musiques de chambre d'aujourd'hui

Publié le 28 Août 2020

Claudio F. Baroni (2)- The Body Imitates the Landscape

   Troisième disque de Claudio F. Baroni chez Unsounds, The Body Imitates the Landscape est inspiré par l'essai du japonais Michitaro Tada, Karada, dont le sujet est "l'école du corps". L'artiste Adi Hollander a voulu créer une expérience sensorielle similaire à celle évoquée par le livre grâce à une installation sonore interactive. Le public est invité à s'allonger sur des lits à eau dans lesquels sont installés des haut-parleurs. Des ondulations sonores émanent de manière audible, physique et visible de cet arrangement des lits à la manière d'un jardin japonais. Ainsi, n'importe qui peut vivre la joie d'une écoute physique, ressentie par tout le corps dans ce jardin électronique du son. Comme à son habitude, Claudio F. Baroni, qui a écrit une pièce pour l'Ensemble MAZE, dont les voix chuchotées deviennent musique, s'intéresse à la nature vibratoire du son, et donc à sa propension à émouvoir les corps.

   Chacune des onze pièces de l'album est consacrée est consacrée à une partie du corps - désignée par son nom japonais, dont les mots proférés, murmurés, évoquent les fonctions. L'Ensemble MAZE, composé par Anne La Berge à la flûte alto, Gareth Davis à la clarinette basse, Reinier van Houdt aux claviers, Wiek Hijmans à la guitare électrique, Dario Calderone à la contrebasse et Enric Monfort aux percussions est accompagné en direct par le compositeur aux manipulations électroniques. Il en résulte onze évocations rêveuses nimbées d'une grande douceur, comme des confidences qui flotteraient entre deux eaux de la conscience. La composition procède par courtes unités, bribes de motifs séparés par la durée de résonance du dernier instrument entendu, ceux-ci se posant délicatement sur la ou les voix. Une autre temporalité s'installe, distendue sans jamais être lâche, invite tranquille à une écoute profonde, attentive à la sensualité physique des sons. Le corps étant l'espace de propagation de cette musique imite en effet un paysage ; à vrai dire, le corps ému par les vibrations, les résonances qui l'envahissent dans l'installation et pendant l'écoute du disque de préférence au casque, idéalement devient le paysage musical. Pendant "Atama" (la tête), l'auditeur est plongé dans un espace trouble, fortement nasalisé dirait-on, caverne résonnante et mystérieuse dans laquelle les graves se meuvent lourdement, à peine segmentés par des aigus cristallins, tandis que les voix paraissent fantomatiques, voilées. "Kao" (le visage) est plus lumineux, découpé, avec des aigus plus présents, mais la voix chuchotante égrène des secrets. Au fil des pièces, on glisse, on dérive en merveilleux pays grâce à cette musique de chambre apaisée, subtilement augmentée par l'électronique qui en magnifie les timbres, les textures. La musique de Claudio F. Baroni se trouve ainsi au croisement alchimique des recherches sonores d'une Kaija Saariaho, de Giacinto Scelsi et des errances méditatives d'un Morton Feldman. Somptueusement délassant !

Paru en janvier 2020 chez Unsounds / 11 plages / 47 minutes environ

Pour aller plus loin :

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

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Publié le 23 Janvier 2020

Christopher Cerrone - The Pieces That Fall to Earth

   En sélectionnant les vidéos pour un de mes articles précédents sur la pianiste Vicky Chow, je suis tombé sur une composition remarquable de Christopher Cerrone, compositeur américain qui m'était inconnu. Bien sûr, je me suis renseigné, et j'ai découvert ce disque, sorti cet année chez New Amsterdam Records, The Pieces That Fall to Earth. Un choc majeur ! Qui me laisse rêveur : existe-t-il aujourd'hui, en France, un disque équivalent, qui allie musique et poésie de notre temps ? Car Christopher Cerrone met en musique trois ensembles de textes de trois poètes américains du XXe siècle. J'imagine un disque consacré à des textes de Philippe Jaccottet, Yves Bonnefoy et Jude Stéfan, avec une musique de Pascal Dusapin, par exemple. Je crains qu'un tel disque n'existe pas et que, pire, nos compositeurs ne pensent même plus à servir la poésie française... Le texte de présentation en anglais par le compositeur et pianiste Timo Andres est remarquable de précision. Il me faudra l'oublier pour vous en parler à ma manière. Pas facile !

   L'album comprend trois cycles. Le premier, qui donne son nom à l'ensemble, The Pieces that fall to earth (Les Pièces qui chutent à terre), est de la poétesse Kay Ryan (née en 1945), dont on compare parfois la poésie à celle d'Emily Dickinson par son caractère dense, ramassé. Le second, The Naomi Songs (Chansons de Naomi), est signé par Bill Knott (1940 - 2014), auteur d'une œuvre où se retrouve l'influence de poètes européens comme Rimbaud, Desnos, Char, Trakle, ou encore Lorca. Enfin, The Branch will not break (La Branche ne cassera pas) rassemble sept poèmes de James Wright (1927 -1980), qui influença d'ailleurs le second. Trois cycles pour trois univers. À la poésie abrupte, énigmatique de Kay Ryan répondent les fragiles chansons sentimentales et désabusées de Bill Knot et le désenchantement des textes autobiographiques de James Wright, dans lesquels on retrouve ses déséquilibres, sa lutte contre l'alcoolisme. Mais les trois univers  ne sont pas pour autant séparés. Ce qui les rapproche an fond, c'est un sens de l'image métaphysique, transfigurée par l'humour ou la dimension illuminée.

