musiques electroniques etc...

Publié le 26 Juin 2010

Autechre : "Oversteps", s'abîmer dans le beau massacre des sons.

   Après l'intermède Quaristice avec ses titres à la brièveté déconcertante ou/et frustrante, Rob Brown et Sean Booth reviennent à des morceaux plus longs (entre trois minutes trente et six minutes trente).

  Et voilà : le chroniqueur atterré relit sa première phrase avec une immense fierté. Il a réussi à ne pas parler de la musique du duo. Il va pourtant falloir s'y frotter...

   La musique semble sortir des limbes : comme une fanfare de synthétiseurs qui se bousculent à la sortie d'un tunnel, c'est "R Ess". Quelques égratignures rythmiques, un beat léger sur des déflagrations erratiques, des échos qui meurent dans de courbes agonies. La planète électronique efface tout repère pour s'emparer de vous. Des chœurs synthétiques ténébreux vous saluent à l'orée de "Ilanders"; des mines explosent, le sol se fracasse, des percussions lourdes défoncent l'air tandis que des mélodies épaisses tournoient dans le vortex des alarmes, somptuosité broyée. "Known(1)" émerge : cithares ou clavecins synthétiques pour une sarabande orientale totalement étrange, beaux étranglements sonores à coups de faux gongs. On marche dans une forêt d'éclats mélodiques, fascinés. "Pt2ph8" poursuit cette espèce d'errance musicale prismatique, en plus paisible, quasi bucolique si le mot pouvait encore avoir un sens dans ce monde minéral qui joue avec délectation des miroirs brisés. Le ralenti s'accentue avec le début  trompeur de "Qplay", tuyaux d'orgue d'une cathédrale aquatique soudain balafrés de percussions froissées. Le morceau jouera du contrepoint entre leurs sonorités épaisses, leurs rythmes irréguliers, et les synthétiseurs lumineux, presque langoureux (un comble, non ?) qui folâtrent dans les espaces vacants.   Cinq titres, et l'on est déjà si loin, si profond. Très loin des draperies parfois pompeuses des débuts, des méditations mélancoliques. Les deux anglais sont de plus en plus des alchimistes minutieux, qui travaillent sur de très petites unités sonores, agencées en séquences labiles, aux multiples chatoiements. Capables d'ouvrir soudain les vannes d'une antique beauté que l'on croyait perdue : "See on see" ruisselle, déferle, dans un luxe de claviers grandioses, radieux. C'est si simple, la beauté, si évident, surtout enchâssée dans un tel monde... "Treale" reprend la route obscure : rythmes lourds de techno aveugle, foisonnement des arrière-plans, un clavier qui chante sur la poussière sonore. Le paysage s'atomise plus encore avec "Os Veix3", magnifique ballade lointaine à la rythmique minimale éclaboussée de crépitements, d'apparitions déformées. La distinction bruit-musique n'a plus de sens, volatilisée par cette avancée de micro échardes sonores sur un champ de mines surgissantes. Autechre atteint ici une perfection sereine, une forme d'élévation troublante à laquelle on a peine à s'arracher. Le carillon de "O=0" nous paraît alors outrageant de grossièreté, mais il s'émiette, se résorbe en glissades, lorgne vers un orient de pacotille caricaturé par un musicien amateur... "D-Sho Qub" en paraît d'abord la résurgence monstrueusement accentuée, affligée d'un rythme agressif, mais très vite laminée, découpée par d'incisives frappes, des silences et des bouffées intenses de sons texturés superbes : sur la carcasse du dragon s'épanouissent des fleurs explosives, et des entrailles décomposées surgissent des chœurs synthétiques plus étoffés qu'au début de "Ilanders" : envolée majestueuse ponctuée de douces décharges nébuleuses. Pas question pour autant de rester dans ces hauteurs lyriques. "St Epreo" nous ramène fermement sur le chemin du chaos maîtrisé, pavé de rebondissements incessants : la mélodie se faufile loin à l'arrière, tandis que les percussions ou sons percussifs lacèrent le premier plan. Même écartèlement pour "Redfall", à la fois cristallin en fond et froissé en surface, et parcouru par un troisième plan intermédiaire où circulent des sons plus ronds ou comme chiffonnés.

