musiques contemporaines - experimentales

Publié le 17 Juin 2025

Giovanni Di Domenico & Rutger Zuydervelt - Painting a Picture / Picture a Painting

[À propos des compositeurs et du disque]

Retrouvailles avec deux musiciens passionnants : le néerlandais Rutger Zuydervelt, alias Machinefabriek - dont je ne parviens pas à suivre l'abondante production discographique !, production jalonnée de chefs d'œuvre de la musique électronique et/ou ambiante comme Halfslaap II en 2014, Mort aux vaches en 2011 avec Peter Broderick,  ou encore Edge of Oblivion en 2024 avec le compositeur français Bruno Duplant ; et le pianiste et compositeur romain Giovanni Di Domenico, installé à Bruxelles, qui multiplie les collaborations dans le domaine des musiques contemporaines, expérimentales, ainsi l'admirable L'Occhio del Vedere en 2023.

   Comme son titre l'indique, le disque comporte deux pièces longues en miroir. Sur la première, Giovanni Di Domenico joue en direct du piano/Rhodes en une seule prise, sans ajout, et Rutger Zuydervelt (électronique et traitements) intervient sur cette matière sonore. Sur la seconde, c'est l'inverse avec Rutger, qui utilise d'ailleurs des matériaux manipulés de la première partie, pour le soubassement, et Giovanni y réagissant;

[L'impression des oreilles]

   "Painting  A Picture" (titre 1) associe une base de piano constituée de motifs en boucles et d'un halo électronique variable. La structure répétitive de la pièce lui donne une indéniable dimension hypnotique, renforcée par les volutes et draperies, les poussées de synthétiseur grondant. L'ensemble produit un tintinnabulement irréel de plus en plus prononcé, jusqu'à ce que le piano s'enfonce au profond de la masse moelleuse de sons synthétiques, soit devenu ruisseau dans l'or du soir. 

   "Picture A Painting" (titre 2) commence par des bourdons lointains, à la limite de l'imperceptible, entourés d'une poussière silencieuse puis d'enregistrements de milieux naturels avec des chants d'oiseaux. L'orgue s'élève, majestueux et coloré, en même temps que des vents et des sonneries. Le piano vient s'y poser de çà de là d'abord, puis scande un motif énigmatique tandis que l'arrière-plan s'épaissit, traversé de nébulosités, de draperies irisées. La pièce  se creuse de somptuosités, le piano de plus en plus prolixe ourlant une dentelle minimaliste-ambiante enchâssée dans un fourreau électronique rayonnant. Vers douze minutes, dans un quasi silence juste tapissé de voix lointaines, le piano reparaît plus grave, et la composition prend une allure solennelle dans un crescendo grandiose avant une coda étrange, voilée.

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Un  diptyque fascinant, fruit de la collaboration entre deux très grands musiciens d'aujourd'hui.

Paru le 13 juin 2025 chez Moving Furniture Records (Amsterdam, Pays-Bas) / 2 plages / 31 minutes

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Publié le 28 Mai 2025

Sullivan Johns - Pitched Variations

    Après Assembling Parts (Rusting Tone Recordings, 2022), album construit sur les thèmes de la perte, du deuil, et de la mémoire à l'aide de bourdons minimalistes et d'enregistrements de terrain, le compositeur britannique Sullivan Johns propose, sous le titre Piched variations, sept pièces acoustiques comprises entre trois et sept minutes, entièrement composées à partir de notes de basson et de violon jouées par trois interprètes [ deux bassons, un violon ]. Façonnées par le contrôle de la hauteur et l'automation, elles travaillent le son brut pour créer des glissements qui font ressortir des dissonances mélodiques et des interférences.

