musiques electroniques etc...

Publié le 3 Août 2023

David Shea - Una Nota Solo, et pas seulement...
Protée des musiques contemporaines

David Shea ! Né dans l'Indiana en 1969, ce compositeur américain, installé en Australie depuis 2002, m'accompagne depuis longtemps, depuis au moins la naissance de ce blog en 2007, blog sur lequel j'ai publié notamment :

1)  le 22 juillet 2008, un article titré David Shea : sorcier de la musique électronique, maître de l'échantillonneur

2) le 13 juin 2020, une nouvelle version d'un article de 2007, titrée Hommage à David Shea, qui rend compte notamment du magnifique Book of Scenes, avec le pianiste Jean-Philippe Collard-Neven et l'altiste Vincent Royer

3) le 24 octobre 2014, un article consacré à Rituals, avec Lawrence English et Robin Rimbaud (alias Scanner) à l'électronique, Oren Ambarchi à la guitare, Joe Talia aux percussions et Girish Makwana aux tablas.

4) le 29 août 2017, un article consacré à Piano I, interprété par le compositeur lui-même.

   David Shea a enregistré chez plusieurs maisons de disques, dont les plus marquantes sont : Tzadik, Sub Rosa, Metta Editions (cofondé avec son épouse Kristi Monfries), et de plus en plus, depuis qu'il réside en Australie, sur le label de Lawrence English Room40.

Protée, pourquoi ? David Shea ne cesse de surprendre. Maître des échantillonneurs et de la musique électronique, il écrit aussi pour le piano seul, en joue, écrit pour des formations classiques, invente des hybrides (électronique + bols chantants + incantations + musiciens en direct + sons de terrain..), se lance dans la musique d'inspiration spirituelle (bouddhiste). Un temps DJ dans des clubs de musique électronique, il compose pour l'IRCAM, travaille avec Luc Ferrari ou John Zorn, est fasciné par Giacinto Scelsi, et on le dit élève de Morton Feldman (à vérifier...). Contemporain, électronique, expérimental, du monde et d'ailleurs, David Shea ne cesse de se recréer !

 

Una Nota Solo, réédition d'une musique-monde

   Paru d'abord chez Metta Editions, sa maison, en 2005-2006, Una Nota Solo reparaît chez Room40 fin juillet 2023. C'est un album de transition, proche des albums de la période Sub Rosa (1993 à 2005), comme Satyricon ou Tryptich (paru lui chez Quatermass en 2001), marqué par l'usage des échantillonneurs. La musique synthétique est flamboyante, parfois traversée d'incursions instrumentales de l'Ensemble Ictus ou de l'Ensemble des Musiques Nouvelles (sur "Layer I" par exemple). Tout le début ("Una Nota Sola/Due" et "Layer I) est une vraie splendeur, foisonnante ou suprêmement tranquille. "Layer II" est plus baroque, charriant des couches très diverses, comme s'il s'agissait d'agréger toutes les musiques possibles, du bol chantant à l'échantillonneur. "Layer III" semble un jeu de massacre, jouant de décalages brutaux, bruitistes, avec intrusion de musiques populaires et de sons de terrain imprévisibles, mais fascinant, au moins au début, par ses boucles minimales, quasiment techno. Ce qui pourrait être insupportable, ce déversement d'échantillons, ne laisse pas d'être curieusement émouvant, et sert de prélude à la méditation "Sunset/Sunrise" (titre 5), tout à fait dans l'optique des musiques traditionnelles, avec percussions profondes et graves, bol chantant et voix bourdonnantes, sauf que l'intrusion brève d'échantillons un peu avant deux minutes et plus loin vient perturber la sérénité majestueuse de cette prière au soleil couchant/levant.

   "MG" (titre 6) poursuit dans la veine néo-traditionnelle, sorte de musique de transe avec section de cordes, violon dansant et fin ambiante imprévue. Début magique de "XY Suite" au Glockenspiel, puis thérémine (?) : on est souvent perplexe en écoutant David, ne sachant plus où finissent les échantillonnages. C'est très beau, méditatif, les belles résonances ensuite redoublées par un somptueux passage orchestral synthétique, mystérieux à souhait. David Shea fait du David Shea, mais c'est si réussi ! "XY2" est tout aussi fantasmagorique, tenant un équilibre éblouissant entre musique contemporaine austère et musique cinématographique, onirique. Encore un chef d'œuvre d'intelligence musicale, d'une beauté à couper le souffle.