"   krYlon" renoue avec l'inspiration de "See on see" : veine merveilleuse des claviers qui se chevauchent dans un savant désordre de sonorités étirées, soyeuses, beaume pour le voyageur-auditeur dont les oreilles sont si sollicitées. Ainsi reposé, l'on aborde aux rivages farouches de "Yuop", mélange de splendeur hiératique aérienne et de plongée dans la matière sonore boursoufflée d'éruptions corrosives : et l'on disparaît dans les sables, absorbé, terrassé par la Beauté, l'impitoyable Beauté.

  Je comprends que les deux anglais en concert jouent dans le noir : cette musique sculptée comme un diamant noir peut alors briller de tout son éclat intérieur, d'une incomparable densité. Depuis 1993, date de la parution d'Incunabula, que de chemin parcouru ! Nulle doute que Quaristice, sorti en 2008, n'ait marqué une étape décisive dans le renouvellement de leur musique : ils cherchaient une nouvelle voie...Oversteps. Un disque à écouter en intégralité pour en apprécier la composition soignée. Un chef d'œuvre ? Il me semble... Je suis en train de réécouter "Os Veix3", sublime...Et les titres, de quoi rêver de surcroît, de quoi se détourner de la laideur des manipulations financières qui jouent avec la vie des gens dans l'impunité la plus attristante.

Plus le temps d'aller plus loin ce soir...

Paru en 2010 chez Warp Records / 14 titres / 66 minutes environ

Pour aller plus loin

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

( Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 10 mars 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc...

Publié le 27 Avril 2010

The Album Leaf / Reverse Engineering : promenades électro bucolico-industrielles.

Meph. - Tu tiens vraiment à parler d'eux ?

Dio. - Pourquoi non ? Que leur reproches-tu ?

Meph. - L'ensemble n'est pas trépidant, c'est lent, on s'endort bercé par une cornemuse à fleurs. Un disque pour boy scouts ou bergers ramollis.

Dio. - Toujours à jouer les durs, hein ? Moi, je trouve que Jimmy LaValle, après un bien joli album Into the Blue again sorti en 2006,  nous offre avec ses compères une balade reposante, sans prétention...

Meph. - ...Et sans surprise. L'électro moins l'électricité, ça donne une musique qui ne cesse de s'étirer à la recherche d'une vaine inspiration. On a envie de bailler avec eux.

Dio. - Tu es injuste. A Chorus of Storytellers, paru chez Sub pop Records, ce sont claviers mélodieux, rythmiques détendues, guitares lumineuses. Des titres gentiment post-rock, un tantinet ambient. Pour qui cherche la douceur, voilà une musique moelleuse, qui n'a pas peur d'être bucolique, rêveuse. Écoute "Summer Fog", nappe électronique et violons en apesanteur, un andante pour aujourd'hui...

Meph. - ...qui pèse des tonnes, j'en suis tout ankylosé. En apesanteur, tu parles, nous sommes aux antipodes de la légèreté. "Until the last", j'attends toujours que ça décolle, parce que pour ce qui est de piétiner dans la gazon spongieux de la section de cordes, mâtinée d'un brin de cuivres, je me sens tout visqueux, liquoreux. Et ne me parle pas de lyrisme, sinon je t'ensoufre !

Dio. - Je n'insisterai donc pas, d'autant que Jimmy n'est pas une voix impérissable.

Meph. - C'est toi qui l'as dit...

Dio. - J'aime toutefois sa diction détachée, à distance, une assez belle nonchalance.

The Album Leaf / Reverse Engineering : promenades électro bucolico-industrielles.

Passons au deuxième album du trio suisse Reverse Engineeering, Highly Complex machinery, sorti en début d'année chez Jarring Effects. Cela te convient mieux ?

Meph. - L'énergie est là, tu ne diras pas le contraire ?

Dio. - J'avais déjà évoqué leur premier disque, Duck & Cover, sorti en 2006 sur le même label. C'était impressionnant, glacial, massif.

Meph. - Oui. Un groupe marquant de la scène électronique, qui allie cette fois la puissance des musiques industrielles à la fantaisie hip-hop. Avec toujours quelques titres instrumentaux plus abstraits, comme on dit.

Dio. - L'entrée dans une nouvelle ère, celle d'un lyrisme implacable, dès le premier titre éponyme. Voix désincarnées, rythmes démultipliés en rafales de claviers, plus aucun instrument reconnaissable. D'où peut-être le recours au rap, manière d'humaniser une musique qui pourrait sembler trop machinique...

