musiques de chambre d'aujourd'hui

Publié le 15 Janvier 2014

Sebastian Plano - Impetus

   Multi instrumentiste argentin de formation classique, Sebastien Plano vient de sortir chez Denovali - ce très beau label indépendant allemand né en 2005, on en reparlera très bientôt - Impetus,  le successeur de Arrythmical Part of Hearts paru voici deux ans, réédité parallèlement par le même label. Un disque qui laisse la part belle à l'acoustique, tout en la magnifiant par un recours élégant à l'électronique..., enregistré et mixé par les soins de Sebastian dans une petite salle, le tout matricé par Nils Frahm dans son studio de Berlin.

   Début très langoureux au violoncelle, avec un curieux contrepoint de cris électroniques, comme des mouettes métalliques. Le premier titre éponyme nous propulse d'emblée dans une contrée qui n'est pas sans rappeler les ambiances des musiques de film de Michael Nyman. L'entrée du piano confirme la tonalité élégiaque, puis tout s'arrête, repart, avec un piano très assourdi. Le morceau évolue de de petite brisure en petite brisure, chaque fois nous entraînant plus loin, grâce à de larges et lentes volutes. Cette musique a un charme fou, on frissonne, portés par les boucles se resserrant et se ralentissant, comme si la boîte à musique avait fini de détendre son ressort. "The World We Live In" poursuit sur le mode gracile sa tentative d'envoûtement : c'est un monde transparent, et puis surgit un mouvement irrésistible, ponctué de percussions frottées, d'instruments frappés tandis que le piano et le violoncelle déploient une grâce lyrique jamais mièvre en dépit de mélodies caressantes. Cette musique agacera les amateurs d'audaces inaudibles, de couinements acoustiques, c'est sûr, tant pis pour eux..."Blue Loving Serotonin" commence par une introduction minimaliste au piano, magnifique, accompagnée très vite par des violoncelles à l'unisson, dans un crescendo à la Arvo Pärt, qui disparaît ensuite pour laisser le piano seul chanter, relayé d'ailleurs par des voix ici et là. Lorsque revient le mouvement de boucles, plus puissant, ponctué de quelques stratchs, soutenu par les violoncelles, le morceau dégage une plénitude extraordinaire, atteint une puissance étonnante. Le disque décolle vers des rivages sublimes, se perd dans un rêve vertical et trouble. À partir de là, je savais que je chroniquerais l'album !

   "In Between Worlds II", le quatrième titre, est un hymne suave des cordes, un ballet savant qui sonne comme du Bach revu par Nyman ou Max Richter. "Emotions (Part II)" pourait n'être qu'une bluette si la petite mélodie au piano du début n'était hantée par la présence physique de l'instrumentiste, dont on entend un peu la respiration (je sais, c'est aussi un tic très actuel, mais là, c'est juste), et surtout prolongé par une belle cadence de violoncelle et de respirations électroniques, je pensais aux meilleures musiques de René Aubry pour les spectacles de Philippe Genty, on imagine en effet facilement l'évolution de marionnettes quelque part, et comment ne pas songer encore à Nyman pour l'onctuosité mélancolique et raffinée de certains passages tournoyants, la somptueuse lenteur !! "Angels" est une méditation calme au piano et au violoncelle, parsemée d'échos, avec un jeu subtil de démultiplications et d'amplifications. Un bandonéon apparaît aux deux-tiers du morceau, si bien qu'on se retrouve dans le nuevo tango à la Piazzolla, référence incontournable pour un Argentin.

    "All Given To The Machinery", s'il est le titre qui laisse le plus de place à l'électronique comme son titre pouvait le laisser prévoir, est porté par le bandonéon royal comme un orgue et mélancolique comme les anges déchus. Lorsque les cordes le soutiennent dans des crescendos majestueux, que l'électronique vient enrober de soies artificielles l'ensemble, que des failles stratifient le parcours harmonieux, cette musique est simplement divine. Le piano apparaît dans la seconde moitié, d'où un nouvel essor, de nouveaux élans pour escalader le ciel avant la résorption dans des brouillards sonores dont sort "Inside Eyes", une musique au-delà des nuages, voix éthérées, cordes, déflagrations électroniques. Comme souvent dans les pièces de Sébastian, les titres sont en plusieurs séquences nettement structurées par des diminuendos, des arrêts. "Inside Eyes" est de ce point de vue le plus segmenté, abandonnant l'auditeur pendant presque quinze secondes, multipliant fractures et disparitions. Ces silences permettent des métamorphoses, des renaissances, des rebonds conformes à la signification du titre Impetus. J'aime assez cette manière de composer, de briser le cours d'une pièce pour en faire une suite qui se développe le temps qu'il faut, ici jusqu'à l'apothose à l'orgue, aux sons électroniques, aux voix irréelles... avant un ultime avatar presque malicieux, un beau retour au calme.