  Faut-il poursuivre ? "CrossVibrations" est dans la veine de "XY Suite". Je suis (nettement) moins enthousiasmé par "La Spezia"(titre 10) et son déluge de sons de terrain, de bruits de foule, même si je comprends la fascination de David pour la ferveur de masse. Morceau à éviter... Et les "String Rhizomes" qui suivent, s'ils me paraissent poussifs au début,  sont plus réussis ensuite avec un largo mélancolique et une folie orchestrale magistrale, dérivant vers une jungle sonore sidérante et un marais post-techno vraiment réjouissant ! "Time Capsules" reprend le début envoûtant de "Layer III", littéralement explosé par des échantillons, et un autre motif du même titre, allongé... et détruit par un déferlement échantillonnesque (je risque le néologisme) ahurissant, à la limite de l'insupportable, mais David, en véritable sorcier virtuose, nous promène dans une galerie de monstres sonores, dans un immense palais des souvenirs de nos émois. Confondant, et assez séduisant ! "Memory Lane I" semble un clone de passages d'albums plus anciens comme Satyricon ou Tryptich (orthographe de la pochette...). On y retrouve le goût du grandiose, d'un certain carnavalesque, tempéré par un sens très sûr des limites, à savoir une manière d'enrober ce vertige dans un halo élégiaque magnifique. Et je me laisse prendre, porter par cette musique-monde au charme souverain !

Après l'outrance fastueuse, les trois derniers titres nous rappellent que David est un Protée insaisissable. "Vibration" est un miracle de sobriété bourdonnante, comme une épure battante émaillée de crissements et griffures. "Walking by a Mountain" hésite entre gigue et musique chamanique avant de finir en comète ambiante, juste pour nous laisser avec "A Gong Alone" et ses bourdons (drones), ses mystérieux appels, ses frottements métalliques, titre cérémoniel envoûtant.

   Le disque éblouissant et généreux d'un des Maîtres de la musique d'aujourd'hui, contemporain et inactuel.

(Re)Paru le 21 juillet chez Room40 (Australie) / 16 plages / 1h et 19 minutes environ

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The Thousand Buddha Caves, du David Shea illuminé
David Shea - Una Nota Solo, et pas seulement...

   J'avais laissé passer ce disque marqué par le passage au Bouddhisme du compositeur. Un chef d'œuvre de musique fervente, rituelle. Douceur extatique et passages dramatiques (liés à la vie de Bouddha), somptuosité musicale, avec psalmodies, voix de gorge, instruments traditionnels ou non (même du piano). À découvrir absolument, c'est encore du David Shea, du grand David Shea !

Paru en mars 2021 chez Room40 / 10 plages / 1 heure et 3 minutes environ

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Publié le 28 Juillet 2023

Richard Skelton - Selenodesy

   Richard Skelton : je n'ai pas oublié son prodigieux Verse of Brids / Véarsa Éan. C'est pourquoi, ne sachant ce qu'il devenait, j'ai cherché et retrouvé sa trace. Sa musique était instrumentale, acoustique. Il écrit aujourd'hui une musique électronique aussi magnifiquement sombre qu'auparavant. Il regarde les étoiles, dit-on, depuis qu'il a déménagé près de l'observatoire de Kielder (Royaume-Uni), dans une région reculée de "ciel sombre". De sa musique de Selenodesy il dit ceci :

« Une grande partie de cette musique m'est venue au petit matin, dans cet état de nulle part entre le rêve et l'éveil. Je regardais par la fenêtre et le ciel nocturne tourbillonnait d'étoiles. Mars ou Vénus planeraient dans le coin de la pièce. Je m'allongeais là et regardais les aurores boréales danser sur le plafond. »

   Le disque est illustré par des dessins géométriques du traité de Nicolas Copernic De Revolutionibus orbium coelestium, paru à Nüremberg en 1543. La sélénodésie est un terme astronomique très récent désignant « la science de la forme et du potentiel lunaires ».

