musiques contemporaines - experimentales

Publié le 29 Janvier 2009

David Lang : "Child", Petite rétrospective (2).

   Deuxième disque sur le label Cantaloupe - dont le nom ne désigne apparemment pas autre chose qu'une variété de melon rond à chair orange très sucrée!, Child, sorti en 2003, rassemble cinq compositions de musique de chambre écrites pour différents ensembles européens (français, italien et suédois), toutes interprétées ici par Sentieri Selvaggi, excellente formation à laquelle j'ai déjà consacré un article. L'enfance, avec ses souvenirs, serait le lien entre les titres, qui ont en commun des thèmes, une instrumentation très proche, et une manière très particulière de transformer le flûtiste ou l'altiste en percussionniste.

   "My very empty mouth", le morceau qui ouvre l'album, tient son titre d'une phrase mnémotechnique destinée à retenir l'ordre des planètes : Mercure, Venus, Earth (Terre), Mars..., David ayant oublié le reste de la phrase...et du système solaire! Répétitions tremblées de courts fragments glissants et subtilement dissonants, comme des protestations martelées de douleur ou de jouissance, écartelées entre les éclats de la flûte et le contrepoint grave du violoncelle et de la clarinette basse, conduisent l'auditeur vers une transe insidieuse par un jeu de dérapages et d'amortis, avec un final ralenti, prodigieux lamento d'une intense beauté. C'est le premier chef d'œuvre de ce disque magistral d'un bout à l'autre, qui impose Lang comme l'un des plus grands -peut-être le plus grand en ce qui me concerne, et devant Steve Reich himself, ou à égalité à la rigueur...! "Sweet air" est la dénomination qu'employait un dentiste opérant sur son frère Isaac pour désigner un gaz hilarant destiné à lui éviter les angoisses provoquées par son intervention. Le morceau semble virevolter, léger comme un papillon, aérien. Flûte, clarinette, piano, violon et violoncelle dansent un ballet presque immobile, suspendu, qui s'approfondit après chaque brève interruption jusqu'à une troublante évanescence perturbée par le surgissement imprévu des instruments agités, menaçants, c'est le morceau suivant qui enchaîne, série de micro-tempêtes, "Short fall", hérissé de notes pointues, un tourbillon hanté par le néant..."Stick figure", le titre quatre, fait partie de ces pièces de Lang qui opposent une veine lyrique, mélancolique, incarnée par le violoncelle éploré, le piano à peine effleuré et la clarinette, à sa destruction systématique par une percussion métallique, glaciale de brièveté tranchante : le résultat est bouleversant. Le disque se termine sur "Little eye", où l'on retrouve le violoncelle, cette fois perdu dans des circonvolutions statiques, entouré d'une brume percussive due aux quatre non-percussionnistes qui l'accompagnent : on retient son souffle, tant le morceau ressemble à une sculpture diaphane d'une délicatesse, d'une douceur infinie. Un absolu de ce début de siècle, encore une fois !

Paru en 2003 chez Cantaloupe Music  / 5 plages / 43 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 9 décembre 2020)