Meph. - Discutable, le rap transforme le flot verbal en mitrailleuse, en machine percussive. Chaque mot est une balle, une unité jaillissante, bondissante. Le langage se métallise pour mieux se fondre dans le beat.

Dio. - Que penses-tu des intervenants ?

Meph. - M. Sayyid, du duo de hip-hop électro new-yorkais Airborn Audio, présent sur deux titres en solo, assure comme un dieu...

Dio. - Comme tu y vas, ça m'étonne de toi, tu dérailles !

Meph. - Tu n'as rien compris ! Comme un dieu, trop bien fait, trop beau. Il manque un grain de méchanceté.

Dio. - Tant mieux. Tu as entendu la fin de "Six clicks", superbe d'abstraction et de plus en plus envahi par une atmosphère de conte de fée, avec des voix féériques, sensuelles. C'est nouveau, ça, chez eux...

Meph. - On ne peut pas se passer des femmes. Jasmine sur "Instant Art" fait son enjôleuse au cœur des rythmes graves, des scratches. Et puis il y a Diyala sur l'étonnant "World in reverse", velouté et envoutânt comme le meilleur de DJ Shadow. Titre inspiré, halluciné, là tu pourrais dégainer ton lyrisme, celui qui brûle, emporte.

Dio. - Je dégaine. "Socially acceptable", qui suit, est aussi une très belle réussite inhumaine. "Harmosaurus", le titre 10, évoque un monstre post-apocalyptique dans une sorte de préhistoire à l'envers.

Meph. - On se rejoint. Assez d'humanité. L'homme n'est qu'une transition. Blu Rum 13, l'autre rappeur, qui apparaît une fois en solo et une autre en duo sur le dernier titre avec M Sayyid, me plaît davantage avec sa voix aigre, acide, une voix à décaper toute sentimentalité.

Dio. - Ne sois pas injuste avec M. Sayyid. Le duo final, "Future Schock", est acéré à souhait, ponctué de lourdes percussions syncopées. Grand...

Meph. - Encore un effort, et on sera au niveau d'Harmonic 313...

Dio. - Beau compliment dans ta bouche !

A Chorus of Storytellers paru en 2010 chez Sub Pop Records / 11 plages / 50 minutes environ

Highly Complex machinery paru en 2010 chez Jarring Effects / 12 plages / 41 minutes environ

Pour aller plus loin

- le site officiel de The Album Leaf, pour se rendre compte que Meph est bien sévère... au fait, la cornemuse n'est peut-être pas imaginaire, on croit l'entendre (sons synthétiques, violons languissants ?)  sur le second titre, "Blank pages", le plus simplement lyrique, si j'ose encore le dire.

 

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 2 mars 2021)

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Publié le 26 Mars 2010

Zavoloka - AGF: l'électronique surréaliste ?
Un petit mot en passant sur deux musiciennes diffusées en fin de programme du 21 mars. J'ai déjà consacré deux articles à deux disques solo (Einzelkämpfer et Words are missing ) d'Antye Greie, alias AGF. Depuis, j'ai découvert d'autres disques, dont un en collaboration avec une musicienne ukrainienne née en 1981, Kateryna Zavoloka, elle aussi compositrice de musique électronique., et de surcroît graphiste. Nature never produces the same beat twice réunit 50 miniatures d'environ une minute. L'idée ? « Créer de la techno comme des arbres ! La nature bat la mesure. L'idée était d'extraire des sons existants et de développer  un jeu varié de rythmes et de fragments vocaux pour aboutir à une puissante techno naturelle qui pourrait sembler à la fois semblable mais pas identique à la structure des plantes et de la nature, qui serait répétition d'altérité et de différence.» La musique qui en résulte bouscule toutes les idées reçues. Aussi m'a-t-il fallu plusieurs écoutes pour l'apprécier, je ne le cache pas. Mais quelle fraîcheur, quelle légèreté, à faire honte à pas mal de dinosaures musicaux ! Les deux jeunes femmes s'amusent, jubilent, inventent, et c'est communicatif. Avec des échappées belles, des bouffées d'émotion pure. Si le surréalisme existait en musique, il serait là, dans cette pratique jouissive du collage, cette transgression constante des formes. À partir d'un vieux métronome, de sons divers et de leurs voix, elles jouent de tous les dérapages, des irrégularités, discontinuités pour se maintenir dans un état de réceptivité aux textures, parfums dégagés par le hachis sonore. La matière musicale s'érotise en couinements, mini-cris de jouissance, bafouillages délicats : plaisirs purs de la profération, des retrouvailles avec les rythmes organiques. Les 50 titres se présentent en cinq groupes : arbres / buissons / prairies / fleurs / épices, éléments naturels dont se font l'écho les superbes illustrations de la pochette.
Paru en 2006 chez Nexsound / 50 plages / 54 minutes environ
Pour aller plus loin :
- album en écoute et en vente sur bandcamp :

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 3 février 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc...

