musiques electroniques etc...

Publié le 5 Juillet 2016

Éliane Radigue (1) - Adnos

Quelque chose de si près si loin venu 

   La reparution des trois volets d' Adnos chez Important Records, initialement sortis sur le label mythique Table of the elements en 2002, me fournit l'occasion d'aborder enfin une des compositrices les plus secrètes et les plus radicales de ces cinquante dernières années, la française Éliane Radigue. Née en 1932, elle a travaillé avec Pierre Schaeffer et Pierre Henry, dont elle a été l'assistante. On la classe parfois par conséquent avec les pionniers de la musique concrète, mais sa musique a vite changé de direction. Dès la fin des années soixante et plus particulièrement dans les années soixante-dix, elle affirme un style personnel à base de drones, de sons étirés, de très lentes et quasi imperceptibles variations. Travaillant sur la durée, avec des pièces fort longues, elle élabore une musique électronique à la fois minimale et méditative qui a au fond plus d'affinité avec certaines musiques ambiantes, spectrales qu'avec les courants de musique concrète ou minimaliste. Lors de ses voyages aux États-Unis, elle a rencontré Philip Glass, Steve Reich, mais son esthétique intériorisée est plus proche de certaines recherches de Terry Riley ou LaMonte Young, compositeurs qu'elle a également côtoyés, avec lesquels elle partage un intérêt pour les philosophies orientales. Son style se distingue aussi de celui de deux autres maîtres de la musique électronique, Morton Subotnick et Rhys Chatham. Intéressée par Gurdjieff, elle s'est ensuite convertie au bouddhisme tibétain en suivant les suggestions d'étudiants français venus entendre au Mills College la première partie d'Adnos qui avait été créée pour le Festival d'automne fin 1974.

    Dans un studio qu'elle partage avec Laurie Spiegel, elle manie microphones, magnétophones à bandes et un synthétiseur qu'elle emploiera jusqu'au début des années 2000, le ARP 2500. Pour Adnos I, trois Revox, une table de mixage et des filtres associés à son ARP. Important Records a eu l'excellente idée idée pour cette nouvelle sortie d'offrir un livret comportant les indications d'Éliane, les différents prospectus des lieux de concerts des trois Adnos, comme The Kitchen, le Mills College, ainsi que quelques coupures de presse. Voici ce que dit la compositrice d'ADNOS, titre mystérieux à consonance grecque (fausse, on le verra) qu'elle a vraisemblablement forgé comme le suggère sa présentation non dénuée de malice :

« "D'adage en adynamie, pour tous les ados et les adnés, cet addenda."

"ADNOS" : Déplacer des pierres dans le lit d'un ruisseau n'affecte pas le cours de l'eau, mais en modifie la forme fluide.

Ainsi, une énergie sonore fortement présente, transforme le cours des zones fluides de la résonance et génère l'activité sonique en voie de développement.

Telle l'aiguille du temps, jalonne le mécanisme des engrenages d'une montre ouverte, intégrée à son mouvement.

Dans la conque formée par le cours des sons, l'oreille filtre, sélectionne, privilégie, comme le ferait un regard posé sur le miroitemetn de l'eau.

L'écoute seule est sollicitée, comme un regard absent et double, tourné à la fois vers une image extérieurement proposée, dont le reflet vit en réflexion dans l'univers intérieur. »

  

Le sens des mots-clés...

Le sens des mots-clés...

Que le Temps soit avec nous !

   Disons-le d'emblée : la musique d'Éliane Radigue se vit comme une cérémonie, un manifeste, une ascèse. C'est un choc qu'on reçoit, ou pas. J'ai plusieurs de ses disques depuis trois au quatre ans, je ne sais plus très bien. J'avais commencé à les écouter, mais je n'avais jamais le temps, ne serait-ce qu'aller jusqu'au bout, ou bien je n'étais pas en état de réceptivité, je me laissais accaparer en somme. Éliane compose pour des auditeurs qui ont le temps, qui prennent le temps, pour les auditeurs d'une société utopique où le progrès nous aurait véritablement libéré en générant du temps libre au lieu de le rétrécir, de le farcir de bruits et de messages. C'est à l'occasion d'une série récente de trajets en automobile que je l'ai enfin rencontrée. À l'aube, dans la grisaille, la brume humide, puis la lumière rasant toute chose ; au crépuscule, dans les flambées amorties du soir. Je ne conduisais plus une voiture, mais un vaisseau peu à peu investi par les amples modulations sourdes, un vaisseau résonnant !

   Elle compose EN VUE DE NOUS, (AU)PRÈS DE NOUS (AD NOS en latin) une musique issue du silence, venue de très près très loin on ne sait pas : très longs sons, doux drones de velours pulsant à peine qui recouvrent de leurs micro mouvements le monde de nos perceptions. Seize minutes pour nous occuper, pour faire table rase du monde extérieur, pour nous rapprocher. Enfin rendu disponible par ce patient travail d'approche, l'auditeur peut s'abandonner à l'aventure sonore. J'ai su, avant même d'en trouver confirmation dans les articles la concernant, que cette musique était religieuse, ou plutôt fondamentalement mystique. Les drones sont sa matière litanique, ses mantras. Cette musique rayonne dans la durée, mobilise tout notre être dans une attention absolue. Quiconque l'écoute vraiment se recentre, s'abolit pour mieux renaître une fois l'œuvre entendue. Quiconque l'écoute vraiment prend conscience que de l'apparemment vide et du même naissent la plénitude et une variété, non pas fatigante, mais apaisante. Il ne s'agit pas pour autant d'une musique de relaxation au sens occidental galvaudé du terme, car les dites musiques sont souvent plates et pauvres. Or, Adnos se déploie, se replie, se stratifie presque à notre insu, véritable organisme sonore. Curieusement, le travail sur les sons du synthétiseur est tel qu'on en oublie leur nature synthétique, alors que la dimension machinique avilit la matière de certains groupes ou musiciens maniant les sons électroniques (je ne citerai pas de nom...). Ne dirait-on pas que les plus légers chocs sonores se muent à l'intérieur de cette arborescence en percussions élémentaires, comme si nous étions à la racine même des sources de la cloche, une cloche abyssale et universelle, cosmique ? ADNOS est une fascinante forgerie: "dans la conque formée par le cours des sons", l'oreille en somme refait un monde, le monde, et c'est aussi pourquoi je parlais d'aventure. Cette musique n'est donc ni monotone... ni triste, comme nous le démontre cet anagramme au moins bilingue : ADNOS = NO SAD !