   Avant de parler de la musique de Chritopher Cerrone, j'aimerais vous donner à lire un poème de chacun d'entre eux. Traductions personnelles (perfectibles...).

De Kay Ryan :

The Pieces That Fall to Earth

One could

almost wish

they wouldn't ;

they are so

far apart,

so random.

One cannot

wait, cannot

abandon waiting.

The three or

four occasions

of their landing

never fade.

Should there

be more, there

will never be

enough to make

a pattern

that can equal

the commanding

way they matter.

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On espèrerait

presque

qu'elles ne le fassent pas ;

elles sont si

éloignées,

si étranges.

On ne peut pas

attendre, ne peut pas

cesser d'attendre.

Les trois ou

quatre raisons

de leur atterrissage

ne disparaissent jamais.

S'il y en avait

plus, il n'y en aurait jamais

assez pour faire

un motif

qui vaille

l'impressionnante

manière dont elles adviennent.

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  Dernière des Naomi Songs de Bill Knot :

What language will be safe

When we lie awake all night

Saying palm words, no fingetip words -

This wound searching us for a voice

Will become a fountain with rooms to let

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Quelle langue sera sûre

Quand nous reposerons éveillés toute la nuit

Disant des mots paume, pas des mots bout du doigt -

Cette blessure nous cherchant pour une voix

Deviendra fontaine avec chambres à louer.

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Premier texte de James Wright :

Lying in a Hammock at William Duffy's Farm in Pine Island, Minnesota

Over my head, I see the bronze butterfly,

Asleep on the black trunk,

Blowing like a leaf in green shadow.

Down the ravine behind the empty house,

The cowbells follow one another

Into the distances of the afternoon.

To my right,

In a field of sunlight between two pines,

The droppings of last year's horses

Blaze up into golden stones.

I lean back, as the evening darkens and come on.

A chicken hawk floats over, looking for home.

I have wasted my life.

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Étendu dans un hammack, ferme de William Duffy à Pine Island, Minnesota

Au-dessus de ma tête, je vois un papillon couleur bronze

Endormi sur le tronc noir,

S'envoler comme une feuille dans l'ombre verte.

Dans le ravin derrière la maison vide,

Les sonnailles se succèdent

De moment en moment dans l'après-midi.

À ma droite,

Dans une étendue de lumière entre deux pins,

Les crottes des poulains

Flambent comme des pierres d'or.

Je me penche en arrière, tandis que que le soir s'assombrit et descend.

Un faucon plane, cherchant à rentrer.

J'ai gâché ma vie.

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   Les trois cycles ont ceci de commun qu'ils abolissent la hiérarchie entre voix et ensemble de chambre. Les instruments n'accompagnent pas la ou les voix, ils sont à égalité avec elle(s), chacun jouant sa partie en tension avec l'autre. Aussi Christopher Cerrone accroit-il le potentiel émotionnel de ses pièces. Leur relative brièveté n'en fait pas de jolies mélodies pour salons mondains. D'abord parce que l'ensemble instrumental est étoffé, offrant une palette très large de timbres : flûte, hautbois, clarinette, basson, cor, trombone, deux violons, alto, harpe, violoncelle, basse, piano, deux percussions, ce qui permet des couleurs et des intensités très diverses, à l'intérieur même d'une composition qui peut, en moins de cinq minutes, parfois en moins de deux, passer d'une atmosphère intimiste à des envolées sublimes. Ensuite parce que l'écriture musicale dilate la temporalité en alternant, superposant, des brèves et des longues, c'est-à-dire des à-plats percussifs discontinus et des notes tenues, glissées, des phases introductives épurées et des montées en puissance impressionnantes. La musique de Michael Cerrone surprend constamment, tient son auditeur par un sens dramatique très sûr, par sa densité : rien de trop, une concision éblouissante !

   La soprano Lindsay Kesselman chante le premier cycle, éponyme. La musique est à l'image des textes, mystérieuse et intrigante, ciselée. Dès la première pièce, quelle force, quelle émotion, quelle beauté fulgurante ! La voix s'envole, archangélique, on reste suspendu aux volutes de la mélodie, on vibre aux basses profondes qui la sertissent. Il y a longtemps que je n'ai pas entendu une telle musique. Je pense à Donnacha Dennehy dans Grá agus Bás, en particulier au cycle "That the Night Come" sur des poèmes de William Butler Yeats. C'est une musique foudroyante... Les demi-teintes relatives de "Hope" culminent sur le plateau de « the always tabled / righting of the / present » (le redressement toujours remis du présent), débouchent sur le très langien (de David Lang) "That will to Divest", nerveux, tranchant, sorte de crescendo descendant dans l'absurde, fini en cri. "Swept us whole", au texte à l'ironie métaphysique, revient au thème central de la première pièce, qui se fond dans un jeu de boucles vertigineux, voix et instruments en miroir. "Shark's Teeth" est murmuré comme une confidence défiant l'entendement, dans une atmosphère d'antre de sorcière, avec halètements instrumentaux, frémissements, coups de gong, et se termine sur une clausule malicieuse où le texte est dit de manière neutre sur un fond de frottements rapides. L'atmosphère devient inquiétante, grinçante, avec "Insult" : la musique est cisaille qui déchire, marteau qui frappe, voix qui déraille dans les aigus comme en panique. Le cycle se termine avec "The Woman Who Wrote Too Much", véritable micro opéra à la puissance envoûtante exprimant le drame de l'aliénation de cette femme qui écrivait trop.

