musiques electroniques etc...

Publié le 6 Juillet 2011

AGF / Craig Armstrong - Orlando

   En 2010, Antye Greie, alias AGF, écrit la musique d'Orlando, le roman de Virginia Woolf adapté pour la scène par Darryl Pinckney, dont la première est donnée le 30 septembre de la même année à Edimbourg : électronique et vocaux en direct, avec une bande son originale du musicien écossais Craig Armstrong, arrangeur de U2, Madonna et Massive Attack, compositeur de nombreuses musiques de film. Tous les deux reprennent le travail pour en faire un cd cohérent, qui propose un voyage évocateur. Le résultat est un mélange de sons de terrain, de violoncelle classique interprété par Alison Lawrance, de voix retraitée ou non et de traitements électroniques.

   En 2010, Antye Greie, alias AGF, écrit la musique d'Orlando, le roman de Virginia Woolf adapté pour la scène par Darryl Pinckney, dont la première est donnée le 30 septembre de la même année à Edimbourg : électronique et vocaux en direct, avec une bande son originale du musicien écossais Craig Armstrong, arrangeur de U2, Madonna et Massive Attack, compositeur de nombreuses musiques de film. Tous les deux reprennent le travail pour en faire un cd cohérent, qui propose un voyage évocateur. Le résultat est un mélange de sons de terrain, de violoncelle classique interprété par Alison Lawrance, de voix retraitée ou non et de traitements électroniques.

   Cela donne un disque beau et mystérieux. Comme d'habitude, AGF sculpte sa voix, joue avec maestria du dit-chanté, des échos, dislocations, déformations, développe des ambiances sonores délicates et fortes à la fois. Fort bien conçu, l'album joue des rencontres, de l'alternance entre les interventions mélodiques, somptueuses, du violoncelle (et de cordes), les fragments de textes et les passages électroniques oniriques. On se laisse emporter en effet dans une histoire, même si l'on ne connaît pas le roman de Virginia Woolf, tant la musique parle à notre imagination. Les sommeils d'Orlando marquent la trame de ce voyage à travers les époques, mais finalement aussi intérieur. "Konstantinopolis", le titre onze, est un exemple de cette réussite : cordes en lentes poussées à l'ouverture, bruits de chemins de fer et de foule, cordes qui reviennent en impulsions profondes, voix d'AGF murmurante, piano aux notes rares par-dessus, brouillage final avant le titre suivant "You sleep", tissage de la voix et des bruits dans un flux hypnotique, suivi de "Sleep", torsade lourde de cordes et d'électronique.

   Un des excellents albums de cette très grande AGF - qui a déjà collaboré avec Craig Armstrong à plusieurs reprises.

Paru en février 2011 chez AGF Produktion / 20 titres / environ 59 minutes.

Pour aller plus loin

- le site dédié à l'album par AGF

article sur Einzelkämpfer, sorti en 2009.

- article sur Words are missing, sorti en 2008

- le site de Craig Armstrong.

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 1er avril 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc...

Publié le 2 Juillet 2011

Alva Noto - Xerrox vol.2

Sur le devers là, ailleurs, en.  

