musiques contemporaines - experimentales

Publié le 14 Janvier 2026

David Shea - Meditations

   À l'occasion de la republication par Room40 de Una Nota Solo en 2023, je m'étais livré, en même temps qu'à un brève notice biographique, à un récapitulatif de ma fréquentation de ce musicien qui m'est cher. J'y renvoie le lecteur curieux.

   Avec Meditations, David Shea assume un virage déjà amorcé et plus ou moins sensible dans ses albums les plus récents. Le disque regroupe huit pièces fondées sur la pratique de la méditation selon les enseignements bouddhistes. On peut le considérer comme une suite de l'album Rituals paru en 2014. Des fragments du Sūtra du cœur du Boudha sont lus au cours du disque. Ce Sūtra est lu intégralement dans la dernière composition, "Shava". Les musiciens sont enregistrés en direct, en groupe, dans un espace et une atmosphère partagés et gérés par David Shea lui-même, qui tient à ce que le disque forme comme une conversation entre musiciens, langues et sources sonores. Meditations associe instruments anciens et modernes avec des technologies numériques : sheng (shō japonais, orgue à bouche), bols chantants en cristal // vibraphone, guitares acoustiques, guitare électrique et guitare MIDI, piano et piano électromagnétique, échantillonnage et spatialisation.  

Dans la grotte sonore de l'Illumination 

 "A Sutra" commence à la guitare acoustique, sur une boucle tranquille, accompagnée d'un chant d'oiseau, mais la pièce s'étoffe vite avec le piano électromagnétique, le piano et une autre guitare. De longues résonances baignent le flux sonore harmonieux, intense. N'imaginez toutefois surtout pas une méditation béate et molle, c'est du David Shea, texturé d'oreille de maître, spatialisé magnifiquement. C'est une musique d'éveil, de splendeur rayonnante. Bol chantant en cristal et piano ouvrent "A Sunset Walk", pièce saturée d'harmoniques, bruissante de sheng, dans un dialogue dense de l'orgue à bouche avec le piano : les modulations chatoyantes du sheng contrastent avec la vivacité du piano, parfois tout en attaques bourdonnantes. Cette marche au coucher du soleil se change peu à peu en illumination extasiée. "Sitting in a painted cave" est d'abord un dialogue de guitares, mis en espace par des textures électroniques. Le texte parlé du Sūtra vient s'y fondre, laissant la musique foisonner en une tapisserie sonore enivrante, comme si la grotte peinte se mettait à vivre de toutes ses fresques pour le méditant assis là ! Les souvenirs de cette exaltation sont au cœur du morceau suivant, plus intériorisé. Sheng et piano se détachent sur des bourdons profonds et des voix d'enfants (?). L'atmosphère flottante, magnétique, est tessiture du mystère, bientôt hantée d'autres voix féminines. La grotte peinte descend en nous dans une brûlante et douce fascination... 

[ Le concert du 18 octobre 2025 en direct, pour le lancement du disque, n'est pas le disque : elle en donne une idée. Et surtout... c'est une merveille ! ]

 Le calme, "Stillness" (titre 5), n'est pas chez David Shea ce qu'on croit, une approche du silence extérieur. La matière sonore, par sa densité, envahit notre esprit. Ses vrilles et ses lances se tordent dans des percées étincelantes, dans une fulgurance qui vise à annihiler la pensée. Ne plus penser, c'est cela le vrai silence, quand on est perdu dans le cœur radieux qui ne se tait que lorsqu'il a atteint son but. "The Morning I Awoke" nous ramène par ses premiers accords au tout début du disque. Archets et vibraphone stratifient davantage l'espace sonore, véritable caverne (ou grotte) où se mêlent tous les sons en un flot coloré, entre agitation et calme, qui finit par se vaporiser en traînées calmes. Le sūtra du cœur ("Heart Sūtra", titre 7) s'ouvre comme un raga indien avec notamment une sorte de vina. La voix sourde de David surplombe une houle sonore profonde. Tout vient du Dedans : la musique plane, rituelle et extatique, soutient la profération du texte sacré, presque chanté à la fin. "Svaha", piano somptueux et chants bruissants, est une psalmodie radieuse, rythmée, approfondie par le chant de gorge en commun et la récitation des mantras.