   Pour ne pas trop allonger cet article, je dirai peu de chose des deux autres ADNOS. ADNOS II, de 1980, est d'emblée plus puissant, combine des unités moins amples, d'où une apparence au début plus répétitive, mais le tissage plus serré a des effets hypnotiques redoutables. Mieux vaut passer d'abord par la case ADNOS I ! Quant à ADNOS III Prélude à Milarepa (1982), c'est un retour à la source détendue du I, avec des développements prodigieux d'une absolue beauté. On pourrait dire que les trois ADNOS forment une seule immense sonate A - B - A, de trois heures trente. Que le temps soit avec vous !

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Reparu en 2013 chez Important Records / 3 titres / 3h 37' environ.

Pour aller plus loin :

- un bel entretien avec Eliane Radigue en août 2011 :

(Liens mis à jour + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 11 août 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc..., #Éliane Radigue

Publié le 27 Mai 2014

Andy Moor & Yannis Kyriakides (2) - Folia

Une descente rimbaldienne dans le maelström de la folie

   En 2010, la même année que Rebetika, Andy Moor et Yannis Kyriakides sortent Folia, autre relecture, cette fois d'une danse nommée La Folia, dont l'origine serait portugaise et remonterait au XVe siècle. Ils s'inscrivent ainsi dans la longue lignée des innombrables variations auxquelles cette danse a donné lieu, de Lully, Corelli, Vivaldi à Rachmaninov, Angelis Papathanassiou, jusque dans le jeu vidéo Final Fantasy IX ! Follia, Folies d'Espagne...Mettons-nous déjà dans l'oreille une version, par exemple l'une des plus anciennes, celle de la chanson de berger "Rodrigo Martinez", dans une interprétation de Jordi Savall :

   À quoi bon me direz-vous ? Que reste-t-il de La Folia ? Mais est-ce bien la bonne question ? Dès le départ, on ne sait pas grand chose de cette danse populaire. Ce n'est guère qu'un thème de quleques notes, un prétexte à transe, d'où son surnom. Tout musicien qui s'empare d'elle en fait ce qu'il veut, après tout. La preuve en est que les musiciens la dissimulent, comme on dit que Beethoven l'aurait cachée dans l'andante de sa cinquième symphonie. La Folia - son nom le dit assez - renvoie à un imaginaire du dérèglement, de l'insensé, et partant du refoulé lié à ce rite païen de fertilité dont elle serait la signature musicale. Ce qui compte, c'est que le thème fertilise, justement, féconde, parfois en sous-main, par en-dessous. Dès le XVIIe, les musiciens se plaisent à la ralentir, à y ajouter des variations multiples. Andy Moor et Yannis Kyriakides ne font pas autre chose et, à bien les écouter, sont peut-être plus proches que bien des "emprunteurs" de l'esprit de cette danse.

    Dès la première partie, dont ils conservent le début reconnaissable, tout dérape. La danse est considérablement ralentie, augmente son potentiel d'envoûtement. La guitare égrène lentement ses notes, peu à peu serties de glissendi électroniques. La texture s'épaissit, à la fois trouble et radieuse, dans un clair obscur musical splendide. De fortes ponctuations rythmiques lui font prendre un essor fascinant. La danse devient puissante, mystérieuse, informée par des poussées de drones, des riffs graves et lourds. Quelle atmosphère !! Tout est suspendu aux interventions de la guitare, qui nous tient vraiment sous le charme. La seconde partie continue sur cette lancée épurée. Le jeu d'Andy Moor est éblouissant : acérée, brûlante, sa guitare rentre en fusion, épaulée par les fulgurances magmatiques de l'ordinateur de Yannis. Quels musiciens avaient su, avant eux, revenir aux sources de cette folie? "Folia 3" poursuit ce long dérèglement de tous les repères, cette odyssée électrique absolument fabuleuse, avec des passages pulsants hallucinants, de miraculeux petits incendies, des boules d'énergie se résorbant en éclats brefs. C'est un voyage ébloui dans un ailleurs illuminé, habité par des forces obscures et belles qui nous submergent parfois de leurs vagues imprévues quand la mer se met à battre la mesure et revêt son habit d'étincelles, que s'enfle ce qui monte du plus profond d'on ne sait quoi qui nous dépasse et nous laisse pantelants sur le bord, comme enivrés.

   Par contraste, "Folia 4" est songeuse, un brin élégiaque le temps des premières mesures. Le temps de souffler, le temps de revenir au centre du délire, dont des éclaboussures commencent à fissurer la tranquille rêverie. Qu'est-ce qui travaille, là, au fond, qui se lève et surgit, irrésistible ? "Folia 5" déporte plus loin, ça déraille et ça dissone, se faille et se liquéfie en virgules de feu, dans un mur qui explose en gerbes bouillonnantes, se reforme plus opaque dans ses blindages pour se disloquer en éructations sourdes. "Folia 6" est comme une terre de feu trouée de geysers, pleine de pièges sonores, survolée parfois par des nuées synthétiques étranges. La guitare s'étrangle et s'évertue dans une solitude peuplée d'esprits, elle se débat, proteste, découpe l'invasion qui n'en finit plus, à moins qu'elle ne la suscite par sa dérive flamboyante. "Folia 7", ce serait le cœur radieux, secret de cette transe initiatique fabuleuse, le lieu de la douceur enfouie qui s'échappe comme l'air d'un ballon gonflable qu'on vient de percer par mégarde. Retour aux sons amorphes, vidés du chant prodigieux.