   Alva Noto me poursuit ! Après avoir chroniqué ses collaborations avec Ryuichi Sakamoto et Blixa Bargeld, j'aborde sa production en solo avec le deuxième disque de ce qui est annoncé comme une série de cinq. Vous êtes habitués, je n'en fais qu'à ma tête, qui suit mes oreilles...et puis je n'ai pas encore écouté le volume 1. J'y viendrai, car le deux est superbe, à l'image de la pochette : un minimalisme électro-ambiant radical, parfait. Le ton est donné dès "Xerrox Phaser Acat 1" : sur un fond de drones et de poussières sonores traversé de courants parfois violents, l'orgue majestueux ondoie à peine en déployant une courte mélodie comme un drapeau qui flotterait aux vents intersidéraux. Infinis bercements de l'oreille envoûtée...D'album en album, ce qui me fascine chez Alva est l'alliance de rigueur, de finesse...et d'émotion. La musique électronique s'est allégée de tous ses oripeaux clinquants pour être au plus près du son, de ses textures : Alva écoute, et nous à sa suite, les bruits infimes qui sourdent quelque part, tout près peut-être. Il les prend, les enveloppe, leur fait exprimer leur musique intérieure en leur donnant le temps de se révéler. Au départ de "Xerrox Meta Phaser", presque rien, une fuite d'ondes, un clavier si léger qu'on l'entend à peine se noyer dans l'aura sonore, et tout cela accouche d'un nouveau monde - c'est le sous-titre de ce second volume, par opposition au vieux monde du premier : imaginez des prismes sonores, des émissions spectrales, une géométrie de l'invisible. Vous êtes immergés dans des cercles de grâce radieuse. C'est dense et aéré, lumineusement sombre, noir-blanc. La trilogie "Xerrox Monophaser", titres six, sept et onze (le dernier), est un véritable voyage immobile-flottant, au-delà de tout conflit : nouvelle dramaturgie non-dramatique dans laquelle de micro crachotements dansent avec les claviers diaphanes. Il arrive qu'on entende soudain comme un outre-espace indescriptible, qu'on soit saisi, emporté par une douceur ineffable. Mystères splendides d'une abstraction vivante, d'une beauté à couper le souffle, car on n'en croit pas ses oreilles. Qu'est-ce qui se joue, là, qui est Alva Noto ? Le moindre son devient matrice. Et pas un titre qui dénote : la ligne est tenue, plus d'une heure de pure lévitation sonore sans percussions, beats...non, des battements imperceptibles, des surgissements en essaims pulsants à peine. Un disque prodigieux, l'un des plus importants de la musique électronique de ce début de siècle.

Paru en 2009 chez Raster-Noton / 11 titres / 66 minutes environ

Pour aller plus loin

- le site d'Alva Noto : le dépouillement qu'on trouve de moins en moins sur la toile gangrenée par la publicité...

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 31 mars 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc...

Publié le 25 Juin 2011

Alva Noto & Blixa Bargeld - mimikry

   Encore une belle rencontre : Carsten Nicolaï, alias Alva Noto, expérimentateur électronique, et Christian Emmerich, alias Blixa Bargeld, un des fondateurs de Einstürzende Neubauten, ex-guitariste de Nick Cave and the Bad Seeds, comédien qui participa à des créations théâtrales de Heiner Müller. L'alliance du froid et du chaud, de l'abstrait et du concret - si l'on s'en tient aux clichés, le brouillage des lignes, l'invention de nouvelles entités. La pochette, un auto-portrait de Veruschka, l'artiste transformiste Vera Lehndorfff photographiée par Andreas Hubertus, en danseuse-araignée, nous avertit d'emblée : nous sommes entrés dans l'ère des mutations. Ne nous accrochons plus à des formes fixes, dépassées. Les artistes disent le monde de demain, fascinant, étrange.

   Cela ne commence-t-il pas avec le cri inhumain qui ouvre "Fall", dix minutes de perte des repères ? L'humain fusionne avec la machine à l'ère de l'échantillonnage. Non pas qu'il disparaisse, d'ailleurs, il en ressort plus plein dans sa singularité. "Fall" juxtapose textures électroniques affolées, crissantes, et une voix humaine hyper-théâtralisée, énigmatique, dans un jeu de miroirs sidérant. Qui est la machine ? Le piano qui se glisse soudain paraît plus chaleureux que l'acteur dont la diction dépayse la langue. Quelle différence entre "das alte Spiel" et "das neue" ? Chacun se copie, se duplique, change à vue. L'électronique chante, balbutie, se tait pour écouter les déploiements de la voix humaine. Car "Fall' est un hymne aux mystères de la voix humaine, charnue, nasale, envoûtante, de Blixa Bargeld, en allemand, en anglais. Voix démultipliée parfois, sublimée par les claviers, voix au bord du silence, fondue en murmures, en répétitions obsédantes. Décidément, Alva Noto est d'abord un immense écouteur, qui sait se mettre au service de l'autre, et je pense bien sûr à ses magnifiques albums avec le pianiste Ryuichi Sakamoto.