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Publié le 21 Janvier 2009

Leo Ornstein, "Fantasy and metaphor" : le piano, instrument de transport(s)!
   Retour aujourd'hui vers un compositeur américain encore très peu connu, que la pianiste Sarah Cahill nous propose de découvrir. Je fais confiance, depuis quelques disques, à cette instrumentiste exigeante, infatigable défricheuse qui nous ramène des pièces magnifiques, à laquelle on doit déjà le beau disque consacré à Kyle Gann sur le même label New Albion Records - dont vous n'aurez pas manqué de remarquer qu'il est un de mes labels préférés.
  La trajectoire de Leo Ornstein, né en 1893 et mort en 2002 - vous avez bien lu, il est mort à l'âge de 108 ans, est étonnante. Pianiste prodige d'origine ukrainienne, formé au Conservatoire de Saint-Pétersbourg, il est contraint d'émigrer avec sa famille aux États-Unis en 1906 pour fuir les pogroms. Installé à New-York, il est tout de suite accepté à l'Institute of Musical Art, école qui deviendra la prestigieuse Juilliard School. En 1911, il donne ses premiers concerts. Suivent les premiers enregistrements, mais le jeune Leo se passionne pour de nouveaux mondes sonores, affectionne dissonances et rythmes complexes. Le voilà futuriste, d'avant-garde, stupéfiant son auditoire par des compositions qui dérangent toutes les habitudes d'écoute. Il est au départ copieusement sifflé, déclenche presque des émeutes. On l'admire aussi : sa virtuosité fait pâlir nombre d'interprètes, et certains le considèrent comme un remarquable compositeur. Grâce à lui, le public américain découvre Schoenberg, Scriabine, Debussy, Ravel, Stravinski. Il attire les foules, sa gloire est au sommet entre 1915 et 1920. Puis il abandonne les concerts, disparaît, se retire avec sa femme, enseigne. Il ne cessera pas de composer, surtout pour le piano, avec un regain créateur dans les années soixante-dix et quatre-vingt. On l'oublie beaucoup, on lui reproche de ne plus être à l'avant-garde, car il a changé. Il ne se soucie plus des modes, mélange les styles, passant de la tonalité à l'atonalité, d'un lyrisme "ravélien" aux délices d'une virtuosité débridée. Lorsque Sarah Cahill lui rend visite en novembre 2000, il est encore lucide. Il voudrait mourir pour suivre sa femme, décédée après avoir été son épouse tant aimée pendant 67 ans, qui a inlassablement noté sa musique, transcrit ses improvisations. Mais il n'est pas si facile de mourir, constate-t-il. À sa mort en 2002, il laisse plus de 1800 pages de musique pour piano...

Le beau titre donné à ce premier échantillon de compositions de Leo Orstein reflète bien le caractère indépendant de cet homme indifférent à la célébrité, soucieux de suivre sa voie : des fantaisies, certaines assez proches de l'univers de Ravel qu'il aimait tant, et des "métaphores", terme qu'il a indiqué à son fils Severo qui lui demandait comment nommer des compositions variées n'appartenant à aucun cycle. Le choix des pièces revient d'ailleurs à Severo, qui propose un site consacré à son père. Des quinze compositions rassemblées, treize sont inédites. Toutes sont empreintes d'un bonheur harmonique constant. La musique coule d'une source pure et libre, avec une grande aisance, lyrique sans mièvrerie ou grandiloquence. Fantaisies et métaphores enchantent, distillent des sortilèges hors du temps. Mais, me direz-vous, la modernité, l'expérimentation ? Ornstein sait oublier ces diktats pour mieux nous donner à entendre son flux intérieur, pour notre plus grand plaisir. On ne cesse plus de revenir à ces pièces à la grâce fluide, qui transportent comme de vraies métaphores qu'elles sont en effet.

Paru en 2008 chez New Albion Recor / 15 plages / 68 minutes environ
Pour aller plus loin :
- le site officiel de Leo Ornstein, proposé par son fils Severo.

Léon Kroll (1884-1974) : Leo Ornstein at the Piano, 1918

Léon Kroll (1884-1974) : Leo Ornstein at the Piano, 1918

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 8 décembre 2020)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 15 Janvier 2009

David Lang : "Are you experienced ?" Petite rétrospective (1)
Jimi Hendrix Are you experienced ?