Publié le 26 Février 2010

AGF : "Words are missing", l'éloquence électronique.
   Pas question d'abandonner si vite Antye Greie, alias AGF. Poussés par l'actualité vers de nouveaux rivages (réminiscences, vous êtes partout...),nous l'aurions déjà oubliés, sauf que l'un des principes de ce blog est de résister, de s'arrêter, d'orner la mémoire des plus beaux fleurons rencontrés en chemin. Je remonte donc un peu dans la carrière solo d'Antye. En 2008, sortie de Words are missing sur son label Agf producktion. Album conceptuel ? L'abandon des langues connues a été pratiqué par bien d'autres. Pas question en tout cas d'inventer une langue. Retour à la lettre du son, oserait-on dire. Comme une tentative de poésie sonore lettriste. Phonèmes et échantillons électroniques sont ici sur le même plan, traités comme des matériaux pour d'étonnants poèmes électroniques. "Letters Make No Meaning (Weapons No War Germs No Disease"), l'un des titres les plus emblématiques de l'album, est construit sur des rafales de phonèmes doublées de beats métalliques, ponctuées de vocalisations déformées, de coups de gong mystérieux.                                                                                                                      

   "Food Combination Chart" est d'abord dominé par les métallophones, les froissements de textures, puis comme illuminé par des notes tenues d'orgue et une pulsation cardiaque trouble. "Die Ufer Sind in Feindes Hand" repose sur de micro séquences fracturées alliant voix et éructations de bruits compressés qui libèrent après une minute un univers en fermentation, celui des infra sensations peut-être. C'est dire que l'album est tout sauf froid, parcouru d'une vie frémissante dans les plis et replis des sons. Agf explore l'en deçà du langage, ses fondements rythmiques primordiaux, organiques. Écoutez "Cognitive Modules Party II", le chant de l'apprentissage des phonèmes, la voix adulte doublée par une voix infantile, ou "Dread in Strangers Eyes", véritable marmite bouillonnante de sons en construction. Nous voilà "Head Inside Cloud", la tête à l'intérieur d'un nuage où les sons s'agglomèrent avant une courte pluie mélodique. Il arrive que l'on danse dans les rebondissements répétés des phonèmes,  que dans leur tremblement émouvant surgisse une musique de très loin, choeurs retenus au seuil de la formulation, c'est le très beau "Ooops For Understanding III", préfiguration des derniers titres de  l'album, comme le magnifique "Kz", diamant farouche au sein duquel la voix nue s'émeut. Les phonèmes eux-mêmes sont abolis, rognés dans le troublant "I-War" : faut-il comprendre que dans cette guerre électronique ils sont progressivement fondus, absorbés, pour nous précipiter "Under Water (RUN!)", dans les eaux primordiales, le clapotis si doux des enfants sons ? Un très grand disque, d'une impressionnante tenue et, au final, d'une musicalité profondément apaisante, sans doute parce qu'elle est épurée, débarrassée des clichés, conventions.
   Un beau livret de 16 pages accompagne le cd, livret illustré de calligraphies, dessins et photographies d'Agf. Sur son site, vous pourrez télécharger un document pdf de présentation de l'album.
Paru en 2008 chez Agf Produktion / 16 plages / 56 minutes environ
Pour aller plus loin
- album en écoute et en vente sur bandcamp :                            

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 31 janvier 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc...

Publié le 21 Février 2010

Antye Greie, pour une poétique plastique du son.