   "Once Again" commence par un tir de mitrailleuse synthétique inquiétant, prolongé par la voix de Blixa en boucles échantillonnées, altérées : sorte d'électronique industrielle parcourue de frémissements rythmiques implacables, de jeu de massacre, mais "patienza, patienza", l'humain ne disparaît pas ainsi, il ressurgit entre les plaques de la mécanique pour la subvertir, l'envahir insidieusement. "One" le confirme d'ailleurs, chanson inattendue, charmeuse -réécriture d'une chanson de Harry Nilsson, sous-tendue par un bip lumineux et drapée de claviers moelleux : "One is the loneliest number / much much worse than two", l'entendra-t-on, ce refrain ? L'hybridation n'est réussie que si deux ne se réduisent pas à un, mais continuent à exister dans la nouvelle entité, fût-elle perçue au début comme monstrueuse. Preuve en est donné par le troublant "Ret Marut Handshake", hommage à l'acteur pacifiste et anarchiste qui signa ses romans (dont Le Trésor de la Sierra Madre adapté au cinéma par John Houston) du nom de B. Traven et qui passa sa vie à brouiller les pistes en se créant de multiples identités. Le morceau est hanté par l'appel récurrent "Ret Marut", repris en sourdine, prolongé par un texte en allemand et en anglais, d'abord murmuré, puis scandé de manière glaciale tandis que l'électronique cerne les mots d'une atmosphère épaisse, incantatoire, celle d'une jungle où mots et sons tordus donnent leur force subversive.

     L'humain peut disparaître un temps : c'est le début du somptueux "bernsteinzimmer (long version)", amples ondulations et percussions raréfiées, énigmatiques, scories mélancoliques dont surgit la voix enfouie de Blixa,  d'abord méconnaissable  bouillie de larve, puis profération majestueuse, orgueilleuse soutenue par un violoncelle et des cordes. " I wish I was a mole in the ground - extended", autre reprise, cette fois d'un air folklorique, est une ritournelle dépouillée trouée de picorations électroniques, comme si la voix était enfermée, mouche agaçante (plutôt que taupe...) qu'une invasion électronique libère en la difractant dans plusieurs directions. La thématique de l'insecte est au cœur de "mimikry" : texte lancinant, percussions métalliques, sèches et brutales, grondements et froissements suggèrent comme une métamorphose, le processus même du mimétisme, c'est-à-dire une disparition au terme d'un étrangement radical à soi-même. Avec "Berghain", il s'agit d'aller "weiter" : la déconstruction est plus poussée, les mots écartelés, repris en litanies serrées. Une véritable folie sonore succède au début très minimal : les stridences explosent dans un rythme accéléré jusqu'au final halluciné envahi par des textures chiffonnées.

   L'album n'a pas fini de nous surprendre : "wust" déploie une forêt de sifflets cristallins, de fûts rayonnants entre lesquels se glissent une sorte de clavecin évanescent et de micro surgissements prudents, moment magique qui sert d'écrin à la voix ressurgie. Pièce authentiquement surréaliste dans ses poussées, ses contrastes, où se parle un inconscient refoulé : quelle liberté souveraine, déferlante, en brefs crescendos suivis d'instants graves, frémissants où chaque mot semble celui d'un carmen intemporel, au-delà des vieilles dichotomies entre humain et inhumain, mécanique et organique. Ma pièce préférée... mais la dernière, avec les miaulements de Veruschka, la câlinerie de la voix de Blixa, apporte une touche d'humour... que l'électronique d'Alva tourne délicieusement en dérision.  