   Are you experienced ? est le titre du premier album du Jimi Hendrix Experience, sorti en mai 1967, et du titre éponyme de quelques minutes qui y figure. Vingt ans plus tard, David Lang reprend le titre pour une composition de plus de vingt minutes en six sections qui, plutôt qu'un arrangement, propose d'explorer le côté sombre de l'expérience hédoniste à base de sexe et de drogues évoquée par la chanson-culte. Non sans un certain sens de la dérision, la guitare électrique flamboyante et psychédélique y est remplacée par ...un tuba électrique ! Le narrateur, David Lang lui-même, raconte l'histoire d'un homme qui a pris un coup sur la tête, dont les idées se brouillent et qui finit par entendre la voix de Dieu puis celle des sirènes. Le Nouvel Ensemble Moderne donne consistance à cet étrange voyage intérieur, ponctué par une danse d'esprit encore très reichien, toute en pulsations tremblées jusqu'au surgissement rauque de voix emmêlées. Première composition d'envergure de Lang, elle est suivie d'une pièce pour deux pianos, "Orpheus over and under" (1989), méditation en deux temps sur l'espoir et la perte. Des tremolos constants font vibrer des mirages à l'horizon, escaladent le ciel en vagues successives, de plus en plus amples, intenses, avec des accalmies, des baisses de tension. Un des chefs d'œuvre du musicien, à mon sens. C'est le titre suivant, "Spud", qui explique la surprenante patate de la pochette. Comme une pomme de terre, le morceau orchestral a d'abord une forme, une cohérence, qu'il va perdre pour donner naissance à de multiples germes : une autonomisation qui débouchera sur la vie perpétuée, mais qui, d'un point de vue interne, peut être vécue comme une désintégration et une mort. Le disque se termine sur un duo agité entre un violon surexcité et un piano fiévreux, "Illumination rounds" (1982), pièce la plus ancienne que Lang dit inspirée par une sorte de balle utilisée au Vietnam, dont la trajectoire laissait dans l'air un résidu phosphorescent, si bien que l'ensemble des tirs pouvait donner l'illusion d'assister à un ballet à la fois grisant et terrifiant.

Paru en 1992 chez Composers Recordings Inc. / 10 plages / 60 minutes environ

David Lang : "Are you experienced ?" Petite rétrospective (1)

   Après cette introduction, plongeons dans les œuvres de la maturité, les "monuments", comme j'aime à les appeler, de grands corps tout d'un bloc, au format tout sauf radiophonique ou médiatique. The Passing measures, sorti le premier janvier 2001 (pour être précis, donc pas tout à fait en  2000 comme l'indique le dos de la pochette), est un long poème orchestral, quarante-deux minutes sombres, sépulcrales, pour clarinette basse, orchestre amplifié et voix de femmes, sorte de méditation sur le passage du temps. Voici ce qu'écrit Lang à son sujet : "My piece is about the struggle to create beauty. A single very consonant chord falls slowly over the course of forty minutes. That is the piece. Every aspect of the piece is on display, however - magnified, examined, amplified, prolonged. The soloist's notes are impossibly long, requiring frequent drop-outs for breath and for rest. The players are all instructed to play as quietly as possible, and then are amplified at high volume, in order to make their restraint an issue of the piece. Four percussionists scrape pieces of junk metal from start to finish, as if to accompany the consonance of the chords with sounds of dirt and decay." Il faut évidemment s'immerger dans cet océan, ce poumon géant à la jointure exacte de deux siècles, dans son effort toujours recommencé pour remonter la pente, reprendre souffle, comme un mantra surgi du fond des âges, à la lenteur exsangue et têtue. (à suivre)

Paru en 2001 chez Cantaloupe Music / 1 seule plage / 42 minutes environ

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 2 décembre 2020)

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Publié le 26 Décembre 2008

"The Stroke that kills", survivrez-vous à la guitare électrique ?
   La guitare électrique est l'un des instruments les plus fétichisés, les plus adulés depuis l'avènement du jazz et du rock. Moins d'un siècle après sa naissance dans les années 1920, elle est devenue un instrument de répertoire, et fascine aussi bien les compositeurs de musique contemporaine. Le guitariste Seth Josel, instrumentiste renommé sur la scène contemporaine internationale, nous offre avec The Stroke that kills, paru début décembre 2008 chez New World Records, un florilège incandescent dû à six compositeurs majeurs d'aujourd'hui.
  Le disque décline la guitare électrique en solo ou jusqu'à six instruments, avec parfois adjonction de deux basses. Elle est souvent confrontée à elle-même grâce à des systèmes de retardement : voici la guitare jouant avec la nymphe Echo, jusqu'au vertige, jusqu'à l'incendie comme sur l'extraordinaire premier titre, "Until it Blazes", composition d'Eve Beglarian. Guitare radieuse, transparente, multipliée, poursuivie par les doux échos dans des cercles brûlants où émergent des notes comme des étincelles à la surface de l'océan sonore ; et puis ce crescendo final, la guitare épaissie en lave fulgurante !! Un des titres de l'année, à coup sûr, qui confirme tout le bien que je pense d'Eve (déjà célébrée ici).

