musiques electroniques etc...

Publié le 1 Juin 2023

Glen Whitehead - Pale Blue

   Treize ans après le percutant Panauromni de Psychoangelo (Innova Recordings, 2010), le trompettiste du duo, Glen Whitehead, compositeur estimé qui multiplie les collaborations et les commandes, sort un album solo foisonnant. Lorsque il va marcher, il emporte sa trompette, des microphones pour tenter de saisir les structures musicales potentielles de certains lieux. Le titre de l'album, Pale Blue, désigne notre planète. Car l'ambition du compositeur, en mêlant improvisation, immersion environnementale et électronique, est en somme  de tenter de saisir le flux musical terrestre, recomposé et retravaillé à partir d'échantillons de sons de terrain provenant aussi bien de son Colorado que de France, de Grèce, d'HawaI, de Nouvelle Zélande, - signalons sa participation au New Zealand Maori Ensemble - de Turquie, et du Wyoming.

   Le monde est d'abord une création sonore

   Le titre éponyme est une introduction lyrique, comme un hymne à la beauté du monde : trompette rêveuse en longues coulées mélodiques, flottant sur des couches complexes aux moirés semi-liquides, agitées de courants, troublées de remous. Atmosphère pré-adamique, on pense aux versets de la Genèse « La terre était informe et vide, il y avait des ténèbres au-dessus de l'abîme, et l'esprit du Seigneur planait au-dessus des eaux. » Il planait au-dessus du "plasma immersif du son de la terre" (the immersive plasma of Earth-sound), comme l'écrit Glen dans un court texte/ poème de présentation. Puis soufflent les vents, des vents puissants au début du second titre, "Dawn of the Din" (qu'on pourrait traduire par "l'aube du religieux", plutôt que "de la religion" ?). Morceau abrasif, la trompette hésite entre cri primal froissé et gémissements, les vents deviennent voix, tout se met à vivre dans des frémissements énormes, les oiseaux sont assourdissants. La vie se fraye un chemin pour sortir du cauchemar chaotique : c'est l'orage, il pleut, la vie est là... Les esprits sont sortis des cavernes liquident et envahissent le monde : "M(Aias)Aura" retentit des hurlements de sortes de coyottes primitifs, évocation-reconstitution des appels de dinosaures à bec de canard qu'étaient les maiasauras voilà environ quatre-vingt millions d'années ? Nous sommes dans une jungle frémissante de vies minuscules, aux mouvements larvaires, que la trompette surplombe et invoque en longs phrasés libres. Une pièce étonnante ! "Dreaming At A Distance" poursuit la plongée dans le magma agité des sons des origines, la trompette comme un marionnettiste tirant les ficelles de créatures cachées, inconnues, à distance de ce monde grouillant des rêves primordiaux.

   Le très beau "Wilderness of Mirrors" (Le Désert des Miroirs) nous ramène vers l'homme, plus particulièrement l'Orient, le rêve oriental, concrétisé par un passage champêtre marqué par la démultiplication des chants d'un ney (flûte de roseau), puis par des sons de terrain enregistrés en Turquie, probablement des chants de muezzin, superposés, décalés, en un jeu vertigineux de miroirs (en fait probablement différents chants de muezzin saisi en même temps depuis une terrasse d'Istanbul), dans lequel la trompette ivre se love. Après l'Orient (musulman), c'est l'Occident (chrétien) avec "Pila Del Angel". Le premier tiers semble une traversée hallucinée d'espaces saturés de crissements, de plaintes informes, de glissements furtifs, puis montent des sons de guitare, une trompette plus mélodieuse qui, sans faire taire ce fond de micro-bondissements, lui superposent des drapés à la Ligeti, puis les sons enregistrés d'une messe, sons déformés tenus dans un lointain poussiéreux, comme un au revoir pathétique. Le disque se termine avec "4 Wai" ("wai" désigne une salutation dans la culture thaïlandaise), majestueuse replongée dans l'océan somptueux des sons originels. La trompette ondoie, s'envole en phrasés lyriques dans la tourmente saccadée du Mystère...

    Une immersion dans l'étrange beauté sonore du monde !