Paru en 2010 chez Raster-Noton / 10 titres / 53 minutes

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 31 mars 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc...

Publié le 9 Juin 2011

Guillaume Gargaud : le chant bruissant des corps célestes.

    Encore une trouvaille que je dois à mes aimables lecteurs, en l'occurrence une lectrice : merci Eleni, d'Athènes, de m'avoir signalé ce musicien français qui avait échappé à mes oreilles de lynx ! Il associe la guitare et les sons électroniques.

   Lost chords, sorti en 2011, est le neuvième album de Guillaume Gargaud, le troisième en solo. Le début est flamboyant. "Œil humide", le premier titre, décolle sur un mur de particules agitées lacéré par la guitare saturée, hurlante, qui plonge pour finir dans le magma incandescent. "Sortir" commence plus doucement, pour lâcher vite une guitare qui joue des distorsions et des envolées troubles. Le son est incroyablement dense. Déchirements de textures, crépitements voilés accompagnent la guitare, tantôt aérienne, tantôt grave à se fondre dans le tapis oscillant, hoquetant. Le ton de l'album est donné : on reste au cœur des magmas d'étoiles, dans le maelstrom des fusions, des naissances fulgurantes, des arrachements, même si certains morceaux sont plus classiquement planants, comme le très beau "Pas là", presque une ballade, mais dans une nuée agitée, pulsante. Guillaume Gargaud réussit à magnifier la matière même du son, son épaisseur, ses raclements. Écoutez l'étonnant "Passerelle", d'une rugosité hypnotique. L'ouïe rencontre le toucher, grâce au travail à l'intérieur du son : pas de lissage, surtout pas, Guillaume Gargaud lui laisse son étrangeté, son aspect brut, en élargissant son spectre pour en révéler la complexité. La beauté n'est pas le fruit d'une réduction, d'une élimination des résidus, elle surgit au contraire de l'attention donnée à la moindre des composantes. Expérimentale, sa musique l'est au plus noble sens du terme, en effet une recherche des accords perdus comme l'annonce le titre. Perdus au nom d'une conception du son appauvrissante. Ici, le son foisonne, se brouille, on pense aux ondes courtes de la radio, ce en quoi le travail du français rejoint celui d'un musicien comme  Ingram Marshall dans ses premières œuvres électroniques, ou d'une  Annie Gosfield. Au total, un album passionnant, entre fulgurances et rêves pour un voyage dans l'inimaginable des espaces infinis, des trous noirs et de l'antimatière. Et un hymne à la guitare, lumière arrachée aux ténèbres natives.

Guillaume Gargaud : le chant bruissant des corps célestes.

   She, le second album solo sorti en 2009, paraîtra d'abord plus monolithique, plus planant, ce qui n'est pas un reproche. Lente montée du premier titre, "Le Chien de José", très noir, science-fiction qui donne des frissons : noyau compact de drones dont se détachent à peine des excroissances tournoyantes, avec une coda de comète. "La Légende du Scarabée" ne dément pas l'impression : des boucles d'orgue font pulser un corps astral aux rayonnements de plus en plus intenses, parcouru de frissons imprévus. Le son se fait plus transparent pour "Mer du Nord". La guitare se détache, évolue tranquillement sous les nappes électroniques légères : la mer est un champ paisible. Album bucolique marqué par les écoulements aquatiques. Cette "Clairière" doit être marine, parce que la lumière coule, circule à la surface du sol de drones, tout à coup envahi par des écarquillements stupéfiants. L'inconscient est un cosmos enfoui au fond de nous, que Guillaume Gargaud écoute gargouiller. Qu'est-ce que la lumière, sinon la levée de l'inconnu dans l'aube éternelle ? "Géante rougewave", est-ce le nom d'une étoile double, ou celui,  secret,  de la beauté qui s'offre soudain dans ses dentelles déchirées ? Ou comme un écho au nom du groupe électronique français Lightwave ? Chaque morceau est une rêverie émerveillée, je prends rêverie au sens fort : pas de mièvrerie, il suffit d'écouter "Lumière froide", cyclone radieux de pur anthracite sauvage, prolongé par un "Émissaire" strié d'accents plaintifs et acérés de guitare, véritable vortex incandescent. Il est vrai qu'on termine "Au Bord du lac", un morceau qui sonne furieusement comme du  Tim Hecker, orgue grandiose enveloppé de rets électroniques mélancoliques : ne faut-il pas un reposoir pour les voyageurs émus par le périple odysséen aux territoires de l'Imaginaire ?