Alvin Curran, que je ne présente plus (il a une catégorie à lui tout seul...), signe le second titre, scindé en trois parties de longueurs très inégales, "Strum City I, II, III", une exploration de la guitare à base de strumming, la frappe rapide et répétée finissant par produire des harmoniques ponctuées par les sons graves des deux basses : l'auditeur est emporté dans un maëlstrom, cerné par le mur de guitares sur lequel il finit projeté...il pourra souffler pendant les parties II et III, plus méditatives. Le trip continue avec "Slapback" de Michael Fiday, élève de George Crumb et Louis Andriessen, qui donne un morceau d'allure très rock, inspiré par un enregistrement en concert de Pete Townsend, le guitariste des Who, qui jouait en duo avec le son de sa guitare réverbéré par les murs. Morceau hallucinant à écouter au casque : dans la voie de droite, la performance du guitariste, dans celle de gauche, son écho déclenché un huitième de note plus tard, ce qui finit par créer une intrication formidable de rythmes et de riffs. Avec un final presque cristallin, d'une finesse inattendue après l'orage magnétique ! On doit à David Dramm, un compositeur que je découvre (tout comme Michael Fiday), le titre éponyme, pour trois guitares électriques : strumming très rythmique, d'esprit flamenco au départ (composé pour le Amsterdam Guitar Trio), plus rude aux guitares électriques, morceau à la texture très répétitive qui se charge de résonances superposées, "cassé" au bout de sept minutes par un passage introspectif, comme hésitant, en voie de reconstruction avant une reprise furieuse, syncopée, des batteries de strumming. Arrivé là, l'auditeur est prêt à tout, et ça arrive, voilà une "stoned guitar" pilotée par Gustavo Matamoros, natif de Caracas, émule de Earle Brown et donc proche de la constellation post-cagienne (derrière cet affreux néologisme, vous aurez peut-être reconnu John Cage...), qui fut le directeur artistique du Subtronics Experimental Music and Sound Art Festival de Miami. Mais "stoned" n'évoque aucune substance hallucinogène, seulement la conduite de la pièce : "Avec une pierre, remonte les cordes de la guitare depuis le chevalet jusqu'au sillet de tête." Dérive mon beau délire débâcle des cordes fusion battements navire night en perdition tout se confond dans la torsion des sons...Le disque s'achève sur "Canon for Six guitars" de Tom Johnson, composition nettement plus faible, à l'écriture trop rigide : n'est pas Bach qui veut, je sais, je suis dur, passons. De toute façon, un des albums de l'année !

Paru en 2008 chez New World Records / 8 plages / 61 minutes environ
Pour aller plus loin :
- le site du guitariste, avec quelques extraits d'autres interprétations en écoute (notamment du Berio)
- un site cofondé par le guitariste, consacré à répertorier toutes les compositions consacrées à la guitare. Avis aux amateurs !

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 novembre 2020)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 20 Décembre 2008

Zoë Keating : le violoncelle puissance 16 !
  
Zoë Keating
Zoe Keating - one cello x 16 : natoma

   Née au Canada d'une mère anglaise et d'un père américain, Zoë Keating a commencé à jouer du violoncelle dans le placard à balais de son école primaire anglaise. Suit une formation classique à New-York où sa famille a déménagé, elle participe déjà à des orchestres de jeunes ou d'adultes. Une fois réussis ses examens, elle part pour Los Angeles, où elle joue dans des groupes rock. Les collaborations se multiplient, notamment avec Raspoutina, étonnant groupe de chambre-rock, entre 2002 et 2006, avec DJ Shadow ou encore Amanda Palmer. Avec son violoncelle et son ordinateur portable ou son matériel électronique, elle joue un peu partout, dans le désert ou dans les clubs punks, les églises médiévales ou les festivals.
   Elle se consacre maintenant pour l'essentiel à sa carrière solo, utilisant le son naturel de son violoncelle pour produire plusieurs couches sonores. Le son de l'instrument est capturé en direct par plusieurs microphones disséminés sur la table d'harmonie ou le manche, enregistré en temps réel par un ordinateur qu'elle contrôle avec les pieds et réutilisé immédiatement. Le résultat sur one celo x 16 : natoma, premier CD sorti en 2005, est impressionnant. Zoë Keating s'inscrit avec bonheur dans un post-minimalisme décomplexé, entre pop et musique contemporaine. Les morceaux sont rythmés en frappant sur l'instrument, développent des atmosphères envoûtantes à base de boucles et variations sinueuses. L'un des plus beaux titres, Frozen angels, est la musique d'un film de science-fiction éponyme sorti lui aussi en 2005. A chaque écoute des premières mesures de ces anges gelés, je pense au film de Roman Polanski, La Neuvième porte, c'est dire le troublant pouvoir de cette musique à ce moment-là spectrale. Rêverie frémissante ou langoureuse, mélancolie foudroyée, incantation hypnotique, sont distillées par ce véritable orchestre de violoncelles. Je ne sais s'il faut prendre à la lettre le" x 16" du titre, mais toujours est-il que l'auditeur est enveloppé dans la tourmente majestueuse, dans les échos démultipliés des anges déchus. Seule la dernière pièce, legions (aftermath), retravaille le son de l'instrument en l'étirant. Un disque hanté, qui vous hantera longtemps, longtemps...Le disque a été enregistré dans son studio personnel au 964, rue Natoma, à San Francisco.

 

 

Paru en 2005 / 8 plages / 53 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

- le site officiel de Zoë Keating.
- Zoe Keating en concert en décembre 2013

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 novembre 2020)

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Publié le 18 Décembre 2008

Michael Byron : "Dreamers of pearl", le piano en mouvement perpétuel.
   Michael Byron, né en 1953, écrit pour le piano depuis plus de trente ans, appartient à ce qu'on peut appeler la seconde génération des Minimalistes de la Côte Ouest, très marquée par la CalArts (California Institute of the Arts) fondée à Burbanks en 1970 grâce à l'argent de la famille Disney (authentique !). C'est dans cette école originale qu'il suit des cours consacrés à John Cage sous la direction de ses deux mentors, James Tenney et Richard Teitelbaum. A Los Angeles, il rencontre David Garland, Lou Harrison, Robert Ashley. Après un séjour à Toronto, il se fixe à New-York au milieu des années soixante-dix, joue dans les clubs des musiques de sa composition avec des amis : hardcore, punk, noise. Il collabore à divers projets avec La Monte Young, se tient un peu à l'écart des courants en vue, s'engageant dans une voie indépendante, comme nombre de compositeurs expérimentaux. Aussi reste-t-il peu connu encore, malgré une production importante, constituée essentiellement de musique instrumentale dans laquelle on trouve, à côté des oeuvres pour piano, aussi bien une pièce pour shakuhachi qu'un rondo pour un orchestre d'instruments occidentaux et orientaux.
   Dreamers of pearl est en trois parties, chacune avoisinant les vingt minutes, sur le schéma rapide-lent-rapide. Si les titres sont presque outrageusement lyriques (Enchanting the stars / A Bird Revealing the Unknown to the Sky / It is the Night and Dawn of Constellations Irradiated ), les pièces elles-mêmes sont dénuées de toute référence sentimentale, narrative. Il s'agit de piano pur, étincelant. La musique procède par des sortes de balbutiements réitérés et perpétuellement variés, sur des rythmiques asymétriques. L'ensemble est virtuose, non pour déployer des phrases mélodiques, mais pour reconstruire le dialogue incessant entre les deux voix, les deux couches pianistiques. On pense au jazz, sans l'abandon : musique tenue, rigoureuse, mouvante et insaisissable, qui nous prend dans son maillage têtu. Au bout, sans doute, il y a la perle, coagulation de rêves toujours recommencés. Une musique exigeante, qui ne supporte pas l'écoute distraite. Il faut plonger, épouser le mouvement pour ramener cette perle...
 Paru en 2008 chez New World Records / 3 plages / 53 minutes environ
Le disque se trouve encore sur le site de New World Records.