   Puissances noires de la mélancolie lunaire

   Le premier titre, "albedo", s'il désigne la part des rayonnements solaires renvoyés vers l'atmosphère renvoie aussi à la deuxième phase du Grand Œuvre alchimique : l'œuvre au blanc qui suit le nigredo et précède le rubedo. Blancheur de l'aube, de la renaissance, ici sans doute allusion au petit matin de l'inspiration musicale, car le disque est noir. La musique est dense, compacte, parcourue de flux épais, une respiration énorme, cosmique. Ce n'est plus la mer inspiratrice, la mer des côtes écossaise ou irlandaise, c'est la mer spatiale d'un voyage dans l'hyper noir. Plus noir encore, abyssal, "The plot of lunar phases" (le tracé - ou l'intrigue - des phases lunaires) ressemble à une complainte, avec ses déchirements grinçants, ses déplacements inquiétants, ses surgissements irisés et ses grognements de drones. Je retrouve le Richard Skelton sublime à la mélancolie infinie. "Faint ray systems" (systèmes de rayons faibles") nous conduit dans une atmosphère raréfiée, scène d'un opéra monstrueux d'affrontements de trompes bourdonnantes déchaînées. Au bord de l'explosion, comme si dans cette raréfaction se jouait le drame suprême d'une apocalypse inverse, triomphe du noir intégral.

   Rechutes dans la Nuit...

   Suit le court "isostacy", diamant rayonnant absorbé très vite par l'espace. Et c'est "hypervelocity", volutes moirées, stries, curieux meuglements dans l'ombre ; "impact theory", le souffle énorme de la mélancolie granuleuse, d'un ressac inlassable qui racle tout jusqu'à la disparition. "lesser gravity" semble en apesanteur avec ses nuages menaçants amoncelés, dont se dégagent peu à peu des vrilles, des vents scintillants, avec une majesté implacable ! Le dernier titre, "fallback" (repli), ce sont les chiens de l'enfer enchaînés dans les lointains tandis qu'un orgue enroué déploie ses toiles mouvantes, enveloppantes : une splendeur trouble et déchirée d'une grandeur terrassante !

Une somptueuse fresque électronique d'une noirceur insondable.

Paru fin mars 2023 chez Phantom Limb (Brighton, Royaume-Uni) / 8 plages / 41 minutes environ

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Publié le 25 Juillet 2023

Giovanni Di Domenico - Succo di Formiche

   Après l'admirable L'Occhio del Vedere, paru il y a quelques mois à peine, Giovanni di Domenico (je renvoie à l'article précédent pour des éléments biographiques) revient avec un disque pour lequel j'ai eu d'abord un peu peur. Le premier titre, "Non aver alba" me semblait relever, pour aller vite, d'un jazz de chambre certes très bon, mais assez prévisible, quand la musique s'est mise à déraper vers d'autres contrées musicales. Je l'ai bien sûr rapatrié dans ces colonnes. Giovanni est cette fois le seul compositeur, au piano, Fender Rhodes et orgue. Il est accompagné par quatre musiciens : Pak Yan Lau au Hohner Planet (un piano électrique), piano jouet et synthétiseur, Manuel Mota à la guitare électrique, Stan Maris à l'accordéon et Joe Talia à la batterie et à l'électronique.

   Sept morceaux qui forment une suite, un tout. Sept morceaux qui ne s'en tiennent jamais à l'horizon attendu. Une musique vivante, en constante ébullition, entre (free) jazz et musiques expérimentales, plus accessible sans doute que celle du disque précédent. Avec Yves Klein en couverture, de sa série des fourmis, Anthropométrie sans titre (Ant 84), 1960, au MAMAC de Nice, Giovanni Di Domenico extrait donc du Jus de fourmi / Succo di Formiche. De l'acide formique, dont on dit que c'est un désherbant naturel puissant. Cela laisse songeur. Je comprends le titre ainsi : désherber la musique, lui ôter ses mauvaises herbes, ses mauvaises habitudes, ses parasites, pour ne laisser croître que la Musique, vivante et saine...