[L'impression des oreilles]

Pitched Variations (Variations de hauteur) est un album d'un abord austère. Des notes tenues se croisent, se superposent, se frottent l'une à l'autre, dirait-on, se retrouvant dans des unissons suivis de silence. Dès "Signal Notes", les sons dérapent, dissonnent. Sur "Overlapping System", les nappes sonores sont encore plus étirées, se chevauchent, comme leur titre l'indique, jusqu'à créer un univers strié d'ondulations ponctuées de micro battements. Les variations  produisent un effet hypnotique marqué, qui rend les pièces fascinantes. Un monde étrange se déploie, un monde de coulures harmoniques, dans lequel il est souvent bien difficile de dire ce qui appartient aux deux bassons et au violon.

   Si la présentation théorique peut laisser craindre une musique désincarnée, l'écoute rassure. "Transistor Bassoon" (titre 3), malgré son dépouillement, produit des interférences dépaysantes. "Violin Fore" surprend par des sonorités évoquant parfois l'accordéon, des couleurs incroyables. C'est un hymne désolé d'une grande beauté qui s'élève du trio d'instruments : l'aperçu bouleversant d'un Ailleurs !

   Les sons rugueux, rentrés, de "Accordance Tone" (titre 5) conduisent à une banquise sonore : on se croirait chez les Inuits ou un peuple vivant calfeutré lançant des appels comme des incantations. Très étonnant ! "Listening Sum" paraît une suite d'échos, de réverbérations chamaniques : émanations sonores d'esprits comprimés dans de lointaines ténèbres. "Bassoon Pitch" est un bouquet buissonnant, sorte d'hymne au basson, instrument qui prend les choses à leur racine basse pour les amener à un fleurissement inattendu, insolite.

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Une musique d'une radicale étrangeté, plus expressionniste qu'elle n'y paraît, comme une série de tableaux à la Mark Rothko.

Paru fin mars 2025 chez Moving Furniture / Contemporary Series (Amsterdam, Pays-Bas) / 6 plages / 39 minutes environ

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Publié le 29 Avril 2025

Alex Zethson / Nikos Veliotis - CRYO

  Le violoncelliste grec Nikos Veliotis et le pianiste suédois Alex Zethson se sont rencontrés à Athènes au célèbre magasin de disques-galerie d'Art Underflow. Le violoncelliste avait été invité pour la première partie du concert du groupe Goran Kajfes Tropiques dont le pianiste fait partie. Tous les deux étant impliqués dans de nombreux projets liés à la musique électronique, au rock et aux musiques expérimentales, ils ont enregistré CRYO dans la foulée au studio Artracks de la même ville. Le disque est publié par le label Thanatosis Produktion que le pianiste  a fondé et dirige depuis 2016.

Zethson Veliotis par © Michell Zethson

Zethson Veliotis par © Michell Zethson

Aux sombres rivages de l'Insondable  

   Le disque comprend deux longues pièces d'une vingtaine de minutes. Deux maelstroms immersifs se déplacent et se modifient lentement, le piano en cascades de boucles très graves, le violoncelle en longs raclements bourdonnants. La masse sonore tournoie, nous sommes comme au centre d'un amas orageux d'harmoniques miroitantes. Dans la deuxième moitié de la première partie, nous plongeons dans un gouffre, au royaume des graves extrêmes, des vagues de bourdons profonds.

Piano et Violoncelle sur glace...  

"CRYO 2" poursuit la descente aux enfers grondants. L'atmosphère s'alourdit, saturée de fantômes sonores. Que le disque ait été optimisé par Mell Detmer, qui a travaillé pour des groupes de Drone Metal comme Earth n'est pas indifférent...C'est un flux minimaliste d'une grandiose noirceur, le violoncelle tel un frelon énorme tournant autour du piano enveloppé de chapes de résonances, se débattant pour échapper au froid absolu (rappelons que la racine «cryo-» signifie froid).

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La musique formidable des abysses !

