musiques contemporaines - experimentales

Publié le 15 Novembre 2008

"The Carbon copy building" : un étonnant opéra signé Michael Gordon, David Lang et Julia Wolfe.
    En 1996, invités d'un festival de musique à Turin, les trois cofondateurs du Bang on a Can Festival, Michael Gordon, David Lang et Julia Wolfe, sont chargés par le présentateur d'écrire en commun un opéra qui aurait un rapport avec la vie à New-York. Après  bien des discussions, ils décident d'élaborer un projet avec un auteur de bande dessinée. Ils veulent écrire une nouvelle sorte de musique théâtrale, à la croisée idéale de la nouvelle musique et des textes et décors surgis de l'imagination d'un dessinateur-culte de l'underground new-yorkais, Ben Katchor, qui a accepté avec enthousiasme l'idée de l'opéra. En 1999, un collectif théâtral d'avant-garde, le Ridge Theatre de New-York, met en place l'œuvre, présentée pour la première fois à Turin peu après. Enregistré en août 2000, mixé entre 2001 et 2003, le disque ne sort qu'en 2006 sur la label du Bang on a Can, Cantaloupe Music. 
   L'objet est très beau : livret polychrome de 50 pages avec l'intégralité du texte et des dessins de Ben Katchor, cartonné. A signaler un petit inconvénient : le disque est encarté contre la troisème de couverture, difficile d'accès car il faut le tirer soit au risque de déchirer la pochette, soit de rayer le disque (mieux vaut dès la première fois créer une copie de sauvegarde !).
 
"The Carbon copy building" : un étonnant opéra signé Michael Gordon, David Lang et Julia Wolfe.

   Plus d'histoire d'amour, d'adultère, fini l'opéra bourgeois des déchirements existentiels. Le livret raconte l'histoire de deux immeubles construits sur le même modèle architectural à l'automne 1929, le Palatine et le Palaver. Séparés par une vingtaine d'autres immeubles, ils existent toujours. Mais ils appartiennent à deux quartiers différents, ont été occupés par des habitants qui ont modelés différemment les deux constructions jumelles. En retraçant la vie du Palatine et du Palaver, l'opéra ressuscite un New-York truculent, haut en couleurs comme les dessins de Ben Katchor, le monde des oubliés de l'histoire, humbles et puissants du moment. Les quatre chanteurs se partagent les voix d'un gardien, d'un livreur, d'un employé chargé d'enlever les chewing-gums, d'une éditrice, d'un propriétaire d'une entreprise d'embaumement bien nommée "Dolce Vita"...John Benthal à la guitare électrique, David Cossin aux percussions, Martin Goldray aux claviers et Bohdan Hilash aux bois, interprètent cette musique nerveuse, métissée d'accents rock ou jazz, constamment gorgée d'idées mélodiques et rythmiques, de trouvailles d'accompagnement. Difficile de relever ce qui appartient à chacun des trois compositeurs dans ces 72 minutes : quand  même la patte de David Lang dans le syncopé et répétitif City walk, dense et sculpté comme un monolithe, et des échos reichiens, bien sûr, notamment dans Panel review, voix, choeurs et pulse en boucle. Ce qui surprend le plus, c'est le bonheur du chant, d'une évidence et d'une clarté impeccable : écoutez "I blame the tenants", les récriminations du gérant du Palaver à l'égard des locataires indélicats, une voix impérieuse ou dégoûtée sur un rock limpide aux échos ravageurs.                                                

"The Carbon copy building" : un étonnant opéra signé Michael Gordon, David Lang et Julia Wolfe.

  Si The Carbon copy building n'est pas un opéra rock, mais un "comic-strip opera" comme le définissent les trois compositeurs, il concrétise à merveille un vieux rêve de convergence entre des styles musicaux a priori éloignés : pas question de réunir une formation rock et un orchestre symphonique pour acoucher d'une oeuvre pompeuse et amphigourique comme si souvent. Quatre chanteurs et quatre instrumentistes suffisent au service d'un musique contemporaine exigeante et curieuse, qui sait incorporer l'énergie du rock, le naturel de la pop. L'opéra s'ouvre et se ferme sur deux titres extraordinaires, qui donnent à cette plongée dans l'intimité des deux immeubles une aura majestueuse et grandiose. Entre temps, on aura assisté à la marche funèbre des desserts inachevés, embaumés avant d'être recyclés !     