   The Naomi Songs, sur des textes intimistes et désabusés, non dénués d'humour, de Bill Knott, n'est pas d'une moindre densité. La voix chaude et caressante de Theo Bleckmann (qui est également compositeur, notamment du prodigieux Anteroom sorti en 2005) monte aussi dans d'incroyables sommets et mélismes pour servir ces tableautins. Dans la troisième pièce, le montage en miroir de ses voix multipliées est l'équivalent musical parfait du contenu du texte, lequel célèbre l'ouverture infinie des mains de l'aimée lorsqu'elles s'ouvrent seules. La question au cœur de " What language Will Be Safe ?" donne sa structure répétitive obsessionnelle à la première moitié de la pièce, à laquelle répond le relâchement de la tension liée à l'irruption de l'humour.

   Avec le troisième cycle, The Branch Will Not Break,un véritable ensemble vocal répond à l'ensemble instrumental : deux sopranos, deux altos, deux ténors et deux basses. La première pièce commence comme du Philip Glass, langoureux minimalisme qui nous transporte dans le hammack du personnage principal. Peu après, les montées vocales irrésistibles ont la grâce sidérante des grandes pages d'Arvo Pärt. Nous sommes en état de grâce, c'est somptueux, grandiose ! "Two Horses Playing in the Orchard", la seconde pièce, est étonnante par le contraste entre la partie instrumentale, dramatique, comme la mise en musique du galop des chevaux, mais ramassée, compacte, tranchante, et la partie vocale, qui prend des allures médiévales ou fait penser à des chants séphardiques. C'est en tout cas irrésistible ! Retombée dans les langueurs avec "Two Hangovers, Number One", dont le texte évoque les rêveries éthyliques du narrateur. Des contrepoints instrumentaux cinglants fouettent comme à plaisir cette gueule de bois trop complaisante... Émerveillemnt pastoral avec "From a Bus Window in Central Ohio, Just Before a Thunder Shower", voix surtout masculines, chœur populaire. Quasi marche funèbre, timbres lugubres, pour "Having Lost My Sons, I Confront the Wreckage of The Moon : Christmas, 1960".  Puissance sombre du trombone, explosions des voix pour l'atmosphère apocalyptique de la fin du texte. "Two Hungovers, Number Two" s'abandonne à une autre rêverie, délicieuse celle-ci, le narrateur riant de l'exultation d'un geai bleu qui ne cesse de sauter sur une branche, sûr qu'elle ne cassera pas. La musique se fait caresse, chants d'oiseaux, les voix rendent grâce en un cantique touchant. La dernière pièce est illuminée d'une ferveur intense, scandée par des répons évoquant une cérémonie qui célèbre la beauté du monde, des choses simples, lesquelles font prendre conscience au narrateur que « if I stepped out of my body i would break / into blossom » (Si je sautais hors de mon corps je commencerais / à fleurir) : vertige suicidaire, jubilation extatique ? La musique rend ce mouvement extatique avec une force confondante, superbe. 

   Pour moi aucun doute : le plus beau disque de 2019, et un des plus beaux de la décennie qui se termine !

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Paru en juillet 2019 chez New Amsterdam Records / 18 plages / 46 minutes environ

Pour aller plus loin :

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Publié le 24 Octobre 2019

Bruno Letort - Cartographie des sens

La musique de chambre, au large...

   Guitariste et compositeur, Bruno Letort est éclectique depuis ses débuts, publiant dans les années quatre-vingt des albums à la frontière du jazz et du rock, multipliant les collaborations avec des musiciens issus du jazz et des musiques improvisées, composant pour le théâtre, le cinéma, la danse. Producteur sur France Musique, il fonde le label Signature, sur lequel on retrouve quelques artistes présents dans ces colonnes, notamment le guitariste Fred Frith - on verra plus loin pourquoi je mentionne ce musicien inclassable qui a publié aussi chez Tzadik, grand label des musiques expérimentales. Avec Cartographie des sens, Bruno Letort rassemble une collection de pièces qui invitent l'auditeur à abandonner très vite ses préjugés ou clichés sur la musique de chambre. La pochette donne à lire un texte de présentation impeccable d'Alexandre Castant, auquel je renvoie pour les indications plus techniques et les références précises. L'un des axes de cette collection est la thématique de la séparation, de l'exil, de la migration, sensible dans le choix des textes et certains titres

   En ouverture, le titre rimbaldien "Semelles de vent" annonce une aventure, ici la rencontre entre un quatuor à cordes et la voix de la chanteuse éthiopienne Éténèsh Wassié, entre la culture occidentale savante et l'éthio-jazz, forme de jazz populaire dans son pays. On pense évidemment à certains disques du Kronos Quartet, qui affectionne ce type de friction stimulante. La chaude mélopée de la voix est soutenue par un quatuor à la musique entraînante, qui se fait vite lancinante, approfondie par des échappées électroniques, des touches de clarinette (?), des échos soutenus de voix dans les lointains, une basse grondante parfois, ce qui donne à toute la fin un parfum mystérieux. Après une telle alliance métissée, "Absence" surprend par son côté apparemment musique ancienne. L'Ensemble vocal Tarentule développe une polyphonie qui déstructure un texte de l'écrivain contemporain Orlando de Rudder, jouant des boucles, des accélérés et des ralentis, des timbres aussi en un éblouissant bouquet de voix, d'éclats, de suavités imprévues : la musique de la Renaissance fondue dans une approche plus contemporaine brouille en fait les pistes pour mieux réjouir l'oreille.

   Retour au quatuor à cordes dans sa forme classique avec le cycle "E.X.I.L" en quatre mouvements, interprété par le Grey Quartet...oui, mais enrichi de textures électroniques, de bruits. L'atmosphère du premier mouvement, élégiaque, est chargée d'inquiétudes exprimées par des drones, des cliquetis. La tension s'accroit pour se vaporiser autour de virgules percussives lumineuses, comme d'une boîte à musique enchanteresse tandis qu'une aura électronique enveloppe les cordes. Splendide début ! "EX.I.L 2" développe une plainte parfois discordante, puissante, agitée de soubresauts impressionnants, avec des passages langoureux : c'est le cœur dramatique du cycle. Retour à une inquiétude diffuse dans le troisième mouvement, marqué par des inflexions déchirantes, des cassures, des trouvailles sonores parfois magnifiques, en particulier ce friselis cristallin tel un leit-motiv qui embaumerait la douleur, la souffrance. Quelle fresque variée, fouillée dans les moindres détails, belle de la beauté d'un désespoir qui s'accroche quand même à l'espoir ! La mer est là qui gronde aux portes de la nuit... Aussi le dernier mouvement peut-il se comprendre comme l'explicitation de ce que la musique exprimait : Jean-Marie Gustave Le Clézio, d'une voix claire, péremptoire, réfléchit à la question de la responsabilité qui nous incombe, à nous pays riches, face à la misère des déshérités qui migrent. Accompagné par les cordes, il nous assène une leçon lourdement rhétorique. Mieux vaut lire Désert, qui dit bien mieux les choses, de manière littéraire et non idéologique ! C'est la partie à mon sens la plus faible du cycle, parce que démonstrative, et d'une froideur contre-productive. Les trois parties précédentes se suffisaient à elles-mêmes, expressives, poignantes, et si belles sans paroles de vérité. La vérité de la musique n'est pas celle du logos, c'est celle des sens justement, du ressenti dont tout ce qui précède nous dressait la si émouvante cartographie.
 

  Que "Draisine' soit liée à un projet inabouti autour du chef d'œuvre d'Andréi Tarkovski, Stalker, m'interpelle évidemment. Servie par un sextet (basse, percussions, piano, violon, alto et violoncelle), cette courte pièce oscille entre musique de chambre et jazz, entre mélancolie légère, langoureuse, et tentation sublime avec le piano funambule sur des crêtes lumineuses, épaulé par la basse et une clarinette basse interrogatrice. "Rebath", anagramme de "breath", met en espace sonore une flûte confrontée à un environnement électronique qui semble la démultiplier, lui faire écho non sans ironie mordante, comme si elle se rebaignait dans ses propres sons devenus méconnaissables. Étonnante pièce, si vive, si fraîche, constamment en allée dans une fuite désordonnée, un peu sauvage, doucement panique...

   ... de quoi annoncer les trois "Fables électriques" qui suivent, pour guitare électrique et électronique. Presque un début de musique industrielle pour la première d'entre elles, percussion sourde et sons triturés avant le lâcher de guitare(s), démultipliées elles aussi, scansion monotone en crescendo, explosion saturée avant une nouvelle vague d'assaut. Nous sommes dans un univers métallique, impitoyable, brûlant de froideur, fracturé par des déchirures âpres, ce qui n'est pas sans évoquer l'univers du guitariste Fred Frith cité en début d'article, ou encore celui de Marco Capelli et son "Extrem Guitar project". Cette première fable ne serait-elle pas le bulldozer de la civilisation occidentale faisant place nette par sa sombre puissance ? La deuxième est d'abord plus torturée, introvertie, immergée dans un bain électronique : elle se change vite en hallucination et magie rituelle sur fond de voix spectrales, tout en résonances percussives radieuses, pas si éloignées que cela des bols chantants tibétains. On peut la voir comme un mouvement lent de sonate, un intermède avant la reprise de la première fable sur un mode plus frénétique, agressif, lourdement répétitif. L'atmosphère est grondante, saturée, pulsante telle une danse claudicante de géant déhanché parcourant les décombres de villes détruites. Une trilogie formidable, à écouter à plein volume !

   L'aventure se termine avec "The Cello stands vertically, though...", ode au violoncelle en cordes libres, si l'on peut dire, bateau ivre rimbaldien, ce qui nous ramène au début de ce voyage, de cette traversée de quelques unes des nouvelles modalités de la musique de chambre d'aujourd'hui, où la guitare électrique, l'électronique côtoient, rencontrent les instruments plus classiques du genre. Bruno Letort s'inscrit ainsi dans le courant de décloisonnement représenté aux États-Unis par les compositeurs du protéiforme Bang On A Can, festival, ensemble et label fondés par David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe.

    Oubliez vos préjugés : cette musique contemporaine-là est sacrément belle, vivante, surprenante, prenante !

Mes titres préférés : "Fables électriques" (les 3 !) / "E.X.I.L" 1 à 3 / "Semelles de vent" / "Draisine"... et j'aime assez trois des quatre restants, à l'exception de celui que j'ai indiqué !

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Paru en septembre 2019 chez Musicube / 12 plages / 51 minutes environ

Pour aller plus loin :

- "E.X.I.L 1"  (ci-dessus) et "Fables électriques" Mvt 3 (ci-dessous) en fausses vidéos :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 15 octobre 2021)

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Publié le 13 Mai 2018

GVSU New Music Ensemble - Return

   Le Grand Valley State University New Music Ensemble de Allendale (Michigan) a été fondé en 2006 par Bill Ryan, compositeur et professeur de composition. Il s'intéresse à la carrière de ses anciens étudiants et tenait à un projet entièrement "maison". Après avoir en effet consacré concerts et disques aux musiques innovantes d'aujourd'hui - j'avais chroniqué le disque consacré à une série de réécritures de In C de Terry Riley, In C Remixed - il dirige et supervise Return, consacré à quinze compositions de trois jeunes diplômés, Daniel Rhode, Adam Cuthbert et Matt Finch. Adam Cuthbert définit leur musique comme une musique de chambre électronique, associant sons acoustiques d'instruments (flûtes, clarinettes, saxophones, piano, violon, violoncelle, percussion) et sons électroniques. Il semblerait que les compositions aient d'abord donné lieu à un enregistrement qui est lui-même utilisé comme matériau brut sous forme d'échantillons pour le travail électronique. D'où la difficulté de discerner l'acoustique de l'électronique...

   En tout cas, la musique est forte, chaleureuse, comme ce "daily limit lie" de Daniel Rhode qui ouvre l'album, dans la mouvance d'un Terry Riley : matières cotonneuses animées d'une pulsation obstinée.

   "Location sharing" d'Adam Cuthbert est une composition intrigante, mellifluante sur un socle rythmique massif, très reichien, avec des envolées graves piquetées de griffures, des boursouflures proliférantes, comme de laitues sonores monstrueuses. Matt Finch, avec "With a hint of blue", construit des dentelles obsédantes trouées de piano dérapant. "glass surface" de Daniel Rhode est un promontoire de glace zébré d'aigus, une falaise d'orgue et de drone dérivant dans les lointains, qui vaut tous les Tim Hecker réunis. Le "glacier" de Matt Finch avance de manière implacable sa lourde architecture micro-pulsante, un malheur pour les oreilles de l'audiophile cramponné à son casque bourdonnant : comment ne pas fondre devant cette avalanche méthodique, cette science de la beauté tellurique ? "background refresh" d'Adam Cuthbert est tout aussi impressionnant, comme une nouvelle version de compositions de Steve Reich servie par une mise en espace et un découpage rythmique qui en font un mini-opéra fabuleux. Une des grandes pages de cet album ! "dearest rewinder these" de Daniel Rhode superpose plusieurs lignes tressautantes, version folle de "Music for 18 instruments" de Steve Reich. Ces jeunes compositeurs ont de la musique plein les oreilles, on ne va pas le leur reprocher, surtout que le résultat est euphorisant, jubilatoire. La dernière minute, métallique et implacable, est incroyable !

      Je n'en suis qu'au septième titre, chers lecteurs, et croyez-moi, la suite est aussi réussie, pleine de surprises. "elegant" d'Adam Cuthbert est une antiphrase musicale tout en déchirements, ronflements, saturations dans les aigus. "under its own colorless weight" de Matt Finch joue des tremblements, des vibrations pour installer une tapisserie ambiante chatoyante traversée de courants profonds. "ash" de Daniel Rhode est un mini hymne minimaliste. À chaque fois, l'auditeur est plongé dans un univers en constante transformation, riche de trouvailles de couleurs, de textures, entre minimalisme, ambiante, expérimentale, électronique. Alors RETOUR vers quoi ? Vers les origines américaines, Riley - Reich en tête, revus et recomposés avec les outils électroniques d'aujourd'hui. "in a clear wall" de Matt Finch, vaste fresque ambiante, pourrait par son titre nous offrir la métaphore opérante de cette musique qui nous propulse dans le mur clair entre les genres, dans le laboratoire central des sons.

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Paru en octobre 2017 chez Innova / 15 plages / 72 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- l'album en écoute et plus :

   

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 septembre 2021)

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Publié le 10 Octobre 2017

Astrïd & Rachel Grimes - Through the sparkle

Il y a eu High blues en 2012 chez Rune grammofon et The West Lighthouse is not so far en 2015 chez Monotype Records. Pendant ce temps, le quatuor nantais Astrïd n'avait eu de cesse d'obtenir la collaboration de la pianiste américaine Rachel Grimes, de Louisville (Kentucky), arrangeuse, compositrice, qui tourne en solo mais est aussi fondatrice du groupe Rachel's, avec à son actif six albums. Après des années d'échanges réguliers, Astrïd a invité la pianiste en France pour jouer ensemble. Quelques journées de 2012 et 2013 ont vu naître les titres que l'on retrouve sur Through the sparkle.

Astrïd & Rachel Grimes - Through the sparkle

    Nos cinq musiciens s'entendent à merveille pour élaborer une musique de chambre sereine, chaleureuse, qui coule de source. Volontiers doucement incantatoire comme le premier titre, "The Herald en Masse", piano ostinato, fusion post-rock des autres instruments. À travers l'étincelle, c'est déjà le feu qui couve, qui explosera. Le groupe aime partir d'une introduction lente, qui fait sonner un instrument, comme "M5" avec la guitare électrique de Cyril Cecq, aux accents blues d'ailleurs, ou "Theme" avec la clarinette de Guillaume Wickel, ou deux dans "Le Petit salon" avec un délicat duo du violon de Vanina Andréani et du piano de Rachel Grimes. On se recueille, on écoute, on se rapproche de cette musique intimiste, faite par des gens qui aiment faire entendre timbres et couleurs. Ça frotte, ça grince parfois, froisse, dérape gentiment, sans jamais irriter, car c'est la signature d'une écriture sensuelle, attentive à restituer le geste musical de l'archet qui frotte, du piano qui frappe, de la clarinette qui souffle, de la guitare qui pince et gratte, de la batterie qui scande. Quand tout est en place, le morceau prend, comme on dit d'une sauce qu'elle prend, d'où des titres autour de six minutes. Le coquillage en ellipse de la couverture dit cette évolution quasi organique de leur musique, aérée de respirations comme autant de remontées d'un plus profond qu'ils sont allés chercher, respirations qui donnent aussi l'impression d'une musique en train de se faire, improvisée.

   "Mossgrove & Seaweed" commence par une introduction au piano dans le style des musiques minimalistes, autre source d'inspiration de leur univers assez métissé (leur site est hébergé par Métisse music, un éditeur de musique indépendant). Sur le martèlement de Rachel viennent se caler les autres instruments dans un crescendo orchestral incandescent de toute beauté, car ne vous y fiez pas, cette musique ne manque décidément ni d'énergie ni d'échappées belles. Le début de "Hollis", lui, est nettement marqué par le jazz, mais il se convertit partiellement dans une progression post-rock en cours de route. "M1" fait entendre la guitare acoustique de Cyril, d'où une patine folk. Ces gens-là se sentent bien partout, et nous aussi. L'éclat ou l'étincelle qui les habite et qu'ils disent traverser ne préjuge pas des couleurs du feu. En tout cas, "M1" s'embrase joliment, avec les volutes tendres de la clarinette et du violon qui nous attachent autour des trois autres instruments pour qu'on brûle, nous aussi.

   Oui, cette musique est attachante, de bon aloi ai-je envie d'écrire. Rien de tonitruant ou de racoleur. Ce sont des artisans, des troubadours d'aujourd'hui, qui prennent le temps d'esjouir nos oreilles.

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Paru en septembre 2017 chez Gizeh records / 7 plages / 43 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- la page consacrée au disque sur le site du label.

- "Mossgrove & Seaweed" en écoute sur cette fausse vidéo :

 

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Publié le 22 Septembre 2017

Christoph Berg - Conversations

   Violoniste et compositeur né en 1985 à Kiel, Christoph Berg vit et travaille à Berlin. Conversations doit être son cinquième disque, après Bei, une collaboration avec le pianiste Henning Schmiedt sortie également cette année. Son domaine, c'est la musique de chambre. Violon multiple, contrebasse, un peu de piano, et des événements percussifs parfois très en avant, à d'autres moments à l'état de traces pour ce disque qui semble proposer un parcours si on suit les titres des morceaux - que je traduis au besoin : Prologue / Conversations / Souvenirs / Chagrin / Monologue / Dialogue / Adieu / Épilogue. La maison de disque précise que tout est au départ acoustique, avec ensuite très peu de traitements numériques.

   "Prologue" est un court dialogue entre la contrebasse bourdonnante et le violon sur fond de drones et de rares impacts percussifs. Le ton est donné, celui d'une mélancolie mélodieuse, développée en lentes spirales veloutées, comme une plainte qui tourne, revient. "Conversations" poursuit le mouvement, avec l'ajout de bruits de machine dirait-on, un cliquetis de pistons, comme si nous étions sur un étrange navire... perdus dans les brumes du passé dont nous parviennent des bribes sublimes entrecoupées de silences à la Arvo Pärt. La mélancolie se creuse, majestueuse, nous sommes embarqués sur ce vaisseau fantôme. Conversations lors d'un bal lointain déjà...

   Les violons nous appellent au début de "Memories", fragiles avec leurs volutes sinueuses, puis tout se rapproche, quel drame a éclaté peut-être,  jusqu'à devenir obsédant, à tournoyer sur fond de silence ? "Grief" est tout frémissement de cordes à peine frottées, la contrebasse grave, sépulcrale et si belle, le violon délicat, tout se met à se mêler dans une danse langoureuse. Quel amour, et cette douleur qui se contient, se tait parfois, elle veut aimer encore, être enchanteresse quand même, à peine ponctuée de touches, tâtonnements percussifs d'une bouleversante pudeur.

   "Monologue" ? Bourdonnement de cordes comme des frelons fous autour de la contrebasse enfoncée dans des graves profonds, puis beaux surgissements de cordes multiples, en gerbes solennelles enveloppées par le violon dans l'extrême de l'aigu. "Dialogue" lui répond par une efflorescence élégiaque vraiment somptueuse. L'adieu de "Farewell" est comme fluté, les cordes serties de faisceaux de drones, de chatoiements soyeux. La mélancolie est transcendée dans un chant sans cesse renaissant de cordes légères, grisées par les vapeurs enivrantes de l'oubli salvateur. L'épilogue est presque symphonique, traversé d'élans vibrants d'espoir qui semblent s'étouffer d'eux-mêmes.

   Une musique raffinée, indifférente aux chapelles musicales, d'un néo-classicisme post-romantique, oserais-je dire, qui ravit constamment l'oreille ! Une musique de chambre somptueuse pour un éternel aujourd'hui...

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Paru en 2017 chez sonic pieces / 8 plages / 36 minutes environ.

Pour aller plus loin :

- le cd est encore disponible chez sonic pieces

- les quatre premiers titres en écoute sur la page bandcamp de l'album :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 23 septembre 2021)

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Publié le 14 Avril 2015

Michael Vincent Waller (1) - The South Shore

La Beauté, en ses simples atours

    Michael Vincent Waller (né en 1985) a étudié la musique avec La Monte Young et Bunita Marcus. Un tel compagnonnage se ressent dans les œuvres de ce compositeur américain, dont le catalogue, déjà riche de superbes pièces pour piano (j'y reviendrai bien sûr !), s'étoffe avec ce double album très généreux de musique de chambre difficilement classable, entre post minimalisme et un classicisme lyrique et mélodieux. The South Shore présente un ensemble de pièces allant de la miniature inférieure à deux minutes à des pièces plus amples, la plus longue dépassant les dix minutes. On y trouve des solos, des duos, des trios et des compositions pour ensemble de chambre. Vingt-cinq musiciens interviennent, notamment le pianiste Nicolas Horvath dont je viens de célébrer le premier volume de l'intégrale des œuvres pour piano de Philip Glass.

   Dès le premier titre, "Anthems", on sent qu'on pénètre dans un monde sensible, mélodieux, hors du temps. La mélodie est simple, envoûtante : douceur du piano, velouté du violoncelle, dans une atmosphère d'une paix céleste. On plongerait bien dans la mer de lumière en bas des rochers. Cette musique, nous avons l'impression de l'avoir toujours connue, tant elle a une évidence incroyable dès la première écoute : ne viendrait-elle pas du Paradis perdu ? Le très beau texte de "Blue" Gene Tyranny qui commente chacune des pièces va dans le même sens. J'y renvoie le lecteur pour tout ce qui concerne la technique musicale proprement dite. "Atmosfera di tempo", pour quatuor à cordes, est une merveille, un entrelacs frémissant de cordes sensibles d'un romantisme exacerbé et délicat, comme un avant goût de l'ineffable. "Profondo Rosso", trio pour piano, violon et violoncelle, est une ritournelle raffinée, qui joue avec brio de subtils chevauchements, reprises. "Per La Madre e La Nonna"(le plus long titre), pièce "familiale" dédiée à la mère et à la grand-mère du compositeur, a la douceur confondante d'une composition d'Arvo Pärt. Écrite en mode Dorien, elle tisse savamment les voix du violon, de l'alto et du violoncelle en un hymne discret, chaleureux, extrêmement émouvant, avec des glissandi d'une grande pureté dans la seconde moitié, une cadence solennelle d'humble adoration. Nicolas Horvath joue "Pasticcio per menu è più", pièce paisible pour un jour ordinaire : pénombre, retour de motifs, puis animation, minuscules envolées. "La Rugiada del Mattino"( La Rosée du Matin) pour violon et violoncelle ressemble à une élégie par sa tristesse voilée, mais elle a aussi un dynamisme ensorceleur avec ses boucles insistantes, ses caresses troubles. Les "Tre Pezzi per trio di Pianoforte", pour piano, violon et violoncelle, sont d'abord plus virtuoses, nous entraînant dans leurs méandres mélodiques et leur atmosphère fin de dix-neuvième siècle, mais la deuxième est d'une belle beauté sombre, tourmentée, à la fois sobre et vaguement orientalisante, plus ornée à mesure, tandis que la troisième mêle mélancolie et abandon.

   Michael Vincent Waller nous a pris dans les rets de sa musique apaisante, dépaysante. Nous sommes loin du monde bruyant, près des choses essentielles, comme aurait dit un Constantin Brancusi. Et voilà que résonnent les première notes de "Nel Nome di Gesù", pour violoncelle et orgue : du pur Arvo Pärt, cela se confirme. Musique suave, sublime mélodie au violoncelle soutenue par l'orgue grave. Il prend envie de tomber à genoux et de pleurer devant une telle beauté. Dans quelle chapelle perdue au milieu des forêts, des landes, à l'abrupt de quelles côtes sauvages, sommes-nous ? La deuxième partie, c'est le chant des âmes perdues à la recherche de la lumière, qui monte et ne cesse de vouloir monter. Un diptyque de grand maître ! "Organum" s'inscrit nettement dans la lignée d'un Terry Riley, mais son chromatisme chatoyant et raffiné le rattache aussi bien à toute une tradition organistique d'improvisation. C'est également superbe ! Le premier disque se termine avec un solo de violoncelle, "Tacca Prima", aride et beau, et "Il Mento Tenuto Alto" (Le Menton Tenu Haut), solo de violon qui n'est pas sans évoquer certaines pièces de Bach par la rigueur du développement, aride aussi mais assez prenant.

Michael Vincent Waller (1) - The South Shore

   Le second disque alterne trois pièces pour ensemble et solos et duos. J'aime beaucoup "Ritratto", par le Dedalus Ensemble, qui sonne très médiéval ou Renaissance alors que l'instrumentarium fait se côtoyer flûte, alto, violoncelle...et trombone, saxophone alto, guitare électrique ! "La Riva Sud" (traduction italienne du titre de l'album, qui fait allusion à Staten Island, arrondissement de New-York dont Michael est natif et, par la langue souvent présente dans les titres des compositions, à l'origine italienne de sa famille) est un délicieux duo d'alto et piano plein de grâce et de fraîcheur, voilé d'une douce mélancolie ponctuée de phases rêveuses. La deuxième moitié du morceau me fait penser fugitivement au mouvement de certaines pièces de Gurdjieff par sa clarté sérieuse et dansante, prélude justement aux quatre danses "Pupazzo di Neve Partitas", pièces exigeantes, austères, non sans beauté, où le violoncelle n'arrive pas à me toucher vraiment.  Suivent deux "Variations for Quintet" aux paysages sonores changeants, agrémentés de contrepoint subtil, puis une superbe miniature pour piano qui aère ce second disque parfois presque trop travaillé, qui ne retrouve pas l'émotion du premier. Les quatre mouvements pour violoncelle titrés "Y for Henry Flint" me séduisent toutefois beaucoup plus que les danses précédemment évoquées : l'émotion est là, qui sourd du mystère de la musique, de sa majesté torturée, consummée dirait-on. L'écriture y est nettement plus contemporaine, à la limite de la dissonance. Je ne sais pas pourquoi je pense à Sofia Gubaidulina à l'instant même, à Chostakovitch aussi, peut-être à cause de l'âpreté de cette musique, à l'épure désespérée du "Slow Scherzo", à l'émotion nue, sensible aussi dans le magnifique "Capo Finale" pour alto et piano, autre très grand moment de ce double album. Je suis moins séduit par les deux pièces suivantes, deux solos pour flûte et clarinette respectivement. Pour finir, "Arbitrage" pour clarinette et gong apporte une touche mystérieuse, magique.