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Paru chez Denovali Records en 2013 / 8 titres / 56 minutes

Pour aller plus loin

- le site du compositeur

- la page consacrée à l'album sur le site de Denovali 

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 28 juillet 2021)

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Publié le 8 Février 2012

Jefferson Friedman - Quartets / Chiara String Quartet + Matmos

   Né en 1974 dans le Massachusetts, Jefferson Friedman appartient à cette génération de compositeurs contemporains évidemmment doués, couverts de prix, qui ne craignent pas de transporter la musique classique ailleurs, forts d'une implication dans des formations diverses, a priori éloignées du champ académique. C'est ainsi qu'il a travaillé avec des groupes de rock alternatif comme Shudder to think . New Amsterdam Records  a publié voici quelques mois deux de ses trois quatuors à cordes, interprétés par le Chiara String Quartet, accompagnés de deux remix par le duo de musique électronique Matmos, dont j'ai déjà signalé l'excellente collaboration avec So Percussion.

   L'album s'ouvre avec le quatuor n°2, de 1999. Le premier mouvement, d'une belle énergie,  emporte l'auditeur pour le déposer sur des plages de beauté irréelle, rêveuses, avant de le reprendre peu après dans son allegro puissant, tout en coups d'archet décidés. Le second montre d'emblée une richesse de coloris étonnante : lent et méditatif, il entrelace langoureusement les diverses voies des cordes, crée un climat de mystère avec ses brusques silences, ses reprises somptueuses soutenues par un violoncelle dans les graves. Le talent mélodique de Friedman éclate dans les thèmes envoûtants, déployés avec un sens rare des variations. Le dernier mouvement est éblouissant : pizzicati, cordes vibrantes dans les passages échevelés du début. Et puis un grand apaisement, un chant d'une incroyable pureté, le violon qui décolle dans des aigus fragiles, de belles virgules collectives, et une manière de nous reprendre dans un final endiablé. Le remix N°1 de Matmos offre un beau prolongement à ce quatuor, soulignant à plaisir son côté luxuriant, énigmatique, par des surgissements, des invasions intrigantes de percussions bondissantes, de stries sonores foisonnantes. Le titre "A Bruit secret Mix" témoigne d'une osmose intelligente avec la musique de Friedman, qui a travaillé avec le duo aussi sur un de leurs albums..

      Le quatuor n°3 présente une brève introduction tempétueuse, à la beauté rageuse, crissante, tout en enroulements virtuoses, prélude à un long second mouvement de plus de dix-sept minutes, extatique ou brillant. Un étonnant duo d'amour entre le violon et le violoncelle irradie au cœur de cet "Act" sa suavité langoureuse, le violon à nouveau envolé dans les aigus pour tisser une sorte de comète de cheveux d'ange qui se mettent à partir en vrilles acides, rejoints par l'autre violon, l'alto et le violoncelle dans un finale nerveux, farouche : pas question de tomber dans la mièvrerie avec Friedman ! L'oreille nettoyée par ce ballet, le troisième mouvement, "Epilogue / Lullaby", peut déployer sa merveilleuse berceuse. Sur un rembourrage de graves, l'équivalent de la tampura dans les ragas indiens, le violon évolue avec une indicible grâce pour une danse très lente, quasi immobile, sur le fil diaphane d'aigus prolongés. Matmos a échantillonné quelques passages de ce quatuor pour son deuxième remix, "Floor Plan Mix". Il met en valeur sa nervosité, mais aussi ses transparences, en ajoutant des sons de cloches, de gongs qui multiplient les plans. Des textures granuleuses, striées, en élargissent les fractures secrètes, si bien que leur travail nous entraîne de béance en béance, dans les sous-sols inquiétants des harmoniques refoulées. Belle recréation !

   Un disque idéalement singulier pour réconcilier amateurs de quatuors et fanatiques de paysages électroniques élaborés. Puristes, laissez-vous envahir par l'impureté !