   Un disque superbe de bout en bout, inspiré, à côté duquel bien des Folies paraissent sages et fades. Autant dire que je me situe à l'opposé absolu du quasi éreintement auquel Pierre Cécile se livre dans sa très courte chronique publiée dans Le Son du grisli - apparemment le seul article paru en français sur le net (et en phase avec la sortie, pas comme moi).

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Paru chez Unsounds en 2010 / 7 titres / 43 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Yannis Kyriakides

- la page du label Unsounds consacrée à l'album

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

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Publié le 17 Mars 2014

Michel Banabila, sculpteur de l'imperceptible sonore.

    Musicien, artiste sonore, friand de collaborations diverses qui mélangent disciplines et styles, auteur de musiques pour des films, documentaires, chorégraphies, le néerlandais Michel Banabila a participé à plus de trente albums. Je l'ai connu grâce à son travail sur Travelog avec Machinefabriek, pseudonyme de Rutger Zuydervelt, autre musicien important de la scène électronique néerlandaise. Avec More research from the same dept., il rompt clairement avec une approche musicale encore traditionnelle, où mélodies et rythmes renvoient à une expressivité plus ou moins sentimentale.

   Huit titres sans pratiquement aucun instrument, tout au plus de brefs passages de piano ou clavier sur "Tesla's lab" ou "Sunbeams", respectivement titres six et sept. Pour le reste, huit titres résolument électroniques, bruitistes : sons de réfrigérateurs, de tubes luminescents, d'objets trouvés, enregistrements divers, et, bien sûr, échantillonneur, modulateur, synthétiseurs et autres logiciels de traitement du son. On pourrait s'attendre à une musique glaciale, désincarnée. Il n'en est rien. Comme d'autres partisans de la musique électronique, expérimentale, je pense par exemple à Morton Subotnick, ou encore à Mathias Delplanque, Pierre-Yves Macé en France, il parvient à rendre passionnante son odyssée vers l'intérieur des sons du quotidien, à peine écoutés, qui peuplent notre univers. Mais ici, tout s'écoute à fort volume, c'est conseillé pour s'immerger dans ce monde étrange.

   "Cricket robotics" donne le ton : des sons amplifiés, fortement stratifiés par des coupures multiples, des sons qui tourbillonnent, surgissent en grésillant, des silences, un peu comme si l'on écoutait une bande d'ondes courtes, mais tout cela orienté par la captation d'une montée inexorable de sons qui oscillent à grande vitesse, sombrent dans une sorte de trou noir démultipliant les graves, tout cela sous-tendu par des sons courbes de drones qui s'agitent sous la surface. Étonnant, et vivant ! Le titre éponyme sonne très industriel : signaux de machines qui s'entrechoquent, se mélangent..."The Magnifying Transmitter" amplifie des bruits lumineux ( si j'ose dire !), nous plaçant au cœur des émissions sonores, dans la matrice trouble des bruits plus complexes qu'on ne le pense, le tout animé par des ponctuations sourdes paradoxalement beaucoup plus fines que bien des battements techno. À nouveau, comme le premier titre "Cricket robotics" le titre suivant, "A giant cyborg and tiny insect drones" renvoie aux insectes. Ce n'est pas un hasard. Ces micro buits amplifiés nous plongent dans le monde de l'imperceptible, du minuscule, celui des vibrations élémentaires, des frictions d'ailes multiples, des montées et baisses de tension. Quelque chose se tord, s'agite entre les fréquences, une musique ténue, têtue, désireuse de venir au jour. Morceau énigmatique et superbe !

   Tout le reste s'écoutera d'autant mieux que vous aurez supporté ces prolégomènes intransigeants. "Alien world" est une merveille de dentelle électronique, jouant du contraste entre fond dense de drones et sons cristallins, fins et transparents, comme irisés par une lumière rasante, avant une fin marquée par des sons percussifs graves, sourds, tandis que des poussières sonores forment un gravier mœlleux. "Tesla's lab" nous plonge dans la tourmente élémentaire des drones : on voit les planètes s'éloigner les unes des autres, les particules s'agiter dans le vide intersidéral. Car ce monde infime, c'est le même que celui des espaces cosmiques, d'une certaine manière, même si Michel Banabila s'en défend dans la présentation de sa musique, ce sont les rayonnements mutiples des astres, des corps, des particules, essentiellement comparables, l'infiniment petit consonant avec l'infiniment grand. Un piano s'invite dans ce laboratoire extraordinaire, pose des notes parcimonieuses, curieusement décalées, étrangères, dans une lumière pulsante de forces antagonistes et solidaires. Écoutez au casque, vous y serez !! "Sunbeams" rejoint les visions éthérées d'un Chas Smith, réjouira les amateurs de musique électronique ambiante : pièce plus onctueuse en raison des claviers en nappes radieuses, mais cependant également parcourue par la folie douce des mouvements de particules. Au total, une pièce enivrante, une pièce de transe lente, une des plus rythmées, envahie sur la fin par des traversées sonores crépitantes. "Cryptography" parachève cette belle trajectoire : palpitations, petits marteaux piqueurs, interrruptions, court circuits sonores, déflagrations, disent la vie secrète et merveilleuse des choses. Lumière de l'obscur, beauté des chocs et des convergences, Michel Banabila conduit un fascinant orchestre subliminal. 

    Un grand disque de musique électronique, expérimentale, pour les amateurs d'autres paysages sonores.