David Shea écrit une musique luxuriante d'une splendeur extatique. Regardez la couverture, et retrouvez-vous au cœur de ses méditations.

Paraît début janvier 2026 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 8 plages / 1 heure et 4 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp : 

Lire la suite

Rédigé par Dionys

Publié dans #David Shea, #Musiques Contemporaines - Expérimentales

Publié le 13 Janvier 2026

CoH & Wladimir Schall - COVERS

  [À propos des compositeurs et du disque] 

 Ivan Pavlov, alias CoH, et Wladimir Schall, deux artistes multimédias et musiciens électroniques, aiment rendre hommage à leurs artistes préférés, John Everall [ Coh plays Everall, Hallow Ground, 2017)pour le premier et Erik Satie et ses Vexations pour le second [cassette parue en 2020 ]. "COVERS" présente leur réinterprétation de pièces plus ou moins inconnues : deux d'entre elles inspirées de dessins animés soviétiques, une autre développée à partir d'un motif de quatre notes de Sergueï Rachmaninov, une autre encore à partir d'une œuvre originale inexistante (!!). une nouvelle version d'un morceau d'un disque antérieur de CoH, vu à travers l'œuvre de Morton Feldman ; on reconnaîtra enfin deux à la manière de Satie à la  Ryuichi Sakamoto... Selon eux, les sept pièces de « COVERS » ont été conçues comme « une série de manœuvres visant à exposer en détail et avec une honnêteté absolue les rouages ​​de la musique, sans pour autant masquer les défauts de ses instruments traditionnels ni ceux des compositions elles-mêmes ». Ils partent de compositions pour piano qu'ils manipulent numériquement et auxquelles ils appliquent un traitement électronique pour interroger les failles de la mémoire.

[L'impression des oreilles]

Les étranges paysages de l'insondable Nostalgie

   À première écoute, on se dit que c'est une pochade. Tiens, du Satie au ralenti, servi dans une ouate épaisse, avec des basses lourdaudes, un piano dépaysé de réverbérations. Après tout, le premier titre, "MERRY XMAS MR ERIK" nous y invite. Et puis on s'aperçoit que le morceau file ailleurs, l'air de rien, du côté de la nostalgie et de ses langueurs douteuses. "KOHTAKT", pour les non-soviétiques, ne parlera pas. Mais on est dans la brume, avec un vent de neige, la taïga à perte de vue, hantée par des loups subliminaux. C'est une musique à demi-gelée, une musique tombale, qui prend soudain des allures sépulcrales, une élégie déchirante en dépit des traitements débouchant sur une boue sonore ahurissante. Le titre suivant, "OKOLO KOLOKOLA", est celui qui a tiré l'album à moi. Dans la glu pâteuse des résonances amplifiées et déformées se débat une silhouette en train de se défaire, un dinosaure mémoriel. Les boucles étirées confèrent à la pièce une impressionnante grandeur. Cette partition pour les confins prend une splendeur noire à donner envie de couler dans les strates insondables de ce monde fossilisé, inhumain.

"SOII Blanc" pourrait être une danse pataude saturée de graves, de bruits plus ou moins industriels amoncelés en piles électrifiées. Pour un peu, ce serait du rock pour cosmonautes en apesanteur, alourdis par des équipements hyper molletonnés. Avec "SNOWFLAKES", c'est un autre très beau moment d'étrangeté miraculeuse, dans un monde raréfié de piano hésitant au bord de l'écroulement sur fond de bourdons légers, de déflagrations et de craquements, de pétillements comme sur les vieux vinyls.

    La "GNOSSIENNE À RYUICHI" (titre 6) nous embarque dans les armoires surchargées de la mémoire. Hors le piano sonnant comme un instrument exténué en émettant des notes pointues, tout est plombé, et la mélodie si reconnaissable, si inoubliable, se fraye un chemin dans les décombres. Une merveille de délicatesse, un hommage bouleversant ! Le disque se termine avec un autre clin d'œil, "STAROST NE RADOST" (Joie et Tristesse), en mi-teinte amusée, sorte de pièce de bastringue en écho à Satie.