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Paru en 2011 chez New Amsterdam Records / 8 titres / 63 minutes

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 15 avril 2021)

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Publié le 5 Janvier 2012

My Brightest Diamond - All things will unwind

   Troisième album de My Brightest Diamond, All things will unwind marque un retour vers la chanson après l'essai de formats hybrides à mi-chemin entre pop et musique contemporaine (et d'ailleurs réussis !). Mais quel retour ! J'avais d'abord écrit "chanson pop" : j'ai très vite enlevé le "pop", qui ne veut rien dire ici. Shara Worden, chanteuse et compositrice du groupe qu'elle a fondé, redonne à la chanson toute sa noblesse native, alliant textes poétiques et orchestrations raffinées. Plus d'une fois, en l'écoutant, j'ai songé à Manos Hadjidakis, ce crétois génial qui haussait sans cesse la chanson au rang de la mélodie (au sens classique du mot), de la musique de chambre, réussissant le mariage entre cultures populaire et savante. Solidement épaulée par toute une pléiade d'excellents instrumentistes, parmi lesquels les membres de yMusic, ensemble qui sort actuellement son premier album sur New Amsterdam records, Shara rayonne littéralement. Chaque chanson est un bijou délicat bourré de trouvailles, de surprises : rien de moins convenu que ces pièces dont aucune n'excède quatre minutes trente.

   "We Added It Up"commence avec des accents folk, guitare sèche en avant, puis la voix presque guillerette, moqueuse, pourtant déjà ourlée de ce velours qui lui donne tant d'expressivité. Très vite, d'autres instruments rejoignent Shara pour un petit conte facétieux sur les différences au cœur du couple. La pièce dérape alors vers une tonalité rêveuse pour évoquer la fusion / confusion opérée par l'amour, entre hymne langoureux et spiritual, chœurs à l'appui. Ravissant !

   "Reaching through to the Other Side" a des accents plus graves pour chanter la vie mystérieuse. La voix s'envole, archangélique, frémissante, soutenue par cordes, flûte ; tout ralentit, extatiquement, avant que ne sonnent comme des éclats de fanfare pour finir. Introduction de chambre pour "In the beginning" : la voix vient s'y poser comme un colibri sur une fleur, fragile, retenue, immatérielle, elle bat des ailes dans des vocalises transparentes, des ralentis fervents. Qu'est-ce que la vie, cette bobine à dévider ? : "This is the oldest story, this the finest tale / Our time, our question awaits / Will we seize it / Can we catch it, our reel to reel / My only chance at this / I will take hold of it." Les interrogations se résolvent à nouveau en un alleluia approfondi par une pointe de mélancolie. Le plus bouleversant dans ces pièces, c'est la capacité de Shara à changer de registre, à passer de la légèreté à une suavité confondante, voire à une puissance, une gravité diaphane.

   "Be Brave", le cinquième titre, est à cet égard un chef d'œuvre. S'identifiant successivement à un oiseau, une baleine, aux éléments, à un(e) esclave, au bourreau puis à la victime, elle virevolte, comme si elle éprouvait les affres de ceux pour lesquels elle s'inquiète, dans le temps même où elle constate "It's so light, it's so easy just to be", se demandant "Oh God, what's my responsability". La chanson suivante n'est pas moins envoûtante, la voix de soprano Shara comme en apesanteur, traversée d'inflexions plus graves soulignées par la clarinette. Le texte énumère tout ce qu'elle ne fait pas, lui opposant à chaque fin de couplet "but she saves the day", chute tout simplement sublime. Un piano préparé accompagne "Ding Dang", chanson plus amère sur les apparences trompeuses. La réussite de cet album tient au sens inné du dosage : la légèreté n'y est jamais mièvre ou agaçante et vaine, tandis que la gravité n'est ni emphatique ni ennuyeuse. Shara nous promène de semi-confidences en mini-contes amusés, comme le délicieux "There's a Rat", traitant aussi le sérieux sur le mode fantaisiste, maîtresse d'une cérémonie étincelante de ces ombres mêmes. On retrouve DM Stith pour un court et émouvant duo sur "Everything is in Line". Que du beau monde pour cette fête ! Un aveu pour terminer : la pochette m'inquiétait, d'autant plus qu'un chroniqueur anglo-saxon signalait le "repli" de Shara sur la chanson sans en souligner les qualités si particulières. Derrière les plumes et les couleurs, en l'ouvrant, cette pochette on voit Shara regardant dans les yeux une tête aux orbites noires coiffée d'un bonnet rayé, un peu de rouge sur les pommettes comme un écho des siennes : posture d'Hamlet tenant la tête de mort dans la célèbre scène. La fête est d'autant plus belle que la mort est là, en filigrane, à peine déguisée, qui nous rappelle que la vie est mascarade. 

Paru en 2011 chez Blue Sword - Asthmatic Kitty Records/ 11 titres / 43 minutes.

Pour aller plus loin

- mon article sur l'album précédent,  a thousand shark's teeth, avec une courte notice biographique.