Paru chez Tapu Records en 2014 / 8 pistes / 40 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Michel Banabila, avec de nombreuses vidéos

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

- un beau travail mêlant texte(s), langue(s), video et sons électroniques. Ce n'est pas sur l'album, mais donne une bonne idée des recherches de Michel Banabila.

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 31 juillet 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc...

Publié le 19 Octobre 2013

Chophars, sirènes de navires et cornes de brume.

De quelques musiques d'Alvin Curran et d'Ingram Marshall.

   Un lecteur me signalait qu'après la lecture de mon article consacré à Shofar rags d'Alvin Curran, l'écoute des Maritime rites, un double cd paru chez New Albion Records, du même compositeur, s'imposait. Maritime rites (images et extraits sonores ici), c'est une série de concerts donnés sur des lacs, rivières ou grands ports, par des musiciens installés sur des barques, et d'installations sonores à base de sirènes de navires. Le projet, né dans les années soixante-dix, est toujours en cours, le dernier concert ayant eu lieu à Rome en 2012.

   Or, les sirènes ne sont d'une certaine manière qu'un avatar moderne, de l'époque industrielle, des cornes d'animaux utilisées dans des temps reculés et dont le chophar, corne de bélier du rite israélite, perpétue l'ancestrale tradition. Dans tous les cas, ces sons de cornes ou sirènes sont des appels à l'attention, au rassemblement, à la prière. À la menace de la dispersion, de l'exil, de la perte, ils répondent par la convocation de notre éveil et, en nous reliant aux origines, fussent-elles mythiques, veulent redonner du sens à nos petites vies limitées. D'un seul coup de corne ou de trompe, c'est la perspective même de l'éternité qui nous est suggérée : le rapport retrouvé aux autres, à l'Autre, agrège à nouveau une humanité de fait atomisée en milliards d'individus perdus dans la satisfaction de leurs intérêts égoïstes. Aussi n'est-ce peut-être pas un hasard si un artiste comme Alvin Curran, héritier de la tradition de la musique expérimentale américaine et donc individualiste forcené, en dehors de toutes les écoles et chapelles artistiques, accorde une telle place à ces instruments du lien immémorial.

(image ci-dessus: Alvin Curran sonnant du chophar à Rome, ville où se rencontrent étonnamment le religieux et le bestial - notamment celui des jeux du cirque, avec le Colisée à l'arrière-plan)  

De plus, la pratique de la musique électronique, dont il est aussi un pionnier avec le groupe Musica Elettronica Viva, indissociable des techniques du collage, du mix, de l'échantillonnage, risquerait d'aboutir à des compositions patchwork, à des bricolages insensés. Le recours au chophar, aux sirènes, contribue à transcender ce morcellement anhistorique, à lui insuffler une unité reconstituante, si l'on peut dire. Ces instruments ne sont-ils pas une forme supérieure des vents ? Comme eux, ils emportent, transportent, nous animent soudain d'une flamme, alors que dans le même temps leurs vibrations font passer sur nous l'ombre d'un mystère. Voix enrouées, souffles brumeux, halètements sourds, sons à la limite de l'audible, mais toujours un brin spectraux, vous nous envoûtez par votre carmen aux contours sonores mouvants, vous remuez en nous un marécage de sensations enfouies depuis tant de générations qu'on vous passe votre dimension rudimentaire, que c'est peut-être elle, justement, qui nous plaît sans qu'on ose toujours se l'avouer dans vos sonneries farouches et maladroites.

   C'est la mer soudain qu'on entend retentir, le grand océan primordial contemporain du chaos, avant la séparation des éléments. Ces appels traversent les brumes, les brouillards accumulés, accrochés au fil des siècles. Ils matérialisent, pendant la durée d'un souffle, l'épaisseur du Temps, et c'est en quoi ils sont toujours si troublants, d'autant plus que nous sentons qu'ils surgissent simultanément des tréfonds de nous-mêmes, se frayant un passage entre les dalles polies de notre personnalité civilisée dont nous sommes si fiers mais, nous le comprenons alors en entendant de telles proférations, si prisonniers. Ils sont les souvenirs lancinants d'une liberté sauvage, les lambeaux pitoyables d'une vie effrénée, animale. C'est pourquoi Alvin recourt à des échantillons qui pourraient sembler disparates si l'on refusait de voir ce qui relie le religieux et le bestial. La bête est toute entière créature et, comme telle, témoigne du divin le plus brut, perdu à jamais pour l'homme imbu de sa supériorité, qui s'éloigne toujours plus dans un monde façonné par son esprit épris de rationalité. La prière ne vise rien moins, au fond, qu'au retour vers une incarnation naïve, antérieure à tout péché. C'est ce qu'exhale le chophar, par-delà la liturgie, dans la musique d'Alvin Curran. Quant aux sirènes de navire, aux cornes de brume, étymologiquement fabuleuses, elles enracinent les expérimentations musicales d'aujourd'hui dans un imaginaire rêveur plus vrai, plus frais que notre univers d'artefacts.  

 

Chophars, sirènes de navires et cornes de brume.