   Une superbe parution, qui confirme l'émergence d'un vrai compositeur à l'écriture sensible. Chacun y trouvera son miel ! Michael a voulu nous régaler d'un plat si copieux qu'il arrive que nous fassions la sourde oreille à certains exercices d'écriture, mais que de beautés, que d'émotions lorsqu'il se laisse aller aux modes les plus "simples" (c'est évidemment une manière de parler !). En ce qui me concerne, je garde une préférence marquée pour le disque 1.

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The South Shore, paru chez XI Records, mars 2015 / 2 disques / 31 pistes / 138 minutes

Pour aller plus loin :

- le site personnel de Michael Vincent Waller

- "Anthems" en écoute :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 8 août 2021)

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Publié le 26 Février 2015

Matteo Sommacal - The Chain Rules

   The Chain Rules est le disque idéal pour casser une certaine image persistante de la musique contemporaine, qui serait toujours dissonante, aride, ennuyeuse. Matteo Sommacal, jeune compositeur italien, dirige la Piccola Accademia degli Specchi depuis quelques années. J'avais chroniqué une des interprétations de son Ensemble sur le disque House of Mirrors (2011) du compositeur minimaliste néerlandais Douwe Eisenga.

   Mathématicien, Matteo Sommacal accompagne son disque du texte suivant, que je traduis de l'anglais de la pochette : « À première vue, les événements de la vie semblent s'enchaîner de manière imprévisible. Au fur et à mesure de l'avancée de notre vie, submergés par le bruit, nous oscillons distraitement entre la conception d'un univers imprévisible pour nous dégager de toute responsabilité et l'affirmation supposée d'une vérité révélée pour nous réconforter de la souffrance. Cependant, quand nous observons la réalité sans chercher une explication forcée, souvent nous découvrons que la plupart des "pourquois" peuvent être découverts en observant les "comments". Des raisons émergent de l'apparent désordre en tant que lois qui lient faits et circonstances. Même la plus simple de ces insaisissables lois sous-tend des séries de phénomènes incroyablement complexes. Seul, nous réalisons les conditions de notre propre existence individuelle. Tandis qu'en tant que totalité, sans tenir compte d'aucune différence humaine, nous nous rassemblons dans la certitude que nos vies sont toutes sujettes aux mêmes enchaînements de lois. »

     Ce texte de présentation vise sans doute l'accusation prévisible de facilité portée contre une telle musique. Trois cycles de trois pièces pour piano seul, avec trois pièces pour piano et quatuor à cordes ou violoncelle intercalées : tout coule, harmonieux, évident. Le minimalisme de Matteo Sommacal est évidemment lié à celui de Wim Mertens, de Michael Nyman ou encore de Douwe Eisenga. C'est justement parce que le minimalisme a su rencontrer la faveur du grand public qu'il s'attire aussi les remarques acerbes des puristes de la musique contemporaine académique, aux oreilles desquels ces musiques sont trop simples. Or, ce que rappelle Matteo Sommacal, c'est ce qu'un Boileau affirmait haut et fort, à savoir que la clarté est le résultat d'un travail dont on ne perçoit plus les traces une fois l'ouvrage accompli. Des lois régissent les rapports entre les notes, l'architecture des mélodies, que l'auditeur néophyte ne perçoit qu'intuitivement. Pourquoi une musique ne s'écouterait-elle pas facilement ? Certains compositeurs n'ont pas peur de revendiquer l'appellation de "easy listening" pour leur musique. Toute complexité n'est pas belle du seul fait de sa complexité, de même que la virtuosité de l'exécutant ne garantit aucunement la production d'une émotion.

    Bien sûr, "The Sign of gathering" pour piano et quatuor à cordes sonne comme du pur Wim Mertens : c'est l'hommage d'un jeune compositeur à des aînés qu'il admire, je ne trouve rien à y redire. Ce qui compte, c'est que cette musique soit une fête, une broderie échevelée qui démarque l'atmosphère précieuse et raffinée de certains films de Peter Greenaway.

   Chaque pièce a sa couleur, étincelante, impatiente, élégante, brillante, vive, pensive, intime, nocturne, imminente (je les cite dans le désordre). Elle acomplit son programme avec un bonheur constant, une alacrité rare, sans affectation, servie par l'élégance et la vivacité légère de frappe du pianiste Alessandro Stella. Ne boudons pas notre plaisir et saluons ce disque d'une incroyable fraîcheur, « Sans rien en lui qui pèse ou qui pose » comme dirait un certain Verlaine que je détourne sans vergogne, sachant que l'esthétique ce cette musique est fort éloignée par ailleurs de l'univers verlainien. Pas de blessure secrète, de langueur voilée ici : le chant limpide des règles qui nous régissent sans même se faire sentir. 

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Paru en janvier 2015 chez Kha Records / 12 titres / 41 minutes.

Pour aller plus loin :

- le premier titre, "Exile upon Earth I nocturnal" chorégraphié et dansé par Naima Sommacal :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 6 août 2021)

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