Lost Chords, sorti en 2011 chez Dead Pilot Records / 10 titres / 43 minutes

She, sorti en 2009 chez Utech Records / 8 titres / 39 minutes

Pour aller plus loin

- les deux albums sont en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 31 mars 2021)

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Publié le 26 Mars 2011

Agoria - Impermanence

   J'aime bien Sébastien Devaud, alias Agoria. Je le suis depuis la sortie en 2006 de The Green Armchair. Entre temps il y a eu Go Fast, bande originale pour le film, chroniqué dans ces colonnes. Ce DJ, qui pourrait rester sur les plates-bandes étroites de la techno, figurez-vous qu'il rêve au fond d'être un musicien à part entière, si bien qu'il lui vient des titres très inattendus, dans lesquels on sent qu'il se fait plaisir en oubliant les codes, en traversant les genres. Il y avait ainsi eu notamment l'étonnant "Altre vocci", second titre sur Go fast. Il récidive dès l'ouverture cette fois avec "Kiss my soul", qui a l'air d'en exaspérer plus d'un, et qui me ravit. Boucles de piano dans l'esprit minimaliste pour commencer : son superbe, ouverture qui a de l'allure dans son épure. Puis la mélodie, toujours avec Sébastien au piano, une petite merveille interprétée par Kid A, jeune chanteuse originaire de Virginie qui signe également les paroles. Voix pointue, caressante, avec des inflexions à la Björk. Le violoncelle apporte une profondeur supplémentaire à ce qui aurait pu n'être qu'une bluette, s'est développé comme une superbe chanson, tout simplement.

   Ce début enthousiasmant est suivi par un morceau toutefois beaucoup moins convaincant. Le parlé murmuré de Seth Troxler sur "Souless Dreamer" est tout à fait inconsistant, posé de surcroît sur une techno molle. Le troisième titre, "Panta Rei", est heureusement plus abouti : belle montée en puissance sur une techno très ambiante, à la texture travaillée par des incisions, des irruptions lancinantes. Parfait pour les clubs, mais aussi pour une écoute détendue ! L'interlude "Simon", un peu plus d'une minute, n'est pas sans évoquer les musiques africaines, manière sans doute de nous échauffer, de nous préparer à "Speechless", encore du parlé murmuré, par Carl Craig, un nom connu, je veux bien, mais pour le deuxième enlisement de l'album. Il faudrait oublier les susurrements pseudo-érotiques du monsieur et les soupirs de chatte brûlante de la demoiselle qui semble lui répondre pour se concentrer sur la trame hypnotique de ce morceau, qui explose si bien tout seul. Personne n'est parfait. Toute la suite de l'album est, elle, très réusssie. "Grande Torino", techno de grande classe, illuminée par les nappes de claviers, les boucles de piano : océanique, carrément, lyrique aussi avec la très belle intervention du violoncelle en plein milieu, qui ménage une respiration magique avant une reprise toute frissonnante de cordes, qu'on souhaiterait infinie tant elle est d'évidence, belle. Nouvelle intervention de Kid A sur "Heart Beating", roulements percussifs, battements, cordes somptueuses pour un orage très doux autour des envolées de la voix chaude : le violoncelle gratte, incante pour mieux soutenir la pop inspirée de ce titre bien composé. Et puis c'est "Little Shaman", autre merveille de l'album : de la pure musique de transe, dense, à la beauté sombre, complètement sublimée par l'étonnante prestation de Scalde, qui va chercher des sons de gorge comme dans les musiques traditionnelles de Mongolie ou de Sibérie, le tout sur un fond de bourdon envoûtant. Le mariage entre la techno et le meilleur de ces anciennes techniques vocales est redoutable ! Transportés, on arrive sur les rivages apaisés de "Under the river" : là plane un cor - on pense à la trompette d'un Erik Truffaz, pour un jazz atmosphérique très limpide, détendu. J'ai découvert que "Libellules", le dernier titre, figurait déjà sur un maxi, mais il offre à cet album une fin majestueuse, neuf minutes d'une techno élégante, impeccable, qui déploie tranquillement ces rêts irisés. Regardez la très belle pochette : quelle différence avec les précédentes, rien moins que laides. Ce qu'Agoria a acquis, c'est le style. Encore quelques coups de gomme pour ôter les décorations douteuses, et ce monsieur nous décrochera les étoiles pour les mettre dans nos oreilles ébahies.