  Très beau début pour "Non aver alba", le morceau qui m'inquiétait, disais-je : orgue, accordéon et électronique pour quelques notes tenues dans une atmosphère solennelle. Puis le piano en grappes glissantes, un peu jazz, sur le même fond répété, et une esquisse de mélodie au bord de la mièvrerie, mon inquiétude au maximum en dépit d'une densité croissante du tissu musical à cause de ce bavardage pianistique qui se poursuit quelques minutes. Giovanni, je commence à m'ennuyer. Heureusement, le titre décolle dans un foisonnement magnifique, grandiose, le piano se met au diapason de ce glissement sublime. Ouf ! Et c'est le deuxième titre, "Un coperta di silenzio", une merveille de délicatesse, cette couverture de silence. Le piano minimaliste pique une broderie électronique diaphane, parcourue de diaprures, de glissendos, de voix mystérieuses, d'un tintinnabulement fantastique et doux. Ne sommes-nous pas dans le fourmillement des fourmis, dans la fourmilière même, au milieu de multiples petits déplacements, bruissements ? C'est un véritable enchantement !

   "Gli altoparlanti dei grilli" (les Haut-parleurs [ou Orateurs ?] des grillons) joue avec une très belle mélodie au piano, répétée dans un esprit minimaliste et dédoublée au Fender Rhodes, batterie discrète, atmosphère recueillie. Du jazz si l'on veut, oui, libre et expérimental, tout en floraison sonore étonnante, comme un bouquet de plus en plus flou, saturé de halos, qui nous conduit à "Minum", de la même veine, chaleureux, fusionnel. Je ne sais pas pourquoi je songe, à cet instant précis, à Soft Machine, ou si je sais, pour l'alchimie sonore psychédélique dégagée par ce titre, le côté rock aussi. "La scatola di grissini perfetta", le titre suivant, est d'ailleurs tout à fait psychédélique, très proche de Gong [fondé par David Aellen, de Soft Machine, justement], très spatial, foisonnant de frémissements, de gargouillis...

 

...débordant sur une  brève reprise incandescente de "Minum". La suite se termine avec "il ritorno e'sempre più corto", boucle échevelée au rythme d'enfer que le piano freine progressivement par une autre boucle sur laquelle se greffe une autre boucle !

   Une très belle folie, ce disque, comme un  hommage vibrant au jazz fusion, à une pop progressive psychédélique qui construisait des albums comme des symphonies d'aujourd'hui !

Paru le 14 juillet 2023 chez Unseen Worlds (Brooklyn, New-York) / 7 plages / 42 minutes environ

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Publié le 12 Juillet 2023

Andrius Arutiunian - Seven Common Ways of Disappearing

   Conçu au départ pour une installation au Pavillon arménien de la Biennale de Venise en 2022, Seven Common Ways of Disappearing est devenu le premier album de l'artiste arméno-lithuanien Andrius Arutiunian. Il s'agit d'une pièce pour piano à queue réaccordé et électronique analogique, pour deux musiciens qui naviguent dans la topographie de la partition, donnant de la composition une des multiples versions possibles Ici le compositeur est l'interprète unique de l'une d'entre elles. La partition prend la forme d'un ennéagramme, en hommage à Georges Ivanovitch Gurdjieff, maître spirituel controversé mais influent, qui a tenté d'introduire en Occident un syncrétisme philosophico-ésotérique marqué par les pensées moyen-orientales, soufies, bouddhistes... C'est lui qui a réintroduit la figure ésotérique de l'ennéagramme, considéré par le compositeur comme un schéma structurant. Ci-dessous une vidéo réalisée lors de l'installation au Pavillon arménien de la 59ème biennale de Venise.

   Deux versions titrées "Forwards" et "Backwards" (En avant et En arrière), chacune d'environ vingt-deux minutes, figurent sur le disque. La première se caractérise par un fond de bourdon. On se croirait dans une composition de Éliane Radigue, sur laquelle vient carillonner le piano réaccordé en grappes lumineuses. L'impression d'un décollage imminent, en même temps d'un sur-place extatique, illuminé par les giclées aléatoires du piano devenu portique de cloches pour un temple inconnu, un piano possédé. Cet immense tintinnabulement produit une musique hypnotique, stupéfiante, propre à dissoudre le Moi, d'où peut-être le titre du disque, qui peut aussi faire indirectement référence aux mystérieuses et longues disparitions de Gurdjieff. Vers quatorze minutes, le bourdon s'intensifie, devient grondement tourbillonnant, menaçant d'engloutir le piano livré à sa transe, avant de s'éloigner et de laisser le piano et le reste de l'électronique dessiner de folles figures de chutes libres. C'est absolument magnifique...