--------------------

Titres préférés : 1) "OKOLO KOLOKOLA" (titre 3)

2)  "KOHTAKT" (titre 2) / "SNOWFLAKES" (titre 5) / "GNOSSIENNE À RYUICHI" (titre 6)

__________________________________

Sept titres échappés de la Mémoire, costumés d'une grâce étrange et émouvante par un retravail numérique et électronique fascinant.

Paru fin décembre 2025 chez Hallow Ground (Lucerne, Suisse) / 7 plages / 41 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

 

Lire la suite

Publié le 9 Janvier 2026

Armando Balice - Du noir tout autour

Quand la forêt dense des parutions cache un pur joyau...

Retrouvé par hasard dans mon stock de fichiers de disques, plus de deux mois après sa sortie, Du noir tout autour m'a rappelé à lui par son beau titre, en français, ça devient si rare..., et sa couverture, le graphisme de l'excellente maison de disques montréalaise empreintes DIGITALes, d'ailleurs trop peu présente ici, « Mea culpa...»

Un livret numérique (ou papier) exceptionnellement bien fait...

Tellement bien fait que le chroniqueur se voit mal en perroquet, si bien que je vous y renvoie pour l'essentiel : éléments biographiques concernant le compositeur franco-italien Armando Balice ; présentation d'ensemble du triptyque par ce dernier, suivie d'une description détaillée de chaque partie, chacune précédée d'une magnifique épigraphe (respectivement, dans l'ordre : Eugène Guillevic, Gaston Bachelard et Samuel Beckett); sans oublier un brillant commentaire de Guillaume Contré titré Entrechocs lyriques

Le compositeur Armando Balice

Le compositeur Armando Balice

Jardins d'Artifices et de Splendeurs

  Un violoncelle surgit du néant en volutes bourdonnantes, une respiration brusquement arrêtée s'interpose, et tout dérape, s'éloigne en glissendo : c'est le début du premier jardin, "Black Garden", structuré en huit parties comme les deux suivants (x + noir + x + noir + x + noir + x + x). Ici, jamais un geste sonore ne va à sa conclusion. Il éclot, s'épanouit et disparaît, relayé par d'autres, dans un feu d'artifices faramineux. En quelques secondes, on passe du silence aux bruits les plus étranges. "Black Garden", c'est comme une série de déflagrations, de mises à feu, d'explosions, une série d'apparitions sonores, de vives esquisses. Soudain, ce serait un battement de pales d'hélicoptères, l'écho lointain du film de Coppola Apocalypse Now. On patauge dans la jungle des sons, au ras des frémissements et des soulèvements. Ce jardin noir est imprévisible dans sa puissance dramatique, son obscure clarté minée par la disparition. Il éblouit, stupéfie, véritable suite d'illuminations rimbaldiennes d'une tumultueuse beauté, ponctuée sur la fin par le chant envoûtant d'une sirène affolée en boucle crescendo. [ en vidéo, une version de juillet 2019 ] 

   "Empty Garden", que le compositeur considère comme un deuxième volet de la pièce précédente, envisage le vide, non comme une menace ou une absence radicale, mais plutôt comme « la matrice silencieuse de toute création ». La dimension mystérieuse du vide s'entend exemplairement dans ce jardin qui est un chant des origines, l'actualisation d'un potentiel aux surgissements prodigieux. Des pas pressés dans la nuit, des collisions sonores entre la nature et l'artifice. Et le violoncelle au son énorme qui secoue la nuit pour en retirer les foudres dans des passages quasi rock, d'un rock épais, métal en fusion agité de frissons, de tintinnabulements hypnotiques. Dans ce jardin vide, qui marche ainsi ? Une belle peut-être, poursuivie par des désirs, qui pousse des portes, rentre chez elle, source elle-même de visions magiques comme cette cloche qui tinte au loin et ces décharges possiblement torrides dans une atmosphère de mitraillage, de guerre. La musique d'Armando Balice mobilise tout notre imaginaire pour s'en jouer avec délectation. Ne retrouve-ton pas les pas de la marcheuse dans le jardin illuminé de détonations, près d'un temple (?) dont sourd une musique élégiaque poignante ? Une nappe diaprée recouvre le tout de son scintillement énigmatique, comme la matérialisation du vide en lévitation. Suit une invasion onirique d'une puissance tellurique absolument splendide, enthousiasmante, le mélange détonnant de la lumière et de l'ombre annoncé par la dernière phase de la pièce ! Un feu d'artifices ponctué de lourdes déflagrations termine cette composition fabuleuse !