Paru en 2006 chez Cantaloupe Music / 15 plages / 72 minutes environ                                   

"The Carbon copy building" : un étonnant opéra signé Michael Gordon, David Lang et Julia Wolfe.
"The Carbon copy building" : un étonnant opéra signé Michael Gordon, David Lang et Julia Wolfe.

Pour aller plus loin :
- le site de Bang on a Can, avec des extraits à écouter.

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 24 novembre 2020)

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Publié le 8 Novembre 2008

John Luther Adams : For Lou Harrison
  L'Éternel retour de l'Éternité
  Je suis terrassé par cette musique, à chaque fois comme la première fois. Soixante-trois minutes de transport extatique, de frémissement devant l'ineffable. Je découvre John Luther Adams, né en 1953, avec ce dixième enregistrement, vibrant hommage à Lou Harrison (1917-2003) paru chez New World Records en 2007. Cette longue pièce est composée de neuf sections, qui alternent selon le schéma ABABABABA. Les sections impaires, c'est la mer qui vient battre contre le rivage, une succession de vagues montantes de cordes glissandi, de nuages orchestraux sculptés par les deux pianos qui marchent sur les eaux primordiales, dans un éternel recommencement qui n'est jamais bien sûr exactement le même. A la fluidité mouvante des arpèges ascendants répondent les marches solennelles des sections paires : les deux pianos mènent une procession rituelle dans le poudroiement doré de l'orchestre vaporisé. Quelle force majestueuse ! Quelle sereine et souveraine tendresse ! Par delà tous les aléas, la procession avance, c'est le Temps allongé sur l'espace comme l'Époux sur l'Épouse pour une union cosmique. Le soir descend sur Hiérapolis et ses tombeaux ouverts. Il pleut des gouttes de piano dans la suspension de toutes choses. Regardez cet arbre enraciné dans le ciel, gainé de lumière d'or, immobile en apparence, il danse, parcouru de vagues d'énergie, des pelotes au bout des branches comme des condensateurs. Toute la musique de John Luther Adams est là, elle nous remet au courant, avec une patience inlassable : nous ne cessons plus de naître, éblouis par l'évidence radieuse du monde dépouillé des oripeaux trompeurs de l'Histoire humaine. C'est une musique qui appelle, qui fait surgir. En témoigne pour moi ce cerf, apparu au milieu d'une nuit récente devant la voiture : la sixième section inondait l'habitacle, il a franchi la route, marquant un très bref arrêt dans la lumière des phares avant de replonger dans le noir. Je ne peux m'empêcher de penser qu'il a répondu à l'appel orphique de ce poème sonore épandu comme une nébuleuse bien au-delà des étroites limites de tôle de l'automobile lancée dans la nuit.  
John Luther Adams : For Lou Harrison
   D'abord batteur dans des groupes de rock, John Luther Adams ( à ne pas confondre avec John Adams ! -autre compositeur américain contemporain, ami de longue date par ailleurs.) découvre grâce à des amis Frank Zappa. Les notes d'accompagnement d'un des disques de ce dernier l'amènent à la musique d'Edgar Varèse et, par ricochet pourrait-on dire, à celle de John Cage. Il entreprend alors des études musicales au Califormian Institute of the Arts, où il rencontre les futurs compositeurs Lois V. Vierk et Peter Garland - ce dernier étant l'auteur d'une partie des notes qui accompagnent For Lou Harrison. En 1975, il part en Alaska pour prendre un poste dans un centre chargé de la protection de l'environnement. Il s'éprend de la région au point de s'installer presque dix ans sur une colline non loin de Fairbanks dans une maison rudimentaire, en grande partie bâtie de ses mains, en compagnie de sa seconde épouse passionnée par les problèmes environnementaux. C'est sa période Thoreau, fait-il lui-même remarquer. Il cherche encore son chemin comme compositeur. Un jour, il est chez Lou Harrison en compagnie de John Adams. Le succès de son quasi-homonyme le pousse à affirmer sa propre voie, qu'il ne trouve que dans le courant des années quatre-vingt dix, sous l'impulsion conjuguée des univers de Lou Harrison, déjà cité, et de Morton Feldman. Ses œuvres, très variées - j'y reviendrai !, sont publiées par les labels phares de ce blog, New Albion Records, Cantaloupe Music, New World Records, Mode records, Cold Blue music
Paru en 2007 chez New World Records / 9 plages / 63 minutes environ
Pour aller plus loin :
- le site du compositeur.
- un très bel article, en anglais, du chroniqueur musical du New Yorker, Alex Ross, article très utile pour la notice biographique ci-dessus et qui part d'une installation sonore et lumineuse conçue par John Luther Adams pour le Museum of the North de Fairbanks.
          