   Est-allemande de naissance, Antye Greie, alias AGF, s'est installée à Berlin au milieu des années quatre-vingt dix pour former avec Jürgen Kühn le groupe Laub, dont le premier album est sorti en 1997. Trois autres ont suivi sur le label Kitty-Yo, un quatrième sur son propre label AGF Producktion. À côté de nombreuses collaborations, elle développe depuis 2001 une carrière solo jalonnée de six albums. Einzelkämpfer, sorti en 2009, est le dernier d'entre eux.
   Autant le dire d'emblée : la découverte de cette poétesse, musicienne, plasticienne du son,  est pour moi une révélation majeure. À qui la comparer ? Peut-être à Ikue Mori et son extraordinaire travail à partir de l'ordinateur portable. Je ne sais pas du tout comment Agf conçoit sa musique électronique, mais le résultat est sidérant. L'unité sonore n'est plus la note, c'est l'échantillon, la touche élémentaire à partir de laquelle elle peint sa musique. "Quand je peins le son en couches -  je brille", a-t-elle placé en exergue  de ce "combattant solitaire". Le début de l'album évoque fugitivement le travail vocal de Tamia, qui prêtait sa voix démultipliée aux sculptures percussives de Pierre Favre dans quelques  beaux albums des années  80 sur les New Series d'ECM. Chaque titre est ici comme un poème électronique autonome, invente sa rythmique propre, loin des boîtes trop prévisibles. La voix énonce quelques phrases, se fond dans les textures d'une constante inventivité. Ni concrète, ni abstraite -  la musique n'est-elle pas par essence le plus abstrait des arts ?, la musique d'Agf semble naître à l'instant pour nos oreilles  ravies d'être si bien considérées. Naissances, métamorphoses, mélanges, glissements, brisures : "because few people are willing to go  through the disconfort, we quiet", c'est pour ceux-là qui n'ont pas peur de lâcher la sacro-sainte mélodie qu'elle résiste, qu'elle force l'attention et, ce faisant, crée les mélodies nouvelles de notre temps avec les moyens d'aujourd'hui. Voix nue ou distordue, méconnaissable, entrelacée aux sons de l'imaginaire le plus fertile, avec des fragments de chansons qui surnagent comme dans le titre éponyme traversé de moments punk, arrachés très loin en dedans. Et puis surgit "Her Beauty  Kills me", on s'agenouillerait pour un peu, majestueuse et lacérée de coups de fouets, granulée de poussières cosmiques, parcourue de flux telluriques, de coulées douces et sombres, -aurait-elle écouté Annie Gosfield ?

   Le titre "Worin Mein Mund Zur Bewegung Fand", creuse la veine, nous sommes dans les mines du roi Salomon pour édifier un temple de lumière noire.  Nous sommes dans l'attente d'un événement, d'un avènement, tout est possible dans l'univers de la musique électronique, quelque chose monte, échappé de l'inconscient. "A poem", justement, métallique et râpeux, tout en borborygmes, oscillations, tremblements chuintés. Le morceau suivant nous entraîne "Alone In The Woods (The Fox, The Skunk And The Rabbit)", chambre d'échos des peurs dépouillées, la voix toute petite cernée, puis submergée par le vortex archangélique des âmes perdues. "Practicing Beat  Anarchy" est l'un des titres programmatiques de l'album et, passé un début  répétitif et déclamatoire,  un hymne tumultueux et décalé à l'énergie. "Rhythm, Rules And Ink" repose sur un texte dit dans une atmosphère étrange traversé d'une soudaine déflagration électrique, exemple même de l'extravagance poétique de la création musicale d'Agf. "In Battle" offre un autre exemple de  cette belle extravagance, autrement dit de l'usage entier de la liberté de l'artiste : véritable morceau orchestral, où l'on croit reconnaître guitare, cordes, accommodées dans un maelstrom toujours stupéfiant.  Les abysses d'outre-tombe hantent "Kopffüsser (Cephalopod)", mini-opéra magnétique de voix et de respirations en couches ondulées qui témoigne de la capacité d'Agf à susciter des paysages sonores complexes d'une effarante beauté. Le périple se termine avec "On Earth", lent survol hypnotique des forces sourdes que doit maîtriser le combattant solitaire. Un album rare, passionnant d'un bout à l'autre, qui figurera en bonne place dans mon classement à venir  des disques de 2009  (bientôt...je n'attendrai pas d'avoir tout écouté et découvert, puisque c'est évidemment impossible !).
Paru en 2009 chez AGF Produktion / 13 titres / 60 minutes environ
Pour aller plus loin 
- le site d'Antye Greie-Fuchs, bien des choses à découvrir, télécharger. Aussi une présentation de chacun des treize morceaux de l'album, que je lis après avoir écrit l'article. À vous de comparer, de faire la synthèse ?