   Que peut-on encore attendre de "Light Garden", dernière pièce du triptyque ? Ce sont des amorces d'étincelles, les vrilles entêtantes de chants d'entités inconnues, des forages et des déchirements électriques. C'est la mise à feu de forces magnifiques, une exultation des matières en flamme. Et un chien qui aboie dans la nuit pendant l'orage, avant de grands froissements grondants. Ici le naturel côtoie l'artificiel : nulle opposition, une mutuelle émulation pourrait-on dire. Surgie de l'ombre, la lumière déferle, vibre, rayonne, et se métamorphose sans cesse sur fond de croassements de corbeaux. Le leitmotiv du feu d'artifice continue d'informer une masse sonore volontiers magmatique, éruptive, qui peut d'un moment à l'autre se calmer pour rappeler les bourdons de la musique indienne. D'autres pas encore animent latéralement cette composition avant de revenir au premier plan et de s'éloigner, annonciateurs de nouveaux surgissements impétueux. Armando Balice brosse alors une fresque apocalyptique d'une grandeur sauvage, un véritable incendie de la Lumière piquetée de sombres éclats et de zébrures multipliées.

----------------------------------------------

Un disque magistral, d'une rare somptuosité. Un des événements discographiques de l'année 2025 !

Paru le 19 octobre 2025 chez empreintes DIGITALes (Montréal, Québec) / 3 plages / 1 heure et 6 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Publié le 16 Décembre 2025

Dory Hayley, soprano - I Love Evil

  Pas question de terminer l'année sans rendre compte, même trop sommairement, du disque de la soprano Dory Haley I love evil. Cette cantatrice canadienne est une artiste incontournable de la scène contemporaine et expérimentale dans son pays, reconnue sur la scène internationale. Composé de deux disques, I love evil donne sur le premier une nouvelle version de l'un des grands chefs d'œuvre de Morton Feldman (1926 - 1987), "Three Voices", ici interprété dans sa version la plus courante pour un seul chanteur et deux versions pré-enregistrées de lui-même. Dédiée au poète Franck O'Hara (1926 - 1966), on peut présenter la pièce comme une immense invocation envoûtante, une psalmodie étirée, une monodie modulée, répétitive et respiratoire, de soixante-sept minutes. En 1957, le poète avait adressé à Feldman son poème Wind 

Who'd have thought
that snow falls
it always circled whirling
like a thought
in the glass ball
around me and my bear

Then it seemed beautiful
containment
snow whirled
nothing ever fell
nor my little bear
bad thoughts
imprisoned in crystal

beauty has replaced itself with evil

And the snow whirls only
in fatal winds
briefly
then falls

it always loathed containment
beasts
I love evil 

////////// traduction "basique..." :

Qui eût cru 
que la neige tombe… 
Elle tournoyait toujours, tourbillonnante, 
comme une pensée, 
dans la boule de verre, 
autour de moi et de mon ours. 
Alors, cela semblait beau

le confinement 
La neige tourbillonnait, 
                                rien ne tombait, 
ni mon petit ours. 
                               les mauvaises pensées, 
emprisonnées dans le cristal, 
La beauté a fait place au mal. 
Et la neige ne tourbillonne que 
dans les vents mortels, 
brièvement, 
puis tombe. 
Elle a toujours détesté l'enfermement, 
les bêtes… 
J'aime le mal.

   Le troublant vers final donne son titre à l'album, dont le deuxième disque est consacré à quatre commandes inspirées par Three Voices à quatre compositeurs canadiens contemporains.

******************

La soprano Dory Hayley

La soprano Dory Hayley

"XYZ" (2023) de Jordan Nobles est une lente dérive aux lignes ondulantes de petits segments phoniques, comme une traînée d'infimes comètes mystérieuses. Une très belle pièce !

"Shadow/Light" (2021, en trois parties) de Katerina Gimon est tout aussi convaincante. Aux couches superposées de la voix de Dory sur ses propres textes poétiques, la compositrice, ajoute un traitement en direct et des sons de terrain, comme les grondements de la première partie, "Storm & Silence", tout à fait magnifique, crépusculaire. Quelques bruits quotidiens (sonneries notamment) accompagnent "Time Soup", routine répétitive jubilante, précédant la "New Light" de la dernière partie, atmosphérique, maritime par ses clapotis et les ondes de son chant de sirènes  dangereuses, enchanteresses, à se précipiter sur les rochers...

   Que suivent quatre scènes d'après Macbeth, par Rodney Sharman est dans la logique onirique de ce second disque. Les sœurs étranges ("Wyrd Sisters") de la première scène ne sont-elles pas jeteuses de charmes ? Elles savent si bien pleurer, se lamenter ! Des percussions corporelles accompagnent leurs incantations brûlantes. Nous sommes à mi-chemin de l'opéra dans ces pièces frémissantes, pathétiques, miaulantes.

   La dernière commande est de prime abord la plus déconcertante. "How weird he must think the world is (2021, Il doit trouver le monde tellement bizarre) de Cassandra Miller se présente comme une sorte d'entretien ponctué de rires, entretien qui se dédouble, se multiplie sur fond de voix lointaines, au point de se fluidifier, puis de se déformer de manière grotesque comme dans un miroir vocal magique. Pièce folle s'il en est, elle prend curieusement une dimension océanique, dans un délire proliférant qui réduit le langage à ses articulations minimales pour en extraire une joie quintessentielle, au-delà des mots, d'où surgit un chœur de sirènes - non pas seulement trois, mais innombrables, émettant de longues vagues vocales, avant que nous ne retrouvions très brièvement le ton de l'entretien, sauf que le délire domine l'arrière-plan tel des chants d'indiennes déchaînées, que rien ne saurait plus faire revenir à une formulation claire, les soupirs de la fin et la fausse prière aux mots mangés impuissants : l'étrangeté a définitivement triomphé ! Magnifique pièce jubilatoire !

----------------------------------------

Un bouquet d'œuvres majeures de la musique vocale d'aujourd'hui, interprétées par une Dory Hayley éblouissante.

🎶 🎶 🎶 🎶 🎶 🎶 🎶 🎶 

Paru fin septembre 2025 chez Redshift (Vancouver, Canada) / 2 cds / 10 plages / 2 heures et 6 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Publié le 11 Décembre 2025

Peter Adriaansz - Three Vertical Swells [Réécoute]

(RÉ)ÉCOUTES [Série de très courts billets consacrés à des réécoutes consécutives à des plongées dans ma discothèque personnelle...et les articles anciens de ce blog]

Une manière de saluer cette magnifique maison de disques  d'Amsterdam qu'est Unsounds, cofondée par le guitariste et compositeur Andy Moor, le compositeur de musique électronique et artiste sonore Yannis Kyriakides, et l'artiste visuelle Isabelle Vigier. De saluer aussi celui qui fut un temps collaborateur épisodique de ce blog, sous le pseudonyme de Timewind.

Trois houles verticales composées par Peter Adriaansz, compositeur néerlandais né à Seattle (États-Unis) en 1966. Réécoute de la troisième partie. Parmi les interprètes de l'Ensemble MAE, Yannis Kyriakides à l'électronique, et, déjà, je m'en aperçois seulement aujourd'hui, Reinier van Houdt au piano ! Un disque soutenu par des connaisseurs. De la musique contemporaine, et de la meilleure, d'une intacte splendeur...

Lire la suite

Publié le 9 Décembre 2025

Samuel Reinhard - For 10 Musicians

   Après  For piano and shō (mai 2024)  et une courte incursion sur un autre label passionnant, Hallow Ground, pour Movement en octobre de la même année,   le compositeur suisse Samuel Reinhard, installé à New-York, revient chez  elsewhere music pour Music for 10 Musicians. Difficile pour un reichien comme moi de ne pas penser à Music for 18 instruments... Sauf que...à l'esthétique du plein du minimalisme de Steve Reich répond l'esthétique du vide de Samuel Reinhard. Tandis que le maître développe des pièces fondées sur une pulsation irrésistible et l'enchaînement des notes et des accords, Samuel Reinhard cultive la lenteur, l'espacement, ce qui le rapproche des compositeurs du groupe Wandelweiser. La présentation des quatre mouvements, de longueur à peu près identique (autour de  douze minutes vingt) est éclairante : « Dans chaque mouvement, deux pianistes se voient attribuer un accord unique et sont invités à le répéter à leur propre rythme pendant toute la durée de la pièce. Entre les répétitions, ils improvisent un court motif à partir d'un groupe de notes prédéfini. Ils sont rejoints par des instrumentistes à vent et à cordes – deux clarinettes, deux clarinettes basses, deux altos, un violoncelle et une contrebasse – qui choisissent et jouent des notes individuelles de ce même groupe. » Dans cette musique "non directionnelle", comme aime la qualifier le compositeur, les interprètes sont invités à jouer aussi doucement que possible et à utiliser le temps imparti à leur guise.

[L'impression des oreilles]

Quatre exercices de Félicité

   Une note de piano résonne et meurt doucement avant qu'une seconde lui succède de la même manière, juste prolongée par une troisième, et que d'autres groupes de eux tissent un accord minimal. Lorsque les pianos se taisent, les autres instruments s'emparent du silence pour laisser de longues traces. Comme on voit sur la couverture, celles-ci ne sont pas appuyées, elles glissent à la surface d'une neige silencieuse. Ce que Paul Verlaine, dans Art poétique (in Jadis et Naguère) souhaitait pour son mètre impair, on dirait que Samuel Reinhard l'applique à sa musique :

Plus vague et plus soluble dans l'air

Sans rien en (elle) qui pèse ou qui pose

   Toute hâte ici est bannie, qui détruirait l'impression que cette musique souhaite produire, celle d'apparitions sonores se tenant en équilibre entre son et silence. Cette musique crépusculaire ne veut d'ailleurs à proprement parler pas faire impression : elle est pure suggestion, encore une caractéristique verlainienne. Elle laisse les sons s'informer, au sens de trouver en eux-mêmes leur forme. Alors que dans la plupart des musiques les notes ne valent que par leur succession, leur enchaînement pour produire mélodie et harmonie, chaque note ici vaut pour elle-même : elle apparaît, se gonfle dans son sillage d'harmoniques pour retourner à la disparition. C'est ce qui confère à la musique de Samuel Reinhard une exquise sensualité en même temps qu'elle la gorge d'une joie par-delà tous les affects. Car elle congédie tous les romantismes, refuse tout lyrisme ostentatoire, en ennemie résolue des effets et des passions vulgaires. Elle se contente d'être, d'occuper le temps par sa sérénité ineffable. Dans la durée extasiée de ses lentes variations, elle esquisse les signes frêles d'une langue indicible. 

------------------------------

Samuel Reinhard continue d'inventer une musique miraculeuse, en suspension dans l'aurore et la brune des chemins de repos. *

dans l'ombre du meilleur Alfred de Musset

Paru le 1er novembre 2025 chez elsewhere music (Jersey City, États-Unis) / 4 plages / 50 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp  :

 

Lire la suite

Publié le 10 Novembre 2025

Jürg Frey - Composer, alone (Reinier van Houdt, piano)

Lieues d'ombresLes Signes Passagers, en 2022 et 2023 respectivement. Quels beaux titres !Troisième rencontre avec la musique de Jürg Frey (voir présentation biographique succincte dans mes deux articles). Ce nouveau triple cd donne à entendre des pièces "complémentaires" de celles de Lieues d'ombres. Sur ce dernier, on trouvait "Pianist, alone (2)" en vingtième et dernière position : lui répond en position centrale l'immense "Pianist, alone (1)", qui occupe tout le second cd de ce nouvel opus, et la complètent les pièces encadrantes [ début du disque 1 et fin du disque 3 ] "Composer, alone (1)" et "Composer, alone (2)", près d'une heure de musique. Quant à "Circular Music N°5", elle appartient au cycle dont "Extended Circular Music 9"  est un autre fragment sur Lieues d'ombres. Cette savante et mystérieuse intrication peut déconcerter : pourquoi ne pas livrer des cycles dans leur successivité et leur intégralité ? Je ne prétends pas avoir la réponse. Peut-être parce que le Temps, loin d'être pure successivité, linéarité, est d'essence labyrinthique, parce que le Temps est troué, et qu'on peut y encastrer ce qu'on voudra, en faire un gigantesque puzzle, ce à quoi aide la mémoire créatrice et falsificatrice de génie. En tout cas, pas question de me laisser aller cette fois à une approche pièce par pièce.

L'Amour du Temps déployé...

   Jürg Frey décompresse le temps, victime de notre précipitation. Ce temps découpé en tranches, minuté, chargé à bloc par peur panique du vide, ce temps étourdi, stupéfiant à force de compacité, ce temps brutalisé, quand la musique assenée par haut-parleurs vous laisse les oreilles douloureuses pendant deux jours suite à un concert sous haute électricité... Toute la démarche de Jürg Frey réside dans la libération du temps, dans son aération, car il étouffait, le pauvre, en fait il était mort, asphyxié, on avait tué le temps, comme le dit si magnifiquement et justement l'expression connue. La musique de Jürg Frey est un face à face avec le Temps, non plus le temps redouté, le temps de la flèche décochée pour nous entraîner vers la Mort, mais le Temps somptueux, impérialement calme, d'après l'anxiété. Un Temps reconquis, aimé, caressé, qui prend ses aises avec le Vide. Je parlais de face à face, non pas guerrier, mais plutôt amoureux. On s'allonge à ses côtés, on s'accouple à lui dans un acte d'amour qui n'a pas de fin assignable. On vibre avec lui, on résonne avec chaque note. Pourquoi se presser, pourquoi saluer une quelconque virtuosité qui ne nous séduit que par une fausse idée du talent du compositeur et de l'interprète ? Ce qui compte, c'est de faire entendre vraiment un autre monde, l'autre côté du déferlement anxiogène, la beauté confondante d'un Temps retrouvé, dans lequel la répétition obstinée d'une même note n'a plus rien de monotone ou ennuyeux, parce que le même n'est jamais tout à fait le même. Si la musique de Jürg Frey peut être qualifiée de minimaliste, on ne saurait la réduire à "moins, c'est plus". Il ne s'agit pas en effet de faire plus, aucune idée de gain de productivité, d'économie. D'ailleurs l'esthétique de Frey est très éloignée de celles de Steve Reich, Terry Riley ou Philip Glass, dont les pièces sont le plus souvent denses, pleines, pressées (qu'on pense par exemple à la pulsation reichienne). À une temporalité de l'empilage, Jürg Frey substitue une mise à plat radicale qui n'est qu'en apparence appauvrissement, dépouillement. L'air de rien, sa musique foisonne, ensemencée par le silence. Elle est la luxuriance même dans son ascèse. C'est ce qui la rend si bouleversante, cette attention à la plus infime variation : une délicatesse infinie à capter l'humble lumière de chaque instant, en oubliant totalement le temps mesuré. C'est le Temps enfin démesuré, dans sa splendeur inaugurale.

-------------------

La suite d'une anthologie exceptionnelle. Le pianiste Reinier van Houdt y est chez lui, admirable desservant sensible. 

Paru fin septembre 2025 chez elsewhere music (Jersey City, États-Unis) / 3 cds, 12 plages / 3 heures et douze minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

Lire la suite

Publié le 7 Novembre 2025

Kory Reeder - In Place

[À propos du compositeur et du disque]      

   Bassiste, parfois pianiste ou violoncelliste, voire faiseur de bruit, le compositeur américain Kory Reeder, installé au Texas, gravite autour de la constellation du Groupe Wandelweiser, collectif de compositeurs inspirés par la démarche de John Cage - et l'univers musical de Morton Feldman, dans lequel on retrouve Jürg Frey et Michael Pisaro, collectif dont la musique expérimentale se caractérise par la nature calme, méditative, raréfiée. L'œuvre de Kory Reeder ne compte pas moins de 150 pièces, interprétées par de nombreux orchestres ou ensembles. Influencée par les arts visuels et la théorie politique, elle touche aussi bien à l'opéra, au théâtre, à la danse, qu'au bruitisme ou à la libre improvisation. Lui-même enseigne la composition, la musique électronique et rock, les rapports entre musique et politique. In Place  est son dixième album. On y entend le compositeur au piano, accompagné par deux collaborateurs de longue date, les altistes Kathleen Crabtree et Michael Moore. C'est la première parution ne contenant que des pièces de la série intitulée "Grid Series", influencée par le travail de la peintre canado-américaine Agnès Martin (1912 - 2004), qui se considérait elle-même comme une expressionniste abstraite plutôt que comme une minimaliste, étiquette vite collée en raison de ses "grilles", toiles composées de traits géométriques verticaux et horizontaux destinés à capter émotions et sensations les plus profondes. En écho à sa méthode à l'intersection entre structure et spontanéité, Kory Reeder utilise des partitions à base de textes et de grilles de notations graphiques pour créer des environnements sonores intimistes et ouverts invitant l'auditeur à l'exploration, jouant du potentiel poétique d'une musique entre silence et son. Chacune des trois pièces offre un équilibre unique entre structures harmoniques fixes et liberté d'interprétation. L'expérience de l'interprète et le souvenir émotionnel persistant de l'auditeur y comptent pour beaucoup : plus que le détail, c'est l'impression produite, "l'aura" de la pièce qui permettra à l'auditeur d'y mettre la beauté qui est en lui, selon une conviction forte d'Agnès Martin. L'album comprend trois pièces, d'une durée chacune entre seize et vingt minutes.

[L'impression des oreilles]

   "Landscape Study" (Étude de terrain) joue de l'opposition entre les sons tenus des altos et les notes discontinues du piano, ces dernières répétées dans un halo réverbéré. Les altos tracent des horizontales, le piano indique les verticales potentielles ou bien, lorsqu'il répète inlassablement une ou deux notes en alternance, indique une centralité, une zone de concentration dans laquelle les trois instruments se fondent, en place. L'étude oscille entre des moments de forte matérialité et des périodes d'étirement, d'effilochement, de raréfaction, alors au bord du silence. Ce serait comme une élégie, parfois dramatique, vigoureusement ponctuée, parfois rêveuse, en partance vers une plainte infinie, d'où ces images tremblées d'arbres à l'automne. Le piano  devient une cloche battant une déréliction inconnue. Ce minimalisme-là, car minimalisme il y a bien, est en effet affectivement chargé, d'où une forme d'expressionnisme indéniable. La musique est sous-tendue par un déchirement qui cherche sa résolution dans des structures obsessionnelles, une abstraction lyrique bouleversante.

   "Field" se construit à partir d'enregistrements de terrain effectués au Nebraska, sol ou champ sonore dont émergent et se détachent parcimonieusement les trois instruments, laissant la part belle au bruit de fond, chants ou cris d'oiseaux - perruche(s) ou perroquet(s) peut-être, tourterelles, abois de chiens, bruits lointains de moteurs. Comme si la musique s'efforçait de ne pas détruire ce paysage mental, forcément reconstruit par l'auditeur, d'en prolonger la grâce fragile. Le contraire, en somme, des musiques ordinaires, qui accaparent l'oreille, voire l'assourdissent de leur plénitude arrogante. Ici, la musique n'est qu'un élément parmi d'autres, la consonance humble et poétique d'un monde rêvé, gorgé d'humanité comme une séquence de film d'Andréi Tarkovski, je pense en particulier au début de Nostalghia (1983).

   La troisième pièce, "Present Tense", suit un parcours ouvert où se retrouvent des motifs lancinants, tout en méandres, le tout troué de profonds silences. La musique, qui semble renaître quand elle veut, est à la fois granuleuse, scintillante, d'une matière mystérieuse aux lumières internes démultipliées. Seul le présent existe, tendu comme un arc, et sa réfraction dans la mémoire de l'auditeur qui se souvient des gestes antérieurs, les mêmes ou presque, ou pas du tout, car les surprises jaillissent dans une vigoureuse fraîcheur.

-----------------

In Place déploie trois espaces d'écoute profonde, entre minimalisme et expressionnisme concentré, vibrant d'une densité intérieure magnifique.

----------------

Pas d'extrait sonore à vous proposer pour le moment, en dehors de Bandcamp.

Paru fin août 2025 chez Thanatosis (Stockholm, Suède) / 3 plages / 55 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur Bandcamp :

En complément

- Première partie du disque Snow, paru en janvier 2024. Pour violon, violoncelle, percussion et piano. Absolument superbe ! 

Lire la suite