   Ingram Marshall, compositeur américain pionnier, lui aussi, des musiques électroniques, utilise régulièrement les cornes de brume. "Fog tropes", une pièce de 1982 parue chez New Albion Records, inclut des enregistrements de cornes de brume de la baie de San Francisco, des sons maritimes et une flûte balinaise, la flûte gambuh, vaporeuse et veloutée à souhait, dans une sorte de collage sur bande magnétique pré-enregistrée, mixé avec un sextet de cuivres (paires de trompettes, de trombones et de cors) lui-même retraité à travers un système numérique de retardement. Mais tandis qu'Alvin Curran n'hésite pas à jouer par moments sur les contrastes de textures, les heurts et ruptures sonores qui exhibent le disparate pour mieux exprimer la volonté de jouer de tous les sons de tous les temps, donc de brasser toute l'histoire sonore en l'actualisant dans un geste de réappropriation quasiment démiurgique, Ingram Marshall a plutôt tendance à atténuer les écarts, à harmoniser ses matériaux, d'où une impression de fondu sonore, favorisé par la proximité de timbre entre cuivres et cornes de brume. Pas de traversée du temps, de concaténation temporelle, de tentative pour vivre simultanément le plus ancien et le contemporain. Non, une plongée dans une zone intermédiaire, hors du temps ou dans une temporalité indéterminée, peuplée d'esprits et de fantômes. L'électronique et l'acoustique deviennent indiscernables, animées des mêmes ondulations, ourlées de franges harmoniques flottantes. Quelque chose émerge de l'indistinct. La musique d'Ingram Marshall rejoue le drame primordial de la naissance, mais pour engendrer des ectoplasmes sonores qui ne rejoindront jamais le présent. Elle sourd des limbes, y plane, vaguement inquiétante et en même temps fascinante. Musique de l'inquiétante étrangeté au potentiel dramatique exploité par les deux films qui l'ont inclus dans leur bande originale, Cerro Torre, le cri de la roche (1991) de Werner Herzog, et Shutter Island (2010) de Martin Scorsese (voir mon article à ce sujet).

(ci-contre : corne de brume de la baie de San Francisco)  

   En 1993, "Fog Tropes II", sur l'album Kingdom come sorti en 2001 chez Nonesuch Records, reprend la bande magnétique de la première version, qu'il combine avec un quatuor à cordes, en l'occurrence le Kronos Quartet. Les contrastes sont évidemment plus marqués, mais la lumière baisse peu à peu, les graves l'emportent, les fantômes reviennent entre les cadences de plus en plus élégiaques des cordes, si bien que l'œuvre est au final plus déchirante, plus luciférienne en ce sens qu'elle évoque comme une chute magnifique et terrible, celle de l'archange rebelle condamné à devoir se contenter des ténèbres, et dont la pièce donne à entendre les voltes, les efforts sublimes et vains de remontée. Ici, les cornes de brume signent un exil définitif.

   Chophars, sirènes de navire et cornes de brume relient la musique d'Alvin Curran à un monde édénique. Le collage d'échantillons variés - prières, cris d'animaux, bruits... - convoque pour l'auditeur des strates éloignées de l'histoire humaine, embrassée dans une saisie passionnée, totalisante. L'électronique y est le continuum magique qui charrie la variété merveilleuse retrouvée du monde. Pour celui qui sait bien sonner, rien n'est perdu, toute la beauté inépuisable de la création peut se déployer, que ce soit dans des envolées psychédéliques ou des cacophonies débridées. Pas de place pour la nostalgie dans cette célébration sensuelle, gourmande. Par contre, les cornes de brume d'Ingram Marshall, séduisantes comme des sirènes d'ailleurs, sont l'écho d'un autre monde, perdu peut-être, qui vit quelque part d'une vie presque larvaire mais sombrement expressive. Elles sont ambivalentes, liées à des lieux écartés, maudits : pénitencier (Alcatraz), enfers...Chez Ingram Marshall, elles sont le signe d'un romantisme contemporain, d'une inquiétude somptueuse.

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( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 juillet 2021)

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Publié le 11 Mars 2013

Morton Subotnick : la musique électronique vivante.

   Né en 1933, cofondateur du San Francisco Tape Music Center, Morton Subotnic, s'il a travaillé et travaille encore à partir de bandes magnétiques, de synthétiseurs modulaires dont il a d'ailleurs influencé la conception et bien sûr d'ordinateurs portables, se distingue par son approche spécifique de la musique électronique : contrairement aux partisans d'une conception abstraite de cette musique, il ne dédaigne pas les rythmes réguliers, se soucie de ce qu'on pourrait appeler la dimension organique des sons produits, créant ainsi des œuvres d'une grande sensualité, qui se déploient presque de manière florale.

   Une fois n'est pas coutume, je rendrai ici compte à la fois d'un cd et d'un dvd, l'un et l'autre titrés Electronic Works 3. Pourquoi commencer par le volume trois ? Parce qu'il me semble un aboutissement magnifique. Parce qu'on y retrouve Until Spring, une composition de 1975 qui figure sur le volume deux, mais ici revisitée, et accompagnée d'une extraordinaire vidéo de Sue-C. Et le DVD parce qu'il est plus généreux que le cd, et que je l'ai regardé en entier, absolument stupéfait, émerveillé. Combien de DVD musicaux sont consternants, décoratifs, insignifiants..

Morton Subotnick : la musique électronique vivante.

   Le dvd s'ouvre sur les trente-sept minutes sidérantes de Until Spring revisited (dont la première version est en écoute ci-dessus), pour sons électroniques en direct, "harpe de verre" constituée d'un assortiment de gros verres à Bourgogne, et vidéo en direct. Le morceau commence par une introduction cristalline aux verres frappés sur fond de carillonnement : rythme marqué, boucles. Le ton est donné. La merveille peut se développer. Un autre monde chatoyant de sons qui se déplacent, augmentent ou baissent d'intensité, nous entraînent dans un périple au cœur des matières, des textures. Peut-être dans les mystères de la floraison, de la renaissance : monde de forces sourdes, d'une immatérialité diaphane. Un sacre du printemps, mais vécu de l'intérieur, pas de l'extérieur comme chez Stravinsky : ce qui se trame là, sous nos pieds, à l'intérieur des cellules, dans les interstices de la matière. C'est comme une grande danse secrète, servie par le travail vidéo de Sue-C, que l'on voit manipuler des feuilles et autres objets pour susciter les formes visuelles. Je crois que je n'ai jamais vu à ce point une telle osmose entre un travail de musicien et celui d'un vidéaste. On suit le cheminement des formes, le battement rapide des ailes, le balbutiement des sons en gésine qui met en évidence le caractère discontinu des phénomènes, le surgissement constant du nouveau. La matière éructe, gonfle, craque, naturellement pulsante, bondissante. Incroyable symphonie que traversent très fugitivement des souvenirs de véritables orchestres. Un sommet de la musique électronique, un chef d'œuvre d'une formidable force, d'une éblouissante beauté !