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 14 avril 2021)

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Publié le 11 Novembre 2011

Wim Mertens - Series of Ands / Immediate Givens

   Wim Mertens, compositeur flamand minimaliste né en 1953, pianiste et chanteur à l'étrange voix haut perchée de haute-contre, n'était pas encore dans mon index ! Évoqué de temps à autre, certes, mais c'est tout. Après l'avoir écouté, je ne dis pas assidûment - je ne fréquentais que quelques uns de ses nombreux enregistrements - , je l'avais oublié, submergé par le flot des sorties, passionné surtout par bien d'autres musiciens. J'avais à son égard un peu le même sentiment que pour Philip Glass : disons-le tout net, oui, il était pour moi comme une sorte de Philip Glass belge. Comme lui, à la fois très populaire, grâce notamment à leurs musiques de film, ressassant des airs, recyclant sans cesse des ritournelles, presque jusqu'à la nausée pour l'auditeur. Et puis, en même temps, ce sont deux musiciens beaucoup plus subtils qu'ils n'en ont l'air, capables au détour d'une phrase mélodique, d'une reprise, d'atteindre au sublime, à une grâce limpide. En somme, ils ont en commun d'être tantôt agaçants, insupportables même lorsqu'ils flirtent avec la mièvrerie, tantôt fins ensorceleurs, mélodistes et harmonistes accomplis. Cette double face les rend aussi assez attachants : deux musiciens qui ne s'en laissent pas compter, qui persistent dans leur voie sans souci des modes ; deux hommes qui cherchent inlassablement, à partir de leur vocabulaire, de leur syntaxe musicale si reconnaissable que d'aucuns s'en gaussent un peu vite, oubliant sans doute que le génie n'est pas une donnée, qu'il est parfois, et parfois seulement, de manière discontinue, imprévisible le plus souvent, au bout des méandres du parcours. Je ne sais plus pourquoi il m'est venu à l'idée d'entendre ce qu'il devenait. J'ai constaté qu'il était toujours aussi prolifique, et me voici tombé sur ce double album, son dernier en date.

   Le premier, titré "Series of Ands", ne dépayse pas tout de suite l'auditeur. On reconnaît des airs, les paysages sont connus, si bien que l'on se dit d'abord : « Tiens, Wim fait encore du Mertens. », et l'on s'apprête à faire la moue, dépités, à lâcher le fiel de notre semi déception. Tout tourne si rond. Mais il s'agit de réécritures, de vraies réécritures, qui nous prennent au dépourvu.

    Cela m'est arrivé avec "Sonsigns", le deuxième morceau : le piano caracole, surmonté d'une ligne de cuivre, enveloppé de cordes ; survient la voix, en virgules aiguës, serrées, une boucle se boucle dans un arrondi ralenti, et puis cela arrive, à une minute et quarante sept secondes, pour être précis, rupture de rythme et bascule dans un monde délicat, d'un baroque raffiné, sorte de danse disloquée magnifique, avec de belles envolées filées. On respire, on se laisse reprendre par cette musique de chambre colorée, tout en spirales, en volutes empilées. L'album ne cessera d'ailleurs d'osciller entre quasi ambiances de fêtes foraines, de kermesses à flonflons - vous imaginez ma tête dans ces moments ! -, et sarabandes esquissées dans un crépuscule à la Watteau, bluettes translucides et si belles dans leur naïveté : qui d'autre en serait capable ? Écoutez "Face à main", simplicité touchante, grâce surannée du piano, puis la fanfare se déchaîne sans que le pire survienne, car une habile surenchère des textures qui s'enchevêtrent dessine des entrechats fascinants, pièges voluptueux qui - je l'imagine - ont dû inciter Peter Greenaway à faire appel à Wim Mertens pour la musique du Ventre de l'Architecte. Le dernier titre, "Man-in-person", est un majestueux autoportrait sous forme d'élégie en demi-teintes, volte-face inattendue qui dévoile le Wim introverti pudiquement caché derrière la façade ostensiblement chargée, parfois outrancière, dont il s'affuble : cordes nues, retenues, graves, suaves, beau pied de nez à ceux qui le voyaient en bouffon grotesque se contorsionnant dans la poussière des arènes populaires , superbe transition vers le second cd, Immediate givens.

  "Kerf width" nous introduit dans de nouveaux territoires :  cet austère solo de percussion creuse l'écart avec l'empreinte sonore de l'univers mertien, véritable ascèse invitant l'auditeur à chasser tous ses préjugés. Le second titre "The biggest fable of all", un solo de harpe d'un peu plus de trois minutes, est tout aussi surprenant par la rigueur économe de son dialogue entre une cellule refrain et des réponses énigmatiques qui procèdent souvent par grappes de notes répétées, obstinées. Avec "In.Zones", le plus long titre avec plus de treize minutes, on revient vers des rivages plus connus, mais c'est le meilleur du musicien : magnifique mélodie au piano, reprise très vite par tout l'ensemble de chambre, la trompette répondant tout en haut, et un jeu de variations éblouissant, des fractures franches donnant au développement une fraîcheur, un dynamisme irrésistibles. On sent le plaisir des musiciens à nous donner une musique de chambre à la fois évidente et d'une belle élaboration. Un des sommets de ce double-album qui met ensuite en avant tantôt le trombone, la harpe à nouveau, les percussions encore pour finir, en alternance avec des morceaux de bravoure où l'ensemble brille autour du piano chantant, comme dans "Tactility", sa merveilleuse aisance, ce goût de l'étourdissement qui serait factice s'il n'était pas le signe d'un besoin de chaleur, de bonheur facile : n'oublions pas la Flandre balayée par les vents glaciaux ! Il y a du funambule en Wim Mertens, une manière de se tenir sur la corde, de refuser le clivage entre musique populaire et musique savante, et s'il lui arrive de faire quelques faux pas, il se rattrape le plus souvent par des pirouettes et des échappées confondantes pour qui accepte de l'écouter vraiment.

   Un double album à facettes pour (re)découvrir un musicien au fond mal connu (presque rien sur le net au sujet de cette parution...). À noter sur la pochette ce reptile à deux têtes trouvé en Chine et qui daterait d'il y a cent millions d'années... mais qui me semble une manière indirecte d'annoncer la double face de ce disque.

Paru en 2011 chez Usura - EMI Classics / 2 Cds / 8 et 11 titres / Presque deux heures.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 13 avril 2021)

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Publié le 22 Août 2011

Dakota Suite & Emanuele Errante - The North Green Down

   Formation de chambre à géométrie variable, Dakota Suite livre avec The North Green Down son douzième album. Dédié à la mémoire de la belle-sœur de son fondateur et pivot, l'anglais Chris Hooson, n'en déduisez pas trop vite que la musique qui en résulte soit funèbre ou d'un pathétique appuyé. Elle se veut souvenir, hymne lumineux à la vie. En guise de pochette intérieure, la photographie en noir et blanc d'Hannah riante. Et quatre-vingt minutes entre musique ambiante, folk et minimalisme dépouillé, le tout habillé de l'électronique subtile de l'italien Emanuele Errante. Le piano de Chris se taille la part du lion, relayé parfois par sa guitare. Une clarinette, deux violoncelles, celui de l'américain David Darling, qui a déjà collaboré à d'autres enregistrements de Dakota Suite, et celui de Colin Dunkley, qui intervient également au piano.

  Le disque est en fait une longue suite de dix-huit pièces jalonnée par les sept variations du titre éponyme, absolument magnifique. Une phrase de piano, d'abord douce, s'insinue et, comme si elle diffusait une aura de lumière, amène dans son sillage guitare, claviers cristallins entre clavecin et harpe : lent tournoiement merveilleux..."Leegte" reprend sur le mode méditatif le thème initial, laissant chaque note résonner, prolongée par de discrets échos. La guitare ouvre "A Hymn to Haruki Murakami", continue sur cette veine retenue, même si un manteau orchestral ouvre soudain l'espace sonore. Avec "Le Viti del Mondo" se termine ce qu'on pourrait considérer comme un vaste prologue en forme de marche nocturne à travers le champ des veilleuses de la pochette : laissons dormir les morts, captons plutôt leur lumière rémanente pour en tirer l'énergie nécessaire à la poursuite du voyage.