   "Backwards" est une version plus schizophrène, si j'ose dire, le piano et l'électronique comme des éclats de miroir se répondant plus ou moins autour d'une boucle serrée, presque étouffante, de piano. Le tissu musical semble happé par l'obscur, en dépit des miroitements étincelants du piano brisé. Un mur de percussions perforantes vient occuper le premier plan de l'espace sonore, donnant à cette seconde pièce une dimension inquiétante. Des jets de particules créent d'étranges vents, ou des marées dissolvantes, qui ne parviennent pas, toutefois, à faire taire les pianos (celui de la boucle, et celui qui ne cesse d'éclater en éclaboussures). De lourdes ponctuations plombent la fin de cette version moins séduisante, mais impressionnante par son expressionnisme implacable. Il s'agit d'une destruction, farouche, déterminée.

    Une musique fascinante, entre extase lumineuse et puissance magnétique obscure.

Paru début juin 2023 chez Hallow Ground (Lucerne, Suisse) / 2 plages / 44 minutes environ

Pas d'extrait à vous faire entendre, sinon sur bandcamp...

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Publié le 20 Juin 2023

Lisa Stenberg - Monument
Dans le sillage d'Éliane Radigue et alii...

Lisa Stenberg ! Je la découvre à l'occasion de ce disque terrassant. Une émotion immense.

   Membre de Fylkingen, organisation gérée par des artistes engagés dans les arts de la scène expérimentaux contemporains, la compositrice suédoise Lisa Stenberg est membre du Elektronmusikstudion EMS de Stockholm. Elle a participé à de nombreux festivals internationaux et s'inscrit dans une lignée de musique électronique immersive, représentée notamment par les compositions d'Éliane Radigue sur ses synthétiseurs modulaires. Sur ce disque, Lisa Stenberg utilise soit un rare Synthétiseur EMS 100, remis en état pour elle, soit un Synthétiseur 200, variante du premier si je comprends bien. Ce sont des synthétiseurs hybrides, analogiques et numériques. Plusieurs des titres sont issus d'une prise unique en direct, traités ensuite avec une riche distorsion et une réverbération à réponse impulsionnelle.

Lisa Stenberg en concert à Athènes

Lisa Stenberg en concert à Athènes

   Cinq titres. Si vous ne succombez pas à "Heart", le premier, je ne peux rien pour vous. Le son arrive, il vrille le cerveau, l'envahit, se contorsionne en belles oscillations. Une autre vague se superpose à cette première percée : des drones énormes parcourus de battements, irisés, et recouverts encore par d'autres vents ultra puissants. L'univers est une vibration colossale. La musique de Lisa Stenberg arrache tout, torrentueuse, abrasive, bouillante, stupéfiante dans sa manière de saturer l'espace sonore. En ce sens, c'est une invite à la méditation, à se projeter dans l'univers débarrassé du Moi. Nous sommes au Cœur du monde, dans la Machine-Univers, la Chambre des Drones...

   Le second titre, "Healer" (Guérisseur ou Guérisseuse), est une ode à l'Océan, dont le ressac scande la pièce. Ressac énorme, mouvement répétitif élémentaire au milieu duquel se glissent des traînées mélodieuses. On voyage à l'intérieur d'ondes majestueuses, diaprées, veloutées. Les galets roulent, le synthétiseur s'enroule sur lui-même, et de l'ombre profonde montent des flèches lumineuses, chaleureuses. qui dissolvent la forteresse du Moi... Reste une houle bourdonnante, déconnectée du Temps. Une expérience d'écoute aussi extraordinaire que celle du premier titre ! Dans ce contexte, on ne sera pas étonné par le troisième titre, "Oracular", court interlude entre ces deux premiers massifs et le suivant. L'oracle est solennel, mystérieux, jaillissant comme un train fou d'un tunnel, oracle-orage grondant, déferlement obscur. "Monument", le titre éponyme, autour de quinze minutes, c'est un hélicoptère survolant des vents, du Stockhausen pour synthétiseur monstrueux, un avant-goût de la fin des Temps. Rafales, souffles déments, déflagrations donnent l'impression de pénétrer dans le Vortex ultime, le maëlstrom cosmique. Comment ne pas être parcouru de frissons en écoutant une telle musique, d'une beauté radieuse et terrible ? Le dernier tiers est la lente venue de la Splendeur, une apothéose archangélique, la chevelure oscillante d'un apaisement qui est aussi une disparition.

"ἐπιθυμία" (épithymia, "désir" en grec ancien) est le dernier titre. Tremblements en rafales superposées, lourdes ponctuations percussives nous entraînent dans une giration hypnotique de drones épais incrustés de sertissements métalliques vibrants. Le rythme s'accélère, la matière sonore semble en expansion, dilatée, en proie à un balancement immense, puis tout se calme un peu avant une montée irrésistible de scintillation fourmillante, l'ultime effusion de cette musique orgasmique...

   Pour revenir sur la filiation avec Éliane Radigue, précisons la nature diamétralement opposée des immersions.  La française nous prend par en-dessous, par l'imperceptible qu'elle ouvre peu à peu dans des œuvres longues, tandis que la suédoise nous submerge, nous envahit dans des pièces percutantes relativement brèves (même quinze minutes, c'est très court pour Éliane...)

   Un chef d'œuvre fulgurant des musiques électroniques d'aujourd'hui !

Paru fin mai 2023 chez Fylkigen Records (Suède) / 5 plages / 56 minutes environ

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Publié le 13 Juin 2023

@C + Drumming GP - For Percussion

   En voyant sur la pochette le mot "Drumming", beaucoup penseront sans doute à la célèbre composition de Steve Reich. Le seul rapport, ce sont les percussions. Extrêmement variées, avec, selon les titres, électronique, ordinateurs, échantillons. Un disque qui semblera difficile, et il l'est, mais ne demande qu'à être attentivement écouté pour livrer ses trésors...

    Drumming GP désigne un ensemble de percussion fondé à Porto (Portugal) en 1999 par Miquel Bernat, interprète passionné des nouvelles musiques et professeur. L'ensemble a collaboré avec de nombreux compositeurs, qui lui ont aussi écrit des pièces. Michel Bernat a proposé à Miguel Carvailhais et Pedro Tudela, alias @C depuis 2000, expérimentateurs radicaux des sons obtenus par ordinateur et fondateurs et dirigeants du label Crónica, de composer une pièce pour Drumming GP, une pièce qui rassemblerait ordinateurs et percussions sur scène... et sur disque. Il en est résulté bien d'autres compositions, certaines déjà publiées, d'autres jouées. Quelques unes de ces œuvres sont rassemblées pour la première fois sur ce disque.

Miquel Bernat et @C (Miguel Carvalhais et Pedro Tudela)Miquel Bernat et @C (Miguel Carvalhais et Pedro Tudela)

Miquel Bernat et @C (Miguel Carvalhais et Pedro Tudela)

   Le disque présente six pièces, titrés par un simple numéro, parfois suivi d'une lettre majuscule. La plus courte pièce excède de peu sept minutes, la plus longue dépasse les vingt minutes.

"63" (2006, revue en 2022), pour percussion, percussion synthétique et électronique, a été commandée en tant qu'hommage à Frank Zappa, qui pratiquait déjà la manipulation des bandes magnétiques. La version de 2022 prend ses distances avec les échantillons de la musique de Zappa que celle de 2007 comportait. La pièce joue de la régularité, quasi métronomique, des frappes percussives, et du contraste avec les nappes synthétiques. Musique fascinante, d'une abstraction presque onirique dans la longue dérive de la seconde partie et l'explosion finale zappienne.

"58" (2006, revue en 2022), pour deux marimbas et deux ordinateurs. La partition des marimbas est générée par ordinateur, tandis que les ordinateurs sont libres au milieu d'un ensemble de possibles. Le flux des marimbas croise une multitude d'événements imprévus, d'où l'impression d'une longue narration, d'une vie étrange et tumultueuse traversée d'échos, de souvenirs sonores. Le fil se dédouble, les marimbas virevoltant au premier plan, les ordinateurs introduisant une profondeur énigmatique, déroutante : en somme une trame schizophrène, d'ailleurs parfois grinçante, grotesque dans ses ricanements en sourdine, ses couinements, grognements...Dépaysement garanti avec ce voyage extraordinaire !

"88"(2010), pour pierres, objets, microphones et électronique. Les microphones sont placés au-dessus, en-dessous et sur le même plan que les pierres et objets, si bien qu'ils captent leurs vibrations pour les amplifier ensuite. Quelques réverbérations naturelles sont conservées dans la pièce. Frottements, frappes, roulements forment la base de la trame sonore. On a l'impression d'assister au réveil des objets, qui traînent encore avec eux des filaments de rêve, soupirent, se secouent pour exister enfin et donner naissance à la fois à une frénésie et à une harmonie prenante, d'avant le temps.

"66" (2008), pour bols chantants échantillonnés et ordinateur, est sans conteste la pièce la plus déroutante, jouant de plusieurs manières de frapper les bols. Leurs résonances cristallines "dialoguent" avec des sons synthétiques envahissants, qui ne font en dépit de leurs efforts qu'accentuer la diaphanéité incorruptible des harmoniques majestueuses des premiers. Un léger balancement anime cette pièce incroyable, post-industrielle par les sons synthétiques en grappes informes rejouant un chaos primordial, intemporelle par les bols chantants dans leur rectitude harmonique. Une pièce magnifique !

"88R" (2022) pour ordinateur et percussion synthétique dessine un paysage abstrait, entièrement synthétique, troué de frappes profondes, parcouru de zébrures, fractures. Pièce nocturne aux percussions noires, peu à peu saisie d'une frénésie de micro-battements, de déversements et roulements. Un très beau rituel étrange...

"63L" (2007) pour percussion, percussion synthétique et échantillons, mêle bols chantants et curieux solos percussifs qu'on prendrait presque pour le cliquetis d'une machine à écrire accompagnée d'une frappe plus lourde. Les bols échantillonnés donnent un son continu qui contraste vigoureusement avec le discontinu saccadé du massif percussif. Soudain, c'est presque une voix qui surgit dans cette sèche aridité, une voix tenue dans les claquements, puis une autre voix apparue dans la déflagration finale. Très étonnant !

   Un remarquable disque de percussion contemporaine, exigeant et constamment inventif.

Paru fin avril 2023 chez Crónica (Portugal) / 6 plages / 1 heure et 5 minutes environ

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Publié le 6 Juin 2023

OTHER:M:OTHER - Metamorph

     Je n'ai pas hésité : le disque s'est imposé d'emblée, éblouissant, après un premier titre déconcertant, ne vous fiez pas à lui ! Le trio autrichien OTHER:M:OTHER est formé par la compositrice Judith Schwarz, membre de groupes comme Chuffdrone ou Little Rosies Kindergarten,  aux diverses percussions, par l'artiste sonore, compositeur et ingénieur Arthur Fussy au synthétiseur modulaire, et par le poète sonore et pianiste de jazz Jul Dillier au piano préparé. La musique a été enregistrée lors de trois concerts en 2022.

   Percussive, rythmique, expérimentale avec un arrière-plan d'improvisation, la musique de OTHER:M:OTHER surprend par son côté décalé, son refus manifeste des formes attendues. Ainsi, après un court premier titre, "Matrics",  percussif, très vif, d'allure expérimentale presque bruitiste, on passe au mystérieux "Lithosphere", mélodies étranges entrecroisées : un titre magnifique pour un film d'horreur tant la musique se fait fantomale, tout en frottements, grondements de drones, déchaînements éclairs de forces obscures. Le travail du son est d'une incroyable précision, et d'une efficacité redoutable ! "Reaktor" est tout aussi enthousiasmant, piano et percussions hypnotiques, synthétiseur inventif. Musique bouillonnante, percutante, jubilatoire ! Un plaisir, ce trio !

[ En contrepoint, une vidéo qui ne correspond pas directement au disque, en tout cas la plus proche du disque parmi les trois proposées, les deux autres étant à mon goût surtout démonstratives et inutilement surexcitées. ]

     Et le titre 4, "Kin", rituel de science-fiction, messe électroacoustique, un univers totalement étrange ! "Humus I" revient à la terre, nous n'en doutons pas, mais une terre inconnue de brefs gestes sonores, fouissements de taupes dans des souterrains kafkaïens, présences mystérieuses : quelle économie d'écriture, et quel résultat fascinant ! Comme son titre pouvait le laisser penser, "Techtonic" propose une techno nerveuse de plaques enchevêtrées, de l'excellente musique de club, que voulez-vous, ce trio n'en fait qu'à ses oreilles, le piano se lançant même dans un passage jazzy très libre sur fond de percussions bondissantes, avec une fin expérimentale, contemporaine, superbe. "Humus II" continue l'exploration d'un infra-monde intriguant : véritable sculpture sonore bruissant de surgissements métalliques, qui enchaîne sur "Unruh", le dernier titre, à nouveau hypnotique, techno acérée aux multiples roulements percussifs, mini-déflagrations et coups de fouet rythmiques. Morceau de transe absolument extraordinaire, débouchant sur une seconde moitié quasiment méditative, synthétiseur bourdonnant, mélodie élégiaque et batterie aux frappes sèches ou percussion apaisée. 

   Un album étincelant, étrange, animé d'une belle fièvre rythmique.

Meilleurs titres : 1) "Unruh" (le 8), "Lithosphere" (le 2), "Reaktor" (le 3), "Kin" (le 4) et "Techtonic" (le 6)

2) les deux "Humus" (5 et 7)

Ne reste sur le carreau que le 1, en somme...petite mise en oreille des instruments avant le début de la séance !

Paru début mai 2023 chez Klanggalerie / 8 plages / 42 minutes environ

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Publié le 2 Juin 2023

All Hands_Make Light - Darling the Dawn

   Je reviens régulièrement au label de Montréal Constellation, qui nous a donné à entendre Carla Bozulich ou Thee Silver Mt Zion Memorial Orchestra (je n'évoque que mes préférés !). Le duo est formé par Ariel Engle (La Force, Broken Social Scene) et Efrim Manuel Menuck (Godspeed You! Black Emperor, Thee Silver Mt. Zion - justement !). Je passe sur leurs carrières respectives. Ce qui compte, c'est que leur disque est rien moins qu'un immense hymne à l'aube, c'est-à-dire la lumière naissante, renaissante, triomphant de la nuit. Une musique au fond sans âge, que les étiquettes sont impuissantes à décrire : de l'électro post-rock mâtinée de punk, du rock alternatif psychédélique avec guitares saturées, voix fondues dans le mur sonore...

Aucune idée, si ce n'est remplir un espace vide...

   Voilà ce que dit Efrim de la naissance du projet. "Un ascenseur de moineaux", traduction du premier titre "A Sparrows' Lift", envoûtante chanson avec la voix d'Efrim sous des voûtes saturées, nous projette dans la levée de l'aube. L'ivresse de la célébration est là dès "We Live On A Fucking Planet and Baby That's the Sun" : lumière mêlée d'ombres, rythme cérémoniel de la basse obsédante. Les deux voix s'étreignent sur un fond rayonnant de synthétiseurs / orgue. Le monde est vibration, suspension , attente de la force solaire qui monte dans un crescendo magnifique, illuminant, tourbillonnant, les voix emportées dans un vortex grandiose, une explosion de lumière. Et le feu du ciel tomba sur la terre : la perspective est apocalyptique, la musique nous entraîne au-delà, vers le Jugement Dernier, l'Apothéose christique... [vidéo ci-dessous soumise à une limite d'âge, non vous ne rêvez pas...visible seulement sur YT]

  "Waiting for the Light to Quit", n'est-ce pas une prière ? Fervente, répétitive, comme dans une cathédrale vibrante, parcourue de zébrures troubles... Le train onirique nous emmène vers "A Workers' Graveyard (Poor Eternal)", la tombe du grand ouvrier peut-être, la tombe de Dieu, mort à l'ouvrage. Le titre suivant, "The Sons and Daughters of Poor Eternal", convoque fils et filles du Pauvre Éternel dans un hymne bien saturé d'orgue et de vents électroniques, d'ondes cosmiques. Post-rock énorme, batterie en feu, voix d'Ariel comme d'un ange déchu noyé dans la tourmente sans fin, salutation hallucinée. Un des grands moments de l'album ! La lumière irradie, c'est "Anchor", la venue de la Puissance qui tournoie en cercles lents sur le monde, la vois d'Ariel montant peu à peu dans une ascension éperdue.

   "Couchez-vous dans les roses, Chérie" : dans les roses de l'aube, flamboyantes, animées d'une pulsation sourde, voix brûlée parmi le mur de lumière fourmillante, la venue extatique et tordue de la pure lumière qui consumera le monde.

   Un album brûlant d'une haute flamme pour une célébration puissante et inspirée !

Paru en avril 2023 chez Constellation / 7 plages / 45 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

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