   La suite propose une nouvelle version haute définition et en surround de 4 Butterflies (première partie de la première version ci-dessus), une composition de 1973 pour bande 4 pistes et deux films de Mario Castillo. Si le début peut paraître plus abstrait, dans le style de ce qu'on entend souvent dans une certaine musique électronique, abstraction soulignée par l'absence d'images - elle ne viennent que bien plus tard pour ce titre de plus de trente-quatre minutes, très vite s'impose le "style Subotnick" : musique d'une grande fluidité, souplesse, en constante métamorphose, qui joue des transparences. Le paysage sonore change selon des principes qui semblent naturels : rien de forcé, de brutal, nous assistons à des épiphanies successives. Glissements doux, rebonds, fragmentations scandées, dispersions et vaporisations. Les deux films de Mario Castillo, hantés par les formes doubles, visualisent ce que la musique de Morton Subotnick explore, le mystère des naissances, du surgissement du vivant : admirable travail, presque constamment somptueux, métaphorique au sens propre, qui transporte l'auditeur-spectateur dans les coulisses de la grande fabrique phénoménale. Deuxième choc majeur !

Morton Subotnick : la musique électronique vivante.
Morton Subotnick : la musique électronique vivante.

   Le dvd (le cd ne présente que les titres précédents) se poursuit avec la version revisitée en 2011 de A Sky of Cloudless Sulphur, une pièce de 1978, pour électronique et vidéo en direct, nouvelle collaboration entre Morton et la vidéaste Sue-C : une exploration de textures hyper-fines sur le mode d'une transe en état d'apesanteur qui suffirait à ruiner toutes les images d'une musique électronique lourde, absconse.

   Si l'on ajoute à ces merveilles, une version de Butterfly 2 avec vidéo du compositeur et des entretiens passionnants, vous savez ce qu'il vous reste à faire.

   Ce dvd nous offre un des absolus de la musique du vingt-et-unième siècle !

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Morton Subotnick : la musique électronique vivante.

Paru chez Mode Records en 2011 /  4 titres (musicaux) / 90 minutes + entretiens !

Pour aller plus loin

- le site personnel du compositeur, avec en écoute la première version de Sky of cloudless sulphur, plus rude...

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 3 juin 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc...

Publié le 15 Novembre 2012

Erdem Helvacioglu : l'art de l'acoustique prolongée ou préparée.

   Collectionneur, traqueur des disques du label américain New Albion Records, l'une des sources profondes de ce blog, je devais rencontrer Erdem Helvacioglu, musicien de la scène électronique turque dont le second album, Altered realities, sorti en juillet 2006, fut l'un des derniers produits par la maison de Foster Reed. Né en 1985 à Bursa, il a étudié la composition électroacoustique et l'ingénierie sonore à l'Université technique d'Istanbul, joue de la guitare et du piano. Sa discographie s'étoffe assez rapidement, tandis qu'il compose parallèlement pour des installations sonores, des films, des pièces de théâtre, et même pour des groupes rocks turcs.

     Altered realities est digne de New Albion Records : de la guitare acoustique et des sons électroniques obtenus en transformant les premiers en temps réel. Le disque est vraiment la captation de sept moments baignés d'une intense lumière. Dès "Bridge to horizon", le premier titre, la magie opère : un lyrisme tout en transparences de textures légères, en étagements de plans suggérant des architectures raffinées. Ce qui caractérise la musique d'Erdem Helvacioglu, c'est son élégance, sa suavité acérée. Tout est net, et en même temps une buée rêveuse s'élève, qui nimbe ces courbes, ces arabesques délicates, d'une atmosphère irréelle. La guitare prend ensuite parfois des allures de cithare, de clavecin électronique, sujette à une série de métamorphoses merveilleuses dont le titre rend compte. Ne glisse-t-on pas avec la troisième pièce sur un glacier ? Il y a des moments d'intense jubilation, quelque chose d'une musique foraine intemporelle. D'autres fois, la veine est plus introspective, réflexive, avec des jeux savants de miroirs et d'échos, un impressionnisme éblouissant, comme dans "Dreaming on a blind saddle", pièce hantée, creusée par de lointains appels, envahie par des nappes frémissantes. Jamais de grosse artillerie chez Erdem, des atmosphères sculptées dans les médiums et les aigus, peu de graves, une musique en constante transformation qui ne manie les boucles qu'avec circonspection, préférant un jeu de transformations progressives, pour ainsi dire intérieures. Pas d'exotisme facile non plus : Qui pourrait dire à l'écoute du disque que son compositeur est turc ? La musique d'Erdem jaillit de sa guitare comme une source claire dont l'imagination servie par la technologie s'empare pour la dépayser avec un constant bonheur, construisant de miraculeux paysages. Je suis évidemment d'accord avec tous ceux qui ont considéré cet album comme l'un des plus grands de l'année 2006 ! Sa lumière est intacte, splendide... 

Erdem Helvacioglu : l'art de l'acoustique prolongée ou préparée.

   Je ne pouvais en rester là. En cette année du centenaire de la naissance de John Cage, mes oreilles m'ont emporté vers un des derniers albums d'Erdem, Eleven Short Stories, onze pièces pour piano préparé, paru voici quelques mois chez Innova. Onze pièces conçues comme onze hommages à de grands réalisateurs de cinéma : Kim Ki-Duck, David Lynch, Krzysztof Lieslowski, Théodoros Angelopoulos, Jane Campion, Anthony Minghella, Ang Lee, Atom Egoyan, Darren Aronofsky, Alejandro Gonzalez Inarritu et Steven Soderbergh. Histoires d'atmosphères, à nouveau, magnifiquement servies par le son superbe de ce grand piano, capté avec une incroyable précision par cinq micros placés à l'intérieur de l'instrument, préparé dans la "tradition" cagienne grâce à l'insertion entre, sous, sur les cordes, de crayons, gommes, feuilles de papier, morceaux de plastique, cuillères métalliques, couteaux, fourchettes, baguettes de tambour, plectres de guitare, etc. La pochette, passionnante, nous rappelle d'ailleurs que Cage n'est que le "développeur" d'une technique déjà élaborée à plus petite échelle par Erik Satie, Heitor Villa-Lobos ou Harry Partch, et dont l'invention reviendrait à Mozart qui, dans son Rondo à la Turque K.331, avait placé sur les cordes du piano du papier  pour mieux se rapprocher de la sonorité des percussions turques. Il est donc logique qu'un musicien turc s'empare d'un héritage suscité par son pays. Surtout pour le résultat que nous entendons, admirable là aussi de bout en bout. Erdem est un magicien faisant surgir à volonté des atmosphères d'une incroyable intensité dramatique. À chacun de s'amuser d'associer telle ou telle scène des films des metteurs en scène évoqués à tel ou tel passage : nulle doute que cela soit possible, mais peu importe dans la mesure où les pièces s'imposent comme de micros univers. Un rideau frissonne, la buée s'installe sur la vitre, il fait si sombre dans les couloirs, à en frissonner : le mystère et la mort rôdent, nous sommes enfermés dans le labyrinthe et contemplons le ciel dans la chapelle ruinée...Images flottantes qui se densifient soudain au détour d'une curieuse résonance, d'un insidieux ralenti rythmique. Erdem Helvacioglu est un magnifique serviteur de l'Imaginaire. On retrouve sa précision des lignes, l'économie des moyens, un sens de la couleur, du tempo qui emporte l'auditeur, fasciné par la beauté fastueuse de ses petites formes. C'est dire que je risque de me précipiter sur le deuxième volume annoncé de ces nouvelles histoires où la musique épouse étroitement le corps sublime du meilleur cinéma... 

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Altered Realities : paru en 2006 chez New Albion Records / 7 titres / 53 minutes environ

Eleven Short Stories : paru en 2012 chez Innova Recordings / 11 titres / 48 minutes environ

Pour aller plus loin

- les deux albums sont en écoute et en vente sur bandcamp :

 

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 24 mai 2021)

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Publié le 19 Juin 2012

Matmos - L'électronique décomplexée (2)

(Suite de l'article précédent)

Dio. - Supreme Balloon paraît deux ans plus tard sur le même label, Matador Records.

Meph. - Et nous sommes d'emblée prévenus : aucun microphone n'a été autorisé. Cent pour cent pur jus de synthétiseurs et d'ordinateurs. Aucun objet, escargot (voir "Snails and lasers for Patricia Highsmith" dans l'album précédent), instrument ou voix. Des modèles de synthétiseurs de toute taille, anciens ou non. Et quant aux invités, quel que soit leur instrument d'origine, ils respectent la règle : ainsi la pianiste Sarah Cahill, si présente dans nos colonnes, joue du Korg MS2000 sur "Les Folies Françaises" de François Couperin (pièce très raccourcie...).

Dio. - Relecture malicieuse qui fait songer à la bande originale d'Orange mécanique de Kubrick. Il y a un côté outrageusement kitsch qui m'avait écarté de l'album au début.

Meph. - Môsieur veut du beau tout de suite ! Et pourtant l'auditeur un peu patient se trouve emporté dans un flux coloré de sons moelleux, rebondissants, et déposé dans des jungles exubérantes, même sur d'imprévues pages planantes. Les musiciens s'amusent comme des petits fous. Ce n'est pas parce que "Polychords" commence avec un air faussement martial, genre Kraftwerk, qu'on va être enrôlé dans une armée de robots patibulaires : les machines dérapent assez vite, glissent, couinent pour nous réserver une fin délicate et calme. "Mister Mouth", avec sa voix synthétique, éructe de partout, le vilain, se dégonfle en longues traînées flasques, ronflantes. Tu as dû souffrir, non ?

Dio. - N'empêche que j'y suis revenu, et qu'après le débridé "Exciter Lamp and the Variable Band", véritable moulinette infernale à dézinguer des airs de fête foraine, j'ai été récompensé par les vingt-quatre minutes du titre éponyme succédant à "Les Folies Françaises" déjà évoqué. Là, on a pris le large. Finis les hoquets, les quolibets synthétiques : une envolée, ample, de sons étirés, qui pourrait faire penser à un groupe comme Gong, en moins éthéré tout de même car revu par un Terry Riley en pleine période musique indienne avec ce tabla électronique qui nous accompagne une partie du morceau.

Meph. - Moins éthéré ? Écoute mieux vers les huit minutes. Ce qui est très beau, c'est la palette de timbres des synthés qui se chevauchent, s'entrelacent dans un infini nettement moins dramatique que chez beaucoup.

Dio. - Je te rejoins. "Supreme Balloon" est un long hymne à la chaleur radieuse de ces synthétiseurs. Le duo Matmos rutilants. Les sons sont gorgés d'une énergie joyeuse, galvanisante. Déprimés qui lisez ceci, consommez cet album sans modération, jusqu'à l'ivresse de vivre enfin retrouvée !

Meph. - Amoureux des musiques planantes, prenez place sur leur tapis volant pour aller très haut. Ennemis farouches des musiques électroniques pour qui électronique équivaut à froideur, raideur, sautez à pieds joints sur vos préjugés médiévaux ! Les synthétiseurs se gondolent dans les espaces intergalactiques, finissent par concocter un voyage onirique...