    La seconde variation du morceau titre montre en effet le réveil des forces enfouies. Titre incantatoire, puissamment scandé par la guitare, avec des flammèches électroniques qui incendient l'arrière-plan. La troisième variation retrouve le souffle avec la clarinette solo, vite soutenue par le piano qui soulève à chaque note des gerbes étincelantes, lui-même relayé par le second piano plus dans les graves. Le disque a pris de l'altitude : on sent qu'une œuvre se forme, mais la cathédrale qu'emplit le violoncelle de "A Worm out Life (with cello)" est sans doute le moment le plus discutable du disque, trop emphatique, d'où la prise de congé de "Away from This Silence", avec la reprise en main du piano. Les dix titres suivants sont dans l'ensemble superbes, là encore avec une petite faiblesse sur "They Could Feel the End of All Things", où les violoncelles en font un peu trop à mon sens. Le piano de Chris Hooson et l'environnement électronique d'Emanuele Errante y sont au meilleur, fascinants de beauté rigoureuse. La cinquième partie de "The North Green Down", qui me fait irrésistiblement penser à  Phelan Sheppard avec sa harpe tranquille, est l'un des sommets de cet hommage : boucles de harpe ponctuées de percussion sourde, cordes frottées en second plan, irrisations de claviers au fond puis sur le devant. Une aube se lève sur la rivière doucement agitée de tourbillons...La sixième variation nous offre quant à elle un magnifique duo piano-violoncelle au lyrisme éperdu : très impressionnant, surtout en l'écoutant de nuit en traversant une forêt vénérable ! L'album se referme avec la reprise du premier titre, dont on ne se lasse pas. Un disque au-delà de la tristesse et de la mélancolie, emprunt d'une lumière sereine, sublime dans les plus beaux passages, et ils sont nombreux.

Paru chez Lidar en 2011 / 18 titres / 80 minutes

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 1er avril 2021)

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Publié le 25 Mai 2011

Sarah Kirkland Snider - Penelope : Mélodies d'une irrémédiable déchirure.

   Une frise de papillons offerte au regard (dessin intérieur de la pochette, dû à DM Stith) : envol des âmes, trajectoires croisées, délicatesses qui se frôlent. La pièce "Penelope", de la dramaturge Ellen Mclaughlin, est devenue un cycle de chansons mises en musique par la compositrice Sarah Kirkland Snider, interprétées par l'ensemble de chambre Signal et chantées par Shara Worden. Magnifiques retrouvailles avec cette voix incomparable, déjà célébrée ici lors de la sortie de  a thousand shark's teeth, second album de son groupe My Brightest diamond.

  Inspiré de l'Odyssée d'Homère, le texte tourne autour du difficile, problématique retour d'Ulysse à Ithaque après vingt années d'absence. Vainqueur fatigué, méconnaissable, devenu un étranger aux yeux de Pénélope, "the Stranger with the Face of A Man I loved" comme le présente le premier titre, qui est-il ? Comment rejoindre son épouse, alors que Calypso l'attend encore, et que le poursuit la haine de Poséidon ? Ulysse se sent perdu, et Pénélope ne peut plus le retrouver.
  

 

   La musique est par conséquent d'un lyrisme frémissant, mélancolique. Douceur bouleversante des interrogations lancinantes, des élans arrêtés. Cordes enveloppantes, harpe mélodieuse, guitares électrique ou acoustique, percussions méditatives et sonorités électroniques discrètes tissent autour de la voix caressante et grave de Shara Worden une atmosphère d'introspection rêveuse. La réalité explose parfois sous les irruptions violentes des souvenirs qui hantent les personnages, les empêchent d'être vraiment là, de répondre à la demande de l'autre. À d'autres moments, tout s'arrête et se suspend. Voici "Dead friend": "You can't follow me where I go " : "Dead friend / Turn your back on me / Let me go / I've forgotten you / Forget me" , extrait des paroles de ce neuvième titre presque entièrement a capella, clé de voûte admirable de ce disque splendide, illuminé par l'intériorité rayonnante de la voix de Shara. Sarah Kirkland Snider a le sens de la densité, du mystère : l'écriture constamment mélodieuse épouse les mouvements de l'âme avec une rare sensibilité. Jamais d'emphase, une justesse légère qui saisit les moindres nuances, au plus près de l'émotion...avec toutefois une petite faiblesse sur l'avant-dernier titre, qui fait dans la joliesse bavarde, heureusement rattrapé en partie par un final recueilli. Quand même douze très beaux titres pour deux moins aboutis !

   Musique de chambre, ambre des muses ivres d'amour impossible...

Paru chez New Amsterdam Records en octobre 2010 / 14 titres / 54 minutes

Pour aller plus loin

- la page de l'album sur le site du label : tout est en écoute.

- le très beau livre d'Annie Leclerc, Toi, Pénélope, paru chez Actes Sud en 2001. Tandis que les textes d'Ellen Mclaughlin accordent autant d'importance aux deux époux, le roman d'Annie Leclerc adopte le point de vue exclusif de Pénélope. Comment a-t-elle vécu l'attente, le retour avec le terrible massacre des prétendants ? Dans les creux de L'Odyssée, la romancière rend à Pénélope son vrai visage inconnu, nié par le poème épique. Une Pénélope qui saisit ce qui sépare hommes et femmes :

« Tu avais vu apparaître entre hommes et femmes plus qu'un contraste, plus qu'une séparation, la distance d'un abîme. Ce n'était pas une guerre, c'était un sûr dissentiment, l'affirmation d'un différend d'autant plus réel qu'il n'était pas déclaré. Les femmes renonçaient — comme elles avaient déjà mille fois renoncé au cours des générations — à dire aux hommes ce qu'elles pensaient d'eux.