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 novembre 2020)

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Publié le 4 Décembre 2008

Gordon Mumma : "Music for solo piano", le jardin secret d'un pionnier.
   Gordon Mumma, s'il est peu connu en France, est une des figures marquantes de la musique électronique. Né en 1935, la même année que Terry Riley et un an avant Steve Reich, Gordon Mumma fait des études de piano et de trompette avant de commencer une carrière de trompettiste dans des orchestres symphoniques. A la fin des années 50, il rencontre Robert Ashley avec qui il fonde le "Cooperative studio for Electronic Music". Dans les années 60, il met au point des équipements musicaux électroniques pour John Cage et David Tudor et devient comme eux entre 1966 et 1974 l'un des compositeurs attitrés de la Merce Cunningham Dance Company. Il multiplie les collaborations, notamment avec Fred Frith ou Anthony Braxton, joue d'un cor qu'il prolonge par un appareillage électronique lui permettant de modifier les sons produits en direct et devance les premiers synthétiseurs en opérant de même sur un piano. Inventeur d'instruments "cybersonic", comme il les nomme, sculptures sonores et dispositifs mixtes pour instruments acoustiques et ordinateurs lui sont familières.
 

   Il existe pourtant un autre Gordon Mumma, connaisseur du Mikrokosmos de Bela Bartok, que le pianiste belge Daan Vandewalle nous permet de découvrir dans un double-cd de presque deux heures et demie de musique. Plus d'électronique, de modification, amplification. Du piano, solo, plus de soixante-dix pièces courtes, la plus courte de huit secondes dédiée à Robert Ashley, la plus longue dépassant de peu les cinq minutes. Le contraire du spectaculaire : musique raréfiée, variations mystérieuses. Les cycles s'appellent, traduits,  "Jardin"(en français, lui), "Greffages", Mélodies sans paroles", "Panier d'égarés", sans oublier la "Boîte à Sushi", déclinée en "Sushi verticaux" et "Sushi horizontaux". De brefs éclats, résonances et dissonances, des notes qui tombent comme des couteaux étincelants dans le silence. Webern rôde, Satie se profile sans apparaître, un moine zen propose des haïku pianistiques, il y a de tout cela dans ces pièces incisives, ramassées sur elles-mêmes comme autant de micro-méditations. Tout sauf séduire, nous conduire plutôt, nous réduire à l'attention pour entendre le presque inaudible, les confins du son, je pense par exemple au troisisème sushi horizontal : une brève déflagration, suivie du retour obstiné d'une note très faible, à peine frappée, apparition-disparition comme une figure de Giacometti. Cette musique fera horreur à tous les amateurs de remplissage et d'effets, à tous les consommateurs de fond sonore, tant elle sculpte le silence avec une elliptique parcimonie, d'un geste franc, non dénué de joie ou de grâce pour qui accepte de se laisser aller à sa secrète beauté.  D'autres morceaux sont plus loquaces, mais jamais appuyés, ils passent en léger tourbillon, attendent devant nous quelques instants avant de se dissoudre, de s'éclipser. Un beau double album de musique pure, débarrassée de tout romantisme, de tout encrassement sentimental : rude à première écoute, je veux bien en convenir, mais quelle lumière sous les doigts de Daan Vandewalle !

Paru en 2008 chez New World Records  / 2 cds : 78 plages / plus de 140 minutes
Pour aller plus loin :
- le site de Gordon Mumma.
- un beau blog, en partie en anglais, avec un article sur le même disque.
- le site de New World Records pour écouter des extraits ou commander le disque.

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 26 novembre 2020)

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Publié le 2 Décembre 2008

Piano Circus : six pianos pour de nouveaux horizons musicaux.
  
Deux disques cultes de cet ensemble créé en 1989 pour interpréter Six pianos de Steve Reich. J'avais perdu leur trace au moment de la disparition du label Argo, ce très beau label de Decca consacré aux musiques anglo-saxonnes contemporaines, souvent minimalistes. L'ensemble existe toujours, parcourt le monde, propose d'écouter des musiciens qui écrivent spécialement pour eux. 
 
Piano Circus : six pianos pour de nouveaux horizons musicaux.
 
  
Deux CDs récents sont disponibles sur leur site. Sur Transmission, le titre éponyme, du compositeur estonien Erkki-Sven Tüür, est vraiment extraordinaire.
 
- le site de Piano Circus (on peut écouter en streaming en restant sur les noms des compositeurs, à la page des enregistrements).
 
 

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 26 novembre 2020)

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