Paru en 2011 chez InFiné (dont Sébastien est l'un des patrons) / 10 titres / une heure environ.

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 mars 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc..., #Techno et alentours

Publié le 12 Mars 2011

Ryuichi Sakamoto & Alva Noto - L'accord parfait

   Comment écrire en ce moment sur la musique ? À l'heure de la catastrophe qui frappe le Japon, tout le reste peut sembler dérisoire. Paradoxalement, il me semble que c'est une raison supplémentaire pour rappeler notre besoin vital d'harmonie. Le nucléaire, par la complexité des technologies qu'il nécessite, par la société hyper-organisée et sécuritaire qu'il génère, par les déchets qu'il produit sans savoir quoi en faire, si ce n'est les enfouir pour ne plus les voir, ne plus y penser, est incompatible avec la sérénité, donc le bonheur. C'est justement d'un japonais dont je voulais parler depuis quelque temps, un pianiste que je connaissais et appréciais déjà en solo, et dont je viens de découvrir deux disques magnifiques, qui me donnent un immense bonheur. Il s'agit de Ryuichi Sakamoto, mais pas seul, en duo avec Carsten Nicolai, alias Alva Noto, compositeur de musique électronique découvert lorsque je cherchais autour de son homologue grec Spyweirdos. Deuxième album issu de leur collaboration après Vrioon sorti en 2003, Insen (2005) propose sept titres d'une musique minimale impeccablement ciselée. Ryuichi égrène des notes rares qu'il laisse résonner, tandis qu'Alva tisse un réseau de mailles électroniques ténues, à base de micro pulsations, de blocs répétitifs de notes bloquées à la texture plastique d'une émouvante fragilité. Chaque morceau sonne comme une méditation à la fois sereine et sensible, attentive à capter les frémissements imperceptibles d'une beauté discrète. Les deux musiciens donnent l'impression d'une connivence, d'une écoute réciproque en parfaite symbiose. Il en résulte une musique équilibrée, aérée, qui sollicite l'attention. Nous partageons un mystère, nous assistons à l'avènement d'une grâce évanescente. Quelque chose advient, de l'ordre du miracle, surgi des silences entre les notes, entre les répliques mesurées des deux célébrants de cette pénétrante cérémonie électro-acoustique. Frôlements, crachotements électroniques cernent les notes du piano pour l'envelopper d'un halo de lumière douce, si bien que chaque morceau se déploie comme une épiphanie bouleversante, illuminante, celle de la vie tapie dans les plis et les creux, débusquée avec une infinie délicatesse.

Ryuichi Sakamoto & Alva Noto - L'accord parfait

On pourrait reprocher à Revep, paru la même année, d'être bien court, trois titres pour à peine vingt minutes. Mais le miracle se poursuit. La première pièce, "silisx", plus labile, est tout aussi magnifique, animée de somptueux glissements de nappes de claviers qui nous mènent vers l'extraordinaire "mur", plus de huit minutes extatiques. Le piano rayonne littéralement, serti par la ponctuation lancinante, les bouffées de particules sonores électroniques qui sont autant de respirations transparentes.