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 16 novembre 2020)

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Publié le 28 Octobre 2008

Terry Riley : les Keyboard studies 1 et 2 au piano par Fabrizio Ottaviucci.

   Déjà publiées en 2002 par le pianiste allemand Steffen Schleiermacher (cf. article du 14 août 2007) dans une version  pour clavier électronique piloté par ordinateur, les Keyboard Studies 1 et 2 reparaissent réinventées pour plusieurs pianos par Fabrizio Ottaviucci, pianiste italien qui a notamment étudié l'œuvre pianistique de Giacinto Scelsi. " Les Keyboard Studies 1 et 2 font partie d'un travail commencé en 1964. Leur nature est fondée sur l'improvisation. Les deux mains mettent en relation entre eux des patterns de durées différentes, continuellement répétés. Chaque module comprend de deux à neuf mesures et les mains peuvent se déplacer librement d'un cycle à l'autre et créer des séquences de notes spontanées et aléatoires. Chaque pattern est construit sur une gamme ou un mode fixés. Occasionnellement peuvent naître des passages mélodiques qui sont le résultat de différents modules liés l'un à l'autre." écrit Riley à propos de ces deux compositions qui représentent parmi les premières tentatives de mettre en pratique les idées minimalistes associées au concept temporel de répétition continue. Plus de quarante après, ces pièces continuent de fasciner et de susciter de nouvelles versions, comme In C, mais avec beaucoup de retard, car les partitions, réduites à quelques indications, sont restées longtemps dans les cartons. Cette nouvelle version est a priori plus austère, moins colorée et dynamique que celle de Schleiermacher, mais se révèle passionnante après plusieurs écoutes. L'étude 1 est d'une linéarité rigoureuse, créant un état de méditation flottante favorable à la saisie des images sonores qui montent à la surface de la ligne rythmique continue. Plus hypnotique, la seconde déploie davantage de niveaux et ménage quelques cassures dans la progression, d'où une impression de reconstruction et d'approfondissement, de plénitude. Tread on the trail, une pièce de 1965, complète le programme. Construite sur la réitération et la dilatation de fragments de phrasés jazzy sur fond continu de notes graves percussives, elle est une sorte de danse dégingandée, disloquée, reprise jusqu'à épuisement. Avec Terry Riley, marchez sur la piste du bonheur !
Paru en 2008 chez Stradivarius / 3 plages / 56 minutes environ

Fabrizio Ottaviucci interprète les Keyboard studies

 

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 16 novembre 2020)