Paru le 14 mars 2025 chez Thanatosis Produktion (Stockholm, Suède) / 2 plages / 40 minutes environ

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Publié le 21 Avril 2025

Ben Bertrand - Relic Radiation

Aux envoûtants Royaumes de la clarinette basse

   La clarinette basse en tant qu'instrument d'avant-garde : depuis son premier album solo en 2018, le clarinettiste et compositeur belge Ben Bertrand crée un univers sonore unique où fusionnent références au passé et extrême modernité des musiques électroniques, de nombreuses machines s'ajoutant à ses clarinettes (basse ou non). En utilisant boucles et pédales d'effet, les sons de sa clarinette deviennent électroniques, fusionnent avec elle. Il fait entendre sa musique dans toute l'Europe, a sorti plusieurs disques notamment chez Stroom. Il a collaboré avec Christina Vantzou sur l'album N°5, publié chez Kranky.

Ben Bertrand, sa clarinette...et le reste !

Ben Bertrand, sa clarinette...et le reste !

Reliques mélancoliques...

Ça commence comme par un tambourinement, accompagné de froissement sourds, puis déferlent les sons de clarinette..."Microwave Background" attaque : musique massive de boucles, de vagues, de tremblements, sur un fond qui semble d'orgue, des sons filés. Pluie de particules dans le cosmos, traversées proches d'astéroïdes. Dieu quelle musique formidable, à frémir !. "Event Horizon" (titre 2), c'est presque huit minutes d'un lamento labyrinthique, entre les bourdons de clarinette et des aigus lancinants. Alors s'élèvent des voix intérieures d'une sublime mélancolie, une polyphonie bouleversante. L'une des plus belles musiques qu'il m'ait été donné d'entendre, lente et envoûtante somptuosité de draperies ondulantes...

   Le court "GW 190905", c'est du Steve Reich à grande vitesse, animé d'une pulsation irrésistible. Un bataillon de clarinettes à l'assaut griffonne à grandes traînées la nuit ! "Stereo A" (titre 4) nous embarque sur un étrange vaisseau dont sortent des mélodies ensorceleuses, ce serait pour une nouvelle d'Edgar Poe, là-bas près de pôles magnétiques, au plus près du noir absolu. "Big Bounce", c'est la danse des clarinettes basses, magnifiques, grondantes, au milieu d'irisations, de capsules traçantes aiguës...

   "Stereo B" (titre 6) est le titre le plus éthéré de l'album, tout en miroitements, opalescences tremblées jusqu'à l'entrée de la clarinette basse, au son ample, d'un grave magnifique, qui vient planer sur le fond radieux. Le mystérieux "GW 150721" termine l'album avec sa mélodie d'une déchirante beauté, sorte de respiration multiple s'éployant dans un soir d'abîme.

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Magistral. Une splendeur. Un des très grands disques de 2025 !

Paru le 15 avril 2025 chez Stroom (Ostende, Belgique) / 7 plages / 36 minutes environ

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Publié le 11 Avril 2025

Glenn Kotche - Mobile [réécoute ]

[J'inaugure une série de très courts articles consacrés à des réécoutes consécutives à des plongées dans ma discothèque personnelle...]

   Paru en 2006 sur l'excellent label américain Nonesuch (la maison de Steve Reich !), Mobile est le premier album du percussionniste Glenn Kotche. D'ailleurs inspiré notamment par Steve Reich et la sculpture mobile, le musicien utilise vibraphone, kalimba (appelé aussi mbira, lamellophone d'origine subsaharienne), batterie...et même piano. Un disque bouillonnant, d'une fraîcheur incroyable, entre minimalisme, techno, musiques traditionnelles et rock expérimental !

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Publié le 27 Mars 2025

Judith Hamann - Aunes

   Née en Australie, la compositrice, violoncelliste et improvisatrice Judith Hamann vit et travaille à Berlin. Son dernier disque rassemble six pièces composées sur plusieurs années et dans plusieurs pays. Titré Aunes, il tient son nom d'une ancienne unité de mesure française pour les tissus, variable selon les régions et les matériaux. Une manière de signaler que ses "chants", comme elle les appelle, par leurs caractéristiques, sont indissociables des instruments, des sons, des lieux et des communautés où la musique a été conçue. En plus de son violoncelle, Judith Hamann utilise synthétiseurs, orgue, sons extérieurs et, pour la première fois, sa propre voix.