  Deux disques qui nous rappellent ce que nous oublions si souvent - et que devrait nous rappeler ce qui se passe en ce moment au Japon : que la beauté de la vie est indissociable de sa fragilité, que l'harmonie et le bonheur ne surgissent que si l'on respecte la vie. Cela passe par l'attention, l'écoute, inlassables, dans la plus grande humilité.

Insen : Paru en 2005 chez Raster-Noton / 7 plages / 43 minutes environ

Revep : Paru en 2006 chez Raster-Noton / 3 plages / 20 minutes environ

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 mars 2021)

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Publié le 13 Janvier 2011

Jon Hopkins - Insides

      Tranquilles dérives

   Insides est le troisième album de ce britannique, pianiste et compositeur d'une musique électronique qui laisse encore une place à des instruments acoustiques, musicien  que j'ai découvert à l'occasion de la sortie du dernier opus de Brian Eno, Small Craft On a Milk Sea. L'album s'ouvre sur un titre très folk avec violon et cordes, fond brumeux de claviers : pourquoi pas, mais rien de bien passionnant. Le titre qui suit, "Vessel", est par contre une merveille de musique ambiante : ouverture intersidérale (il s'agit donc d'un vaisseau spatial), piano en boucles douces, beats syncopés, pour une belle montée en intensité dans une gangue de violon électrique et de cordes lointaines. Dommage que la sérénité qui nous envahissait soit brutalement brisée par un déferlement de déchirures percussives cette fois incongrues..rupture heureusement annonciatrice de la plage titre, elle aussi réussie... Mais il y a décidément chez Hopkins une suavité mélodieuse qu'il semble prendre plaisir à saccager par des dérapages métalliques et des froissements épais. Le flux reprend, mystère plombé qui ne manque malgré tout pas de charme. "Wire", tout en claviers tournoyants ponctués par une rythmique sèche et dynamique, confirme le sens mélodique, l'aisance du musicien qui sait nous titiller l'oreille : nous voici presque dans le monde de la techno.

   "Colour eye" reprend l'indolent voyage interplanétaire dans un cosmos piqueté de beats nerveux, avec un piano nébuleux pas si loin de l'univers d'Harold Budd : c'est ne pas compter avec les nuages méchants de particules qui viennent bombarder l'astronef, trou noir dans la plage qui ne s'en remet pas, pataugeant dans l'humide d'une planète inconnue. Sans doute faut-il apprécier la musique à l'aune d'un scénario de science fiction, ici d'une collision suivie d'un écrasement mou dans un monde putride ? Toujours est-il que nous voilà propulsés à l'intérieur d'une mélodie qui vrille le crâne, oh si doucement, et qui se répète dans le battement des claviers et des percussions assagies : c'est "Light through the veins", nous pulsons dans les artères de ce monde intrigant, neuf minutes suspendues, trop étirées, qui virent vers une certaine fadeur mièvre, dommage. Le piano est au premier plan de "The Low places", quel beau titre et quel beau début ténébreux, à l'insidieux moelleux. Le morceau s'anime avec des beats pointillistes qui semblent s'intercaler entre les notes délicates du piano : tricotage audacieux qui laisse la place à des moments éthérés. Jon Hopkins conduit sa barque avec sureté pour nous offrir une musique séduisante, pourquoi le lui reprocher ? Qui ne fondrait à l'écoute de la délicieuse pièce "Small memory", piano si doux aux notes clairsemées ? "A Drifting up" tient les promesses de son titre : il suffit de se laisser porter. Une légère mélancolie voile le dernier court titre, ruisseau limpide de piano.

   Un disque à la beauté discrète et insinuante, auquel on finit par pardonner ses quelques moments plus discutables.