Paru en mars 2023 chez Neuma Records / 7 plages / 55 minutes environ

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Publié le 12 Mai 2023

Gianluca Iadema - ID[entità]

   Voix et électronique. Conçu comme un cycle de compositions pour voix et électronique réalisées entre 2017 et 2021 par le compositeur, interprète, artiste sonore italien Gianluca Iadema et la vocaliste, improvisatrice et compositrice suisse Franzisca Baumann, ID[entità] s'inspire des improvisations de Franzisca, retravaillées électroniquement par Gianluca, qui recherche similitudes et contrastes entre la voix acoustique et la voix électronique. Le résultant est étonnant, évoquant aussi bien la musique de la Renaissance que les recherches vocales d'une Laurie Anderson ou de la chanteuse française Tamia (Tamia Valmont) dans Senza Tempo (1981) ou De la nuit...le jour (1988, ECM). Acoustique et électronique se mêlent dans des enlacements, des torsions qui pourraient faire penser à certains portraits peints par Francis Bacon. Le tout souvent explosé, déchiré par des erreurs (glitchs), des pointillés sonores répétés, battu par des battements techno, étiré par des glissades électroniques sublimes, comme dans le deuxième titre (tous sont nommés "ID[entità]#.." de #1 à #10).

   Vocalises d'identités tremblées

   Au fil des morceaux, l'identité de la voix se fracture, se multiplie, se dérobe, s'affirme, dans un jeu de cache-cache et de symbiose avec l'électronique. C'est troublant et vertigineux. La forte segmentation, accompagnée de détériorations volontaires de la voix agacera sans doute parfois. Mais ce ne sont que des transitions menant à des retrouvailles bouleversantes, d'une confondante beauté. La voix mute, devient brouillard sonore, vocalises tordues, et comme donnant naissance à l'environnement électronique qui ne se réduit pas à des virgules rapides, mais s'amplifie en nappes translucides, en envolées magnifiques.

    Épique électronique, mon amour...

   Précisons que l'album est vraiment un tout, un itinéraire, qu'au fur et à mesure une nouvelle identité émerge, moins déconstruite, avec des titres plus ambiants, atmosphériques (comme le #6). Disons que les titres 1 à 5 sont plus du côté de la déconstruction, et les titres 6 à 10 du côté d'un monde nouveau, d'une rare somptuosité sonore. Dans ce deuxième ensemble, la voix est fondue dans l'électronique. Le #7 se présente comme une pluie électronique parcourue de frémissements, de scintillations ondulées, soulevée par un bourdon, puis se résorbant en mur d'orgue irradiant de lumière. Le disque prend même nettement une tournure épique avec le #8, digne d'un opéra de l'espace, alternant fulgurances cosmiques et contemplations extatiques. Mille voix échantillonnées surgissent du prodigieux #9, à la granulation extraordinaire. On n'est pas très éloigné du travail d'Éliane Radigue, par exemple dans l'un de ses chefs d'œuvre, L'île ré-sonante. Le #10 est à tomber, d'une céleste beauté, fragile et archangélique.

   Un chef d'œuvre de la musique électronique d'aujourd'hui. Je ne cache pas ma préférence initiale pour la seconde partie, mais la première me séduit de plus en plus, et je la mets maintenant au même niveau (le #2 par exemple, stupéfiant !) : la performance vocale de Franziska Baumann est d'une bouleversante beauté, magnifiée par le travail de Gianluca Iadema.

Paru fin avril 2023 chez Mille Plateaux / 10 plages / 57 minutes environ

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Publié le 10 Mai 2023

Tom Lönnqvist - Enter

   Troisième disque du finlandais Tom Lönnqvist chez Mille Plateaux, après Noir (juin 2021) et Aria (janvier 2022), Enter est inspiré comme les précédents par la nuit polaire, le « kaamos ». Le plus fort, le plus abouti des trois ? Dès "Enter", une techno hypnotique superposant battement rythmique et nappe électronique trouble. Un nocturne abyssal ! "Coin" : puissant vent polaire, dont se dégage un mur d'orgue, une vrille obsédante. Il n'y a plus rien, tout est effacé... Avec "Timber", tambour monotone et toile électronique rayonnante d'un soleil caché. "Boil" continue une œuvre d'éradication, simple fluctuation de micro-battements. Tom Lönnqvist emmène son auditeur très loin dans un monde en négatif, radicalement minimal. C'est encore le cas sur "Calm", une musique quasi industrielle glaciale. Puis tout bascule, c'est "Excide", magnifique techno minimale, frémissante d'une vie minuscule de virgules tremblantes.