Judith Hamann photographiée par © Edward Dean

Judith Hamann photographiée par © Edward Dean

   Commençons par les réticences qui m'ont d'abord fait hésiter à parler de ce disque. En dépit des références à des musiciens prestigieux comme Luc Ferrari, je dois reconnaître que les deux "chants" les plus courts, me semblent d'un bien mince intérêt. Je ne pense ni que tout soit musique, ni que tout soit art. La dimension documentaire de la musique ne sauve pas tout. "Casa di Reposo, Gesu' Redentore" (titre 2), évocation sonore de la montée d'une colline menant à une messe en plein air à Chiusure, mêle bruits de pas, voix plus ou moins proches, bâillements, stridulations d'insectes. Dans un disque ethnographique ou des souvenirs personnels de voyage, pourquoi pas... Mêmes remarques à peu près pour le titre 4, "brückstarke (lung song)" : chant pulmonaire et enregistrements de terrain d'une volière imaginaire, sans doute, ce n'est pas pour autant un poème sonore...

Heureusement, il reste quatre titres plus longs, chacun entre cinq et seize minutes (pour le dernier). Où l'on retrouve vraiment la musique !

"by the line" (titre 1) touche par l'alliance intime entre les synthétiseurs bourdonnants  et les frottements sur le micro, la voix fredonnée, murmurante. Musique ondulée, fragile, comme au bord de la désagrégation qui débouche sur une lumière aveuglante...Sur "seventeen fabrics of measure" (titre 3), orgue, violoncelle et voix sont au seuil du mystère, recueillis et intériorisés, dans un frémissement couplé par moments au léger grondement de l'antre interdit : une paix souveraine baigne cette belle pièce.

Au Château captivant de la Solitude...

  "schloss, night" (titre 5) poursuit dans la lignée du titre 3, véritable ode à la fragilité, à l'émotion contenue, ce duo d'orgue et de chant sans paroles semble suspendu dans les airs, merveille au ras des souffles de l'orgue et de la voix, juste replacé dans l'environnement doucement réverbérant de l'église et dans les glissements alanguis des jeux d'orgue en sourdine. Quant au dernier titre, "neither from nor towards", le plus long, c'est sans conteste le sommet de l'album. Deux voix douces et éthérées s'enlacent, se relaient autour du violoncelle aux suaves et profondes inflexions en intonation juste, dans un climat extatique de continuelle reprise du thème et variations. De la pièce se dégagent à la fois une tonalité médiévale - le violoncelle sonne un peu comme une viole de gambe,  et une allure d'avant-garde...intemporelle !

   La couverture surprenante reproduit un extrait de tableau réalisé à partir de morceaux de laine teinte cousus par Wilder Alison, ami de la compositrice et résident de l'Akademie Schloss Solitude où une partie de la musique a été enregistrée.

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Oublions les scories ! aunes est un voyage vers la splendeur intérieure grâce à des chants qui sont des tentatives tranquilles d'envoûtement.

Paru le 14 mars chez Shelter Press (France) / 6 plages / 39 minutes

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Publié le 17 Mars 2025

Puce Moment - Sans Soleil

  Après notamment Epic Ellipses (mars 2023), le duo Puce Moment, formé par Pénélope Michel, violoncelliste de formation classique, chanteuse et multi-instrumentiste, et l'artiste sonore et plasticien Nicolas Devos, sort un nouvel album vraiment singulier, lié à leur voyage en février 2020 à Tenri, une banlieue de Nara, l'ancienne capitale du Japon. Là, ils ont rencontré la Société de Musique Gagaku, un ensemble qui perpétue les traditions musicales du Gagaku (littéralement Musique élégante), cette musique d'origine chinoise et coréenne jouée à la cour impériale, dont les principales caractéristiques ont été fixées vers le Xe siècle.

