musiques electroniques etc...

Publié le 28 Février 2024

David Lee Myers - Strange Attractors

   J'avais sélectionné ce disque, puis je l'avais écarté, déçu par quelques fragments. L'ayant écouté voici peu dans sa continuité, ce qu'on ne peut pas toujours faire, ou ce qu'on ne prend pas le temps de faire pour diverses raisons, j'ai été conquis. D'où sa réintégration dans ces colonnes.

   Artiste visuel et sonore vivant à New-York, David Lee Myers, à son actif plus de soixante disques et des collaborations avec des grandes pointures de la musique électronique comme Merzbow ou Tod Dockstader, écrit ce qu'il nomme une musique à déplacement temporel en utilisant un mélange variés de retours (feedback), d'autres sources de bruits et des sons trouvés qui sont retardés, retraités, déplacés. Depuis l'introduction des unités de retard à bande, David Lee Myers est fasciné par le fait de prendre un moment du temps, de le stocker puis le déplacer et le plier sous différentes formes.

   Fermentations chaotiques du Temps

   L'album comprend quatre pièces, chacune entre treize et dix-neuf minutes environ. Quatre immersions dans une musique infiniment fluctuante. "Equality of Powers" pose les fondements d'un univers composé de couches rayonnantes, animées, hantées par des bruits enchâssés dans le flux chatoyant sous-tendu d'un chevauchement continu de drones. On reconnaît la touche Dockstader à la manière dont la musique semble générée par des ondes courtes, leur superposition et leurs conflits incessants, le tout ramené vers l'égalité par le mouvement perpétuel dans lequel il est emporté. Le temps est incessante variation, recomposition, il n'existe que dans le mouvement, l'instant de son émission.

   De longues sinusoïdes caractérisent le début de "Iniquities", pièce dans laquelle le temps se met à rutiler, à émettre des merveilles sonores en forme de tournoiements, de vrilles frangées de particules lumineuses. On est au cœur de cet album, on s'enfonce dans une forgerie de splendeurs foisonnantes. C'est notamment ce deuxième titre qui a motivé mon "repentir". On croit même y entendre, fugitivement, des voix intérieures...

 

    La suite est tout aussi prenante, encore plus au casque. Un monde de vibrations radieuses, de pulsations de drones, de déchirements internes crée un enchevêtrement sonore incroyable. Pas de place pour le vide ou le silence, même lorsqu'un long drone monopolise l'attention dans la dernière partie de "With Perfect Clarity", car très vite il est parasité par des surgissements bouillonnants, d'étranges attracteurs. Au bout de l'immersion, il y a "Yet Another Shore" (Encore un autre rivage), et, du chaos la lente émergence d'orages magnétiques tapissés de drones abyssaux, et ça fulgure, nom de Zeus ! C'est au-delà encore que se tient une majesté intermittente, voilée de brumes lourdes, une force d'arrachement dont le rayonnement est terminal.

    Une musique électronique, expérimentale, d'une superbe puissance.

Paru en juin 2023 chez Crónica (Porto, Portugal) / 4 plages / 1h et 9 minutes environ

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Publié le 3 Février 2024

Øjerum (2) - Your Soft Absence

   Paw Grabowski, alias ØjeRum, dont les étonnants collages ornent les couvertures des disques, est revenu incanter la fin de 2023.

Voici ce qu'il dit de Your Soft Absence :

« C'est une suite d’ondes sinusoïdales traitées et d’instruments à vent échantillonnés. C’est le récit d’un sentiment particulier d’absence qui me hante ; peut-être mieux décrit comme le désir d'une émotion d'enfance, un sentiment d'émerveillement inconscient, un état d'être simplement sans essence ou peut-être comme un souvenir qui s'éloigne continuellement chaque fois que j'essaie de m'en souvenir, apparemment le plus proche et le plus présent à une certaine distance, avec un certaine absence. »