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Publié le 27 Septembre 2008

Kyle Gann : quand la technique mène au sublime, musiques pour disklavier et pour trois pianos.
     Le disklavier n'est plus le piano mécanique aux rouleaux de papier perforé, meuble de saloon ou instrument de bastringue dont le succès culmina dans les anées 1920. Il est numérique et piloté par ordinateur. Kyle Gann l'utilise certes pour produire une complexité rythmique ou une rapidité d'exécution inaccessible aux meilleurs pianistes, mais la virtuosité n'est pas une fin en soi. Le compositeur américain traverse l'histoire de la musique avec une jubilation réjouissante pour nous emmener sur ses territoires secrets. Nude rolling down an escalator, série de dix études  pour disklavier proposées dans un apparent désordre, offre des plages exubérantes, pleines d'humour et de charme : le disque s'ouvre sur une sorte de ragtime échevelé, Texarkana, surprend plus loin par une réécriture réfractée et distanciée de fragments de sonates de Beethoven dans Petty Larceny, une Folk Dance for Henry Cowell  délicate et gracieuse, un tango déconstruit obsédant, Tango da chiesa. Alternant avec ces petites pièces pour mélomanes gourmets, quelques études plus longues laissent apparaître le tempérament profond de Kyle, son goût pour ce que j'ai envie d'appeler une forme de transcendantalisme, surtout si l'on songe à la pièce pour piano On reading Emerson présente sur son plus récent disque, Private Dances (cf. article du 29 août ). La pièce éponyme, hommage indirect au Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp, prend des résonnances vertigineuses dans son cubisme éclaté et inquiet. Cosmic Boogie-Woogie, un des très grands moments du disque, célèbre un Terry Riley qui combine rythmique jazz et motifs minimalistes répétés pour nous transporter dans une prairie mystique infinie. Avec The Waiting, le disklavier devient méditatif, se dépouille, dans le sillage revendiqué de Morton Feldman : des arpèges d'une incroyable densité se développent parfois sur un fond balbutiant, des dissonances nuageuses comme un questionnement en filigrane. Ce premier chef d'œuvre annonce le second, placé à la fin de l'album, Unquiet Night, plus de seize minutes pendant lesquelles on oublie complètement la dimension mécanique du piano : composition orchestrale, qui joue sur six ou sept couches sonores pour créer un univers onirique et sensible, frémissant. C'est admirable de bout en bout, un sommet de la littérature pour piano et de la musique de ce début de siècle, fragment arraché d'un monde flottant pour nous sauver de la dictature de la réalité.
Paru en 2005 chez New World Records / 10 plages / 61 minutes environ
 
Kyle Gann : quand la technique mène au sublime, musiques pour disklavier et pour trois pianos.

  Unquiet Night est le prolongement de Long Night, pour trois pianos, pièce de 1981 dont les trois parties ont été enregistrées en studio par la seule Sarah Cahill. Le label Cold Blue Music a ressorti en 2005 sur un cd à petit prix cette oeuvre de vingt-cinq minutes, plus belle encore si possible, d'une intensité bouleversante. Sarah Cahill transfigure la composition par son toucher transparent, comme suspendu, sa manière de sculpter le moindre relief sonore pour l'éclairer de l'intérieur. Car une constante lumière ne cesse de sourdre de cette longue nuit, de ce dialogue attentif entre les strates d'une âme qu'on dirait épandue sur l'univers comme une aube souveraine. 

Paru chez Cold Blue Music / 1 plage / 25'08
Pour aller plus loin
- le site du label Cold Blue Music. Vous y verrez au passage un disque de Charlemagne Palestine déjà présenté dans ces pages. Je vais d'ailleurs suivre ce label de plus près...            

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 13 novembre 2020)