  "Solar" propose une autre poussée techno, battement sourd et friselis lumineux, accelerando, crescendo : explosion lente d'un soleil noir ! Formidable morceau ! Drones grondants et granulation électronique, "Rope" ne cesse d'émettre une lumière poussiéreuse, avant le surgissement de gueules dévorantes, infernales : une apocalypse de criquets synthétiques... Le remixe de "Enter" par Ibrahim Alpha Junior, autre artiste présent sur Mille Plateaux, fracture et dissèque le titre de Tom Lönnqvist en lui insufflant une énergie dansante, puis, après l'avoir dégonflé, le propulse dans des sphères "grandioses" : est-ce vraiment sa place ici ? Pour moi, non... Car la série commencée avec "Excipe" continue avec "Alone", train fantôme électronique vers nulle part. "Omen", toile d'orgue aux lentes ondulations, est d'une noire magnificence, puis se piquète de frappes sèches (Steve Reich au loin ?), se désagrège... Au bout du voyage, "Left", d'une monotonie hypnotique, techno atmosphérique radicale soudain envolée, saisie d'une frénésie reichienne (j'y tiens...) : implacable !

   Un disque sous hypnose pour un voyage dans la nuit des nuits. À écouter très fort au casque...vous n'en reviendrez pas !

Paru en avril 2023 chez Mille Plateaux / 12 plages / 52 minutes

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Rédigé par Dionys

Publié dans #Musiques Électroniques etc..., #Techno et alentours

Publié le 4 Avril 2023

Material Object - Telepath

    Material Object est un des alias du producteur et artiste sonore allemand Andre Ruello, installé en Australie, qui a déjà publié nombre d'albums solo ou en collaboration. Son dernier album, Telepath, résulte d'une seule cession improvisée  avec un violoniste, mêlant acoustique et électronique (dominante...). Il marque un certain éloignement de ses premiers enregistrements ambiants (pas une rupture, voir l'étonnant bonus...).

   Le violon, dans "Enter" occupe l'arrière-plan : il est la nostalgie, le souvenir d'ondoiements langoureux, comme le bourdon continu d'un premier plan constitué de sons discontinus. Des boucles lancinantes, superposées, d'une sorte de guitare électronique, un clavier aux sons secs, claquants, pas très loin de la cithare parfois. Alors que le violon glisse et se tord, ce premier plan minimaliste synthétique est puissamment dynamique, jouant d'un futurisme hypnotique. Très beau début, qui a accroché tout de suite mon attention, avec une pulsation très reichienne dans sa seconde moitié, peut-être des souvenirs du Drumming de Steve. Le court "Glyph" est un rébus électronique de sons concaténés, un interlude, avant le troisième titre, nettement plus long (plus de quinze minutes). "Hyphae", conformément à son titre, a une tournure filamenteuse. C'est d'abord une ambiante au lent développement, mais le mycelium électronique fabrique un tissu vif, piqueté de sons rapides, et de longues rafales éblouissantes dessinent une efflorescence euphorisante. De fait, voilà une splendide transe, dans laquelle on retrouve le violon, métamorphosé en acteur malgré lui de cette fresque étourdissante.

   Selon le principe d'alternance entre titre court et titre long, le quatrième, "Sqqr", au titre futuriste à plaisir (clin d'œil à des mondes déviants ?) est une courte fanfare, ritournelle ensorcelante qu'on imagine fabriquée par des gnomes affreux au coin de profondes forêts...où vit et git "Trsform", monstre incapable de parler autrement que par sons inarticulés. L'atmosphère est pesante, épaisse, celle des cauchemars : grincements, sons tordus, tronqués, cloques électroniques inquiétantes, saturations étranglées, une bande son de film d'épouvante, de zombies... Nouvel interlude de deux minutes environ, "Bllp"" (qui fait penser à bulp...) est de la même veine un peu grotesque, grouillant d'objets sonores improbables qui ne sont pas sans évoquer l'étrange image de couverture. "x6x", grâce à ses six minutes, voudrait s'envoler à coups d'ailes d'oiseaux préhistoriques mutants, seulement il ne vole pas haut, il essaie, il est si lourlaud, cet astronef bardé de plaques de plomb. Une coda pleine d'échos réverbérants est son chant du cygne, si j'ose dire.

    "Thermo" rappelle "Enter", en version ultra condensée, trouée, très énigmatique, voire parodique, un aspect à ne pas oublier dans ce disque. Une version détruite, explosée par des chuintements, des gargouillis et des bafouillements. Très curieux ! Le long "Exit", plus de onze minutes, rejoue certains thèmes entendus en les exagérant (le violon de "Enter", notamment), je ne crois pas que ce soit par panne d'inspiration. Est-ce une volonté de dépassement, de prendre de l'essor, enfin, après les sortilèges, les pièges ? Ou la retombée fatale dans une atmosphère goyesque, plutôt, plus gluante, insidieuse.

    Le disque d'un imaginaire sonore fantastique foisonnant de bizarreries, un monde de truculences électroniques pour servir de tombeau au pauvre violon désenchanté.

Meilleurs titres : 1) "Enter" (le 1) et "Hyphae" (le 3)

2) "Trsform" (le 5), "x6x" (le 7) et "Exit" (le 9)

Paru fin mars aux Editions Mego / 9 plages / 57 minutes environ

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[  à noter que les acheteurs du disque ont un bonus de plus de cinquante cinq minutes, intitulé "Auxiliary Apparition", vaste dérive dans cet infra-monde entre contes de fées et horreurs de la nuit ! Material Object y donne toute la mesure de son imaginaire sonore. ]

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Publié le 23 Mars 2023

Iury Lech - ONTONANOLOGY

   Né en Ukraine, installé à Madrid, Iury Lech a déjà derrière lui une longue carrière, avec un premier disque, Otra Rumorosa Superficie, sorti en 1989 chez Hyades, réédité en 2018 chez Utopia Records. ONTONANOLOGY, sorti en mars 2022, est ressorti début 2023 sous forme vinyle en édition limitée à cent exemplaires. Pionnier de la scène électronique et audiovisuelle en Espagne, Lury Lech est un artiste interdisciplinaire influencé par les compositeurs minimalistes ou des alentours, comme Steve Reich, Terry Riley ou Jon Hassell. Si Otra Rumorosa Superficie me paraît fade et loin des minimalistes, Musica para el final de los cantos, sorti en 1990, est un peu meilleur, très reichien dans son premier titre, la suite étant inégale, engluée par une instrumentation synthétique guimauvesque (j'assume le néologisme). ONTONANOLOGY n'a plus beaucoup de rapport avec cette musique électronique douceâtre, et c'est tant mieux !!!

   ONTONANOLOGY ? Une musique philosophique, à la recherche de l'Être ? Sans doute. Rien à voir en tout cas avec les nains de jardin, si ce n'est par l'échelle microscopique des particules électroniques combinées dans cette musique. Ce qui compte, c'est que la musique de Iury Lech a gagné du nerf, lorgne du côté d'Autechre, de la techno minimale, du glitch. Dès le premier titre, "Stellium", on comprend, on entend que Lury s'est débarrassé des matelas synthétiques à s'endormir très vite. Techno bondissante, minimale, bien sèche, aux drones grondants, c'est un plaisir ! "Wúxiàn" file sur des boucles claquantes, hypnotique et brumeux à souhait, avec de belles déchirures acérées. "Dilapidated Ellipsis" est un assemblage de drones secs et de glitchs qui s'envole dans un lyrisme abstrait et sombre, orageux. Finie la mélancolie de pacotille, les affects douteux..."Tranxenobots" propose un hallucinant voyage en pleine science-fiction : techno pointilliste, réduite à des suites micro-percussives superposées, traversant l'espace sonore en tout sens, c'est d'une beauté à l'os !

  J'entends la cinquième titre, "Ontonanology (et banalité)", comme une mise à mort ironique de l'ancienne manière : les nappes moelleuses sont littéralement trouées par les craquements, un lit de petites morsures serrées. Le moins bon titre en tout cas, pivot un peu mou de l'album ! Heureusement, "Precambric Strain" repart très fort, mitrailleuse répétitive aux brèves fulgurances, avec des tourbillons noirs, une force implacable, pour une plongée finale électroniquement haletante ! Cette deuxième partie se fait presque industrielle avec "Oneiric Atmos", choc d'astres dans l'infini. Toujours hypnotique, elle vire abyssale, inquiétante. Et "Devastated Okeans" nous submerge sous un flux énorme, peuplé de rayonnements ténébreux. Une étrange chevauchée fantastique déferle dans une atmosphère apocalyptique. Absolument excellent ! "Licca Carpatiana" continue dans la même veine très sombre d'une techno ambiante minimale, picotements percussifs serrés, drones et frottements, froissements, sorte de jungle électronique étouffante, dont on ne sortira plus jamais... si ce n'est pour des scénarios de musique sauvage, l'étonnant dernier titre, "Wild Music Scenarios", quasi goguenard dans son aspect grotesque, outrancier. Pas le meilleur à mon sens.

  Un excellent disque de musique électronique techno-ambiante sombre.

Titres préférés : 1) "Stellium" (le 1) / "Tranxenobots" (le 4) / "Precambric Strain" (le 6) / "Oneiric Atmos" (le 7) et "Devastated Okeans" (le 8)

Paru en janvier 2023 chez Amorfik Artifacts / 10 plages / 57 minutes environ

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- rien sur les plate-formes connues, et des vidéos hélas "privatives", comme celle-ci pour "Stellium" sur vimeo(d'autres vidéos sont sur la même page)

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Publié le 8 Mars 2023

Certaines musiques, et certaines seulement, me donnent envie d'écrire. Nombre de mes poèmes sont liés à des écoutes immersives qui, combinées souvent à d'autres facteurs, les font venir, prendre forme. Il est juste qu'ils aient ici leur place, en attendant mieux...

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II

Cinq Chansons corrodées

 

 

Chanson de cordes
pour escalader les mouvantes
montagnes nuages
il faudrait un pontife
assoiffé d’au-delà
assis sur un polatouche
de chez Buffon

Chanson de fossiles futurs
pour entendre la caravane fantôme
suivez l’horloge perdue
l’âme écartelée au ciel
s’il vous plaît sur la pointe
des pieds vivant enfin
dans le silence des pyramides
en lente rotation

Chanson de la lumière fendue
pour rien pour le désert
des voix les stries des mouettes
dans le ciel bas de décembre
parce que je ne crois pas
à la promesse de viande
dormeur dans le vide
quel rituel de tissage
te donnera des ailes
derrière tes yeux de chair ?

Chanson des appartements
pour ne pas voir
le retour des grues blanches
les jardins de pluie du soir
tout ce qui monte
la parole clouée des multitudes
sur le crucifix infernal
des téléviseurs où personne
n’est là tout balayé
asservissements gelés

Chanson des roses
dans la neige
pelouses de l’aube
pour se vautrer
dans le lit des feintes
allégresses
car le soir tombera
sur nos destins pareils

En écoutant Revolver de Kate Moore et Akkosaari de Johannes Auvinen

© Dionys Della Luce

Les disques :

1) Kate Moore, Revolver // Paru en octobre 2021 chez Unsounds / 8 plages / 49 minutes environ.

2) Johannes Auvinen, Akkosaari // Paru en janvier 2021 chez Editions Mego / 8 plages / 41 minutes environ. J'avais prévu d'écrire un article, mais il est passé à la trappe...

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Publié le 21 Février 2023

ØjeRum - Vågnende Jeg Ser De Døde / Scanner Remixes

   Le prolifique musicien danois Paw Grabowski, alias øjeRum, auteur également de collages étonnants, a enregistré pendant la période de Pâques sur un vieux piano dans une maison isolée de la campagne danoise. Comme les ondes radio et l'électricité statique ont interféré avec l'enregistrement, de manière plus ou moins prononcée, il a eu l'idée de faire appel à Robin Rimbaud, alias Scanner, sachant que ce dernier utilise les ondes radio et les lecteurs optiques (scanners) de la police pour ses compositions. Le disque comprend l'enregistrement initial pour piano et les deux remixes de Scanner. Le titre « Vågnende Jeg Ser De Døde » est le début d'un psaume danois de Pâques signifiant " Au réveil, je vois les morts (dans un rouge matin de Pâques)".

  Le premier titre fait penser à des bulles éclatant à la surface d'un étang dans un matin transparent. Une boucle tranquille ne cesse de revenir, envahie de petits accidents sonores, grésillements, voix, éternuements, comme si elle était la vie même, doucement chantante, chargée des esprits des morts en ce jour de Résurrection. Le vieux piano aspire à devenir cloche, il claudique et bat, butte contre le bois. Il est la mélancolie de l'immuable et du sans fin, car ce qui meurt revient. C'est splendide.

 

    Les deux remixes de Scanner fouillent dans les tréfonds de cette mélancolie, vont chercher l'obscur, le vertigineux, le plus inquiétant. Nappes de drones, orgue, voix trafiquées, dressent un cadre grandiose, impressionnant. « Sleeping, i'm blind to Life » est le titre du premier remixe. Nous sommes chez les Morts, dans les brouillards léthargiques des profondes vallées où coule le Styx. La musique est bruissante de ce concert informe des voix disparues ; elle se déploie en amples mouvements lents, et sa robe charrie les morts dans un cortège de ténèbres grondantes.

   Le second remixe se définit comme une variation dérivante du précédent. C'est un immense et doux balancement trouble saturé de drones, décalque ténébreux du premier titre. Un glas hypnotique, abyssal, pour nous entraîner irrémédiablement loin de la vie. Du Harold Budd en plus fantomatique, plus épais, pour descendre un escalier infini. Ô musique stupéfiante, qui fait vibrer les espaces d'en-bas, les opalescences confuses des Mystères enfouis dans les houilles primordiales. J'adore cette musique fabuleuse, berceau funèbre et magnifique.

  Un grand disque entre lumière fragile et ténèbres aspirantes.

Paru début février 2023 chez Room40  / 3 plages / 1 heure et 2 minutes environ

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Publié le 10 Février 2023

Keda - Flow

   KEDA est le nom du duo constitué par la coréenne E'Joung-Ju, installée en France et directrice artistique du festival "Printemps coréen" de Nantes, et par  le musicien électronique Mathias Delplanque, auquel j'ai déjà consacré plusieurs articles, dont celui-ci (avant de le perdre un peu de vue dans l'actualité foisonnante...). La musicienne coréenne joue du geomungo, une cithare dite "grue noire" traditionnelle à six cordes. Flow, leur troisième disque chez Parenthèses Records, est la bande-son d'un spectacle de danse contemporaine de la compagnie suisse Linga. Ce spectacle est inspiré par les mouvements de groupe incroyables de certains animaux, comme les poissons en bancs, les oiseux en nuées, les insectes en essaims, qui effectuent à la faveur de ces déplacements impeccablement coordonnés des ballets ondoyants d'une grâce stupéfiante. Il se trouve que j'ai assisté, voici une semaine, à un soleil noir (c'est l'un des noms que l'on donne à ces formations mouvantes) de dizaines (centaines ?) de milliers d'étourneaux-sansonnets. J'étais fasciné, émerveillé par le spectacle offert par la nature. Je comprends d'autant mieux le projet de la compagnie de danse !

E'Joung-Ju au geomungo / E'Joung-Ju et Mathias Delplanque
E'Joung-Ju au geomungo / E'Joung-Ju et Mathias Delplanque

E'Joung-Ju au geomungo / E'Joung-Ju et Mathias Delplanque

   Le disque, un peu court, peut s'apprécier indépendamment du spectacle (je n'ai vu que les oiseaux !). La musique est prenante, très mystérieuse dans sa première partie. On sent un frémissement, comme l'approche du groupe d'animaux. La cithare, méditative, griffe la toile sombre, grésillante. Avec la deuxième partie, la nuée s'approche, la musique gronde sourdement, zébrée de lents coups d'archets sur la cithare. L'électronique ondoyante des drones enveloppe le geomungo de plus en plus déchaîné, dans un puissant crescendo d'ambiante incandescente. Superbe morceau, suivi d'un solo de la cithare en guise de troisième partie, ce qui permet de découvrir cet instrument étonnant, joué en un plectre. La dernière partie nous entraîne dans l'espace (ou dans des ondes) pour une danse hypnotique. L'électronique vibre, vrombit en toile de fond, crée des nuages de particules, la cithare-geomungo se contorsionne, frappe, on dirait presque qu'elle va parler dans le chuintement des courants mouvants, le balancement rythmé d'une frénésie sacrée.

   Une belle rencontre entre un instrument millénaire et l'électronique la plus contemporaine !

Paru en décembre 2022 chez Parenthèses Records / 4 plages / 26 minutes environ

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