   Avant même de vous avoir quittées ils étaient embarqués ensemble et au plus loin de vous. Et vous, de même, ayant reculé sur la grève, vous sentiez vos pieds s'enfoncer dans la terre, vos bras se serrer autour de vos petits, jurant de garder toute la vie pour vous et pour vous seules.

   Tandis que les hommes se déployaient de toute part, grimpant, chargeant, escaladant, riant aussi d'une large ferveur colorée, comme si ce n'était pas à la mort qu'ils couraient mais à la vie elle-même, les cheveux au vent, la poitrine dénudée, les muscles bandés, et plus que satisfaits, exaltés d'être hommes ensemble et de fourbir le grand corps viril en partance, vous, les femmes, silencieuses et rigides comme la mort, fabriquiez votre forteresse de vie à laquelle ils n'auraient pas accès. Ce que vous pensiez vous ne le diriez pas. Vous garderiez tout pour vous. La douceur des heures, les enfants, les rêves.

   Ils pouvaient bien dire qu'ils partaient à cause d'une femme infidèle, vous n'en croyiez rien. Ils partaient pour courir les mers, les périls, les cités lointaines. Ils partaient pour quitter leurs femmes, pour se frotter les uns aux autres, pour chercher les dieux, pour approcher la mort. » (p.168-169)

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 30 mars 2021)

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Publié le 2 Mai 2011

D'un siècle à l'autre - Mélodies françaises : la douceur des voyages intérieurs.

   Paru en 2007 chez Dièse Records, ce très beau recueil de mélodies m'était passé entre les mains et les oreilles : deux ou trois chansons m'avaient déjà ravi, mais j'en étais resté là, un peu sur ma faim. J'ai retrouvé voici quelques semaines sa trace, réécouté l'album, si bien que je n'hésite plus à le mettre davantage en valeur. Projet singulier en effet que celui de transformer en chansons pop ces dix mélodies signées côté musique Érik Satie (2 pièces), Gabriel Fauré (4), Reynaldo Hahn, Henri Duparc, Claude Debussy et Ernest Chausson, et du côté des textes Charles Baudelaire, Paul Verlaine, Théophile Gautier et Sully Prudhomme pour les plus connus, mais aussi Paul Bourget, plus inattendu car surtout romancier, ou encore Maurice Bouchor, poète et auteur prolifique, dreyfusard plus connu aujourd'hui pour ses transcriptions de contes de différents pays, et enfin les très oubliés Romain Bussine et Henry Pacory, le premier baryton et poète, le second immortalisé par cette seule valse sentimentale "Je te veux" mise en musique par Érik Satie qui ouvre l'album, interprétée suavement par Marie Modiano. Bien sûr, une telle entrée peut déconcerter l'auditeur contemporain, cynique et désabusé, qui se rit méchamment des bluettes sentimentales - je dois avouer que je ne suis pas le dernier à lâcher mes sarcasmes ! À bien l'écouter, le texte d'Henry Pacory est toutefois loin d'être sottement mièvre, parcouru d'un désir érotique féminin qui ose s'affirmer pour revendiquer un bonheur partagé.

   D'ailleurs, ces dix mélodies composées entre 1870 et 1892 ont pour point commun de proposer des paysages sentimentaux tout en nuances douces, des rêveries inspirées par l'eau et le ciel. Romantisme affadi, symbolisme de pacotille ? Si l'on veut...Pourquoi ne pas y voir, y entendre plutôt, la recherche émouvante d'une harmonie fragile, un besoin d'infini murmuré au travers de mots très simples ? Ce que les musiciens y ont à coup sûr entendu, en tout cas, car ils ont orné ces poèmes de leurs plus belles mélodies. Je ne saurais résister à la sublime "Invitation au voyage" de Baudelaire mise en musique par Henri Duparc et interprétée par une Daphné langoureuse à souhait. Guitares, orgue Hammond B3, vibraphone et cors, il fallait oser : je vois même la brume s'élever des canaux !

   Juliette Paquereau du trio Diving with Andy restitue au texte de Paul Verlaine "D'une prison" une candeur fragile qui donne à l'interrogation « Qu'as-tu fait, ô toi que voilà / Pleurant sans cesse / Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà / De ta jeunesse » toute sa poignante résonance. L'adjonction discrète de batterie et percussion au duo piano-violoncelle ne dépare pas le magnifique "Tristesse" de Gabriel Fauré sur le texte de Théophile Gautier interprété par la voix gracile d'Émily Loizeau. Tout n'est pas de ce niveau, j'apprécie nettement moins "Infidélité" et "Beau soir", les titres 8 et 9, mais quelle belle fin que "Le Temps des lilas", texte de Maurice Bouchor et musique d'Ernest Chausson, interprété par Nilda Fernandez de sa voix androgyne voilée de mélancolie !

Paru en 2007 chez Dièse Records / 10 titres / 30 minutes (petite grimace qui s'efface grâce au charme de l'ensemble...)

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 30 mars 2021)

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Publié le 4 Avril 2011

Newspeak - sweet light crude

   Après Victoire et Janus, deux ensembles américains qui se consacrent aux musiques d'aujourd'hui, voici Newspeak, toujours sur New Amsterdam Records. L'ensemble compte huit membres : Caleb Burhans au violon, Melissa Hughes au chant, James Johnston au piano, synthétiseurs et orgue, Taylor Levine à la guitare, Eileen Mack, codirigeante aux clarinettes, Brian Snow au violoncelle et deux percussionnistes, Yuri Yamashita et David T. Little, également son directeur artistique, selon lequel Newspeak est né sous les feux conjugués de Black Sabbath, Louis Andriessen, Dead Kennedys et Frederic Rzewski. L'ouverture est donc de rigueur et cela donne un album stimulant, sans doute un peu dispersé, mais n'est-ce pas lié au concept lui-même, puisqu'il rassemble six pièces de six compositeurs ?

   J'avoue ne guère accrocher au premier titre signé Oscar Bettison, très jazzy, construit sur des tempi variables. Par contre, dès la seconde pièce, la magie s'installe. " I would prefer not to", de Stefan Weisman, se déroule comme un magnifique adagio transfiguré par le dialogue entre la voix archangélique de Mélissa Hughes et les autres instruments : la guitare électrique lumineuse et incisive, le piano qui pose ses notes répétées, les déchirures percussives, le violoncelle et le violon qui les encerclent dans des volutes glissantes, ce qui donne une pièce mystérieuse, d'une douceur ineffable. La seconde partie de la composition, comme hachurée par des silences et des baisses de tension, prend un relief extraordinaire, si bien que j'ai pensé à plusieurs reprises à l'opéra de David Lang, Michael Gordon et Julia Wolfe,  The Carbon Copy Building,  notamment l'ouverture et le finale.

   La composition du directeur artistique, David T. Little, qui donne son titre à l'album, est aussi une belle réussite. Présentée comme une chanson d'amour et de dépendance, elle évolue entre lied passionné et effervescence rock, servie par une mise en place instrumentale impeccable. Missy Mazzoli, directrice et compositrice de l'ensemble Victoire déjà évoqué, signe le quatrième titre,  "In Spite of All This", dominé par les glissements du violon, des courbures suaves qui m'ont rappelé une compositrice dont on parle assez peu, Lois V. Vierk. Morceau à la fois mélancolique et virtuose, intense, comme travaillé par des bouillonnements intérieurs finalement recouverts par la trame répétitive qui tisse son cocon insidieux. "Brennschluβ", de Pat Muchmore, est une pièce détonante, écartelée entre les incursions sidérales dans les aigus éthérés, les convulsions électriques désordonnées et le chant suspendu de Mélissa, pythie farouche et vindicative ou charmeuse d'arcs-en-ciel - la pochette ne nous rappelle-t-elle pas que le mot allemand du titre désigne le sommet de la trajectoire balistique d'un missile, plus particulièrement le moment où le moteur cesse de brûler du carburant ? Quant au dernier titre signé par le violoniste de l'ensemble, Caleb Burhans, c'est bien un requiem, comme l'indique le titre, "Requiem for a General Motors in Janesville", mais un requiem nettement post-rock, dominé par les interventions étirées de la guitare électrique et la langueur des cordes, et pour finir l'envolée de la voix dans le beau climax brûlé.

   Cette nouvelle langue, à la différence de la novlangue imaginée par George Orwell dans 1984 (immense roman, faut-il le rappeler, terriblement d'actualité...), est à découvrir sans inquiétude...

  Paru en 2010 chez New Amsterdam Records / 6 titres / 42 minutes

Pour aller plus loin

- le blog de Melissa, encore elle : concerts, recettes de cuisine (une apple pie notamment !), et des trouvailles musicales à faire, entre autre une belle pièce de David First, électronique et voix : on peut écouter et suivre le texte anglais d'Anselme  Berrigan.

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 mars 2021)

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