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Publié le 13 Septembre 2008

"Canti Illuminati" d'Alvin Curran : la fusion poétique de l'acoustique et de l'électronique.
    Quatrième album d'Alvin Curran, sorti en 1982 chez Fore, Canti Illuminati a été heureusement republié en 2002 chez  Fringesrecordings, label italien dont le site Internet ne fonctionne malheureusement pas. Deux morceaux autour de vingt-cinq minutes chacun constituent cette œuvre extraordinaire, ce long voyage rimbaldien dans la mer des sonsL'album s'ouvre d'ailleurs sur l'évocation d'un univers maritime, avec des cornes de brume. Embarquement pour le pays de la voix reine, dérivante et délirante, parfois voix de gorge à la David Hykes ou à la Terry Riley. La voix d'Alvin, en solo ou démultipliée, tisse une nappe ondulante dans laquelle le synthétiseur ainsi que divers échantillons  viennent se couler pour nous entraîner dans la musique illuminée. Des nuées de voix viennent à la surface agitée par les pulsations électroniques, dans un mouvement puissant et caressant. C'est un hymne à la vie toujours renaissante, qui brasse et intègre tous les éléments : on y entend même brièvement  le père d'Alvin chanter à l'âge de 75 ans une chanson yiddish à l'occasion d'une réunion familiale. L'électronique ici devient humaine, est un processus au service de la voix vivante. Incarnée, elle magnifie le surgissement miraculeux des sons, la jeunesse rayonnante d'une œuvre qui, si elle appartient à l'évidence à la mouvance psychédélique, n'a rien perdu aujourd'hui de son souverain naturel. La musique est toujours authentiquement pour Alvin une aventure dans laquelle on se jette à corps perdu, un viatique qui transporte et transfigure celui qui s'y abandonne. Loin des écoles et des sectarismes, elle est à la fois individuelle, composée et interprétée par le seul Alvin (voix, synthétiseur, piano et bande magnétique), et universelle comme peut l'être un raga acoustico-électronique. Aussi est-elle un classique, dans le sens de plus noble du terme, sans âge, dans sa beauté improvisée au bord du temps. Un disque indispensable. Merci encore, Alvin.
Parution initiale en 1982 chez Fore / 2 plages / 51 minutes
Prolongements
- le
site d'Alvin Curran, sur lequel vous trouverez un (trop) court échantillon des Canti,dans la section "Listen".
Reparution sur bandcamp en 2019, où il est en écoute et en vente :

- un extrait des Canti Illuminati :

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 12 novembre 2020)

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Publié le 29 Août 2008

Kyle Gann : "Private Dances", l'élégance abolit le temps.
   Je tiens d'abord à remercier tous les internautes qui ont sacrifié un peu de leur précieux temps estival pour visiter mon blog. Votre soutien m'incite à poursuivre l'immense défrichage des musiques inouïes, que les médias frileux et démagogues délaissent honteusement : Internet est heureusement le refuge de tous les curieux, passionnés, exigeants, chercheurs de beauté et d'absolu, n'ayons pas peur des mots. L'aventure continue avec un compositeur dont j'ai déjà un peu parlé (voir mon article du 7 juillet), qui fut pendant vingt ans critique musical et chroniqueur au Village voice, hebdomadaire new-yorkais ouvert sur la création contemporaine, journal qu'il a quitté en 2005.
  Kyle Gann, né en 1955, n'est pas seulement un connaisseur de la musique d'aujourd'hui, auteur notamment d'un livre sur Conlon Nancarrow, c'est un compositeur passionnant, ouvert à toutes les expérimentations (intonation juste, écriture micro tonale, emploi de synthétiseurs, pianos mécaniques et ordinateurs) et accessible au néophyte, comme en témoigne son dernier disque, paru  voici peu chez New Albion.
   Private dances rassemble des pièces pour piano et deux compositions pour ensemble de chambre : pas d'électronique, ni d'expérimentation, seulement un clavier échantillonné sur un titre. Le disque s'ouvre sur les Private dances éponymes, six ravissantes danses pour piano, respectivement "Sexy", "Sad", "Sentimental", "Sultry", "Saintly", "Swingin'" : entre tango et boogie-woogie, elles déploient leur grâce fragile dans une évidence limpide qui fait totalement oublier la complexité rythmique des structures, les idées qui ont présidé à leur naissance. Le cycle culmine pour moi avec "Saintly", sa mélodie frémissante qui s'élance sans cesse par dessus un obstinato de notes graves, comme un effort pour atteindre la merveille, avant l'apaisement. Hovenweep, le titre suivant, porte le nom d'un village indien bien préservé à la frontière entre le Colorado et l'Utah, qui fut le centre de la civilisation Anasazi entre le Ve siècle avant J.C. et le quatorzième siècle de notre ère. Kyle Gann puise régulièrement son inspiration chez les premiers Américains. La pièce pour ensemble de chambre évoque une assemblée d'esprits : introduction très mystérieuse au piano, appels dans la nuit, les instruments répondent et chantent à l'unisson avant de raconter chacun leur histoire. Dix minutes chaleureuses, colorées par les timbres variés de la flûte, de la clarinette, du violon et du violoncelle, discrètement puis fougueusement rythmées avant le retour du grand mystère : un morceau que d'aucuns trouveront bien peu novateur, mais tel n'est pas le projet, puisque le propos est de revenir aux sources, aux premiers chants, et qu'il s'agit de charme, au sens premier, d'incantation. Ensuite, "Time Does Not Exist", pour piano, offre ses treize minutes de descente intérieure, lentes spirales, marches descendues, chapelets de notes comme des éclaboussements lumineux, cheminements plus vifs et piétinements tendus, le temps brouillé, nié dans le dédale pianistique, l'ombre du dernier Franz Liszt, des traces de Morton Feldman aussi : à lui seul, ce morceau justifie l'achat du disque ! Je suis moins enthousiaste pour le titre suivant, "The Day Revisited", où les cinq instruments sont accordés selon les principes de l'intonation juste : ce qui est extraordinaire pour le seul piano sous les doigts de Michael Harrison et  de quelques autres, est vraiment déroutant pour l'oreille appliqué aux cinq instruments de ce quintet de chambre : supportable au bout de plusieurs écoutes, pas encore délectable...Le disque s'achève heureusement avec une nouvelle très belle pièce pour piano, toujours interprétée par l'excellente Sarah Cahill (déjà présente sur Savage Altars de Ingram Marshall), "On Reading Emerson" : lyrique et passionnée, contrastée et fantaisiste.
  Je vous présenterai bientôt d'autres œuvres de Kyle Gann, qui est aussi un blogueur régulier, très conscient que la presse ne permettrait plus aujourd'hui des chroniques comme les siennes.
- le
blog de Kyle
- son site offre plus de quatre heures de MP3 à télécharger..: on y découvre un touche-à-tout plein d'humour ! A vous de choisir... 
Paru en 2007 chez New Abion Records / 10 plages / 69 minutes environ                                     

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores en novembre 2020)

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Publié le 7 Juillet 2008

Lois Svard, pianiste à la recherche de nouveaux paysages musicaux.

   Lois Svard s'intéresse aux musiques expérimentales américaines. En 2005, elle a publié un DVD consacré à la musique pour piano préparé de Annea Lockwood, compositrice américaine originaire de Nouvelle-Zélande qui explore les territoires musicaux les moins conventionnels. Elle enseigne le piano à la Bucknell University et, surtout, on lui doit trois disques enregistrés dans les années 90.
     Other places rassemble des pièces de trois compositeurs américains d'aujourd'hui.
   Variations on the Orange cycle de Élodie Lauten, compositrice américaine d'origine française vivant à New-York, élève de La Monte Young et de Pandit Pran Nath (maître du précédent, mais aussi de Terry Riley...), est une révélation, un magnifique travail sur la suspension du temps. Dans cette pièce en quatre mouvements, d'une durée totale d'environ vingt-cinq minutes, Elodie dit être partie de la fréquence du ton terrestre dans son cycle de 24 heures, représentée par la vibration de la couleur orange. La phase 1 est d'un calme nuageux, fondée sur des répétitions hypnotiques d'abord presqu'immobiles, puis s'accélérant dans un tournoiement qui évoque les ragas indiens. Chromatique, la phase 2 creuse des grappes de notes dans un chant admirable, qui pourrait virtuellement toujours renaître sur les ruines de sa beauté inépuisable : longue extase, extinction du temps nié par la houle infinie, avant de nous laisser autres sur la grève si douce. La phase 3 chatoie de sa polytonalité, de ses irrégularités rythmiques : le piano se fait virtuose, escalade des massifs de notes glissantes. Quant à la dernière phase, elle danse comme dans certains morceaux de Terry Riley, c'est la jubilation du temps reconquis !