    Pour l'auditeur, c'est la plongée dans une musique crépusculaire, le premier des trois longs titres étant d'ailleurs intitulé "Portrait of the Green Twilight" (Portrait du Crépuscule vert). Des ondes courbes s'enroulent, se succèdent, se chevauchent. Elles dessinent un paysage mouvant, comme des algues agitées par les vagues sous la surface de la mer, ou les ombres brumeuses des arbres dans une forêt parcourue par le vent. La musique tente de saisir l'insaisissable, de l'envelopper  sans jamais y parvenir, si bien que les trois pièces n'en font qu'une, l'ample et mélodieux déploiement d'une écharpe aux torsades d'une suavité ensorcelante. Les instruments échantillonnés et les ondes composent un nouvel orgue des abysses, l'orgue de la mémoire, dont les traînées de notes sont enrobées d'un voile opalin. Il n'est plus question d'en sortir, cette musique s'entortille aux parois de votre cerveau, comme si elle était l'émanation même d'une aspiration secrète, indicible, à se fondre dans la beauté vacillante des choses.

   Le troisième titre, "Tomorrow We Commemorate the Falling Leaves" (Demain nous commémorons la chute des feuilles), a la grâce bouleversante d'un immense appel frémissant, comme un brame renouvelé jusqu'à provoquer une sorte d'extase langoureuse d'une infinie douceur :

« Comme le cerf, selon le psalmiste, brame vers les sources des eaux vives, ainsi la conscience assoiffée soupire vers l'absent incognito dont nul ne sait le nom. »

        Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien,1957, p. 66.

Un disque au charme rayonnant, diapré, surgi des semi-ténèbres des souvenirs. Magnifique et absolument envoûtant !

Paru en décembre 2023 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 3 plages / 48 minutes environ.

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Publié le 16 Novembre 2023

Jonathan Fitoussi - Plein soleil
Le Charme fou des synthétiseurs

   Le disque est paru voilà trois ans : il est toujours aussi rayonnant ! Jonathan Fitoussi (cf. le très beau Espaces timbrés en collaboration avec Clemens Hourrière) persiste dans son amour des synthétiseurs, avec une prédilection pour le Buchla modulaire. Quatre synthétiseurs sont utilisés au cours du disque, auxquels s'adjoignent selon les titres le cristal Baschet (dit aussi "orgue de cristal"), un orgue électrique, une guitare électrique et du piano sur le dernier.

   Jonathan Fitoussi écrit une musique du bonheur. Il suffit de se laisser porter par cette ambiante électronique colorée, chaleureuse, rêveuse, bondissante, dansante. C'est une splendeur sonore constante, une suite d'hymnes radieux aux beautés élémentaires du monde : "Océans", "Rayons solaires", "Continent blanc", "Dunes", "Soleil de minuit"... Tout est réconcilié, lié, enrobé, approfondi, emporté dans un mouvement irrésistible. On ne pense plus à rien, on baigne, on flotte dans des ouates irisées, sur des océans de boucles nonchalantes, chatoyantes. Il n'y a plus que l'évidence de la fin des tourments, des drames et des tragédies. Seule existe cette plénitude harmonieuse, délicate, d'un Éden retrouvé.

Paru en septembre 2020 chez Transversales Disques (Paris, France) / 9 plages / 48 minutes environ

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Publié le 15 Novembre 2023

Nicolas Thayer - in:finite
Nicolas Thayer - in:finiteNicolas Thayer - in:finite

   La musique d'un spectacle de danse contemporaine, commande du Skånes Dansteater, sur trois albums. Né à Londres et installé aux Pays-Bas, Nicholas Thayer a déjà réalisé d'autres pièces pour la danse contemporaine et des ballets. Il a étudié le violon et le piano dès l'âge de quatre ans, découvert le rock à douze ans, puis la musique électronique du milieu des années quatre-vingt dix. Ses premières réalisations se caractérisaient par le goût des bruits forts, des lumières vives. Dorénavant, il crée un monde de connections proliférantes, en perpétuel devenir, où les opposés collaborent. Selon les morceaux, on entendra le violoncelle de Mikko Pablo, les voix de Milda Deltuvaite, Aurélie Journot, Emma Gregory et Galya Sky, avec une large prédominance de l'électronique qui les englobe, les retravaille jusqu'à l'incorporation plus ou moins complète. Chaque titre renvoie, constitué toujours sur le modèle "on + participe présent en -ing", à une sorte de sujet, de territoire, ou plutôt d'atmosphère, je crois, ou encore à la gestuelle des danseurs ("on stretching", par exemple).

in:finite 1, comme les deux disques suivants, propose cinq "facettes", cinq manières d'envisager la connectivité. "On refracting", c'est un monde de respiration sous-marine traversé de battements rapides, de collisions sales, marqué par un rythme très syncopé, sorte de trip-hop minimal inquiétant. "On carrying" lui oppose des voix angéliques transcendant un balbutiement électronique de glitchs et micro-craquements. On retrouve toutefois l'impression d'une respiration difficile dans un milieu liquide, mais le contexte est tout autre, d'ailleurs ponctué par des bols chantants à longue résonance. Après une quasi angoisse, une magnifique sérénité, merveilleuse. Nicholas Thayer nous promène dans des mondes différents grâce à sa palette d'horizons sonores. "On deeping" s'enfonce dans l'étrange, avec des sortes d'appels, des frémissements et des trépidations, une percussion sèche et rapide. Pièce exotique, foisonnante, traversée d'énormes courants. Le violoncelle y dessine quelques arabesques majestueuses, comme le prélude à une cérémonie secrète. "On oiling" gargouille dans les eaux troubles un message perturbé par des surgissements insolites, des changements soudains de tension, dessinant  un voyage dans des ondes amplifiées et déformées. Selon un principe non énoncé de contraste, "on reflecting" joue sur les rencontres harmoniques jusqu'à faire frissonner les textures, fracturées et syncopées dans un palais de miroirs qui les adoucit pour donner une petite musique féérique adorable...

    Le début d'in:finite 2, "on stretching", mêle intimement musique traditionnelle orientale et approche contemporaine. Rythmes indiens et cordes suaves en glissendos dissonants, avec une coda mystérieuse, lointaine. "on mourning" propose une vision non conformiste du deuil : la déploration se fait rythmes lourds accompagnés de claquements sonnants comme des applaudissements. Le deuil est de fait transféré sur le titre suivant, "on floating", thrène envoûtant où violoncelle et voix sont au premier plan. Ce disque semble indiquer un parcours, de la mort à la vie renaissante. Le quatrième titre, "on embodying" (sur l'incarnation) n'indique-t-il pas un après du flottement post-mortem ? Le violoncelle, quasiment en solo, chante une liberté nouvelle, le plaisir de bouger dans un corps. Au centre de ce vaste ensemble, la musique s'est dépouillée de ses aspects les plus contemporains, évolue dans une ambiance médiévale ou renaissante. "on being" marque le sommet mystique d'in:finite. Voix archangéliques, éthérées, frissonnement de textures, une communication s'établit avec un au-delà envoyant un message sous forme de traînée électronique qui suscite l'adoration des voix. C'est vraiment superbe.

   Le troisième disque multiplie les perspectives, mêlant les styles dans un brassage audacieux. En ouverture, l'étonnant "on variegating" (sur la diversité) donne le ton, emportant le violoncelle dans une comète électronique agitée de vagues puissantes, puis c'est un passage apaisé aux fines splendeurs, une techno électronique de toute beauté se métamorphosant en grandiose et douce pulsation. Autre sommet de ce triptyque que ce titre d'un peu plus de huit minutes (c'est le plus long). "on growing" est tout aussi hybride, piqueté de glitchs, soulevé par une force inlassable qui fait craquer les textures, avec le violoncelle tendu vers le ciel obstrué. Impressionnant ! "on searching" est déchiré entre la suavité du violoncelle et la vivacité rythmique des frappes électroniques percussives, se frayant une voie dans un univers coloré, diffracté, un énorme ronronnement harmonieux se résorbant en petites touches délicates. À la toute fin, ce sera la pluie, "on raining", la pluie venue des temps lointains, accompagnée de sourdes et grondantes percussions, pour une danse médiévale transfigurée par des transparences, des trouées cristallines, dans un ballet réconciliant le passé avec le présent, avec une brève fin apocalyptique digne des meilleures musiques électroniques d'aujourd'hui. Tout finit par se fondre dans les sinuosités mélodiques de "on melting", dont naît un nouveau chaos saturé de textures agitées menant à une déflagration et à une courte apothéose symphonique.

   Un magnifique parcours ! Une belle rencontre entre violoncelle, voix et électronique. L'utilisation des synthétiseurs m'a fait plusieurs fois penser à Jonathan Fitoussi, auquel je vais m'intéresser à nouveau dans un prochain article.

Mes titres préférés (mais tout est excellent  : 1) "on variegating" (disque 3, titre 1)

2) "on deeping" (disque 1, titre 3

3) "on floating" (disque 2, titre 3) / "on being" (disque 2, titre 5) / "on growing"(disque 3, titre 2) / on carrying" (disque 1, titre 2)...

Trois disques parus respectivement en juillet, août et septembre 2023  chez Oscillations Music (Londres, Royaume-Uni) / 3 disques // 5 plages pour 23 minutes -- 5 plages pour 21 minutes -- 5 plages pour 27 minutes

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Publié le 3 Novembre 2023

Christina Giannone - Reality Opposition

   Américaine installée à Brooklyn,  Christina Giannone, artiste sonore et compositrice, signe un second album chez Room40. De nouveaux murs sonores, animés de vagues de dissociation. Sa musique est naturellement cosmique, épique, mais dans le même temps concrète, travaillée par des flux de particules.

   L'extraordinaire second titre me hante depuis un moment, d'où l'article que j'écris. Derrière le mur s'entend comme en filigrane un ouragan grandiose, voilé, gravillonné, d'une stupéfiante beauté trouble : voilà une ambiante hantée (comme moi !), loin des ronronnements d'une certaine ambiante. Christina Giannone, c'est du Nicolas de Staël viré au noir par Pierre Soulages, et recouvert d'épaisseurs à demi opaques, vivantes. De la musique industrielle enfermée dans un macrocosme aplati, au point de se changer en hymnes à la Matière éternelle, secouée, pulsée par des vents incessants.

   Le titre éponyme, "Reality Opposition"(titre 4), évoque le bouillonnement interne d'une matière noire, une fantasmagorie d'ombres sifflantes, effilées comme des lames, crantées comme des rabots, évoluant dans une forêt en pleine putréfaction. La belle vidéo d'Emma Northey insiste sur la dimension fantomatique de ce ballet d'apparitions-disparitions. De titre en titre, Christina Giannone dessine une identité cosmique qui donne son titre à la dernière pièce, sorte d'opéra ventriloque de l'espace, d'une grandeur sombre et hiératique, comme le chant sacré, le cantus absconditus de l'Infini.

    Avec ce disque d'une sauvage beauté, Christina Giannone prouve qu'elle est désormais une artiste majeure de la musique électronique.

Paru en juillet 2023 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 5 plages / 53 minutes environ

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Publié le 11 Octobre 2023

Thomas Köner - Daikan
   Radieuse ultranoire

    Fallait-il un article (même bref) pour signaler cette reparution d'un album sorti en 2002 ? Et près d'un an après sa réapparition ? Je me suis dit que l'idée de retard ne convenait pas ici, d'autant que le disque m'a rattrapé, par surprise, parce qu'enfin je l'ai écouté dans de bonnes conditions, d'affilée. J'avais déjà beaucoup apprécié Nuuk, publié en 2021 sur le même label. J'y renvoie les lecteurs pour la présentation de Thomas Köner.

    « Daikan », en japonais, signifie « le plus froid » ou « la période la plus froide de l'année ». Thomas Köner s'intéresse au froid, car il lui semble qu'il faudrait refroidir le monde au moment où la terre se réchauffe, où les activités humaines conduisent à une surchauffe généralisée de nos tempéraments, de nos affects. Sa musique s'enfonce dans les couches les plus glacées pour débusquer la profondeur du temps vivant dans la glace. Elle prend son temps. Trois longues incursions au cœur du blanc qui est aussi le cœur du noir, pour réapprendre à l'oreille à écouter, derrière l'apparente monotonie, la vie tapie telle un gigantesque fossile qui respirerait encore. Chaque version de Daikan (les trois pièces sont titrées respectivement "Daikan A", "Daikan B" et "Daikan C") est comme une symphonie monochrome d'ambiante sombre et minimale, ou si l'on veut de techno allongée jusqu'à ramper dans des souterrains de glace. En raclant le fond des graves, la musique devient radieuse, radieuse noire, évolue comme des essaims d'étourneaux formant ce qu'on appelle un soleil noir aux mouvements amples et lents, d'une majesté impressionnante. Elle prend parfois la forme d'une respiration énorme, ambigüe, à la limite de la Vie et de la Mort, en fait hors du Temps orienté, dans le temps de l'Éternité sans aucun point de repère extérieur. Pourtant ce n'est pas une musique claustrophobe, ni inquiétante. C'est la musique du Repos essentiel sous l'agitation humaine effrénée, la murmuration illuminante inverse du Temps retrouvé...

   D'une absolue beauté ! Pour auditeurs patients et concentrés...

  Cette reparution est accompagnée d'un inédit, Banlieue du vide, œuvre audiovisuelle conservée seulement dans quelques musées, par exemple au Centre Beaubourg à Paris, œuvre secrète récompensée par le Golden Nica du Prix Ars Electronica en 2004, dans la catégorie Musiques Numériques. Banlieue du vide est le résultat de mois d'observations ponctuelles dans le cercle arctique finlandais, montées dans une sorte de ralenti irréel. Le vide éventuel y apparaît alors comme rempli des bruits passés.

(Re) Paru en novembre 2022 (numérique) et février 2023 (physique) chez Mille Plateaux (Frankfort, Allemangne) / 4 plages / 1 heure et 7 minutes environ

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Publié le 31 Août 2023

Siavash Amini - Eidolon
Multiple splendeur

   Le compositeur iranien Siavash Amini devient un habitué de ces colonnes. Après A Trail of Laughters (son second disque chez Room40, en 2021) et Songs for Sad Poets en collaboration avec l'écrivain new-yorkais Eugene Thacker (chez Hallow Ground en septembre 2022), Siavash Amini revient chez Room40 pour Eidolon, un disque composé de trois titres, qui approfondit ses recherches autour de l'accordage, des timbres. Il se dit obsédé par la théorie de Safi-Al-Din Urmavi (musicien érudit mort à Bagdad, connu pour sa division de l'octave en 17 tons) sur l'accordage, le rythme, le maqam, ce qui le conduit vers une musique microtonale, spectrale. L'illustration de couverture renvoie à quelque chose qui le travaille : comment exprimer une apparition, c'est-à-dire une image apparaissant et disparaissant l'instant d'après, laissant subsister un doute quant à sa réalité ? Il mentionne d'ailleurs les dessins d'Odilon Redon, maître en peinture des apparitions, de tout une imagerie fantastique parfois d'une inquiétante étrangeté, comme aurait dit Sigmund Freud. Une image en somme entre conscient et inconscient, flottante, susceptible de métamorphoses. Donc une musique elle aussi flottante, aux textures fluctuantes, avec des chevauchements, dans laquelle quelque chose fait sentir sa présence, en rapport avec les autres obsessions de Savash, l'obscurité, la lumière et la mort.

    Trois titres entre plus ou moins dix et quinze minutes. Le premier, "Ortus", c'est l'origine, l'eau, les bruits, un chaos sonore, et c'est aussi hortus, le jardin, le jardin des origines. Peu à peu le chaos laisse sourdre des coulées de musique. Électronique, oui, et en même temps traditionnelle, on croit reconnaître des instruments anciens dans ces affleurements, aussi comme des halètements soufis. Après quelques jets de sons vaporisés, c'est la source pure, transparente, tremblante. Elle se répand en ondes fluides, en arabesques diaphanes. Musique transcendante de nappes superposées. Irisations, cascades intérieures, la beauté fragile de la merveille.

  "Instantia" surprend par son caractère plus compact : unissons tenus de cordes synthétiques et d'orgue. Comme une corde, un tressage serré, pour monter ou rester suspendu dans le vide. Puis la musique change abruptement, pour une autre corde plus fine : on est dans les arcanes microtonales. Un rideau bouge lentement, dévoile d'autres sons, des « hurlements » de loups électroniques avec échos. Nous sommes entrés dans une caverne, habitée par des créatures inconnues. Quelque chose nous happe, menace de nous submerger, une force tellurique à peine tourbillonnante, elle irradie dans le noir, et c'est au fond très doux...

   "Relictio" : il faut s'abandonner au continuum, se perdre dans le son, ne pas craindre les jaillissements, les absorptions, les disparitions. Derrière, il y a tout un monde enfoui, concassé, broyé, et pourtant de ce magma il émet encore jusqu'à nous. Il fourmille, rayonne, se lève dans un vent immémorial, disparaît. La musique se fait chuchotis, se laisse envahir par une splendeur de sable illuminé d'une infinie suavité.

  Siavash Amini utilise la musique électronique microtonale comme un romantique contemporain, passeur d'une beauté fantôme image d'un paradis perdu, d'où le titre de son magnifique album.

Paru début juillet 2023 chez Room40 (Brisbane, Australie) / 3 plages / 36 minutes environ

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Publié le 14 Août 2023

Mission to the Sun - Sophia Oscillations

   Deuxième album de ce duo de Détroit, Chris Samuels aux synthétiseurs, échantillons, à la programmation et aux boîtes à rythme, Kirill Slavin pour les textes et la voix. Si l'on peut penser aux Legendary Pink Dots pour la voix sombre et incantatoire de Kirill, on évoquera aussi bien les meilleurs albums du label Crammed Discs avec des groupes comme Aqsak Maboul, Tuxedomoon ou Minimal Compact.

Une musique d'Enfer...

    C'est une musique flamboyante, dramatique, attirante comme un trou noir. Et la signification du premier titre "Drowning" est à prendre comme une plongée dans les eaux du subconscient sur une planète inconnue... la nôtre peut-être. Vagues de synthétiseur, rythmique lourde, voix fondue dans les drones, un régal post mélancolique ! Le titre éponyme évoque un monde terrifiant à travers des rafales sèches, des boucles obsédantes et une diction détachée de dandy infernal. "Censor Sickness" affole comme un rock acide, halluciné, les paroles dites presque comme du rap. Mission to the sun fait surgir un univers post-industriel, peuplé de machines délirantes. "Unborn" semble se situer à l'intérieur d'une gigantesque machine à sou ou d'un jeu de massacre. "Attrition" est plus déchiré, boursouflé, pilonné : tout brûle, le disque atteint l'un de ses points d'incandescence, pulvérisé avec "Cornerstone", rock post punk ravagé, distordu par des riffs acérés, soulevé par des éruptions denses, sombres. Grandiose épopée apocalyptique !

   "Touch" sonne comme un après fantomatique, les paroles glaciales mêlées à des murmures alors que tourne un drone énorme parcouru de déflagrations, puis que tout semble se désagréger dans un vent nocturne. "No Fondation" apporte une conclusion épique, zébrée, glitchante, métallique, de toute sauvage beauté.

  Cet album est une messe noire ardente pour des temps foudroyés !

 

Paru mi-juillet 2023 chez Felte (Los Angeles) / 8 plages / 32 minutes environ

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