- album en écoute et en vente sur bandcamp :

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 31 janvier 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc...

Publié le 13 Février 2010

Port Royal : "Dying in time"

   Un album janséniste ? Pas catholique, en tout cas. Des odalisques pâmées à peine sur des nuages de velours, un tapis moelleux de synthétiseurs, c'est "hva (failed revolution)", l'ouverture de ce fort beau disque d"électro ambiante, sorti en octobre 2009 sur le très recommandable label  indépendant français debruitetdesilence. Port Royal, ce sont quatre gênois. dying in time est leur troisième album, gonflé à bloc de morceaux à écouter très tard ou dans le crépuscule qui monte, qui monte. "nights in Kiev" est entre techno soft et post-rock incandescent, voix masculines qui chantent dans le brouillard des beats et des sirènes synthétiques. Guitares timides au début d'"anna ustinova", deuxième titre tourné vers l'est, déflagrations et brusques dépressions pleines de chuchotements. "Exhausted muse/Europe" propose un voyage suave au pays des guitares qui échoïsent (néologisme revendiqué !), non, ce n'est pas du Pink Floyd, la tempête se lève, les beats se déchaînent dans la plaine couverte de neige, court déchaînement, tout est si vertigineusement doux, comme une aspiration vers l'infini qui laisse traîner ses thrènes.

   "i used to be sad" commence presque comme les meilleurs morceaux de Carla Bozulich, orgue et claviers dramatiques à souhait, murmures, longue stase angélique avant l'entrée des beats pulsants, d'une chanteuse brumeuse :  préparation à "susy : blue east fading", la dance immobile des choeurs presque silencieux dans le vent des galaxies là-haut si loin que c'est en nous que ça tremble, que les cascades s'engouffrent. Un intermède pop glamour avec "the photoshopped prince" (le néologisme, là, c'est eux...), le seul morceau vraiment chanté, pas pour le meilleur à mon sens, difficile d'être parfait quand on n'est que de pauvres humains, surtout que les synthés en font un peu trop. Ils sont pardonnés, car toute la fin est d'une superbe envolée diaphane et forte à la fois. "balding generatrion (losing air as we lose hope)", d'abord, très post-rock flamboyant de rythmes fougueux, en altitude toujours, au plus proche de l'éther, des orages magnétiques, la charge des esprits errants et sans pitié (merci Charles, ô grand inspirateur !) qui finissent pourtant par s'adoucir. Et puis le tryptique "hermitage", titres 9 à 11, allez, je ne résiste pas, le port royal, le havre auquel nous aspirions, grisés par le morne, le sublime ennui. Le son s'épaissit, ménageant des plages transparentes, rendez-vous de toutes les muses épuisées à l'orée des cauchemars que nous chérissons, ambiance à la "Phaedra", ce sublime opus de Tangerine Dream, éclairs courbes dans le tournoiement des particules. Le guitares ondulent, une batterie se lève dans l'aube intemporelle, pour un nouveau départ ? Pour mieux mourir, mon enfant, à temps ou avec le temps, come tu preferisci...S'enfouir dans le temps pour mieux vivre, ne vous laissez pas abattre par le titre, la mélancolie est un vêtement de merveilles.

Paru en 2009 chez debruitetdesilence / 11 plages / 71 minutes environ
Pour aller plus loin
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album en écoute et en vente sur bandcamp:

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 31 janvier 2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc...