Paru en 2009 chez Double Six / Domino Records

Dio. - Au fait, et le second passager ?

Meph. - Passager de quoi ?

Dio. - Ben, du radeau...

Meph. - Je l'ai poussé !

Dio. - Quoi, tu n'apprécies pas le grand guitariste Leo Abrahams, convié par maître Eno sur son dernier disque ?

Meph. - Cette musique d'instrumentiste talentueux m'ennuie à mourir. Jamais pu supporter. Même John Mclaughlin, j'ai envie d'écrire Mac Laughing tellement je m'esclaffe sévère.

Dio. - Tu as raison. The Grape and the Grain, pas moyen d'en tirer vendange ou récolte. Je l'envoie...

Meph. - Au diable ? Merci, qu'il se noie dans sa mer de lait. Je ne me souviens que de "A Ghost in every Corner", là je commençais presque à frémir...

Paru en 2009 chez Double Six / Domino / 10 plages / 48 minutes environ

Pour aller plus loin

- le site personnel de JH

- une vidéo d'un remix de "Vessel" par Four Tet : visuellement superbe !

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 25 mars 2021)

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Publié le 6 Décembre 2010

Ital Tek : Midnight Colour, Rêveries électronocturnes.

   Alan Myson, alias Ital Tek, arrondit les angles. Son premier disque Cyclical, sorti en mai 2008, s'il était inégal, contenait au moins deux titres extraordinaires, comme le premier titre éponyme, ou "Tokyo Freeze (Remix)", le cinquième. Midnight colour, sorti sur le même label Planet Mu Records, est plus homogène. Moins de folie et d'arrachement. Le rythme s'est apaisé, les beats s'espacent. Restent les basses profondes, des claviers en nappes langoureuses, des mélodies qui tournent dans l'air nocturne. Quelques grondements rageurs encore sur "Moon Bow", mais contenus, enveloppés dans la beauté des mélodies assumées. Ce qui donne des réussites comme l'envoûtant "Babel", insidieuse folie tournoyante des textures électroniques, beats et scratches qui déchiquètent l'espace sonore, beau dérapage avec intrusion du piano électrique nébuleux.

   Ou encore le dansant "Strangelove V.I.P.", parcouru d'une fièvre sourde, mécanique virtuellement infinie. Le titre éponyme est peut-être le plus proche des fulgurances du premier album. Sa matière sombre, installée sur une rythmique puissante, est fissurée par quelques arrachements et joue avec virtuosité de l'étagement des plans pour ménager une atmosphère dramatique. "Infinite", qui suit, est le plus trépidant - tout est relatif dans ce disque !, marqué par les jeux d'échos et le caractère syncopé du phrasé. C'est aussi l'un des plus dépouillés, qui se refuse les facilités de la mélodie, ou du moins la déconstruit pour la rendre essentiellement rythmique. "Restless tundra", le dernier titre, est aussi une belle surprise, qui confirme d'ailleurs les prémisses planantes pas toujours convaincantes de Cyclical : après deux minutes hypnotiques bien scandées qui fondent éléments percussifs, claviers voilés et voix retraitées, Anneka vient poser sa voix douce et claire sur le magma qui tombe alors sous le charme pour disparaître dans une ultime pirouette. Un album qui s'écoute de mieux en mieux, presque bon enfant, et ce n'est pas un reproche. Alan s'amuse à l'évidence par exemple dans le premier titre, assez clinquant, sur lequel on entend son rire (?) répondre à de brefs soupirs féminins qui servent de ponctuation rythmique. Ensuite, il se laisse aller. Oui, un album plus détendu, sans la prétention de tout casser.  Un nocturne électronique qui renoue avec la rêverie, résolument ailleurs.

Paru en 2010 chez Planet Mu records, label anglais basé à Kent / 13 titres / 52 minutes

Pour aller plus loin

- le site de Planet Mu Records

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 16 mars 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc...