haut, en un lieu où il n'y avait plus ni de froid, ni de faim, ni de chagrin: c'était devant le trône de Dieu.
   Le lendemain matin, cependant, les passants trouvèrent dans l'encoignure le corps de la petite ; ses joues étaient rouges, elle semblait sourire ; elle était morte de froid, pendant la nuit qui avait apporté à tant d'autres des joies et des plaisirs. Elle tenait dans sa petite main, toute raidie, les restes brûlés d'un paquet d'allumettes.
- Quelle sottise ! dit un sans-cœur. Comment a-t-elle pu croire que cela la réchaufferait ? D'autres versèrent des larmes sur l'enfant; c'est qu'ils ne savaient pas toutes les belles choses qu'elle avait vues pendant la nuit du nouvel an, c'est qu'ils ignoraient que, si elle avait bien souffert, elle goûtait maintenant dans les bras de sa grand-mère la plus douce félicité. 

Illustration de Bertall (1820 - 1882)

Illustration de Bertall (1820 - 1882)

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 22 janvier  2021)

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