   Les enregistrements forment la base de la création musicale et scénique du spectacle Sans soleil, réalisé en collaboration avec la danseuse et chorégraphe Vania Vanneau. Le titre est un hommage au film de Chris Marker sorti en 1983. Le disque, qui s'inscrit aussi dans la lignée des ciné-concerts organisés par le duo,  est la rencontre étonnante entre leurs synthétiseurs analogiques et modulaires, leur thérémine, leurs voix,  et les instruments traditionnels du Gagaku : shô (orgue à bouche), ryûteki (flûte traversière en bambou), hichiriki (court hautbois en bambou), biwa (luth à manche court), sô (harpe à treize cordes), taiko (tambour), skôko (petit gong en bronze frappé avec deux baguettes en corne), kakko (petit tambour). Pour en savoir plus sur les instruments et la musique Gagaku, vous pouvez consulter ce site très bien fait.

Puce Moment - Sans Soleil

   Le premier titre, "Kangen", s'ouvre sur un bourdon tenu de synthétiseur, soudain comme fracassé par les percussions de l'orchestre gagaku. Le choc  est magnifique. Quand les flûtes s'en mêlent, le titre s'envole, et la rythmique sourde du duo accompagne les découpes du gagaku. Une entrée en matière impressionnante et splendide ! Sur "Batu", le titre 2, flûte mystérieuse et synthétiseurs dessinent une constellation mouvante peuplée d'appels, creusée de surgissements rayonnants. Les instruments du gagaku sont traités comme les synthétiseurs, modulés et transmutés, fondus dans une pâte grandiose en fermentation dans un beau crescendo, qui se résorbe en accents de flûtes presque pastoraux. "Haishiri Mai" porte la rencontre à une dimension d'osmose encore supérieure. Les synthétiseurs se déchaînent, orgues de cristal et bouillonnements, le hautbois hante les lointains de ses plaintes sublimes zébrées de rayures synthétiques et le tambour profond précède la rythmique électronique. La pièce prend l'allure d'une marche rituelle, sacrificielle, et dans le brouillard électronique qui l'accompagne on croit entendre des voix, toute une volière éthérée.

   Le quatrième titre, "Shô", paraît plus délibérément grandiose, décollant très vite d'un début méditatif pour devenir cathédralesque (j'assume le néologisme) à souhait, agité d'apparitions sonores, de chiffonnements troubles, de voix. C'est un chaos formidable, l'accouchement farouche d'une fulgurante beauté, terminé par une pluie exténuée. Le découpage implacable des percussions gagaku ouvre "Bugaku" (nom d'une danse traditionnelle japonaise), pièce incantatoire qui fait la part belle aux musiciens japonais tout en montrant l'inventivité du duo : celui-ci greffe sur leur musique à l'élégance raffinée un magma prodigieux hanté par la voix enchâssée de Pénélope Michel. Une danse sans soleil, une danse noire de transe ! Le dernier titre est un épilogue rythmé par le tambour taiko qui lui donne son nom : des sons d'ambiance japonaise sont peu à peu recouverts par un brouillage électronique progressant crescendo avec le tambour, véritable passage au pilon d'une force inexorable...

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Une osmose saisissante et magistrale entre musique traditionnelle japonaise et musique expérimentale électronique.

Paraît le 21 mars 2025 chez Parenthèses Records (Bruxelles, Belgique) / 6 plages / 46 minutes environ

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Publié le 10 Mars 2025

Mystery Sonata - Aequora

   Mystery Sonata est le nom pris par le duo composé de la pianiste serbo-américaine Mina Gajić et du violoniste américain Zachary Carrettin. Le nom de leur collaboration musicale est probablement un hommage au compositeur austro-tchèque Heinrich Ignaz Franz Biber ( 1644 - 1704) et à ses fameuses Sonates du rosaire, dites aussi Sonates du Mystère. Les deux instrumentistes ont chacun leur brillant parcours, mais il ont déjà enregistré ensemble, notamment les Sonatines de Franz Schubert sur instruments historiques sur le même label Sono Luminus. Après Bach Uncaged sorti en avril 2024, Bach et John Cage côte à côte, pour violon électrique et piano préparé, leur nouveau disque, le premier sous le nom Mystery Sonata, se tourne cette fois vers la musique contemporaine islandaise avec quatre compositeurs nés à la fin des années soixante-dix, deux femmes et deux hommes. Les deux musiciens se sont rendus en Islande pour découvrir des paysages et rencontrer plusieurs compositeurs importants, qui ont parfois modifié leurs pièces pour les adapter au duo.

   C'est le cas de la première pièce éponyme "Aequora", à l'origine pour piano à queue et électronique. La compositrice María Huld Markan Sigfúsdóttir a jouté la partie pour piano. L'électronique tisse une atmosphère mystérieuse sur laquelle piano et violon évoluent en gestes lents. Le piano, en partie préparé, soutient calmement le violon frémissant, comme si, sur une mer calme, égale, volait en mouvements ralentis un oiseau ivre de lumière. Une composition magique, au bord d'une douceur ineffable...

    Les titres six et sept qui terminent l'album sont de la même compositrice. Re/fractions I et II sont nés d'une commande du Boulder Bach Festival (Boulder, Colorado), dont le directeur musical est Zachary Carrettin, et du duo. Sigfúsdóttir précise : « La terminologie du mot réfraction est : la courbure de la lumière lorsqu’elle passe d’une substance transparente à une autre. Cette courbure de la lumière par réfraction nous permet d’avoir des lentilles, des loupes, des prismes et des arcs-en-ciel. La pièce est vaguement divisée en deux parties, les fractions 1 et 2, mais constitue en même temps un arc musical complet. » La pièce est contemplative, refuse  « d'ajouter du bruit à un monde déjà bruyant » comme le souligne Maria. On se laisse porter par et sur le chant pur du violon, on écoute la respiration des deux instruments, leur avancée. Leurs illuminations dans la seconde partie nous transportent avant de nous laisser sur le rivage délicatement ourlé du Silence.

   "First Escape" pour violon solo, le titre 2, est une pièce assez virtuose de Daníel Bjarnason, qui s'élance à plusieurs reprises comme si elle voulait s'échapper, comme semble l'indiquer son titre, et retombe brièvement dans un état mélancolique entre chaque tentative.

   La composition suivante, en deux parties, prend une résonance particulière pour nous français, puisque "Notre Dame" a été composée en 2021 suite à l'incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris en 2019, choc profond pour tout l'Occident. D'abord écrite pour harpe et violon, elle a été remaniée par son compositeur Páll Ragnar Pálsson pour le duo, la partie de harpe revue pour le piano. Le compositeur ajoute à son sujet : « La majorité de mes œuvres sont basées sur les gammes harmoniques des instruments que j'utilise. Combinées, elles créent un ensemble de notes qui a été mon domaine d'origine dans tout ce que j'ai composé au cours des dernières années. Pour moi, il y a quelque chose de divin, comme une certaine connexion à la toute-puissance, à travers les harmoniques. » La première partie, "La tour Nord", est grave, pensive, déchirée, repliée sur une douleur secrète qu'elle cherche à transcender. "La tour Sud" est plus discrète encore, s'arrachant au silence, elle pleure et souffre dignement, agitée par une très courte bouffée de révolte qu'elle dépasse en continuant de chanter malgré tout avec une suavité, une grâce bouleversantes.

   Reminiscence (piste 5) d'Anna Thorvaldsdóttir, pour piano solo, explore le monde des résonances intérieures du piano. L'instrument sonne comme un clavecin au début ; on plonge au plus près de ses cordes, de leurs grondements incroyables. Mais la pièce est empreinte d'un hiératisme magnifique qui donne aux en-allées soudaines du piano une dimension irréelle, magique, folle. Un chef d'œuvre !

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Quel beau disque, intense et sobre, à l'image de la grandeur silencieuse des paysages islandais !

Paru fin février 2025 chez Sono Luminus (Boyce, Virginie) / 7 plages / 42 minutes environ

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