   Le programme continue avec Trapani (stream) "a" de Jerry Hunt (1943-1993), artiste multimédia et compositeur de musique interactive pour ordinateur. La pièce est une succession d'accords variés auxquels s'ajoutent tremolos, jeux de pédales. La pianiste porte des clochettes aux poignets, dont les tintements discrets, fonction de la vitesse de frappe et de la position des mains, accompagnent de manière discontinue le continuum harmonique tantôt agité, tantôt apaisé d'un peu plus de treize minutes qui fait forcément de chaque interprétation une performance, de chaque écoute une expérience des caprices du déploiement temporel.
   La Desert sonata de Kyle Gann, compositeur que je présenterai dans un article à paraître bientôt, conclut ce grand disque inactuel (revenons parfois au titre de ce blog...). Début solennel, dramatique, atmosphère néo-romantique, comme un mystérieux cérémonial, c'est Wind, le premier mouvement, traversé de brèves courses échevelées où l'on peut entendre des échos du piano mécanique de Conlon Nancarrow, auquel Gann a d'ailleurs consacré un livre. Le second mouvement, Night, commence plus mystérieusement encore, hanté, avançant par courtes séquences qui interrogent avec obstination le silence. Puis quelque chose se délie, le piano se fait plus volubile l'espace de quelques secondes, avant d'être comme happé à nouveau par l'épaisseur de l'insondable. Morceau magique et frémissant...

Paru en 1997 chez Lovely Music / 7 plages / 57 minutes environ

- une autre version des magnifiques Variations on the Orange cycle :

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores en novembre 2020)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 23 Juin 2008

Steve Reich : "Daniel Variations", la pulsation plus que jamais !
   C'est toujours la même chose, diront les détracteurs. C'est indéniable, du Steve Reich pur jus. Et alors ? Faut-il reprocher à Bach d'être toujours Bach, à Proust d'écrire comme Proust, à Fellini de filmer comme Fellini ? Cela s'appelle le style, la signature, qui distingue l'artiste véritable des suiveurs, des faiseurs interchangeables. A plus de soixante-dix ans (il est né en 1936), Steve nous offre deux oeuvres fortes qui, si elle n'apportent rien de vraiment nouveau, puisent à la même source féconde qui traverse son oeuvre, la pulsation. Entrelacement de motifs répétés et variés, chaque composition est emportée par un dynamisme puissant, ce "pulse" qui saisit dès les premières secondes pour ne nous lâcher qu'à la fin. Marqué par les musiques africaines et le gamelan indonésien, Steve écrit ce qu'on peut considérer comme de la musique occidentale de transe. Il faut s'abandonner au flux, au martèlement percussif, pour goûter le vertige suave de cette musique sans cesse renaissante, virtuellement éternelle : le monde s'abolit pour devenir pur mouvement, transport subtil et ferveur. Car le fond reichien est religieux, il y a de la mélopée, de la ratiocination litanique, comme un enroulement de phylactères dans les cerveaux possédés. Les quatre mouvements des Daniel variations qui ouvrent ce nouvel opus sont fondés chacun sur une seule phrase chantée par la "Los Angeles Master Chorale", reprise et triturée, fondue dans l'accompagnement instrumental de cordes, de vibraphones et de pianos. Les phrases 1 et 3 sont extraites du livre biblique de Daniel, tandis que les 2 et 4 sont des propos liés au journaliste juif américain Daniel Pearl, enlevé puis assassiné par des extrémistes islamiques au Pakistan en 2002. Il suffit de répéter "My name is Daniel Pearl" pour que la psalmodie transcende l'horreur, nie la disparition en réintégrant son essence, c'est-à-dire son nom dans la pensée juive, dans le grand cycle vital. La répétition est pauvreté volontaire, et non manque d'inspiration, dépouillement et non sécheresse : elle imite la vie pour mieux l'épouser.  

   Les Variations for vibes, pianos & strings qui complètent le programme sont un bel exemple de l'équilibre parfait auquel Steve parvient avec une souveraine maîtrise : simplicité évidente, "classicisme" minimaliste de la trame syncopée, comme déhanchée par les pianos traités comme des percussions qui aèrent la pâte tournoyante des quatuors à cordes. Ecoutez ça très fort, c'est prodigieux, l'énergie et la grâce, fast/slow/fast, du Bach sur la plage de l'au-delà. On ne dira jamais assez que chaque création de Steve est un nouvel hymne à la vie, un acte de foi fougueux. Je connais peu de musiques qui atteignent à cette sérénité lumineuse par delà toutes les interrogations posées.

Paru en 2008 chez Nonesuch / 7 plages / 52 minutes environ

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores en novembre 2020)

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