Dio. - Magnifique, osons le terme. Il faut toujours aller jusqu'au terme, d'ailleurs, pour apprécier les choses. La fin du voyage est rêveuse, sereine... Et le dernier titre de l'album, "Cloudhoppers",  est à l'avenant, tout en chatoiements fluides, en torsades légères...

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Paru en 2008 chez Matador Records / 7 titres / 44 minutes

(à noter que le vinyle offre un huitième titre, "Orban")

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 avril 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc...

Publié le 16 Juin 2012

Matmos - L'électronique décomplexée (1)

Né en 1997, Matmos est essentiellement un duo de musique électronique composé de M. C. (Martin) Schmidt et Drew Daniel, auxquels s'ajoutent différents musiciens au fil des projets. Ils ont travaillé pour Björk, ont tourné avec la harpiste Zeena Parkins. En 2010 sortait Treasure State avec So Percussion, en 2011 on les retrouvait avec des remixes, excellents, sur l'album Quartets de Jefferson Friedman.

Meph. - Et tu étais passé à côté de leur production propre, si j'ose dire !

Dio. - Tout à fait. Mais n'est-il pas toujours temps de rebondir sur INACTUELLES ?

Meph. - D'autant que l'un des deux albums dont on veut parler s'intitule Supreme Balloon, paru en 2008 chez Matador Records...

Dio. - Ne t'y trompe pas : "balloon" désigne ici une montgolfière...

Meph. - Mot magnifique, rien à voir avec la vulgarité de mon gardien de but hautain.

Dio. - N'égare pas le lecteur, veux-tu ? Fragile lecteur...

Meph. - De céder, mon frère, ne t'avise pas.

Dio. - Tu as trop contemplé les couvertures pleines de fantaisie hallucinogène des disques du duo ! Nous commencerons par un disque sorti en 2006 sur le même label.

Meph. - The Rose has Teeth in the Mouth of a Beast, un titre qui s'inscrit parfaitement dans les errements surréalistes de nos derniers articles. Je me sens pousser des dents partout, tel un vampire fier. Mais dis, au passage, tu escamotes les disques précédents, cinq si je sais encore compter...

Dio. - Tu voudrais que je ne sois plus qu'un ramassis d'oreilles massé sur un oreiller de signes sonores ?

Meph. - Un Ganesh oreillipotent, empilement de platines molles chargées par ses trompes véloces.

Dio. - Tu crois qu'on y arrivera ?

Meph. - Dix titres illustrés chacun par une carte postale, en hommage à des célébrités homosexuelles ou transexuelles de tout sexe. Dix titres qui sont d'étonnants portraits musicaux, à écouter dans les moindres détails, bourrés d'allusions et d'anecdotes illustrées qui ne prendront évidemment tout leur sens que pour ceux qui connaissent un peu la biographie de ces personnalités. Ça commence par Ludwig Wittgenstein pour se terminer sur Louis II de Bavière : encadré par deux Ludwig - je ne sais pas s'il y a une contrepèterie...-, en passant par Valérie Solanas, Patricia Highsmith ou William S. Burroughs, qui a droit au morceau le plus long, presque quatorze minutes d'un rag(time) s'ouvrant avec un piano de bastringue parasité par une ménagerie de bruits confus, un coup de feu qui nous permet d'entrer dans le quotidien d'écrivain de William peu à peu recouvert par des percussions envahissantes drôlatiques créant une atmosphère de transe colorée.

Dio. - C'est cela qui est excitant avec le travail des deux compères : des orfèvres amusés, dispensateurs d'une électronique vibrionnante, jubilatoire.

Meph. - Je me souviens de ta tête d'évêque revêche lors des premières écoutes.

Dio. - Tu exagères, Ténébrissime. Mais il est vrai...

Meph. - Que ça te changeait des musiques sinistres dont tu abreuves l'internaute égaré sur tes pages consternantes.

Dio. - Si tu le vois comme cela...En tout cas, j'ai bien changé d'avis sur ce disque vraiment étonnant, qui nous embarque à chaque titre en mêlant des genres qu'on n'imaginait pas ensemble avec une désinvolture...

Meph. - Je dirais une élégance...suprême ! Disco, pop, électro, rock même, musique concrète et contemporaine, jazz, textes dits, et j'en passe, sont le vocabulaire de base d'une musique dont le montage est l'imprévue transcendance.

Dio. - Transe en danse...

Meph. - Tu es enfin au diapason ! Et tu as vu les instruments utilisés pour le "Tract for Valérie Solanas par M.C. Schmidt : « Cow Uterus, Reproductive Tract, and Vagina ; Vacuum Cleaner ; Plastic gloves, Mix. » Quelle poésie, non ? Et de superbes décollages, à la guitare électrique par exemple dans "Public Sex for Boyd Mcdonald", juste avant un passage jazzy moite et décadent.

 

Dio. - Et un autre très grand moment, la magnifique "Semen Song for James Bidgood", superbes arrangements de harpe, cordes, piano et piano préparé autour de la voix d'Antony Hegarty.

Meph. - À se damner une seconde fois. Un chef d'œuvre délicat et brûlant. Sans parler du truculent, de l'inénarrable "Banquet for King Ludwig II of Bavaria", cors et tuba ronflants, soprano miaulante, vaisselle, le summum du kitsch. Désopilant de grandiloquence, ce qui n'exclut pas l'émotion quand on entend le clapotis de l'eau à la fin, évocation sonore de la noyade du souverain dans le lac de Starnberg. Je ne regrette même pas de n'avoir pas fait mon golf hier.

Dio. - Superbe ballot ! On va terminer en images : autour de l'article, quelques unes des cartes du beau portfolio.

Meph. - Tu as raison. Supreme Balloon, ce sera pour l'article suivant. Il paraît que l'internaute moyen est très pressé...


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Matmos - L'électronique décomplexée (1)

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Paru en 2006 chez Matador Records / 10 titres / 55 minutes

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 avril 2021)

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Rédigé par Dionys

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