Publié le 26 Novembre 2009

Danton EEprom : "Yes is more", mémoire vive d'un dandy de l'électro
   Ancien rocker, DJ et producteur électro installé à Londres, le français d'origine marseillaise Danton EEProm signe son premier véritable album Yes is more (après des maxis, des remix...) sur le label InFiné, qui continue à frapper décidément très fort après nous avoir proposé l'excellent trio Aufgang voici peu. L'album est dans la lignée d'un Agoria, pour aller vite, assez éclectique, inégal aussi, disons-le d'emblée..
Meph.- Tu me rassures ! J'ai cru que tu allais faire comme tout le monde, encenser sans nuance le nouveau petit génie, car il est de bon ton de confondre information et publicité, n'est-ce pas ?
Dio.- Encore à me surveiller ! Tu es un code de déontologie à toi tout seul, ma parole ! Pire qu'un ange gardien !! Mais tu as raison, beaucoup de blogueurs hurlent dans le sens des sirènes médiatiques, s'effacent pour relayer des informations quasiment publicitaires, par manque d'audace ou par crainte de décevoir leurs visiteurs (attention, je n'ai pas dit "tous les blogueurs"...Ouh, le paquet d'ennemis virtuels que je risque de m'attirer !). Pour revenir à moi, le début de l'album me laisse sur ma faim. "Thanks for nothing" a tout du tube, morceau dance avec un petit côté rock, assez ennuyeux pour tout dire à part deux envolées un peu après deux minutes et à la fin. "Give me pain" commence de manière surprenante, à l'accordéon presque façon Piazzolla. Comme dans le titre précédent, Danton chante, voix cette fois plus nasale, plus aiguë. Le morceau traîne un peu, dynamisé par des accès funky, cuivrés et un beat pulsant. "Stillettos rising" est déjà nettement mieux, plus dépouillé au ras des beats (si j'ose dire), ambiance épaisse, alternance entre voix masculine basse et voix féminines en hoquets secs...
Meph.- Allez crache, avoue...
Dio.- C'est vrai, j'ignorais tout des stilettos, ces fins talons aiguilles comme d'affilés couteaux pour blesser nos cœurs.
Meph.- Romantique de pacotille, précieux commun. Tu préfères encore le morceau suivant, pourtant, comme moi. Tu aimes ce qui est ferme, serré, étroit, ajusté, "Tight", chef d'œuvre de techno sensuelle, érotisé par les brefs soupirs féminins qui émaillent ces neuf minutes, au secours, parfois les sirènes déchirent l'air vibrant pendant ce coït machinique virtuellement infini.

 
Dio.- Comme tu y vas, Meph...
Meph.- Ne fais pas l'effarouché. Tu as bien regardé la pochette, comme tout le monde, et ce qui pend là entre les pattes du cheval, c'est le canal musical de Danton, l'envers du chapeau, le vrai visage du dandy qui éclabousse les conventions.
Dio.- Ce que certains nomment son côté "révolutionnaire", pseudonyme oblige ?
Meph.- "Desire no more", moi je traduis "désir pas mort", voilà ma réponse. Ne pas se fier aux apparences. Avec ce morceau (celui-là ou le susdit comme le nez  lubrique au milieu du cheval, c'est du pareil au même...), on est au centre de la libido, voix des profondeurs abyssales, leitmotiv techno-gothiques. La salle capitulaire souterraine de l'album, chambre aux fantasmes. Splendide.
Dio.- Tout à fait d'accord. Et ça continue...
Meph.- Oui, le sommet... (morceau en écoute après l'article)
Dio.- Déjà sorti sur un maxi en 2007, je l'avais manqué.
Meph.- "Confessions of an english opium-eater", ça s'appelle, car Danton puise son inspiration un peu partout. Confessions d'un mangeur d'opium de Thomas de Quincey, traduites dès 1828... par notre délicat romantique, Alfred de Musset. Plus de dix minutes de techno minimale, implacable, magnifique, la quintessence du genre, diabolique à me donner son âme, vraiment.

 
Dio.- Avec une fin...on voit les flammes noires, la combustion par le dedans. On a oublié le début laborieux de l'album, tout pardonné.
Meph.- Et le morceau suivant est d'une sensualité (faussement)perverse réjouissante !" The feminine man" entremêle la voix masculine épaisse, caverneuse et la petite voix délicieuse de Chloé sur fond de pulsations douces, de cloches et claviers langoureux.
Dio.- Comment ne pas fondre...Même veine pour "Unmistakably You", peuplé de voix déformées, grimaçantes, beats sautillants, musique de transe pour des fantômes ou des morts-vivants.
Meph.- Influences cinématographiques dans l'air, films de vampires ou d'épouvante passés à la moulinette du mixage.
Dio.- C'est le moment d'émerger , perdus dans la musique, "Lost in music", musique de club...
Meph.- Tu ne sais pas t'arrêter d'admirer. Musique bavarde pour draguer la minette... Je préfère "Attila", plus sombrement jouissif.
Dio. Tu m'aurais laissé parler... Danton cède à la facilité, même à la fin de ton morceau. Des titres chantés, "Vivid love" est peut-être le plus convaincant, mais les claviers sonnent assez ringards.
Meph.- Sans parler du dernier morceau, sans parole, juste un sac d'air, comme son titre l'indique.
Dio.- Tu es vraiment excessif, je trouve, c'est joli. Oublions les faiblesses, le début et la fin ; le disque vaut pour son cœur...
Meph.- Tu m'exaspères avec ton vocabulaire sentimental. Le disque vaut pour sa caverne centrale, son gouffre basaltique, les titres 3 à 8..
Dio.- Un peu le 9, et je te concède la moitié d'"Attila" pour complaire à ta sauvagerie hongroise...
Meph.- Bougre d'hongre !! Tu n'as même pas parlé du pseudonyme, à part "Danton"...
Dio.- EEprom ? Strange ! Pas un nom d'écrivain exotique, ni de cinéaste-culte underground. Un acronyme :
Electrically Erasable Read Only Memory, une forme de mémoire morte effaçable électriquement et programmable, que disent les spécialistes. Une manière d'afficher son implantation dans les musiques électroniques, en somme.
Paru en 2009 chez InFiné / 12 plages / 65 minutes environ

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 27 janvier  2021)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc...

Publié le 27 Juillet 2009

Harmonic 313 : "When machines exceed human intelligence", l'heure de la Désincarnation.
   J'ai découvert Mark Pritchard grâce aux compilations de la Red Bull Music Academy, cette rencontre internationale de DJs sélectionnés qui se réunit chaque année dans une ville différente, avec conférences, concerts, publications, et bien sûr une radio à la clef (vous la trouverez sur le site). Sur la compilation de cette année-là, j'avais tout de suite repéré "Call to arms", et j'attendais avec impatience la sortie du titre sur un cd. C'est chose faite depuis février de cette année, sur l'excellent label électro Warp. J'ai commandé de suite le disque sur une plate-forme connue, mais pas moyen, j'ai dû annuler, puis commander directement chez Warp, ce fut assez long, d'où mon retard, mais vous êtes indulgents, n'est-ce pas ici un quasi-principe philosophique que de ne pas obéir promptement à toutes les sirènes tyranniques de l'actualité?
   Bref, Harmonic 313, c'est l'Australien de Sydney dans sa splendeur électro-robotique. Le voilà dans les pas de Kraftwerk et de bien d'autres, sans doute. Pour une techno-électro-dub minimale comme pour "Dirtbox" et "Cyclotron", les deux premiers titres, bandes-sons idéales pour film de science-fiction avec androïdes et autres créatures d'après l'homme. Coups de fouet rythmiques implacables, primaires, notes en paquets répétés, micro-modules en deçà de l'harmonie. Mais d'autres titres proposent une vision plus lyrique, voire flamboyante, de cet univers libéré de la sentimentalité humaine. C'est le cas notamment de "Köln", le titre 5, où l'orgue sinueux déploie une ligne sombre et mélancolique à l'"arrière des beats désaxés, ou encore du déjà sus-nommé "Call to arms", le morceau-phare, grand jeu cathédralesque de l'orgue qui sonne la charge derrière les percussions glacées et sons graves de basse en bourdon épais qui malaxent nos tripes pour le grand saut dans le trou noir de l'anti-matière, du gothique techno en quelque sorte pour une claque magistrale si vous l'écoutez comme il se doit, c'est-à-dire très fort...
 

"Word problems", qui joue de manière lancinante du vocoder pour épeler le nom du groupe, est un autre grand moment de cet album inspiré : morceau très post-kraftwerkien, quand les robots deviennent presque facétieux, au final meilleur que "Battlestar", honnête morceau hip-hop encore trop humain...avec la participation  de Kat & Elzhi. "Falling away", second morceau avec une participation, celle de Steve Spacek, offre un bref répit presque émouvant quand l'homme réclame sa liberté. Mais la fin de l'album est sans appel : les machines triomphent, et c'est le court titre éponyme et le splendide titre final, "Quadrant 3" : six minutes qui ne dépareraient pas un album d'Autechre, morceau impérial dans son développement méta-mélancolique (si j'ose dire !) pour déblayer toutes les rengaines lacrimo-menteuses. N'ayez plus peur des machines, elles sont la dernière beauté d'un monde ravagé (le lecteur attentif ne manquera pas de voir le lien subtil avec l'article précédent...).

Paru en 2009 chez Warp Records / 15 plages / 60 minutes environ
Pour aller plus loin
- album en écoute et en vente sur bandcamp :

(Nouvelle mise en page + ajout d'illustrations visuelles et sonores le 17 décembre 2020)

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc...